Nefolwyrth
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Chapitre 45 – Le procès de Klervi

-1-

Au rez-de-chaussée du donjon se trouvait une pièce aussi imposante que symétrique, où s’élevaient deux galeries, l’une face à l’autre.

Et dans ce fossé qui les séparaient se trouvait la scène où allait se jouer le dernier acte de ce drame.

La famille royale s’était installée d’un même côté, face à l’inquisiteur, comme pour contester ses actions.

Néanmoins, ils étaient avant tout du côté de Klervi, qui était assise sur une simple chaise au pied des galeries, entourée de deux gardes. C’était ce qu’on appelait le banc des accusés.

La comtesse prit place, plus haut que tous ses invités, au fond de la pièce, juste au milieu des deux galeries, face à l’entrée et au banc des témoins.

Cette salle d’audience n’était que très peu utilisée. Il y avait depuis déjà bien longtemps un tribunal en dehors du Fort-Aniline. Néanmoins, son architecture rappelait la grandeur de l’histoire judiciaire du royaume.

Le marteau frappa à plusieurs reprises. En sa qualité de juge, notre hôte mit fin aux discussions qui résonnaient dans son auditoire.

Melanéa : « Tout d’abord, merci à vous de vous être présentés. Comme vous le savez, cette situation est sans-précédent, cependant, en vertu de l’article 37-2 du code de procédure pénale, si une autorité compétente de degré 3 ou plus juge solennellement que le caractère urgent de la décision juridique est avéré, alors, un procès peut se tenir sans passer par la procédure standard et sera caractérisé comme exceptionnel et discrétionnaire. »

Trois autres personnes auraient été légitime à mettre en place cette procédure, mais il était évident que la comtesse était toute indiquée pour être juge de cette affaire.

Melanéa : « Vous voilà tous rassemblés dans l’ancien auditoire, où se tiendra le procès de mademoiselle Klervi Maëlle de Port-Vespère, ici présente, pour l’homicide volontaire du baron Irvald Landrin de Romarthin. Rappelons que conformément à la réforme de 1642, tout accusé est présumé innocent jusqu’à l’énoncé du verdict, et qu’il peut être représenté par un tiers pour défendre ses intérêts. »

Le brouhaha reprit de plus belle. Même s’ils avaient vu Klervi les menottes aux mains, certains avaient préféré l’entendre de la bouche de la comtesse avant de réaliser qu’elle était accusée du meurtre du baron.

Monsieur Vulliek tapotait ses doigts sur la longue planche de bois vernie où reposaient tous ses documents. C’était anciennement le banc des jurés, mais il servait désormais à l’inquisiteur et ses éventuels assistants.

L’homme regardait juste en face de lui, où le banc des greffiers demeurait vide. Dans les salles d’audience modernes, le greffier prenait place à côté du juge.

Steran : « Je n’ai vu que par deux fois cette place prise par un représentant de l’accusé, et je comprendrais que ce soit le cas pour un procès visant une demoiselle d’une si noble lignée. Néanmoins, je trouve cette démarche vaine et contre-productive, en ce qu’elle ne fait qu’interférer avec la justice. »

Melanéa : « Et pourtant, combien de jugements se sont avérés erronés. La quête de la justice n’est pas une mince affaire, et je comprends très bien la volonté de l’ancien roi, tout comme celle des fondateurs. Un verdict prononcé en bonne et due forme est irrémédiable, et si un accusé s’avérait innocent, le tourment de sa situation lui permettrait-il de faire valoir ses droits, de faire valoir son témoignage ? Une condamnation est inéluctablement teintée par les sentiments terribles qui pervertissent notre jugement, et l’exercice de la défense de l’accusé est noble en ce qu’il prétend ramener un certain équilibre. Équilibre qui est le fondement même de notre Justice. »

Le Grand Inquisiteur hocha la tête, sans être entièrement convaincu.

Melanéa : « Ainsi j’ai pensé que quelqu’un souhaiterait prendre place au banc des greffiers pour ce procès. »

La comtesse agitait son marteau comme s’il s’agissait encore d’un éventail, avant de le pointer dans ma direction. Lucéard et moi venions à peine d’entrer dans la salle.

Melanéa : « Ma duchesse, accepteriez-vous que mademoiselle d’Azulith ici présente, prenne la défense de l’accusée pour ce procès ? »

J’étais la première surprise par cette proposition, et de vives réactions se firent entendre dans les galeries.

