Nefolwyrth
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Chapitre 44 – Détective avant tout

-1-

Steran : « N’entrez pas, je vous prie ! Il s’agit là d’une scène de crime ! »

Monsieur Vulliek était arrivé quelques instants après les premiers cris, et nous ordonna de nous éloigner, comme s’il était à présent la plus grande autorité ici.

Sans même avoir constaté qu’il s’agissait d’un meurtre, comme nous le craignons tous, il nous somma de quitter la pièce. Un brouhaha terrible se faisait entendre depuis la tour sud-ouest du château anthracite de Faillegard.

Notre petit trio se tenait du côté de la foule qui s’entassait à la sortie des escaliers, curieux, et horrifiés par ce qu’ils avaient cru comprendre.

Des gardes avaient rappliqué et laissaient transparaître ce qu’ils avaient de plus intimidant. L’heure n’était plus aux mondanités.

La comtesse et Klervi attendaient à l’extérieur, anxieuses, jusqu’à ce que le Grand Inquisiteur sorte de la pièce après avoir procédé à une rapide analyse de la situation. L’homme dégageait une présence toute autre. Il nous regardait tour à tour d’un air sévère. Nous n’étions plus en sécurité ici, c’était ce que ses yeux disaient.

Steran : « Messieurs, procédez à l’enquête de flagrance dès maintenant. Nous avons affaire à un homicide. Le coupable est entre les murs du Fort-Aniline, et il n’en sortira pas. »

Tout cela était allé beaucoup trop vite pour nous. Nous n’étions même plus sûrs de ce que nous venions de voir à l’instant.

Melanéa : « Monsieur de Romarthin… »

La grande dame était plus pâle que jamais. Elle cachait sa panique derrière son éventail, bouleversée.

Voyant sa fille à l’écart, la duchesse s’approcha de Klervi, ne comprenant pas ce qu’elle faisait de ce côté-là. Elle avait néanmoins deviné que la pauvre enfant avait vu le corps de la victime.

Luaine : « Klervi, tu as dû avoir si peur… »

Alors qu’elle lui tendait les mains pour la réconforter, monsieur Vulliek se mit en travers de son chemin, plus sérieux que jamais, d’un mouvement aussi large que dramatique.

Steran : « Je suis navré, Ma Duchesse, vous ne pouvez pas vous approcher davantage. Votre fille est suspectée du meurtre de monsieur Irvald de Romarthin. »

Ces simples mots me firent monter les larmes aux yeux.

La réaction des invités derrière nous était tout aussi vive. Madame Luaine continuait de dévisager sa fille, qui baissait les yeux, angoissée, n’osant pas affronter tous les regards qui venaient de se tourner vers elle.

Luaine : « …Laissez-moi passer. »

Le ton froid de la duchesse inquiéta l’inquisiteur qui ne pouvait que difficilement tenir tête à un personnage aussi important. Pourtant, il était prêt à courir ce risque, sachant sa cause juste, ce qui présageait le pire pour la jeune fille derrière lui.

Melanéa : « Elle était à côté du corps… »

La voix faible de la comtesse se fit entendre de nouveau, attirant l’attention de tous.

Melanéa : « Quand je suis entrée, à côté du corps de ce pauvre monsieur se trouvait mademoiselle Klervi de Port-Vespère… »

De bruyants éclats de voix éclipsèrent les paroles de la grande dame. Je n’avais jamais vu madame Luaine ainsi. Ce qui tendait les traits de son visage lui donnait un air effrayant. Pour désamorcer une telle situation, l’inquisiteur reprit la parole.

Steran : « Madame, pourriez-vous témoigner devant nous tous ce que vous avez vu en entrant dans le garde-manteau ? »

Un malheur aussi soudain ne pouvait qu’engendrer des comportements irraisonnés. Monsieur Vulliek voulait à tout prix éviter que cela n’empire.

Steran : « Qu’on envoie un rouge à mon assistant. Il doit nous rejoindre immédiatement. »

Ce qu’il entendait par rouge était la couleur de l’enveloppe. Les messages officiels étaient codifiés ainsi. Le rouge signifiait que le destinataire devait immédiatement interrompre ses activités pour lire le message.

Pendant que les hommes en armure s’activaient, notre hôte reprenait lentement ses esprits.

Melanéa : « Eh bien. …Je n’arrive toujours pas à en croire mes yeux. Mais lorsque j’ai réalisé qu’il y avait quelqu’un couché sur le dos dans le garde-manteau, j’ai vu mademoiselle de Port-Vespère à côté de lui. Quand j’ai reconnu le pauvre baron de Romarthin, je me suis immédiatement aperçue qu’il s’agissait d’un meurtre. Je n’ai pas vu cette enfant le commettre, mais tout laisse à penser qu’elle l’a fait juste avant que nous entrions. »

…Quoi… ?

Léonce, Lucéard, et moi étions déboussolés d’entendre pareil témoignage. Les enfants Vespère derrière nous, ainsi que le carré royal, constatèrent avec amertume que nous ne contredisions pas ce qu’elle prétendait avoir vu.

Connaissant l’enfant en question, il nous était impossible de croire que les choses s’étaient passées ainsi. Cependant, la scène que nous avions vu prêtait à confusion, et nous n’avions rien à y répondre.

Melanéa : « Quand je l’ai surprise sur le fait, elle s’est tournée vers moi… Elle n’était nullement apeurée par cette vision sanglante. Ce n’était pas la réaction qu’on attendrait d’une fillette découvrant un macchabée. Elle est beaucoup trop calme, comme si cette scène affreuse n’était que le résultat de ses desseins. »

Madame Luaine était incrédule. La comtesse de Faillegard venait à mi-mot d’accuser sa fille de meurtre.

Steran : « Je vois. En effet, cette attitude peut paraître suspecte. Mais ne pensez-vous pas tout simplement qu’elle est en état de choc ? Chacun à sa propre manière de réagir à ce que leur esprit peine à assimiler. Une si jeune demoiselle aurait-elle pu commettre une telle abjection ? »

La comtesse de la forteresse imprenable tremblait comme une feuille. Elle revoyait encore cette image qui la hantera toute sa vie. Elle avait connu le baron depuis sa plus tendre enfance. Et elle peinait à imaginer qu’ils ne partageraient plus jamais la même table.

Enfin, elle repensa au regard que lui avait lancé Klervi.

Melanéa : « Vous avez peut-être raison, monsieur Vulliek. …Mais nous ne parlons pas d’une jeune demoiselle comme les autres. »

Cette dernière phrase avait la violence d’un poignard en plein cœur. Le sous-entendu était clair. Les lèvres de Klervi se mirent à trembler.

Homme : « Il est vrai, monsieur l’inquisiteur, que cette enfant ne s’est jamais prêtée à notre mode de vie. Elle en est manifestement incapable. »

Cette déclaration inspira les badauds à ajouter ce qu’ils avaient gardé pour eux jusque là. Ce qu’ils avaient toujours pensé de Klervi.

Femme : « Cette pauvre enfant ne sait pas s’adapter aux normes de notre société. J’ai toujours su qu’elle finirait par faire quelque chose de malheureux… »

Narcisse se trouvait parmi eux, mais n’ajouta rien. Il se contenta de serrer les dents de frustration. Et il était loin d’être le seul.

Luaine : « Les enfants… ! »

D’un geste de la main, la duchesse fit comprendre aux siens de ne pas intervenir. Ce drame ne pouvait qu’engendrer un terrible incident diplomatique, mais n’importe quel débordement pouvait encore faire empirer la situation. Malgré nos sentiments, intervenir maintenant ne pouvait que jouer en la défaveur de Klervi.

Bien des membres de la noblesse pensaient qu’elle était différente. Cette enfant avait un fonctionnement singulier, et il m’était moi-même arrivé de m’en apercevoir. Ce n’était pas quelque chose que je considérais comme handicapant, mais du point de vue de certains, c’était une véritable tare.

Monsieur Vulliek avait écouté tous ceux qui avaient quelque chose à ajouter, mais n’en restait pas moins sceptique. Il se tourna vers la suspecte.

Steran : « Mademoiselle, pouvez-vous nous raconter votre version des faits ? »

À la place de cette timide jeune fille, j’aurais probablement déjà fondu en larmes. Mais Klervi, elle, laissait à peine transparaître sa douleur. Elle n’avait pu qu’entendre tout ce qui avait été dit sur elle. Qu’ils se montrent francs aujourd’hui ne changeait pas grand-chose : elle avait toujours souffert de ces regards qu’on lui lançait.

Klervi : « … »

Mais le poids de ceux-ci était trop lourd pour elle. La demoiselle n’osait pas parler.

Klervi : « D-d’accord… »

Après un effort surhumain, elle se plongea dans le regard de sa mère. Il n’y avait qu’en la regardant qu’elle pouvait trouver la force de témoigner.

Klervi : « J-je cherchais ma sœur Yuna. J’ai pensé qu’elle pouvait s’être cachée dans un de ces placards. Quand j’ai ouvert celui-ci, m-monsieur de Romarthin est tombé sur moi. Je me suis coupée avec du verre en tombant au sol… »

Sa voix était si faible que certains du fond ne purent l’entendre.

C’était donc ça…

Ce terrible malentendu s’expliquait aussitôt grâce à son témoignage, et bien sûr, je croyais aveuglément en son innocence.

Steran : « Vous avez ouvert ce placard dans l’espoir d’y trouver votre sœur ? »

Jusque là, il s’était adressé avec une certaine délicatesse à Klervi, mais cette fois-ci, quelque chose de sec dans son ton interpella la jeune fille, qui hésita avant de répondre.

Klervi : « …Oui. »

L’inquisiteur fronça les sourcils.

Steran : « Mademoiselle, vous nous cachez quelque chose. »

Qu’est-ce qui lui prend ?

Il s’était montré assez neutre jusqu’ici, mais de la méfiance s’entendait à présent dans sa voix, pour notre plus grand malheur.

Klervi : « … »

Steran : « Dois-je comprendre que vous aviez une autre raison d’ouvrir ce placard ? Il est encore temps de dire la vérité si vous ne voulez pas être accusée de ce meurtre. »

Klervi : « …J-je n’ai rien fait… »

Elle n’avait pas besoin de pression supplémentaire, et ce haussement de ton mit la pauvre Klervi en détresse.

