Le village du Pin givré était un point de rassemblement pauvre. Pauvre voulait dire riche en quêtes : les joueurs y avaient un équipement médiocre, mais ils avaient amassé quantité de points d’expérience. Beaucoup achetèrent des capacités à Han Xiao, et l’on se photographiait sans cesse à ses côtés. Il faisait figure de vedette : la foule paraissait partout où il allait.
Han Xiao quitta le village du Pin givré en avion après y avoir passé un jour et moissonné son expérience. Il emporta tout son équipement et partit pour la famille Alumera.
Il n’éprouvait aucun sentiment d’appartenance envers la famille de son corps d’origine, mais elle ne laissait pas de l’intriguer : il voulait se renseigner. Et puisque Alumera poursuivait toujours son identité première, il avait grand intérêt à prendre contact avec eux.
La famille Alumera, puissant seigneur de guerre du continent Nord, était l’alliée de Theseus. Elle possédait sur la planète vingt-quatre colonies, dont cinq vastes territoires. Elle était fort riche et enregistrée à Theseus comme organisation financière légale.
Elle avait la main dans les affaires, la politique et bien d’autres domaines, que se partageaient les diverses factions de la maison. Alumera comptait quatre factions internes : la faction du Foyer, menée par Darryl ; la faction Xiao, menée par Xiao Jin ; la faction de l’Île rouge, menée par le troisième de la maison, Se Qi ; et la faction du Nord, plus lâche, une alliance locale.
Alumera était une organisation de seigneurs de guerre née de l’alliance d’organisations issues de pays disparus. La faction du Foyer tenait la vue d’ensemble, et les autres lui étaient soumises. Elle avait accueilli quantité de seigneurs de guerre isolés et était devenue l’une des plus puissantes du continent Nord. Puis elle avait accepté la proposition de Theseus d’entrer dans les forces gouvernementales et s’était acquis l’appui de l’État. Elle n’avait rien tenté de grand ces derniers temps et se contentait de régler pour Theseus les affaires délicates, surtout du côté de Raylen.
La situation du continent Nord n’avait rien de commun avec celle des autres. Là où les autres nations vivaient en paix, le conflit entre Theseus et Raylen était d’une âpreté extrême. On y tuait souvent ; soldats, agents et surhumains s’y affrontaient en secret. La haine était enracinée profond dans les deux nations. Theseus et Raylen étaient également conquérantes, et une montagne ne saurait porter deux tigres. Depuis plus de vingt ans, elles n’avaient pas cessé de chercher à s’abattre et à s’effacer l’une l’autre.
Ce n’est que tout récemment, en décidant de s’unir pour l’expédition contre Germinal, qu’elles avaient marqué une pause.
Le quartier général d’Alumera est plein de dangers. Ils redoutent mon identité et ma force, mais seulement parce qu’ils ont une immense influence. Je n’en reste pas moins leur ennemi : il pourrait bien y avoir bataille.
…
Une vaste colonie s’accrochait à mi-pente d’une vallée prise par les glaces : le quartier général d’Alumera. Position magnifique, aisée à défendre et malaisée à forcer. Deux routes seulement y menaient, l’une par la montagne, l’autre par les falaises du flanc, et toutes deux étaient lourdement gardées.
Les roches de la montagne étaient vertes et noires, la neige était blanche, et le vent perçait.
À un poste de la route qui montait, une sentinelle en épais manteau de coton balayait les environs du regard, comme à l’ordinaire. Puis elle vit soudain une ombre au loin, dans la neige.
« Quelqu’un vient ! » La sentinelle avertit son camarade. L’ombre se découvrit bientôt tout entière et parut à leurs yeux. Les deux hommes se raidirent : ce n’était autre que le Fantôme noir, celui que le chef leur avait ordonné de guetter.
L’œil de Han Xiao brilla. Le poste était lourdement gardé, comme ses renseignements le lui avaient laissé prévoir.
Il se demandait quelle attitude Alumera adopterait envers lui.
Il n’attendit pas longtemps sa réponse.
Après une courte attente, le poste s’ouvrit, et un homme entouré d’une escorte s’avança vers lui. Il s’arrêta devant Han Xiao et déclara, un sourire faux aux lèvres : « Monsieur le Fantôme noir, bienvenue chez la famille Alumera. Je suis Ummil, je viens vous conduire. Veuillez me suivre : les chefs vous attendent. »
Bon. On dirait que la bataille n’est pas pour tout de suite ; et à sa façon de parler, ils me préparent sans doute un banquet de Hongmen, de ceux qui finissent en guet-apens.
Quelle plaie. Ne pourrait-on régler cela par la solution la plus simple, la violence ? Ce ne serait pas de la barbarie : ce serait un retour aux sources, un moyen de sauter tout ce qu’il y a entre-deux et d’engager le combat d’emblée. On y gagnerait du temps, tout le monde.
Le temps, c’est de l’argent. Enfin, me voilà, tant pis.
Han Xiao rajusta son sac à bandoulière, plein de machines, et suivit Ummil sur le sentier de montagne.
Le chemin serpentait dans les nuages, et les gardes marchaient à leurs côtés, tandis qu’ils franchissaient poste après poste.
Han Xiao garda tout du long un visage grave. Ummil brûlait de lui poser des questions, mais cette mine l’en dissuadait. Il tourna et retourna la chose, puis lança avec un rire : « Les chefs ont été fort surpris d’apprendre votre venue. Il y a eu, après tout, quelque discorde il n’y a pas longtemps. »
« Vous êtes très curieux de savoir pourquoi je viens ? »
« Oui. Nous ne sommes pas exactement amis ; mais puisque vous venez, je veux croire que vos intentions sont amicales », dit Ummil.