Homme : « Une enfant ne peut décemment pas prendre part à une affaire si importante ! Il y a bien trop en jeu. Et puis, elle n’a légalement pas l’âge de se présenter à ce banc. »

La juge tapa du marteau pour ramener le silence tandis que la mère de l’accusée réfléchissait. Ce choix qu’elle avait à faire pouvait s’avérer déterminant pour l’avenir de Klervi.

Melanéa : « Et pourtant si, et je vous renvoie une fois de plus à la réforme de 42, qui précise que l’accusé peut faire appel à la personne de son choix, à la seule condition que celle-ci accepte. J’ajoute également que mademoiselle d’Azulith a mené sa propre enquête sur les lieux du crime, et que ses connaissances sur l’affaire en cours font d’elle la personne la plus à même de se tenir face à notre inquisiteur. »

Il y avait quelque chose d’angoissant dans le regard de madame Luaine. Son naturel doux et nonchalant me semblait lointain, et la prévenance dont elle avait toujours fait preuve à mon égard aussi. Elle me dévisageait, comme pour s’assurer que j’étais digne de confiance, avec une certaine fureur. La fureur de se retrouver ici pour assister impuissante au procès de sa propre fille.

Néanmoins, son expression s’apaisa un tantinet quand elle se fut décidée.

Luaine : « Si vous vous sentez prête à tenir ce rôle, alors la décision viendra de vous, mademoiselle. Mais n’ayez crainte, si vous ne souhaitez pas en prendre la responsabilité, le prince Brynn ou moi-même prendrons volontiers cette place. Cela dit, vous pourrez compter sur l’assistance de mon neveu, n’est-ce pas ? »

Le neveu en question soupirait à côté de moi.

Lucéard : J’aurais préféré avoir mon mot à dire, mais c’était de toute façon mon intention.

Tout le monde attendait ma réponse en me fixant. Monsieur Vulliek était adossé à la galerie, les bras croisés. Je pouvais déjà avoir un avant-goût de ce qui allait peser sur mes épaules si j’acceptais.

Peut-être que je suis plus au fait que les autres… Mais je n’ai rien pour prouver l’innocence de Klervi… Ce serait inconséquent de prendre une telle responsabilité…

Klervi : « Mademoiselle d’Azulith ? »

Cette voix discrète me sortit de ma tourmente. Klervi était à quelques mètres de moi, les poignets ceints par le fer, le regard lourd de fatigue. Cet interrogatoire avait dû être éprouvant pour la demoiselle. Elle en était presque à vouloir tout abandonner, pourvu que tout ça s’arrête.

Klervi : « S’il vous plaît… »

Cette faible supplication me déboussola. Si quelqu’un prenait dès maintenant sa défense, elle n’aurait peut-être plus à subir tout ça. Elle avait conscience de la gravité que ce verdict pouvait avoir, elle savait que sa vie se jouait ici et maintenant, mais elle n’avait plus la force de se battre. Se faire représenter par l’un des siens était sa seule chance de salut.

Le choix est imminent. Si je refuse, je ne m’engage pas davantage dans ce procès. Je ne prends pas le risque de ne pas être à la hauteur et d’engendrer moi-même un verdict coupable.

Je plongeais mon regard vers le sol de marbre où mon reflet m’apparaissait, indistinct, comme pour échapper à tous ceux qui me dévisageaient. La fille que j’y voyais était aussi floue qu’imparfaite. Je ne voyais dans mon reflet rien qui aurait su me rassurer.

Je fermais alors les yeux, et me plongeai au fond de ma conscience, pour y voir plus clair.

…Si je refuse, je ne pourrais plus que subir ce qui adviendra. Je renonce à l’opportunité d’influer sur le sort de Klervi. Ma confiance en moi me fait défaut, mais ça ne change rien, je souhaite pouvoir la sauver. Je ne supporterais pas de rester impuissante si c’est le pire qui l’attend.

On entendait dans un silence total le son de mes pas résonner. Je fis glisser ma main contre le banc des greffiers, et m’y arrêtai.

Monsieur Vulliek était face à moi, las. Je me tournais ensuite sur ma droite. Lucéard m’avait rejoint sans hésitation, et me lançait un discret sourire. Qu’il cherche à me féliciter ou m’encourager, ses sentiments m’étaient parvenus, et je les lui rendis.

J’entendais battre mon cœur plus fort encore que l’instant d’avant, je craignais presque que toute l’assistance l’entende.