Steran : « Les poignées de ces placards sont ridiculement élevées, chacun ici le sait. Glisser ses doigts sous la porte ne suffit pas à l’ouvrir. Il vous a fallu vous mettre sur la pointe des pieds pour l’atteindre, je me trompe ? Alors comment votre petite sœur aurait-elle pu y entrer ? »

En constatant que la princesse était dans l’embarras, le Grand Inquisiteur insista.

Steran : « Elle n’a pas pu non plus utiliser un stratagème pour se surélever, nous l’aurions tous vu juste devant ce garde-manteau. Vous n’avez pas non plus ouvert ce placard pour récupérer un manteau. Après tout, vous n’êtes pas sans savoir où les manteaux pour enfants sont rangés. Alors pour quelle raison avez-vous ouvert le placard où le corps de monsieur de Romarthin se trouvait ? Je ne vois pas d’autres explications que la suiv- »

Léonce : « Ça suffit ! »

C’était un miracle qu’il ait pu se contenir aussi longtemps, mais il avait bel et bien fini par craquer. Son cri portait la fureur de tous les nôtres, et avait pétrifié toute l’assemblée. D’aucuns remettaient en question l’éducation du prince d’Azulith.

Léonce : Mon inaction a déjà coûté la vie à des innocents. Je les ai laissés mourir par peur de la réaction de ceux qui m’entouraient. Je ne ferai plus jamais cette erreur !

Léonce : « Vous voyez bien qu’elle n’a rien fait, enfin ! Sa version des faits tient parfaitement la route ! Vous êtes juste en train de la traumatiser avec ces accusations ! »

Le soutien inattendu de ce grand gaillard permit à Klervi de tenir bon.

Klervi : « Léonce… »

L’inquisiteur toisait Léonce. Puisque mon titre n’était qu’une imposture, peut-être n’y avait-il pas de baronnie d’Azulith. C’était la réflexion qu’il venait de se faire.

Steran : « Monsieur, du calme, je vous prie. Croyez bien que je n’ai aucunement l’envie de soupçonner cette enfant. Néanmoins, elle a été retrouvée sur la scène du crime, c’est un fait incontestable. Il nous faut bien en passer par là si nous voulons avoir le fin mot de l’histoire. »

Léonce : « Vous ne faites pas que l’interroger, vous l’accusez d’un meurtre parce que, selon certaines personnes ici présentes, son comportement serait bizarre. Mais dire des choses pareilles à une demoiselle de 13 ans, vous trouvez ça normal, peut-être ? »

Il lançait un regard fugace à toutes les personnes concernées. Ce coup de gueule lui avait certainement valu quelques nouveaux ennemis.

Monsieur Vulliek soupirait.

Steran : « Je n’oserais jamais l’accuser pour si peu. Mais, je vous le concède, outre les faits, j’ai la forte impression que mademoiselle de Port-Vespère nous cache quelque chose. Et vu la situation, vous conviendrez que cela est plutôt incriminant. »

Cachait-elle vraiment quelque chose ? Je n’en étais pas sûr.

Léonce se tourna vers moi, furieux. Pas contre moi, bien sûr, mais il ne parvenait pas à canaliser ses sentiments, et me fit comprendre que c’était à mon tour d’entrer en scène.

Ça me dérange aussi, Léonce, mais que veux-tu que j’y fasse ? Une enquête plus poussée aidera certainement à y voir plus clair.

Au moindre mouvement de Klervi, le garde à côté d’elle se raidissait comme s’il s’attendait à ce qu’elle tente quelque chose d’inconsidéré.

Non, il a raison… C’est à moi de découvrir la vérité. Je suis censée être détective, après tout. …Non. Je suis détective.

-2-

J’inspirai un grand coup. Je sentais au fond de moi que je ne devais pas laisser les choses continuer dans cette direction.

Ellébore : « Monsieur Vulliek ? Pourriez-vous clarifier ce que vous avez découvert en inspectant la scène du crime ? »

Compte tenu de la situation, l’inquisiteur n’était pas à envier. Il risquait de se mettre la haute-noblesse à dos quoi qu’il dise.

Steran : « On peut à peine parler d’inspection. Je me suis contenté de regarder grossièrement à quoi nous avions affaire. J’avais aussi l’espoir qu’il n’était pas encore trop tard pour notre pauvre baron… »

La soudaine tension qu’avait engendré la présence de Klervi sur le lieu du crime avait presque occulté le malheur qui peinait toute l’assistance.

Steran : « Le corps est en effet sur le dos, comme s’il était tombé du placard après son ouverture. À première vue, il s’agit d’un meurtre causé par arme blanche. Un ciseau de couture est profondément planté dans le bas de son dos, au niveau de la colonne vertébrale. C’est la seule blessure que je lui ai trouvé, et c’est certainement ce qui l’a tué. Il y a un peu de sang au sol, et comme l’a mentionné mademoiselle de Port-Vespère, il y a effectivement des morceaux de verre, ou plus précisément, des morceaux du miroir qui se trouvaient sur la porte de ce placard. »

Je sortais mon carnet pour prendre des notes. Me renseigner sur la mort du gentil vieil homme avec qui j’avais mangé ce soir fit trembler mon crayon.

Ellébore : « Avez-vous vu des traces de sang dans le placard en question ? »

Steran : « Je me suis posé la même question que vous. Et il y en a. Cela dit, la quantité est tout aussi faible, ce qui m’étonne. »

Je claquais mon carnet avec fermeté. Les invités derrière moi se demandaient pourquoi une princesse intervenait dans cette affaire.

Ellébore : « Jusque là, le témoignage de mademoiselle de Port-Vespère tient totalement la route, et la scène à laquelle nous avons assisté n’est vraisemblablement que la découverte du corps. Comme vous l’avez dit, la réaction de mademoiselle ne montre rien puisqu’elle doit être en état de choc, et rien n’indique qu’elle ait pu commettre ce meurtre, pas même son comportement, qui n’est suspect que de votre opinion. Opinion qui en aucun cas n’est une preuve. »

Léonce me lança un sourire rassuré. Il craignait que je laisse couler les accusations bien trop virulentes de monsieur Vulliek.

Je t’en dois une, Léonce. Sans toi, je ne me serais peut-être pas réveillée à temps.

Steran : « Vous avez tout à fait raison, mademoiselle. La seule chose que je conçois comme irréfutable pour l’heure est qu’elle a fait sortir ce cadavre du placard après que quelqu’un l’y ai mis. Il faudra une enquête approfondie avant de pouvoir porter une véritable accusation. En attendant, tous les invités de ce soir, hormis ceux qui n’ont jamais quitté la salle de réception jusqu’à maintenant, sont des suspects potentiels. »

C’est vrai… Je peine à y croire, mais ce soir, j’ai été dans la même pièce que celui qui a commis ce meurtre, il est même fortement probable que je lui ai parlé.

Ceux autour de moi avaient un alibi pour la plupart. Une vingtaine d’entre nous n’avait quitté la table à aucun moment.

Des bruits de pas se firent entendre dans les escaliers. Deux personnes montaient les marches d’un bon pas, et remarquèrent l’attroupement.

Evariste : « Klervi ! »

Il s’agissait du duc et de son frère. Tout le monde leur fit place, mais Luaine interrompit son mari d’un mouvement de bras avant qu’il ne puisse enlacer sa fille.

Luaine : « … »

D’un regard solennel, elle partagea avec son époux la gravité de la situation. Le pauvre homme était confus.

Rosaire : « Dois-je comprendre ce qui se passe ici ? »

Le comte Grimosa m’apparut sous un autre jour. Il avait beaucoup plus de prestance que son cadet, et nous observait tour à tour, de son visage le plus intimidant. Une aura macabre semblait faire onduler ses sombres sapes.

Rosaire : « Ne seriez-vous pas en train de traiter ma nièce comme une criminelle ? »

Sa rhétorique mit le doigt sur une vérité qui se faisait de plus en plus claire. Il ne s’agissait pas seulement d’une affaire de meurtre, mais d’un véritable incident diplomatique dont les conséquences pouvaient s’étendre jusqu’au delà de ce duché.

Monsieur Vulliek était raide comme un piquet, lui qui gesticulait énormément le reste du temps. La comtesse prit sa défense.

Melanéa : « Monsieur de Grimosa, il ne s’agit là que des formalités d’une enquête pour meurtre. Personne n’est accusé. »

Elle a du culot de dire ça maintenant.

Rosaire : « Un meurtre ?! Mais de qui ? »

L’homme se retrouvait désemparé devant cette nouvelle.

Steran : « Notre regretté baron de Romarthin s’est fait poignardé dans la pièce voisine. »

Cette affirmation était surréaliste. Le comte de Grimosa avait la chance de vivre dans une région où les intrigues politiques ne se réglaient pas dans des litres de sang. Ceci était nouveau pour lui, mais, plutôt que de réaliser pleinement ce qui se passait, il préféra se mettre aussitôt sur la défensive.

Rosaire : « Eh bien dans ce cas, sachez que j’ai quelque chose à témoigner ! »

Ohla, je le sens mal.

Steran leva un sourcil, et approcha son œil curieux.

Steran : « Que voulez-vous dire ? »

Rosaire : « Mon frère et moi étions dans cette pièce il y a dix minutes de cela, et il n’y avait rien ! »

Un court silence se fit entendre. Il n’avait finalement pas plus de crédibilité que monsieur Evariste.

Monsieur Vulliek tentait d’aborder le problème avec tact.

Steran : « Où voulez-vous en venir, exactement ? Nous avons déterminé que le cadavre était retenu dans un placard jusque là, donc il n’y a rien de surprenant. »

Rosaire : « Ah bon ? Je vois. »

Il croisa les bras, et décida de faire profil bas.

Steran : « Dois-je en conclure que vous n’avez rien de particulier dont vous voudriez nous faire part ? »

L’inquisiteur décida finalement d’enfoncer le couteau dans la plaie, espérant secrètement que le comte ait quelque chose de pertinent à dire.