« Je viens chercher querelle. Je n’ai pas encore décidé qui je tuerai. Et si nous commencions par vous ? » demanda Han Xiao.
« Hé hé, avec votre force, vous n’auriez pas besoin de nous rendre visite pour tuer des cadres intermédiaires de notre espèce », répondit Ummil sans qu’un trait de son visage bougeât. « La plaisanterie n’est pas drôle. »
« Vous croyez ? » Han Xiao promena son regard sur les gardes. Ils étaient impassibles, le doigt sur la détente en permanence, l’air froid, dur et viril. Mais la sueur qui leur coulait des tempes et leur souffle court et rapide disaient assez qu’ils n’étaient pas aussi calmes qu’ils en avaient l’air.
Le capitaine des gardes jeta un regard à la dérobée et fut aussitôt pris sur le fait par Han Xiao. Il détourna les yeux la seconde d’après, l’épouvante au fond du regard.
« Eux, pourtant, ils ont l’air de la trouver drôle. » Han Xiao arborait un sourire qui n’en était pas un. Il tapa sur l’épaule du capitaine et sentit nettement son corps se raidir un instant.
Ummil souriait au-dehors, mais il enrageait au-dedans. Ses intentions ne sont pas amicales. Va savoir ce qu’il vient faire.
Han Xiao plissa les yeux et demanda de but en blanc : « Ummil… c’est bien cela ? De quelle faction êtes-vous ? Le Foyer, ou une autre ? »
Le visage d’Ummil se troubla. Il toussa et dit : « Je suis un membre de la famille Alumera. C’est tout. »
Han Xiao sourit et se tut.
Ils gardèrent le silence jusqu’à ce que la porte du territoire parût.
Ummil en fut soulagé. « Nous y sommes. Les chefs vous attendent dans la grande salle. »
La porte s’ouvrit, et des centaines de soldats s’avancèrent, les yeux fixés sur Han Xiao. Ils semblaient puiser leur assurance dans le nombre.
Ummil ouvrait la marche. Il allait très lentement, exprès, pour prolonger la traversée des rangs armés et planter la peur dans le cœur de Han Xiao.
Han Xiao comprit le manège, mais il n’en fut pas troublé. Il aperçut soudain un pseudonyme en suspension, à l’écart de la foule. Il y avait des joueurs ici.
Cela se conçoit. Alumera n’est pas loin du village du Pin givré : des joueurs partis du village seront venus jusqu’ici. Han Xiao plissa les paupières. Il y a déjà des joueurs chez Alumera. Alors pourquoi continuent-ils d’en capturer ?
Les explications possibles étaient nombreuses. Han Xiao n’y songea pas davantage et rangea la question dans un coin de sa tête. Son but était Alumera ; la présence de joueurs ne changeait rien.
…
« Pourquoi tous ces soldats se rassemblent-ils ? »
Une dizaine de joueurs commentaient la scène à voix basse, de loin, en regardant la foule. Tous portaient « Bamboo Rain » devant leur pseudonyme. C’étaient les membres de la guilde Bamboo Rain, une petite guilde de joueurs occasionnels, moins d’une centaine, tous fort jeunes.
Leur chef, Bamboo Rain Fragrance, était une belle jeune fille aux longs cheveux. « On dirait qu’ils accueillent quelqu’un. Serait-ce un événement imprévu ? »
« Allons voir. Nous déclencherons peut-être des quêtes », dit Bamboo Rain Fly, qui n’était pas vilain garçon. Puis il interrogea les autres du regard.
Nul n’y trouva à redire, bien sûr. Ces joueurs de la guilde Bamboo Rain étaient les seuls de la colonie, et ils ne l’avaient trouvée que par hasard. Les cartes vendues au village de débutants n’en disaient pas grand-chose.
La carte, sur l’interface des joueurs, était noyée de brouillard. Les lieux ne se découvraient qu’en s’y rendant soi-même, ou en achetant la carte correspondante.
Ils s’avancèrent vers la foule, et Bamboo Rain Xuan s’écria, stupéfait : « C’est le Fantôme noir ! »
Le groupe en resta saisi. Ils regardèrent de plus près, s’assurèrent qu’ils ne se trompaient pas, et se dévisagèrent avec respect.
« Que fait le Fantôme noir ici ? Les gens du lieu ont l’air hostiles. » Bamboo Rain Fragrance fronça les sourcils et réfléchit tout haut. « Il était encore dans les villages de débutants il y a quelques jours : il doit y avoir une raison pour qu’il surgisse ici. »
L’œil de Bamboo Rain Xuan s’alluma. « C’est une intrigue imprévue ! Il y a peut-être des quêtes cachées ! »
« Quelle chance, je n’avais encore jamais vu le Fantôme noir. Je vais pouvoir lui acheter des compétences sans passer par un village de débutants. »
« Je me souviens qu’il y a des gens qui cherchent des images de lui pour leurs vidéos. »
Ils s’arrêtèrent devant la grande salle en voyant Han Xiao y entrer. La salle était une zone de haut rang, qui ne leur était pas ouverte. Il leur eût fallu assez de points de relation pour y pénétrer, tandis que le Fantôme noir y entrait comme chez lui. Ils en étaient dépités.
« Attendons tous dehors, dit Bamboo Rain Fragrance. Il ressortira peut-être bientôt. »