Dans les gradins opposés, des visages presque inconnus me toisaient, perplexes. J’inspirai profondément.

Ellébore : « Je me nomme Ellébore Ystyr, et je m’engage à représenter la défense de l’accusée, mademoiselle Klervi Maëlle de Port-Vespère ! »

Cette déclaration fut suivie de réactions diverses dans les galeries. Ainsi qu’à côté de moi, puisque Lucéard me dévisageait, incrédule.

Oups.

Melanéa : « Ystyr, vous dites ? Je suis navrée de ne pas être au fait des noms patronymiques de votre duché. Votre famille est-elle issue de la chevalerie ? »

Elle avait visiblement décidé de ne pas creuser le sujet, puisque le moment ne s’y prêtait pas.

Ouf, on est pas passés loin de la catastrophe…

Steran : « Eh bien, mademoiselle Ystyr, je vous souhaite bien du courage, la tâche n’est pas aisée. Mais je vous expliquerai au fur et à mesure, ne vous en faites pas. »

Il prit un malin plaisir à sourire en prononçant mon nom, comme pour souligner la faiblesse de mon imposture.

Je n’y connais pas grand-chose en Droit, mais ça ne doit pas être si tordu…

Pensai-je, innocemment.

Melanéa : « Bien, la séance est ouverte ! Que l’accusée se présente à la barre des témoins. Monsieur Vulliek, s’il vous plaît, présentez-nous les faits. »

La jeune fille était face à la juge, elle n’osait regarder que ses pieds.

Ça y est… Cette fois-ci, ça commence. J’espère que la famille royale a bien fait de se fier à moi…

Je me ressaisis en sentant que des pensées parasites me revenaient en tête.

Il faut que j’ai l’air sereine, sans quoi cela pourrait jouer de vilains tours à Klervi.

-2-

L’inquisiteur regardait tout autour de lui, s’adressant à tous.

Steran : « Plus tôt dans la soirée, Monsieur Irvald de Romarthin a été retrouvé mort dans cette pièce de l’atelier que nous appelons le garde-manteau. Il a reçu une blessure par arme blanche dans le bas du dos qui a atteint sa colonne vertébrale, et l’a vraisemblablement tué sur le coup. L’arme du crime était encore dans la plaie quand nous l’avons trouvée. Il s’agit d’un ciseau de couture qui devait se trouver dans la pièce. Le corps de la victime a été caché dans un placard, avant d’en être sorti par l’accusé ici présente : mademoiselle de Port-Vespère. »

Je vis le dégoût et l’horreur sur le visage de ceux face à moi. Je m’étais presque faite à ce qu’un tel drame ait eu lieu, et les voir ainsi me rappela la cruelle réalité derrière cette affaire que je m’efforçais de résoudre de manière professionnelle.

Steran : « Un témoin a affirmé avoir entendu monter ces messieurs de Grimosa en premier sur le toit. Ce n’est qu’ensuite que la victime est montée, et a rencontré l’accusée. Après une courte altercation, l’accusée a poignardé le pauvre homme qui est mort sur le coup. Elle a ensuite épongé le sang, balayé les éclats du miroir, brisé au moment où le baron luttait pour sa vie, avant de cacher le corps de ce dernier dans ce même placard. Quand mon assistant nous rejoindra, il sera clair que tout le sang retrouvé sur les lieux du crime appartient à la victime. Bien qu’une partie infime appartienne à l’accusée qui s’est blessée, soit en sortant le corps, soit lors de l’altercation. »

Ellébore : « C-ce ne sont pas du tout des faits ! »

D’un geste vif de la main, monsieur Vulliek me signala de ne pas en dire davantage.

Steran : « Votre rôle n’a pas encore commencé, mademoiselle. Après avoir établi les faits bruts, l’inquisiteur doit appuyer le résultat de son enquête et les conclusions qui en ont été tirées. Pour l’instant, vous n’avez qu’à écouter. Je ferai de mon mieux pour répondre à toutes vos questions sans que vous n’ayez à les poser. »

J’étais réduite au silence d’entrée de jeu, mais je n’acceptais pas qu’il puisse dire librement des opinions aussi accusatrices.