Rosaire : « Ah, eh bien… Mon frère et moi avons parlé sur le toit de… Politique. Nous sommes restés là-haut une bonne heure. Jusqu’à ce que nous soyons interrompus par ma jolie nièce, qui était à la recherche de sa sœur. Nous nous sommes décidés à lui prêter main-forte. Nous avons déposé nos manteaux, et l’avons accompagné au rez-de-chaussée. Personne d’autre n’est venu sur le toit pendant que nous y étions. Donc personne n’a eu besoin d’aller chercher un manteau ! »

Toute l’assistance attendait encore qu’il nous révèle quoi que ce soit d’intéressant. Hélas, son témoignage semblait arriver à son terme.

Rosaire : « Hm, et donc… »

Ellébore : « N’y a t-il vraiment rien qui a retenu votre attention quand vous êtes revenus dans le garde-manteau ? Quelque chose de différent par rapport au moment où vous y êtes entrés pour la première fois ? »

Je l’interrompis en constatant que je pouvais le sortir de son embarras en le recadrant.

S’il dit vrai, le meurtre n’a pu se passer que lorsqu’ils étaient sur le toit. Il ne s’est pas écoulé une heure entière depuis que monsieur de Romarthin a quitté la table.

Rosaire : « Ah, hm… Il y avait peut-être un placard qui faisait un drôle de bruit ? »

Son témoignage ressemblait plus à une question destinée à son frère. Ce dernier haussa les épaules, n’ayant rien constaté d’étrange. Ces deux-là ne me paraissaient pas fiables, néanmoins, quelque chose retenait mon attention dans ce qu’il avait dit.

Sauf erreur de ma part, il y aurait dû avoir quelque chose de suspect…

Monsieur Vulliek s’agita de nouveau, comme s’il venait d’avoir une révélation.

Steran : « Dites-moi, monsieur de Grimosa, votre nièce est-elle redescendue du sommet de la tour avec vous ? »

À quoi pense-t-il ?

Monsieur Evariste fut le premier à réagir, perplexe.

Evariste : « Elle est restée quelques minutes sur le toit pendant que nous enlevions nos manteaux. »

De nouveaux gardes arrivèrent par les escaliers. Ceux-là étaient directement sous les ordres de l’inquisiteur qui paraissait satisfait de les voir. Satisfaction qui laissa aussitôt place à quelques remords.

Steran : « Messieurs, je vous prierai d’escorter mademoiselle de Port-Vespère comme il se doit dans la salle d’interrogatoire du donjon. »

Bien qu’amer de procéder ainsi devant la famille de la suspecte, monsieur Vulliek paraissait intimement convaincu de la culpabilité de Klervi après la déposition des frères de Grimosa.

L’étiquette voulait qu’on ne fasse pas de vague, mais certains membres de la famille royale espéraient me voir renchérir, puisque ma participation active à cette affaire légitimait une autre intervention. Je ne savais hélas pas quoi dire.

Ellébore : « A-attendez, vous ne pouvez pas l’emmener… ! »

Steran : « C’est une procédure standard, il n’y a pas à s’alarmer. Vous savez, il n’est pas bon de laisser planer le doute sur quelqu’un. Dans son intérêt, il vaudrait mieux que la vérité soit dévoilée dès ce soir. À l’issue de mon enquête, il nous faudra condamner un coupable. »

Melanéa : « En effet. Je pense que nous tous ici sommes d’accord pour que le procès du meurtrier de monsieur de Romarthin se tienne dès ce soir. Si cette affaire devenait publique, elle aurait des conséquences terribles pour chacun d’entre nous. Et nous ne pouvons pas retenir nos invités indéfiniment. Qu’en pensez-vous, Ma Duchesse ? »

Madame Luaine était dans une situation compliquée. Son rôle de mère et celui de duchesse entraient en conflit, pour une décision qu’elle aurait aimé ne jamais avoir à prendre.

Luaine : «…Je suis certaine que tout le monde souhaite que nous procédions ainsi. Il faut que cette affaire trouve sa conclusion dès ce soir, et que la justice soit rendue en bonne et due forme, malgré le peu de temps qui nous est imparti. »

Steran : « Je n’aurais pas mieux dit, madame. Il nous faut être fixé au plus tôt, pour que cette affaire, comme sa résolution, reste confidentielle. »

Ellébore : « Mais… »

J’aurais aimé pouvoir rétorquer quelque chose, mais même la mère de Klervi abondait en son sens sur ce point. La Loi deyrneilloise permettait qu’une autorité légitime rende un verdict sur une affaire pénale sans que le procès soit rendu public, si elle jugeait qu’un motif suffisant justifiait une telle exception. L’accord de la duchesse, et celui de la comtesse suffisait amplement puisque le crime s’était produit dans leurs juridictions.

Ça veut dire que s’il ne trouve rien de concluant pendant son enquête, il choisira arbitrairement Klervi comme accusée ?!

Steran : « Le témoignage de monsieur de Grimosa a le mérite d’avoir apporté quelques informations. Il n’a établi aucun autre suspect que mademoiselle de Port-Vespère. Et celle-ci les aurait amené à redescendre. Bien que cela puisse paraître anodin, si l’on tourne le problème dans l’autre sens, tous ces détails finissent par s’emboîter. »

Je n’aimais pas du tout ce qu’il s’apprêtait à dire, mais je n’avais rien à rétorquer, rien pour l’empêcher de mettre l’opinion publique de son côté.

Steran : « Qu’elle ne soit pas terrifiée en voyant le corps de la malheureuse victime est étonnant, considérant son témoignage. Et même si celui-ci est en partie vrai, elle a très bien pu être celle à avoir mis ce pauvre homme dans le placard avant de l’en faire sortir. »

Ellébore : « Mais enfin, pourquoi aurait-elle fait ça ? »

Sans le vouloir, j’étais rentrée dans le jeu du Grand Inquisiteur.

Steran : « Excellente question. Il n’y avait d’intérêt à agir ainsi que si le placard était une cachette provisoire. Après tout, mademoiselle de Port-Vespère savait très bien que nous finirions par monter et que le corps serait découvert. Elle a donc caché le corps le temps de faire descendre son père et son oncle, pour avoir l’accès libre jusqu’au toit. Ainsi, il ne lui restait plus qu’à amener sa victime là-haut, et le lâcher dans le vide, en espérant qu’il fasse une chute dans les douves, où nous ne le retrouverions probablement jamais. »

La réaction de son auditoire fut unanime. Tous furent choqués par cette théorie. Certains parce que l’ingéniosité cruelle de ce stratagème les indignait, d’autres parce qu’accuser Klervi d’une chose aussi grave était parfaitement aberrant.

Steran : « En laissant l’arme plantée dans son corps, l’hémorragie a été minime, et elle a pu laisser un peu de temps à la plaie de coaguler dans le placard. Avec quelques efforts, elle aurait pu conduire le baron, qui n’est plus aussi bien portant qu’avant, jusqu’au sommet de la tour, sans laisser de trace, en se servant par exemple de ce long porte-manteau monté sur une planche muni de robustes roulettes. »

Evariste : « Ma fille n’aurait jamais… »

Le visage du père de la suspecte se décomposait. C’était de Klervi dont il était question.

Personne dans la famille royale ne doutait de l’innocence de la jeune adolescente, et pourtant, l’étau se resserrait lentement, sans qu’on ne puisse rien y faire. Aussi longtemps que Klervi restait forte, les siens tentaient eux aussi de se contenir.

Steran : « Le modus operandi ne doit pas être très élaboré. Et en ce qui concerne le mobile, il est peu clair. Je ne vois à première vue pas de raison pour cette demoiselle d’en vouloir à la vie de notre bon baron. Il était connu pour ne pas avoir d’ennemi, après tout. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de penser à la scène à laquelle j’ai assisté tout à l’heure. Monsieur de Romarthin a écrasé par mégarde un insecte auquel la suspecte semblait tenir. Bien entendu, c’est tout à fait trivial, et cela ne constitue aucun motif d’accusation, néanmoins, c’est la seule interaction à laquelle j’ai assisté entre les deux concernés. J’espère du plus profond de mon cœur que ce n’est là qu’une coïncidence, mais qui peut savoir comment réfléchit quelqu’un capable de commettre un meurtre ? »

Je restais béate. Tout ce qu’il venait de dire était ridicule, et pourtant, le contredire ne me mènerait à rien en l’état des choses. Je me sentais totalement impuissante.

Steran : « Si l’un d’entre vous souhaite témoigner, afin d’établir un mobile, qu’il se présente au donjon. Quant aux autres, je vous recommande de bien vouloir rester dans vos chambres. Vous serez notifiés de l’heure à laquelle se tiendra le procès. »

D’un hochement de tête solennel, il conclut sa tirade. Les gardes mirent dans les secondes qui suivirent les menottes aux poignets de Klervi. Ceux-ci montraient quelques réticences à traiter une jeune fille comme une criminelle, mais durent se faire une raison.

Mon cœur battait à tout rompre face à cette scène bien trop cruelle.

N’y a-t-il vraiment rien que je puisse faire ? Je me dis que si l’enquête permet de trouver le véritable meurtrier, tout rentrera dans l’ordre, mais si ce n’est pas le cas ? Et même si ça l’était, je ne pourrais pas supporter de savoir qu’on l’isole dans le donjon comme si elle était un monstre !

Steran : « Messieurs, emmenez-la. »

Ses frères et sœurs restèrent impuissants, tout comme moi. Un des hommes attrapa la jeune fille par le bras, pour la guider jusqu’au donjon.

-3-

Ellébore : « Un instant ! »

Mon entêtement laissa l’assistance indifférente.

Je ne sais toujours pas quoi dire, mais à ce rythme-là, je vais perdre tout contrôle sur la situation !

Steran : « Qu’y a-t-il ? Faites vite, mademoiselle. Plus tôt l’enquête est terminée, mieux ce sera pour prononcer un jugement éclairé. »

Je dus hausser le ton d’entrée de jeu pour interrompre les gardes.

Ellébore : « Votre théorie ne tient pas la route ! »

C’est l’évidence même. Son histoire est plus que bancale.

Ellébore : « Vous pensez que mademoiselle de Port-Vespère a tenté de faire partir son père et son oncle, c’est bien ça ? »

Je n’avais plus le temps de me soucier de mon langage, mais monsieur Vulliek n’en fit pas grand cas. Il ne semblait pas intéressé non plus par ma tentative de le démentir.