Steran : « Tiens, à ce sujet, je conçois que vous disiez vrai concernant le miroir brisé. Il se trouve qu’après avoir caché le corps de notre regretté monsieur de Romarthin, l’accusée a fait rouler le long porte-manteau à gauche de l’entrée pour qu’il cache l’état curieux du placard, et décourage les visiteurs de s’en approcher. Quant au sang, il a été épongé avec le tissu trouvé sur place, sans l’ombre d’un doute. L’accusée a eu l’occasion de le jeter du sommet de la tour après que son père et son oncle soient redescendus. »

Il y avait tellement d’aberrations dans ses propos que je ne savais de toute façon plus quoi dire.

Steran : « J’ajouterai aussi qu’elle a très bien pu utiliser la table basse pour surélever le corps, afin de le mettre plus facilement dans le placard. »

Il réalisa une petite courbette pour nous faire comprendre que la lumière était toute faite sur la résolution de ce meurtre.

Steran : « Malgré l’existence d’une certaine pièce à conviction, l’accusation soutient malgré tout qu’il s’agit d’un homicide non prémédité, car l’accusée ne détenait pas d’arme sur elle, et n’a pu qu’utiliser ce qui se trouvait dans la pièce. Le mobile, quant à lui, est toujours flou, et l’accusée n’a pour l’instant pas souhaité s’exprimer sur le sujet. J’espère néanmoins que nous pourrons obtenir des aveux à l’issue de ce procès. »

L’inquisiteur laissait le temps à l’assistance de s’indigner de tout ce qui venait d’être dit. Il avait manifestement fini son introduction, et était bien trop confiant.

Homme : « Quelle triste histoire. Pourquoi avoir tué ce pauvre homme ? Je ne quitterai pas cette pièce tant qu’elle n’aura pas avoué ses cruels desseins ! »

Femme : « Je n’arrive pas à croire qu’une si jeune enfant ait pu commettre pareille ignominie… »

Sa présentation suggérait qu’il n’y avait qu’une seule théorie plausible, ne laissant pas à ceux qui l’écoutaient le luxe de pouvoir extrapoler, ou remettre sa parole en cause.

Étrangement, son préambule, qui aurait dû me plonger dans le désespoir, avait eu l’effet inverse. Je ne pouvais pas non plus affirmer être sereine, mais tant que je pouvais démonter ses déductions, je me sentais d’aller de l’avant.

Ellébore : « J’ai beau avoir tenté d’imaginer un tel scénario, c’est bien trop incohérent pour être visualisé. »

Steran : « Oh ? Et pourtant, vous avez vu cette scène. Et je suis sûr que vous avez pensé la même chose que moi. »

Il n’était visiblement pas inquiété par mon intervention, et comptait s’en servir pour appuyer sa théorie.

Ellébore : « Je suis d’accord avec vous pour tout ce qui concerne la façon dont la scène de crime a été maquillée, mais hélas, rien là-bas n’indique qui a dissimulé le corps de monsieur de Romarthin. Tout comme il n’y a pas non plus de preuve que l’accusée ait fait le meurtre. »

Il ne pouvait nier ces faits. Il fallait que tout le monde ici s’en rende compte.

Et pourtant, je ne vis aucune réaction dans l’assistance, comme s’ils avaient décidé dès le début qu’ils n’écouteraient rien de ce que j’avais à dire. Je me fis violence, et tentai de considérer que ce n’était que mon imagination. Je gardais mon calme et poursuivis.

Ellébore : « Outre le fait que rien sur les lieux du crime ne désigne mademoiselle de Port-Vespère comme coupable, j’attire aussi votre attention sur une incohérence dans votre théorie. »

Steran : « Je suis tout ouïe. »

Souriait-il, désinvolte.

Ellébore : « Certes, il y a des traces de lutte, légères, mais indéniables. Et pourtant, si la victime a été poignardée à l’issue de ce combat, pourquoi la blessure est-elle au beau milieu de son dos ? »

Lucéard hochait la tête. Lui aussi était intrigué par cette énigme.

Steran : « Il y a tant de façons de l’expliquer. Ils se sont vraisemblablement battus à mains nus, et ne pouvant prendre le dessus, l’accusée a attrapé les ciseaux, poussant ainsi sa victime à fuir. Hélas, le pauvre homme n’a pu s’échapper, sa jambe étant bien trop fragile… »

Il levait une main au-dessus de sa tête, comme pour se protéger de la lumière du lustre qui semblait soudainement l’aveugler, et larmoya, imaginant la terreur qui animait le baron dans ses derniers instants.

Les invités se firent de nouveau bruyants, dégoûtés par les actions qu’ils attribuaient à l’accusée.