Steran : « Je suis conscient des risques d’une telle stratégie. Mais si elle pouvait amener le cadavre jusque dans les douves, elle était pratiquement sûre de s’en sortir. »

Ellébore : « Mais le problème n’est pas là. »

Il fronça les sourcils.

Ellébore : « Et puis, si cette demoiselle avait eu la nécessité de se débarrasser du corps, elle n’aurait certainement pas opté pour le sommet de la tour. Après tout, je n’arrive toujours pas à imaginer comment elle aurait pu monter un homme adulte dans ces escaliers. »

Lucéard : C’est ça, Ellébore, contre-attaque !

Ellébore : « Elle aurait mieux fait de l’amener jusqu’à la salle d’entretien. Une fois dans la tuyauterie, nous n’étions pas sûrs de retrouver le cadavre avant que la chaleur torride ait entièrement décomposé sa chair ! »

Pardonnez-moi, monsieur de Romarthin !

Mon idée intéressait vaguement l’inquisiteur.

Steran : « J’espère ne pas vous avoir en ennemie, mademoiselle. J’ai peur du sort que vous me réserveriez. Néanmoins, pensez-vous que la suspecte ait pu imaginer un tel stratagème ? Savait-elle au moins que cette pièce existait ? Et surtout, qui vous dit qu’elle est ouverte ? »

Ellébore : « Il suffit de vérifier ! »

Steran : « Pas la peine. Et puis, aurait-elle pris le risque de passer devant la salle des rolliers ? Si monsieur d’Orvande l’a quitté, ce ne devait pas être il y a longtemps. »

C’est vrai ça… Le baron d’Orvande était sans doute à cet étage au moment du meurtre…

Je ne savais pas trop où j’allais, mais discuter ainsi m’aidait à y voir plus clair.

Ellébore : « Elle ne savait peut-être pas qu’il était ici. »

Me voir utiliser les mêmes raisonnements absurdes que les siens semblait l’agacer.

Steran : « Il aurait été censé de sa part de fureter à l’étage pour établir un plan d’action. Si elle a considéré se servir du balcon des rolliers pour se débarrasser du cadavre, elle a sans doute vu que le baron y était. »

Ellébore : « Dans ce cas, elle a aussi pu inspecter la salle d’entretien du chauffage ! »

Ce débat n’allait dans aucune direction. Il n’y avait pas plus d’arguments solides de son côté que du mien.

Steran : « Encore une fois, la logique ne dicte pas tout le monde équitablement, mademoiselle. Mais si l’on procède à la réflexion inverse, si elle a demandé à son père et son oncle de descendre, il devait bien y avoir une raison. Et cette raison est indubitablement de débloquer l’accès au sommet de la tour. »

Ellébore : « Ils n’ont jamais mentionné qu’elle leur avait demandé quoi que ce soit. »

Attends attends…

Le monde s’assombrit autour de moi.

Elle aurait demandé à son père et son oncle de descendre ?

Mes yeux s’ouvrirent en grand. C’était plus que de la surprise. Je sentais un nouveau souffle en moi.

Steran : « Mais si on s’en tient aux faits, elle les a faits descendre. Pour quelle autre raison serait-elle montée ? Pour chercher sa sœur ? Il n’y a pas de cachette là-haut. Elle n’avait qu’une raison d’aller sur le toit : pour s’assurer que la voie était libre pour se débarrasser du corps de la victime. »

Je pointais vigoureusement du doigt dans sa direction.

Ellébore : « Certainement pas ! »

La frustration ne s’entendait plus dans ma voix. Le cri que j’avais poussé ne laissait plus que transparaître ma conviction.

Cet éclat de voix en avait fait sursauter plus d’un. Monsieur Vulliek restait silencieux après nous avoir offert une pirouette dramatique. Il craignait que je ne renverse la situation. Et il avait bien raison, car je venais de trouver une contradiction.

Ellébore : « Le témoignage de monsieur de Grimosa n’apporte peut-être aucun suspect, mais il suffit à innocenter Klervi ! »

La réaction de ceux qui n’étaient pas encore descendus était d’autant plus vive. Un poids venait d’être ôté des épaules du comte de Grimosa.

Maintenant que je m’en suis rendue compte, je ne vois plus que ça ! C’était ça qui me chiffonnait à l’instant.

J’affichais mon assurance dans un grand sourire.

Ellébore : « Le fait qu’elle ait fait descendre son père et son oncle prouve bien qu’elle n’est pas la coupable que nous cherchons ! »

Steran : « Prouve ? Qu’est-ce qu’une telle information peut prouver ? »

Ellébore : « Prouver est un bien grand mot je vous l’accorde, mais vous vous êtes bien servi de cette déclaration pour l’accuser d’avoir voulu se débarrasser du cadavre. Et vous aviez peut-être raison sur un point. Elle a peut-être véritablement demander leur aide, et les a conduits en bas. »

Monsieur Vulliek déglutit exagérément, il pressentait ce qui arrivait.

Ellébore : « Le coupable aurait-il vraiment agi ainsi ? Il y a un cadavre dans le garde-manteau. Jamais il n’aurait pris le risque que celui-ci soit découvert. »

Steran : « C’est ça votre preuve ? Dois-je vous rappeler qu’il était caché dans un placard ? »

Ellébore : « Je sais bien. Mais pas n’importe quel placard. Que le coupable ait conduit des témoins potentiels sur les lieux du crime est impensable, puisque celui-ci était caché dans un placard dont le miroir venait d’être brisé ! »

La comtesse de Faillegard écarquilla les yeux, surprise de ce constat.

Steran : « Et qu’est-ce qui vous fait dire que le miroir était brisé à ce moment-là ? »

Ellébore : « Je ne vois pas pourquoi il aurait été brisé après le meurtre. Les quelques secondes que j’ai passé sur les lieux du crime m’ont suffit pour comprendre qu’il y a des traces de lutte laissés par la victime et son agresseur. »

De la sueur commençait à poindre sur le front de monsieur Evariste.

Steran : « Vous voulez une explication ? Eh bien, j’en ai une pour vous ! Le miroir s’est cassé quand le poids du corps de monsieur de Romarthin a poussé la porte du placard. Le miroir s’est alors heurté à une patère du porte-manteau adjacent avec beaucoup de force. C’est aussi simple que ça. »

Ellébore : « Hélas, ça n’a pas pu se produire ainsi. Et la preuve est dans les mains de mademoiselle de Port-Vespère ! »

Bien que ce ne fut pas mon attention, tous les regards se tournèrent vers Klervi, qui rougissait abondamment.

Steran : « Il y a du sang. Et alors ? »

Ellébore : « Son sang. Après tout, elle vient de se couper avec des éclats du miroir, n’est-ce pas ? »

La jeune fille hochait la tête timidement.

Ellébore : « Elle a affirmé s’être ouverte les mains il y a quelques minutes, quand le cadavre l’a faite basculer au sol. Si le miroir s’était brisé à ce moment-là, ses mains auraient atteint le sol avant les fragments de verre, et surtout, les fragments se seraient retrouvés à côté du meuble, et non pas devant ! »

Steran : « E-elle a pu mentir. »

Ellébore : « Sa blessure est fraîche, il n’y a aucun doute là-dessus, et l’enquête prouvera bien que le corps est tombé après que le miroir ait été brisé. Ce qui veut dire qu’il était dans cet état quand messieurs de Port-Vespère et de Grimosa sont descendus ! »

Steran : « Ça ne prouve rien ! »

Ellébore : « C’est déjà bien plus consistant que ce que vous avez proposé jusque-là. Alors, enlevez-lui ses menottes, et faites panser ses mains, je vous prie. Vous pensez sincèrement qu’une fille peinée par la mort d’un simple phasme serait capable d’attenter à la vie d’un homme aussi gentil ?! »

Steran fut soufflé par cette dernière attaque.

Monsieur Evariste vacillait après avoir entendu tout ça. Tout le monde ici présent était forcé de reconnaître que d’avoir amené des témoins sur les lieux du crime ne pouvait pas être l’œuvre du meurtrier de monsieur de Romarthin.

Klervi : « …Ellébore… »

En entendant mon nom de sa bouche, je me tournais vers elle, tout sourire.

Ellébore : « Ne t’en fais pas, tu n’es pas seule ! On ne te laissera pas te faire accuser sans rien dire ! »

Mes mots ne surent hélas pas apaiser la pauvre adolescente.

Lucéard soufflait, soulagé par la qualité de mon intervention.

Lucéard : Bien joué, Ellébore ! …Mais évite le tutoiement ici…

Léonce aussi semblait satisfait.

Léonce : Elle est comme un poisson dans l’eau !

Mélanea : « Il est vrai que le scénario où mademoiselle de Port-Vespère est coupable me paraît étrange compte tenu de ce qu’a dit monsieur de Grimosa. Je me demande notamment comment ces deux frères ont pu ne pas voir les éclats de miroir. J’espère que cette investigation éclairera nos lanternes. »

Ellébore : « Monsieur Vulliek, me permettriez-vous de mener l’enquête avec vous ? Nous ne serons pas trop de deux pour chercher ! »

L’ancien détective me dévisageait. Je n’y étais pas allée de main morte, et lui demander un service après ça était pour le moins malvenu.

Steran : « Ne pensez pas qu’elle est lavée de tout soupçon. Personne ici ne peut dire à quel moment le miroir s’est brisé, et un élément aussi mineur ne pourra la disculper. Je comprends cependant votre inquiétude, mais n’ayez crainte, mademoiselle de Port-Vespère sera traitée comme une princesse quoi qu’il arrive, même dans le pire des dénouements. »

Je fis la moue, abandonnant le sérieux de ma plaidoirie. Sa façon de toujours tout tourner à son avantage m’irritait.

Steran : « Et deuxième chose : ce ne serait pas responsable de laisser une demoiselle de 15 ans sur la scène d’un crime aussi crucial pour notre duché. Et puis, ne devriez-vous pas plutôt rester en compagnie de votre amie ? Si vous tenez tant que ça à enquêter vous aussi, ce que je comprends très bien, pourquoi ne pas revenir tout à l’heure, quand j’en aurai fini ici ? »

Il me faisait malgré tout une fleur, et je ne pouvais pas en demander plus.

-4-

Quelques minutes plus tard, toute la famille royale était rassemblée dans une grande antichambre au premier sous-sol du donjon. Klervi était assise sur un banc, à côté de la porte qui menait à la salle d’interrogatoire. La jeune fille fixait les bandages sur ses mains, derrière lesquels une douleur la lançait.

Nos efforts pour la consoler étaient vains. Nous restions attroupés autour d’elle, sans pouvoir lui assurer que tout irait bien.

Sa mère lui caressait les cheveux.

Luaine : « Klervi… »

Tout comme madame Luaine, nous nous sentions coupables, comme si nous avions pu empêcher un tel coup du sort. Il n’y avait hélas personne à blâmer, si ce n’est le meurtrier dont on ignorait pour l’instant tout.

Deryn : « Hm, excusez-moi ? »

La cadette des Nefolwyrth venait de prendre la parole. Celle-ci s’était montrée discrète toute la soirée, mais se résolut à agir. Tout comme Klervi, la princesse était du genre introverti, et pouvait aisément se mettre à la place de la suspecte.

Deryn : « Je comprends que vous vouliez tous apporter votre soutien à Klervi, mais nous devrions peut-être la laisser respirer. La seule chose qui soit en notre mesure pour l’heure est de retrouver Yuna. »

Efflam et Jagu se levèrent d’un bond, déterminés. Ceux-là étaient pourtant aussi moroses que les autres il y a encore quelques secondes.

Efflam : « Bien dit, Deryn ! »

Jagu : « Ouais ! »

Efflam : « Elle a entièrement raison, vous tous ! Puisque nous sommes restés manger jusqu’au bout, nous ne sommes pas suspectés, et rien ne nous empêche d’agir librement dans le château ! »

Brynn s’approcha de son cousin, qui venait d’attirer l’attention de tous. Il en profita pour s’adresser à chacun de nous.

Brynn : « Le danger rôde dans ces corridors. Le coupable ne peut qu’être entre ses murs, et puisqu’il encoure la peine capitale, il sera sans doute prêt à tout tenter pour s’en sortir. Il faut redoubler de vigilance. »

Le moral des troupes était remonté, et la mise en garde de Brynn nous freinait dans notre élan. Il n’avait cependant pas tort, et peut-être était-ce plus sage de rester ici, finalement.

Brynn : « Mais Deryn dit vrai. Yuna est quelque part, elle aussi. Seule. Et c’est à nous d’aller la chercher. »

Aenor souriait en coin, appréciant l’initiative de son cousin.

Brynn : « Voilà pourquoi je formerai des équipes de recherche. Il ne faudra en aucun cas vous séparer. Le meurtrier ne tentera rien si vous êtes deux. »

Talwin était tout indiqué pour faire ce genre d’annonce, mais ce fut le dauphin qui s’y colla, avec beaucoup de sérieux.

Klervi était absente, et regardait dans le vide, indifférente à notre agitation.

Deryn s’approcha de moi calmement. En toute discrétion, elle avait fait réagir la famille royale entière, qui sortait au compte-goutte, résolus à arranger les choses.

Deryn : « Ellébore, que comptes-tu faire ? »

Je me retrouvais prise au dépourvu.

Ellébore : « Eh bien… Je pense enquêter, en espérant trouver de quoi innocenter Klervi. Si je ne trouve rien, elle tiendra le rôle de l’accusée dans un procès pour meurtre… Je veux à tout prix lui éviter ça. »

Deryn : « Tu nous as bluffés tout à l’heure, tu sais ? Même si la question est toujours sujette à débat, tu as montré à monsieur Vulliek et aux autres qu’il y a bien trop de zones d’ombres pour se prononcer sur quoi que ce soit. Ça m’a fait du bien d’entendre ça ! »

J’appréciais ses compliments, mais j’ignorais où elle voulait en venir. Elle semblait avoir une raison importante de s’adresser à moi.

Deryn : « N’aie pas peur d’y aller à fond, Ellébore. Je t’ai sentie plus naturelle que jamais quand tu as mis le doigt sur l’incohérence du miroir. On compte sur toi pour que ton enquête soit décisive, mais garde à l’esprit que nous sommes tous derrière toi. Dis tout comme tu le sens, sans craindre d’envenimer la situation ! C’est comme ça qu’on s’en sortira, je le sens. »

Ses mots et sa sollicitude me rendirent de la vigueur. Je me posais énormément de questions, mais il me fallait me concentrer sur ce qui était en mon pouvoir dès maintenant.

Ellébore : « Merci Deryn ! »

Satisfaite, elle s’en alla avec sa sœur vers le secteur qui lui avait été attribué.

Nous n’étions finalement plus que six dans la pièce, à l’exception des gardes.

Ellébore : « Klervi… N’aurais-tu pas remarqué autre chose sur le lieu du crime ? »

La demoiselle n’avait toujours pas l’intention de s’ouvrir à moi, peu importe la délicatesse avec laquelle je m’adressais à elle.

Klervi : « Je… Je suis persuadée que Yuna s’était cachée dans la tour sud-ouest… J’ai cherché dans tous les placards que j’ai pu ouvrir une première fois. Je suis redescendue pour finalement remonter jusque sur le toit pour interroger papa. Ce n’est qu’après que je suis revenue dans le garde-manteau. Et il y avait quelque chose de différent cette fois-ci. Comme des meubles avaient bougé, j’ai décidé de revérifier les placards. C’est là que j’ai fait tomber monsieur de Romarthin… »

Ce souvenir était particulièrement douloureux pour la demoiselle, aussi calme qu’elle ait pu paraître au moment des faits.

Garde : « Je suis profondément navré de vous interrompre, mais l’interrogatoire va commencer. Mademoiselle, voulez-vous bien nous suivre ? »

Sa voix grave mit fin à cette courte pause. L’attente avait été néanmoins pénible pour nous tous. L’homme imposant ne se laissait pas attendrir par l’air désespéré sur le visage de Klervi.

Meloar : « Je vous prie de m’excuser, mais serait-il possible que je l’accompagne ? Je n’interférerai pas avec l’interrogatoire. »

Sa neutralité habituelle mit le garde en confiance. Cette situation sans précédent poussa l’homme en armure de charbon à se montrer souple.

Garde : « Très bien. Venez-donc, Mon Prince. »

Eira semblait satisfaite. La partenaire attitrée de madame Luaine appréciait de voir le côté sensible de son cousin.

Eira : « Ma tante, allons-y. »

La duchesse profitait de la relative intimité de cette pièce pour montrer son véritable visage. Cette mère était abattue par ce que devait traverser sa fille la plus fragile.

Luaine : « Tu as raison, allons-y… »

Après s’être échangés un dernier regard, la mère et la fille disparurent derrière des portes opposées.

Il ne restait plus que Lucéard et moi.

Lucéard : « Je sais ce que tu vas dire, et oui, je sais que j’attire toujours des ennuis. »

Sa remarqua cynique m’amusa.

Ellébore : « Honnêtement, je commence à penser que c’est moi qui porte la poisse. »

Mon binôme était nerveux. Cette situation était difficile pour toute la famille, mais Lucéard, lui, avait déjà eu beaucoup d’émotions ces derniers jours.

Lucéard : « Je me souviens maintenant pourquoi les nobles me sortent par les yeux. »

Avant même qu’il ne poursuive, mon regard insistant le poussa à reformuler.

Lucéard : « Oui, bien sûr, je ne parle pas de tous les nobles. C’est même une toute petite minorité, mais quand même… Je n’en reviens pas qu’ils aient dit de telles choses à Klervi. Elle a son propre fonctionnement, c’est vrai, mais elle n’a rien en elle qui la pousserait à faire quelque chose d’aussi cruel, contrairement à certains d’entre eux. Et je devine d’avance quelle tête ils feront quand ils se rendront compte que le monstre dans l’histoire est quelqu’un qu’ils n’auraient jamais soupçonné. »

Il n’osa pas ajouter qu’il allait prendre un malin plaisir à les voir ainsi.

Ellébore : « C’est un peu tôt pour de telles conclusions. J’espère que notre investigation portera ses fruits… »

Lucéard : « Il le faut. Si le vent ne tourne pas en notre faveur, toute ma famille en paiera le prix fort… Je n’imagine même pas toutes les conséquences qu’une condamnation de Klervi pourrait avoir… Et tout ça à cause d’un simple concours de circonstances. »

Ellébore : « Tu as raison. Ce serait ridicule qu’un simple hasard engendre une pareille tragédie. Ne perdons pas une seconde ! »

Cette conclusion nous donna la force de quitter l’antichambre à notre tour. Savoir que mes actions de ce soir pouvaient avoir un tel impact sur la vie d’autant de gens me faisait angoisser, mais cette responsabilité impliquait l’espoir de changer les choses, et que seuls les fautifs récoltent ce qu’ils avaient semé. En sachant ça, rien ne pouvait plus m’arrêter.

Non loin, Léonce marchait à pas lents, suspicieux. Il avait l’allure d’une bête sauvage en territoire inconnu, mais se faisait l’implacable garde du corps de l’héritier au trône.

Brynn : « Insulter autant d’invités en si peu de mots, tu as fait fort, Léonce. Si ça n’avait pas été dans un tel contexte, je me serais fait des cheveux blancs. »

Son interlocuteur ne semblait pas fier de lui, mais ne regrettait pas non plus ses paroles.

Léonce : « J’en ai bien conscience, mais tu as entendu comme ils ont parlé de Klervi ? Ils auraient continué jusqu’à ce qu’elle craque. »

Brynn : « C’est bien pour cette raison que je ne te blâme pas. Ma cousine peut difficilement dissimuler son identité derrière ce masque de bal que nous portons tous. Mais elle n’a rien d’étrange. Et je te suis reconnaissant de l’avoir défendue. Certains te l’ont déjà dit, mais ça a beaucoup compté pour nous, et sûrement plus encore pour Klervi. »

Le roturier rougissait presque de recevoir la gratitude du dauphin.

Brynn : « Cela étant dit, si ce genre de diffamations venaient à se reproduire, je préférerais que quelqu’un de plus modéré dans ses propos ne les recadrent. »

Ajouta t-il avec une pointe d’amusement.

Léonce rit jaune.

Il remarqua avoir croisé énormément de gardes depuis quelques minutes.