Je posai mes mains à plat sur le bois verni, incisive.

Ellébore : « Ce scénario est probable, je vous le concède, mais seulement si le rôle du coupable est tenu par quelqu’un d’autre que l’accusée ! »

Steran : « Comment ? »

M’observait-il d’un œil derrière sa main. Il semblait persuadé que j’allais jeter l’éponge aussitôt.

Ellébore : « Avez-vous vu l’accusée ? Que pensez-vous qu’une fille aussi frêle puisse faire contre un homme adulte ? »

Steran : « Ah ! Eh bien, justement, puisque vous en parlez, nous n’avons pas trouvé de blessures, même mineures, durant l’autopsie, ce qui laisse penser que la personne contre qui il a lutté n’avait vraisemblablement pas pu prendre le dessus. »

Mon intervention lui parut être une aubaine, et pourtant, c’était un piège.

Ellébore : « Pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ? S’il y a eu une lutte et qu’on a rien retrouvé sur le corps de la victime, alors il serait raisonnable de penser que c’est son agresseur qui a été blessé. Alors comment expliquez-vous que l’accusée n’ait rien de tel ? Et n’allez pas inventer que sa blessure aux mains vient de leur altercation, si c’était le cas, nous aurions retrouvé son sang sur le manche des ciseaux ! »

Je serrais les poings contre le banc, avançant mon corps pour que ma voix porte davantage.

Ellébore : « Et surtout, si vous acceptez le fait que mademoiselle de Port-Vespère n’a que peu de force, comment expliquez-vous qu’elle ait pu poignarder si fort un homme qu’il en soit mort sur le coup ?! »

L’espace d’une seconde, le sourire de l’inquisiteur se crispa.

Steran : « Il est tout sauf impossible qu’une altercation ne laisse aucune trace visible, cela ne prouve rien. Qui plus est, je pourrais vous montrer mille façons de faire une blessure aussi profonde. J’en ai même une très originale ! Mais ce n’est pas la peine de vous en faire part. »

Il trouvait aisément de quoi rebondir, sans pour autant proposer quelque chose de pertinent. L’expérience qu’il avait dans ce métier avait de quoi m’impressionner. Mais je n’avais pas encore dit mon dernier mot.

Ellébore : « Même si vous saviez comment le meurtre a pu être commis, vous n’avez certainement rien pour accuser mademoiselle de Port-Vespère ! Rien de ce que nous avons trouvé sur les lieux du crime ne dément son témoignage. »

L’homme en face de moi s’interrompit quelques instants, montrant à la foule une grimace assombrie par la douleur.

Steran : « Ses aveux n’étaient pas dans ses mots, mais dans ses yeux. J’étais là moi aussi. Ce regard qu’elle avait face au corps de sa victime, ce ne pouvait qu’être celui de son meurtrier. »

Je fronçais les sourcils, exaspérée.

Encore avec ça ?! Même après toute cette enquête, il ne continue de l’accuser que pour cette simple impression ?!

Lucéard me fixait, compatissant, avant de lever les yeux vers sa famille derrière lui, qui redoutait de plus en plus que le verdict ne soit précipité par les propos diffamatoires de monsieur Vulliek.

Ellébore : « D-donc, en définitive, vous confirmez qu’il n’y a aucune preuve tangible que l’accusée soit coupable ? »

L’homme agitait la tête de droite à gauche, imperturbable.

Steran : « Ne l’ai-je pas dit dès le début ? Nous avons un précieux témoin qui peut prouver que nul autre que l’accusée a pu faire ce meurtre. »

Cette dernière affirmation fit une fois de plus monter la colère des invités.

Homme : « S’il en est ainsi, pourquoi ne pas l’entendre immédiatement, et clore cette triste affaire ? »

Q-quoi ?! C’est de ça dont il parlait ? C-comment quelqu’un pourrait prouver une telle chose… Elle n’a… Elle n’a pas pu…

Il ne s’était passé que quelques minutes depuis le début du procès, mais je sentais déjà l’étau se resserrer inexorablement, et mon corps en tremblait d’effroi.

Steran : « En effet, notre accusée sera sûrement plus disposée à nous présenter des aveux après avoir entendu notre témoin. J’appelle monsieur Stellio d’Orvande à la barre. »

J’écarquillai les yeux. J’aurai pourtant dû m’attendre à ce que ce nom soit prononcé.