Léonce : « Ils ne plaisantent pas sur la sécurité ici. Ils nous avaient laissé de l’espace jusque là, mais maintenant que la fête est finie, on se croirait dans une base militaire. »

Brynn : « Je ne te le fais pas dire. Je me demande bien qui parmi les invités a eu le culot de commettre un meurtre dans le Fort-Aniline, sous les yeux de toute la haute-noblesse. Une fois que nous l’aurons attrapé, sa famille pourra s’estimer chanceuse d’être seulement destituée de tous ses titres. »

Léonce : « Moi qui pensais que la noblesse n’était constituée que de gens dignes et maîtres d’eux-mêmes. »

Il se rendit compte trop tard que cette remarque aurait pu lui valoir la désapprobation de Brynn. Néanmoins, celui-ci abonda manifestement en son sens.

Brynn : « Ce genre de fait divers n’est rien de plus qu’une version pompeuse des bagarres de chiffonniers, et j’ai honte que cela arrive encore à notre époque, en particulier dans ce duché réputé paisible. »

Lui aussi avait connu la victime depuis tout petit, et pourtant, il ne fit pas mention de ce qu’il ressentait de ce côté-là.

Dans un autre couloir, Ceilio avançait, l’air perplexe, ne sachant pas où Aenor l’emmenait.

Ceilio : « Il n’y a que des chambres ici. Si Yuna était là, quelqu’un l’aurait déjà remarqué. »

Aenor : « Je ne m’inquiète pas pour Yuna. Je suis à la recherche d’autre chose. »

L’air déterminé, elle s’arrêta devant une porte.

Aenor : Tiens bon, Klervi.

-5-

Au pied des escaliers de la tour sud-ouest, Lucéard se tourna vers moi.

Lucéard : « Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as l’air ailleurs. »

Je me sentais d’autant plus mal qu’il soit aussi attentif envers moi. Il était plus directement touché par ce drame que je ne l’étais, et pourtant, je paraissais être la plus troublée.

Ellébore : « Désolée… C’est juste que j’ai du mal à réaliser que c’est la première affaire de meurtre à laquelle je participe. Je ne m’attendais pas à ce que la victime soit quelqu’un à qui j’ai parlé plusieurs fois dans la soirée… Ç’aurait été plus simple pour moi si je n’étais pas impliquée personnellement… »

Lucéard : « Tu n’as pas à t’inquiéter. Il t’a suffit de quelques secondes dans la salle du crime pour démonter la théorie du Grand Inquisiteur. Si ça se trouve, à l’heure qu’il est, Monsieur Vulliek a déjà trouvé le véritable coupable. »

Son sourire et son ton léger avaient de quoi me rassurer.

Tu es chou Lucéard quand tu veux.

Quand il s’aperçut que j’étais toujours aussi tendue, il changea de sujet.

Lucéard : « Savais-tu que le cache-cache a longtemps été le grand jeu des Vespère ? Que ce soit ici ou dans leur palais, il y a de quoi faire. Personnellement, je faisais tout pour ne pas jouer avec eux. Dès ses trois ans, Yuna était déjà plus forte que nous tous pour se cacher. Petit à petit, ce n’était plus qu’un jeu entre Klervi et cette dernière. Elle considérait sûrement que Klervi était la seule digne de se mesurer à la reine de l’évasion. J’espère qu’elle n’est pas en train d’attendre dans sa cachette qu’on la trouve, elle devrait déjà être couchée à cette heure. »

Quand il parlait ainsi, je ne pouvais m’empêcher de penser que tout finirait par s’arranger.

Ellébore : « Je trouve ça trop mignon de regarder Klervi jouer. Elle ne donne pas toujours l’air de s’amuser, mais elle fait les choses avec tellement de sérieux, ça me fait fondre ! Ceilio aussi se comporte un peu comme ça ! »

Lucéard : « Elle s’implique beaucoup parce que ses frères et sœurs lui ont toujours appris que jouer à fond était primordial. D’ailleurs, j’ai même remarqué qu’elle avait une sorte de blocage par moment. Quand elle fait une promesse à quelqu’un, elle s’y tient de manière si stricte que ça crée parfois de drôles de situations. Au fond, considérer les promesses comme sacrées, ça ne me dérange pas, mais je me dis de temps en temps qu’elle devrait être un peu plus souple sur ça. »

Ellébore : « Maintenant que tu le dis, je crois l’avoir remarqué une fois ! »

Lucéard : « Tout ça pour dire qu’elle ne commettrait jamais un meurtre, ni même quoi que ce soit de répréhensible. Quelqu’un d’aussi innocent qu’elle doit à tout prix être défendu. »

Je hochais la tête vigoureusement.

Ellébore : « Oui ! »

Mon sourire se redressait enfin.

Au sommet des marches, monsieur Vulliek apparut.

Steran : « Vous ne pouviez pas mieux tomber. J’en ai fini de ce côté-là, mais j’ai encore certaines personnes à interroger. Vous avez champ libre, mais notre comtesse gardera un œil sur vous. Sur ce, nous nous reverrons tout à l’heure. »

Son ton nous laissa comprendre que nos prochaines retrouvailles n’allaient rien avoir de réjouissant.

Il disparut juste après. On entendait encore ses chaussures claquer prestement contre la pierre. Je lui reconnaissais volontiers qu’il mettait du cœur à l’ouvrage, mais son dernier sous-entendu me contrariait.

Lucéard : « Allons-y ! »

Le vaillant prince à mes côtés me rappela à l’ordre. Je pris une grande inspiration, et entrai sur les lieux du crime.

Il n’y avait plus de cadavre à l’intérieur. Néanmoins, nous le voyions encore distinctement, comme si ce traumatisme se projetait sur ce sol froid.

Il y avait sur une table une esquisse représentant vue de haut la position exacte dans laquelle le corps avait été trouvé avant qu’on ne le déplace.

De notre angle mort apparut une grande dame, et je m’étonnais de ne pas avoir senti sa présence plus tôt.

Melanéa : « Pour une surprise, c’est une surprise. Même après l’avoir entendu par trois fois, je ne m’y fais pas. Mademoiselle d’Azulith, mon prince, pourquoi diable êtes-vous habilités à enquêter ? »

La sérénité dans sa voix nous sortit provisoirement de l’atmosphère étouffante de cette scène dont on venait d’extraire un mort. La comtesse avait visiblement retrouvé son calme, malgré la perte tragique du baron qu’elle avait, elle aussi, toujours connu.

J’avais déjà mûrement réfléchi à une réponse.

Ellébore : « Puisque mon aîné est destiné à devenir le prochain baron, je me consacre à devenir la Grande Inquisitrice de Lucécie. Et, notre bon prince s’est aimablement proposé pour être mon assistant ce soir. »

Tout n’était que mensonge, mais cette réponse attisa l’intérêt de la dame de Faillegard, qui cacha son étonnement derrière son éventail.

Melanéa : « Charmant ! »

S’exclama t-elle en fixant Lucéard. Elle semblait satisfaite.

Ellébore : « Bien, et si nous commencions ? »

Maintenant que nous étions dans le vif du sujet, j’oubliai aussitôt toutes mes appréhensions.

Lucéard regarda tout autour de lui, ne sachant pas par où commencer. Il finit néanmoins par lever le pied, de peur d’avoir piétiné quelque chose d’important.

Lucéard : « Par terre, est-ce de l’eau ? »

Lui qui s’était mis à l’écart de la scène de crime, du côté des placards opposés à celui brisé, avait malgré tout fait la première découverte.

Mon premier réflexe fut de tenter d’ouvrir le meuble le plus proche de ces gouttes au sol, mais celui-ci était verrouillé.

Melanéa : « Navrée. Mais cela vous fait ça de moins à fouiller. Certains de ces placards sont fermés depuis que nous avons trié d’anciens modèles. Les trois personnes à posséder les clés de l’atelier ne sont pas impliquées dans cette affaire, et j’ai la chance d’en faire partie. »

Avec un peu de chance, ce ne sera même pas la peine de fouiller ceux qui sont ouverts.

Mon attention revint sur les quelques gouttelettes. Je n’osais pas me baisser dans ma tenue actuelle, de peur que ma robe éponge cette pièce à convictions. J’aimais énormément me sentir comme une princesse, mais ces vêtements étaient gênants pour une détective.

Le liquide était transparent. Je m’étonnais que Lucéard ait pu l’apercevoir.

Ellébore : « Il y en a si peu… »

Melanéa : « Aah… Les larmes de remords d’un meurtrier. »

La dame en noir trouvait manifestement quelque chose de poétique dans cette vile affaire.

J’en doute…

Cela dit, je m’en désintéressai rapidement. Il n’y avait rien à déduire de si peu, et il était plus logique de commencer l’enquête par l’endroit où le corps avait été trouvé.

Monsieur de Romarthin était mort sur ce dallage inégal. Je remarquai qu’une des dalles avait d’ailleurs du jeu. Néanmoins, il fallait forcer pour la bouger. Je m’évertuais à la faire coulisser, en la poussant d’une main, et de l’autre. Je tenais ma robe surélevée pour ne pas qu’elle me gêne.

Mes grognements trahissaient mon imposture, et Lucéard intervint.

Lucéard : « Puis-je ? »

Je me reculai d’un pas, et le laissai faire. Il réussit tant bien que mal à la faire bouger. Si on la poussait au maximum, il se formait un trou de quelques centimètres entre elle et une autre dalle. Il était cependant trop petit pour qu’on y trébuche.

Le prince me dévisageait, perplexe, tandis que je réfléchissais.

Lucéard : « Tu penses que ça a une quelconque importance ? »

Ellébore : « C’est encore trop tôt pour se prononcer… »

Néanmoins, le fait que cette dalle bancale se soit trouvée sous le corps de la victime était déjà une raison suffisante de la garder en mémoire.

Lucéard : « Il n’y a pas beaucoup de sang. Monsieur de Romarthin n’est pas mort ici, mais tout de même… »

En effet, ça laisse penser que le plus gros de l’hémorragie ne s’est pas répandu ici. Mais alors où… ?

Le baron et sa canne étaient tombés tous deux du placard quand Klervi l’avait ouvert. Et pourtant, outre les traces de sang appartenant à la jeune fille, il n’y avait qu’une petite flaque sombre au sol.

J’essayais une fois de plus de m’accroupir, et tâtai les dalles du bout des doigts. Le sol était poisseux à plusieurs endroits.

Ellébore : « Quelqu’un l’aurait nettoyé… ? »

Le crime aurait donc eu lieu à côté de l’endroit où on a retrouvé le cadavre ?

La comtesse et le prince attendaient avec impatience que je me relève.

Ellébore : « Mon prince, pourriez-vous noter sur ce croquis de la scène du crime tous les endroits où il y a du sang. Ainsi que les endroits où le sol est poisseux… Si ça ne vous dérange pas ? »

Je lui demandais à mi-mot de mettre ses doigts là où le sang de la victime avait dû couler. Cette tâche ingrate ne l’enjoua pas, mais après avoir fixé les quelques gouttelettes de sang qui traçaient un chemin jusqu’au couloir, il reconnut que cette démarche était nécessaire.

Melanéa : « Voilà qui est intéressant. Mon prince, il vous faudra une mine sèche pour graver comme il se doit le crime qui a été perpétré. Et je m’en vais vous la quérir. »

Ses élucubrations attirèrent l’attention de Lucéard, qui la vit sortir de sa manche des clés, avec lesquelles elle ouvrit la porte de l’atelier. Elle y disparut, à la recherche d’un crayon. Il n’y avait plus qu’un garde à l’entrée pour nous surveiller.

Lucéard : « Mademoiselle, en attendant, voudriez-vous que j’inspecte ce qu’il y a sous le placard au miroir brisé ? »

Ellébore : « Oh, oui, bien sûr ! Si ce n’est pas trop vous demander. Croyez-moi, j’aurais préféré avoir la tenue pour le faire moi-même. »

Son attitude de chevalier servant et la tenue qui allait avec n’étaient pas pour me déplaire. J’avais hélas la tête prise par bien trop de questions pour profiter davantage d’être traitée ainsi.

Le prince était sur ses genoux, le visage presque collé au sol. Son quotidien avait fait taire en lui le dégoût qu’il portait à la saleté en tout genre.

Lucéard : « Les plus gros morceaux du miroir ont été grossièrement balayés tout au fond, contre la plinthe. »

Ellébore : « Alors c’est sûr, maintenant. Quelqu’un a pu dissimuler les bris de verres, ce qui prouve qu’on a tenté d’altérer la scène de crime. Enfin, ce n’était plus à prouver puisque le corps a été caché provisoirement. Le coupable avait certainement l’intention de revenir finir le travail… »

Je jetais un coup d’œil sur ma gauche, le porte-manteau sur roulettes le plus proche n’était pas à la même position que lors de notre première visite.

Hmm…

J’ouvris le placard, après avoir scrupuleusement observé la poignée.

Il n’y avait rien de particulièrement suspect. Les manteaux étaient légèrement froissés, ce qui était logique, considérant qu’on avait maintenu de force le baron à l’intérieur. Il devait y être à moitié assis, le dos contre la porte. Le ciseau de couture qui y était planté était sûrement contre cette planche de bois elle aussi.

Comme l’a dit Monsieur Vulliek, on aurait pu s’attendre à trouver plus de sang au fond de ce placard, mais depuis que j’ai touché le sol, ça ne m’étonne plus tant que ça.

Lucéard se relevait après avoir trié précautionneusement les morceaux de verre qu’il avait voulu analyser à la lumière du jour.

Lucéard : « Il y a du sang sur certains des morceaux. Mais je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils ont baigné dans une mare entière. »

Ellébore : « De ce que j’ai rapidement pu tâter, si le sang nettoyé représente l’endroit réel où monsieur de Romarthin a été poignardé, alors les éclats de verre ne l’ont probablement pas atteint. Et pourtant, il y a du sang dessus… »

Je n’avais toujours que des questions sans réponse, mais chacun des éléments que nous trouvions était une chance de plus de rétablir la vérité.

Lucéard : « J’ai l’impression que quelque chose a heurté le haut du miroir pour qu’il ne se brise. »

Après avoir refermé la porte du placard, je pouvais constater que son interprétation était pertinente. La façon dont le verre s’était morcelé semblait indiquer un point assez élevé de la glace, environ au niveau de ma tête.

Ellébore : « Un impact, hein… Ça me fait penser… »

Sur ces mots, je tournais la tête en direction d’un trait noir sur le meuble qui se situait à droite du placard au verre brisé.

Cette trace sombre sur le bois, presque horizontale, me rappelait les traits que mon père traçait pour me mesurer. C’était notamment ce qui m’avait fait penser qu’il y avait eu un combat entre la victime et son agresseur la première fois où j’avais découvert la scène.

Ellébore : « Cette trace aussi est pratiquement à ma hauteur. »

Melanéa : « Et vous n’êtes pas les premiers à l’avoir remarqué. »

Notre hôte était revenue, et tendit un crayon à Lucéard.

Même si le porte-manteau, dont les quatre patères étaient occupées, cachait un peu la vue, pour une raison que j’ignorais, ce trait m’intriguait.

Melanéa : « Tout comme je l’ai dit à notre inquisiteur, je serai prête à mettre ma main à couper que cette trace n’était pas là avant ce soir. »

Je n’en avais pas non plus la certitude, mais il ne me semblait n’avoir rien vu de tel lors de ma première visite.

Autrement dit, cette marque sur le bois est bel et bien une trace de lutte, et donc, un précieux indice sur ce qu’il s’est passé ici.

Je frappai du doigt mon menton, poussant la réflexion plus loin.

Ellébore : « J’y pense, monsieur de Romarthin ne portait pas de manteau quand nous l’avons trouvé… »

Melanéa : « En effet, voilà qui est regrettable. Il est toujours pendu de l’autre côté de la pièce, avec ceux des messieurs de Grimosa. N’hésitez pas à les observer de plus près, mais notre inquisiteur l’a déjà fait, et il n’y a rien trouvé. »

Les deux frères n’ont pas eu à aller très loin pour reposer leurs manteaux…

Lucéard : « Bien, plus qu’à repérer précisément où le meurtre a réellement eu lieu. »

Mon ami commençait à griffonner sur le papier avec beaucoup de concentration, ce qui ravit une fois de plus notre hôte.

Melanéa : « Mon prince, vous êtes devenu un jeune homme charmant et serviable. On croirait voir votre père. »

Malgré son embarras, il continuait de dessiner assidûment. Je me laissais distraire par les mots de la comtesse, et me réjouissais de ses paroles.

Ce n’est qu’ainsi que je remarquai qu’un des pieds en métal noir de cette table basse où le prince écrivait était légèrement tordu.

Je ne sais pas en quelle matière il est fait, mais il est assez fin pour s’être courbé. Se pourrait-il qu’il y ait eu sur cette table un poids trop lourd à supporter ?

Je m’intéressai ensuite au parchemin enroulé qui se trouvait sur cette table métallique. Lucéard l’avait délicatement poussé pour pouvoir installer le sien. Je m’en approchai.

Si le cadavre a été posé sur cette table, ou s’il y a eu de l’agitation, il est possible que ce meuble, comme ce parchemin, ait été remis en place après le crime.

Melanéa : « Ce patron vous intéresse t-il ? Ce n’est pas tous les jours que je m’attelle à faire une robe, mais j’en suis assez fière. Rares sont ceux qui peuvent imaginer le produit fini à partir d’un simple patron, mais si c’est dans vos cordes, regardez donc. »

Je soulevais le parchemin. Ce papier était assez épais, comme je l’imaginais.

Melanéa : « Si vous le souhaitez, je pourrais même refaire ce modèle sur-mesure, rien que pour vous. Vous vous rendez bien utile à cette enquête, vous n’en méritez pas moins. »

J’appréciai qu’elle considère les choses ainsi. Bien qu’elle ait fait planer des doutes sur Klervi la première, je ne pouvais nullement douter de ses intentions.

Je déroulai le patron, et à mesure qu’il se révélait à moi, mon sourire redescendit.

Melanéa : « Eh bien, mademoiselle, je n’ai jamais vu quelqu’un regarder un patron avec autant de mépris. Je dois vous avouer que l’estime que je porte en mes compétences de créatrice vient d’en prendre un coup. »

Elle avait beau cacher son émoi derrière son éventail, je n’entendais qu’une vague déception dans sa voix.

Ellébore : « Oh non, là n’est pas le problème… Mais ce patron… C’est celui d’un manteau ! »

Lucéard se releva en faisant le rapprochement.

Lucéard : « Non… ? »

Je leur montrai l’intérieur du parchemin. La comtesse sursauta.

Melanéa : « En effet, c’est étrange ! Je suis pourtant sûre de moi, il n’y a que mon dernier projet qui aurait pu se trouver ici… »

Je m’avançais vers les deux placards du fond, me fiant à ce qu’elle nous avait dit plus tôt. J’essayais d’en ouvrir un, en vain, tout en me tournant vers notre hôte.

Ellébore : « Pouvons-nous les inspecter ? »

Melanéa : « Je vois où vous voulez en venir, mais ceux-ci sont fermés à clés d’habitude, ils- »

Dans un craquement de bois, elle réalisa son erreur. La porte grinçait tandis que j’accompagnais la poignée du second placard.

Melanéa : « Eh bien ! »

Si celui-ci n’était pas fermé, alors nul doute que monsieur Vulliek n’en sait rien, et qu’il ne l’a pas fouillé. C’est le moment ou jamais de trouver ce que je cherche !

Il n’y avait à l’intérieur que quelques patrons enroulés contre la planche arrière de ce profond placard. Ses projets les plus anciens devaient être dans l’atelier.

Un de ces parchemins était abîmé, comme si on avait appuyé dessus bien trop fort. Je le sortis prudemment.

Ellébore : « Quelque chose me dit que la robe est là… »

En voyant l’état du papier, ceux qui s’approchaient derrière moi sentirent la tension monter.

Tout un côté du rouleau était couvert de sang. Le mystère s’épaississait.

Ellébore : « Je ne saisis pas… »

Melanéa : « … »

La grande dame se tenait la tête. Son visage avait pâli, et pourtant, elle ne semblait pas aussi faible qu’elle voulait bien le laisser paraître.

Elle me tendit la main et je lui cédais le patron, qu’elle déroula lentement.

Melanéa : « La voici… La robe… »

-6-

Seul l’extérieur avait été teinté de rouge, il n’y avait pas eu une quantité suffisante pour s’incruster sur tout le papier. Mais même si son travail était sauf, l’amertume sur les lèvres de la comtesse m’inspira de la compassion. Cette amertume se muait presque en fureur.