-3-

Le baron d’Orvande se présenta face à la juge. Il était nerveux. La victime était de la baronnie voisine à la sienne. Pire encore, en tant que témoin, il devait être hanté par ce à quoi il avait assisté.

Steran : « Monsieur, tout d’abord, pourriez-vous préciser à la Cour ce que vous faisiez au moment du meurtre ? »

L’homme prit une inspiration. Il ne voulait pas paraître dépassé par les événements lors de son témoignage.

Stellio : « J’ai dû quitter la table prématurément pour écrire des lettres, et les envoyer au plus tôt. Je ne pouvais pas reporter ça à plus tard. Je me suis donc enfermé dans la salle des rolliers pour m’acquitter de mes devoirs. Et s’il vous ait déjà arrivé d’en faire autant, vous n’êtes pas sans savoir que ce qui se passe dans le couloir du dernier étage de la tour-ouest s’entend aisément. »

Mon sang ne fit qu’un tour. C’était exactement ce que je redoutais.

Son témoignage pourrait vraiment être l’élément décisif pour incriminer Klervi ! La poisse !

Tous ceux qui soutenaient l’innocence de l’accusée ne purent qu’être anxieux dans cette attente qui nous parut interminable.

Steran : « Bien, à présent, dites-nous ce que vous avez entendu pendant que vous y étiez, je vous prie. »

L’esprit joueur de l’inquisiteur s’était calmé. Il considérait d’ores et déjà que l’issue du procès était irréversible.

Stellio : « À peine avais-je commencé à écrire que j’ai entendu ces messieurs de Grimosa monter à cet étage. Leur accent si chantant qu’ils tiennent de leur terre natale s’entendait jusqu’à ce qu’ils ne montent sur le toit. Je pus rédiger au moins une lettre entière avant que le silence ne soit de nouveau troublé. J’entendais une jeune fille appeler le nom de sa sœur, c’était bel et bien la voix de l’accusée, aussi discrète fût-elle. »

Lucéard serrait les dents.

Stellio : « Contrairement à son père et son oncle, elle a fermé la porte du garde-manteau derrière elle. Puis, je l’ai entendue ouvrir plusieurs placards. On peine à entendre ce qui se passe là-bas quand la porte est fermée, mais il est aisé de reconnaître les grincements de ces meubles, même depuis la salle des rolliers. J’ai entendu la porte se rouvrir après quelque temps, je dois dire que j’essayais de ne pas y prêter attention. Et ce n’est qu’après quelques minutes que j’ai entendu quelqu’un d’autre monter. Il n’a pas dit mot, mais les claquements de sa canne ne laissaient aucun doute sur son identité. C’était notre pauvre baron… »

Le témoin reprit son souffle, ce souvenir était aussi frais que douloureux.

Stellio : « Il a refermé la porte derrière lui. Il m’a bien semblé entendre de l’agitation après ça, mais comme je vous l’ai dit, je n’entendais pas si bien que ça, et je n’ai pas considéré aller voir pour si peu… Si seulement je l’avais fait… J’aurais pourtant pu empêcher un tel malheur… »

À mon grand regret, ça ne sonnait pas comme un mensonge. Je lisais une certaine détresse dans ses yeux, comme s’il se maudissait de ne pas pouvoir changer les choses.

Steran : « Vous n’avez pas à vous blâmer, monsieur. Nul n’aurait pu deviner que pareille infamie aurait lieu ici, lors d’une si plaisante soirée. »

L’inquisiteur serrait le poing et détournait le regard comme pour échapper à la cruauté de la réalité.

La réaction des galeries était toujours plus virulente. Mais cette fois-ci, la situation était bien plus grave.

Melanéa : « Silence ! Silence ! »

Frappait notre hôte, le marteau fermement empoigné. Elle était prête à accepter que les choses étaient telles qu’elle l’avait imaginé en premier lieu.

Melanéa : « Je vois… Mais dans ce cas… »

Steran : « En effet, je comprends que certains doutes subsistaient jusqu’alors, mais quand j’ai pour la première fois entendu ce témoignage, j’ai dû moi-même me résoudre à accepter. Monsieur d’Orvande ne fait mention que de deux personnes dans son témoignage : la victime… Et l’accusée. »

Le Grand Inquisiteur grimaçait au destin une fois de plus.