Melanéa : « Un meurtre dans le château-fort, l’ultime rempart de la forteresse imprenable. N’est-ce pas ridicule ? »

Derrière l’attitude de femme de cour qu’elle tenait à montrer à ses invités, la seigneuresse impitoyable du Fort-Aniline ressurgit enfin.

Melanéa : « Que je fus sotte. »

D’une voix plus grave, comme si elle ne se souciait plus de son image, la comtesse fixait froidement la tache de sang.

Melanéa : « J’ai cru que l’extérieur était suffisamment protégé, et j’ai affaibli la garde de ces corridors, au mépris de la rigueur remarquable de ceux qui sont passés avant moi. Mais si la forteresse est sans défense en son cœur, à quoi bon avoir élevé des murailles aussi hautes ? »

Ni Lucéard ni moi n’osions intervenir. Cette lutte qu’elle partageait avec nous n’appartenait qu’à elle.

Melanéa : « N’importe qui aurait pu être le meurtrier de ce soir, n’importe qui aurait pu en être la victime. Ce qui a rendu possible cette tragédie n’est rien de plus que ma naïveté. »

J’avais beau vouloir la démentir, je devinais d’avance que son regard glacial se tournerait vers moi, et cette simple idée me poussa à garder le silence.

L’homme en armure sombre posté à l’entrée s’avança vers nous. Il avait deviné que cette complainte s’adressait aussi à lui.

Melanéa : « Dès maintenant, nous reprenons le système d’origine. Que tous les hommes en réserve retrouvent leur place ! J’ai déjà suffisamment déshonoré mon nom en me relâchant ainsi ! »

Garde : « À vos ordres, ma comtesse ! »

Le métal de sa cuirasse claqua vigoureusement tandis qu’il repartit précipitamment, laissant sa place à un autre.

Notre hôte se calmait progressivement. Je profitais de cet instant pour tenter de lui faire relativiser.

Ellébore : « Madame… Je ne pense pas qu’un tel crime ait pu être empêché. Et quand bien même ce serait le cas, il n’en aurait peut-être été que différé. Qui sait quelles intentions sont à l’origine de ce drame… ? »

La comtesse s’éloignait à pas lent, après avoir reposé le patron sur la grande table. Elle finit par se tourner de nouveau vers nous, conciliant son véritable visage avec celui qu’elle voulait nous montrer.

Melanéa : « Vous m’avez encore une fois appelée madame… Mais je ne suis pas mariée, ma chère. »

Cela avait beau être logique, je fus surprise de le réaliser.

Melanéa : « Le sang a été versé entre mes murs, et non seulement je n’ai pas été en mesure de prévenir cette tragédie, mais le coupable est toujours en liberté. C’est la seule chose qui soit certaine à cet instant. Pour tout le reste, je m’en remets à vous. »

Ses mots m’avaient insufflé une énergie nouvelle. Je ne participais pas à cette enquête que pour Klervi, ni seulement par compassion pour le baron, ni même par passion. Pas non plus pour mettre un meurtrier hors d’état de nuire. Je me devais de trouver la vérité, car quelque chose de plus profond que ce que je pouvais deviner se cachait derrière la volonté qui avait rendu possible ce malheur.

Ellébore : « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour élucider ce crime ! »

La demoiselle se cacha derrière son éventail, dissimulant de nouveau son sourire.

Melanéa : « Charmante. À mon époque, on n’apprenait pas aux jeunes filles à avoir un tel tempérament. »

D’où vous vient le vôtre alors ?

Lucéard : « Mademoiselle d’Azulith ? »

Mon assistant était encore tourné vers le placard, et pointa son index vers l’intérieur de la porte de celui-ci.

Lucéard : « Il y a encore du sang ici. »

On s’approcha toutes deux, intriguées.

Ellébore : « Vous avez bonne vue, mon prince ! »

Encore une fois, un peu plus haut que le niveau de ma tête se trouvait une minuscule tache à peine plus foncée que le bois. Mais il n’y avait aucun doute sur sa nature.

Melanéa : « Eh bien, heureusement que vous vous êtes proposée pour cette enquête, mademoiselle. Grâce à votre travail, et la précieuse aide de ce ravissant assistant, vous apportez des éléments que le Grand Inquisiteur a ignoré. Et peut-être que ce seront ceux-là qui changeront la donne. »

Seulement si on arrive à faire le lien avec cette affaire…

Après avoir tout bien analysé, j’ouvris tous les placards déverrouillés au moment du meurtre, et n’y trouvai rien de particulier.

Lucéard : « Le plan est fini ! »

Je m’empressai d’aller voir le résultat final, en compagnie de la comtesse.

Melanéa : « Ça alors ! »

Comme prévu, la plus large zone poisseuse n’était pas si loin de là où on avait retrouvé la victime. Sa forme n’était pas exactement ronde, et l’irrégularité du carrelage rendait difficile une analyse plus poussée.

Ellébore : « Le meurtre s’est forcément passé juste ici… Comme on pouvait s’y attendre. »

Lucéard : « Je pense que c’est plutôt clair, mais regarde ça. Ici, et là. »

Il me montra deux autres taches plus petites. Une se trouvait au pied du placard au meuble brisé, et l’autre devant le porte-manteau à sa droite.

Ellébore : « Oh ? Celle-ci pourrait expliquer le sang retrouvé sur le verre ! »

Je m’approchais des endroits désignés, et courbai mon dos pour tenter d’apercevoir une différence. Je fus surprise de ce que j’y vis.

Ellébore : « Maintenant que je sais où c’est, j’ai l’impression de voir la tache ! On dirait même qu’il reste des traces qui délimitent ses extrémités ! »

C’était une découverte primordiale, j’en étais convaincue.

Lucéard : « Si je ne me trompe pas, c’est assez commun pour du sang coagulé. Mais puisque ça ne se voit pas du tout pour la tache principale, on peut penser que les autres ont eu plus de temps pour sécher. »

Lucéard, laisse-moi au moins une déduction, s’il te plaît…

Je soupirai à l’idée d’être moins utile que mon assistant.

Ellébore : « C’est ça… Soit le sang a été nettoyé plus tard pour les petites taches, soit elles ont été là avant la grande. »

Je prenais aussitôt des notes sur mon carnet.

Ellébore : « Il serait temps de faire le point, vous ne pensez pas ? »

Mon auditoire était tout ouïe.

Ellébore : « On ne sait que peu de choses sur le meurtre. A priori, monsieur de Romarthin a été poignardé dans le dos au-dessus de cette grande tache vers le milieu de la pièce. Il a dû s’y effondrer. Ensuite, le meurtrier a dissimulé le corps, les éclats de miroir, et le sang. Ce n’était qu’une question de temps avant que quelqu’un ne découvre la vérité, mais le coupable n’a pas eu le temps de faire plus avant que nous n’arrivions sur les lieux. »

Lucéard : « D’ailleurs, quand nous sommes passés en début de soirée, il y avait du tissu sur la grande table, et je ne le vois plus. Le sang n’aurait-il pas été épongé avec ça ? Mais dans ce cas, le meurtrier l’a emmené avec lui ? »

Lucéard…

Une partie de moi était contente d’avoir un ami aussi malin, mais je lui fis la moue malgré tout.

Je repris mon sérieux bien assez tôt.

Ellébore : « En effet. Et pour en revenir à l’avant-meurtre : le miroir brisé, la trace noire sur le placard, et le patron enfoncé nous laisse penser qu’il y a eu une altercation entre la victime et son agresseur. »

Lucéard : « Pour résumer, le meurtrier et monsieur de Romarthin se sont retrouvés ici, se sont battus, mais le baron n’a pas eu le dessus, et s’est fait poignarder. Le meurtrier a fait ce qu’il a pu pour maquiller la scène de crime, et est parti, dans le but de revenir plus tard. »

Un long silence se fit entendre.

Ellébore : « …Rien de tout ça n’indique un suspect… Il doit bien y avoir un signe distinctif quelque part ici. Ou si ce n’est pas le cas, espérons que le coupable ait vraiment emporté quelque chose de la scène du crime avec lui. »

Quoi qu’il en soit, on peut difficilement affirmer avoir une piste…

Garde : « Ma comtesse ! »

L’homme qui apparut dans la pièce nous sortit de nos réflexions.

Melanéa : « Qu’y a-t-il ? »

Garde : « Les invités s’impatientent, et souhaitent que le procès se tienne au plus tôt. Monsieur Vulliek m’envoie pour vous dire que tout est prêt de son côté. Il n’attend plus que vous. Les galeries de l’auditoire se remplissent déjà. »

La comtesse resta muette. Elle n’était ni dépassée par les événements, ni inquiète, mais préféra laisser la parole à Lucéard, qui semblait contrarié.

Lucéard : « Un procès contre qui… ? »

Le ton froid du jeune homme mit le garde mal à l’aise.

Garde : « C-contre mademoiselle Klervi de Port-Vespère, mon prince ! »

Ellébore : « Ah, il n’en démord pas ! »

J’étais aussi excédée que lui, mais le son apaisant de l’éventail attira mon attention.

Melanéa : « Mon prince, mademoiselle d’Azulith, si vous voulez bien me suivre. Les informations que vous avez trouvé pourront jouer un rôle crucial dans ce procès, et il faut absolument que vous nous les communiquiez. »

Il y a encore pleins de choses que nous pourrions vérifier. J’espérais que monsieur Vulliek ait un coup d’avance sur nous, et qu’il ait tenté de perquisitionner certaines chambres. Mais puisqu’il est resté sur sa première théorie, je doute qu’il ait creusé de ce côté-là…

Lucéard était aussi tendu que moi. Les éléments en notre possession ne pouvaient certainement pas faire pencher la balance en notre faveur.

Le temps jouait contre nous, et la majorité semblait d’office vouloir abréger cette affaire. Ils voulaient un responsable, qui qu’il soit, pour pouvoir repartir chez eux le lendemain.

Et pourtant, plus d’une vie se jouerait lors de ce procès. Dans la grande salle d’audience du donjon de Faillegard allait se tenir un acte crucial pour toute la famille royale, la noblesse de Port-Vespère, et le début de la fragile carrière d’une détective.



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