Steran : « Ah, ce n’est pourtant qu’une enfant si jeune, mais ses crimes n’en restent pas moins des crimes. Je n’oserai demander la peine capitale pour une âme qui ne connaît encore que si peu la vie, mais je puise l’espoir que sa peine soit juste, et lui permette un jour de se racheter auprès de notre société. Vous avez mes plus sincères condoléances, madame de Romarthin. Mais je vous demande humblement de trouver la force de pardonner à cette enfant son inconscience… »

Je restais immobile. Je ressentais dans l’atmosphère de ce tribunal que la majorité considérait déjà cette affaire comme close. Mon moral était en chute libre.

C’est un cauchemar… Comment… Comment peut-il dire de telles choses… ?

Les regards s’étaient tournés un instant vers la veuve, assise au deuxième rang, qui assistait à ce supplice, le visage bas, couvert de larmes.

Et bien assez tôt, toute l’attention revint sur Klervi. Elle avait entendu tout ce qui venait d’être dit. Quelque chose la tiraillait. Tout ça était surréaliste pour elle.

Steran : « Merci infiniment pour ce témoignage, monsieur d’Orvande. J’appelle maintenant l’accusée, mademoiselle de Port-Vespère à la barre. »

On entendit encore le marteau taper, pour ramener le calme. Les gardes firent signe à Klervi de se lever, et l’accompagnèrent, méfiants, jusqu’au centre de la pièce.

Lucéard la regardait s’avancer après m’avoir lancé un fugace coup d’œil dans l’expectative. Hélas, je ne parvenais pas à m’opposer au courant infernal qui précipitait ce procès à son verdict.

L’inquisiteur se montra doux, ce qui m’angoissa davantage.

Steran : « Mademoiselle… Pour votre bien, vous devez nous dire la vérité. »

Klervi avait trouvé la force de parler jusque là, malgré sa timidité. Mais dans sa situation actuelle, personne n’aurait su trouver ses mots. Elle n’avait pas été appelée pour se défendre. Elle avait été appelée pour reconnaître avoir tué le baron, et tous les regards furieux et peinés qui s’abattaient sur elle ne voulaient rien entendre d’autre que des aveux.

Klervi : « Je… »

Sa voix tremblait. Pour lever les soupçons qui planaient sur elle, pour épargner plus de malheur à sa famille, elle s’était résolue à parler à chaque fois que cela pouvait lui permettre de ne pas être incriminée.

Lucéard et moi étions les seuls assez proches pour voir ses jambes vaciller. La fille qui ne connaissait pas la peur avait pourtant cette terreur indicible dans le regard quand elle croisait celui des autres.

Melanéa : « Nous vous écoutons, mademoiselle. »

Confrontée à son impuissance, les forces de Klervi l’abandonnaient peu à peu.

Elle me paraissait déjà inaccessible. À cause de mon inaction, sa culpabilité était presque reconnue de tous comme une évidence. La version de monsieur Vulliek s’imposait petit à petit comme officielle.

Steran : « Vous y êtes presque. Ne dites que l’essentiel, cela est bien suffisant. Allez au plus simple, et vous pourrez vous reposer. Tout ça a dû être très dur pour vous… »

La douceur des mots de l’inquisiteur insuffla à la jeune fille la tentation de renoncer à sa propre innocence.

D’une seconde à l’autre, l’un des membres de sa famille aurait pu s’interposer. Ils étaient tous prêts à se lever d’une seconde à l’autre, Léonce compris.

C’était pourtant mon rôle… Mais tout cela était allé trop vite. Je m’étais faite si facilement dépassée par ce qui avait été dit. Je fermais les yeux aussi fort que je le pus.

Klervi : « Je suis… »

Sa voix était de plus en plus fluette. Elle finit par prendre une vive inspiration, et poussa un cri qui atteignit à peine les dernières rangées.

Klervi : « Je suis innocente… ! »

Ces trois mots suffirent à me faire frissonner. La profonde tristesse que j’y avais entendu, c’était tout ce que j’avais voulu lui éviter.

Pardonne-moi…

J’avais voulu devenir détective depuis mon plus jeune âge. Je ne pensais qu’à rendre heureux les gens autour de moi à l’époque. Toutes les compétences qu’il me fallait pour y parvenir importaient peu. Mais à présent, je me retrouvais incapable d’empêcher le malheur de se propager.

Klervi s’était tournée vers moi, à bout de nerfs, et me suppliait du regard.

Je savais que le visage que je lui montrais ne pouvait lui redonner espoir, et j’en grimaçai davantage.

C’était la dernière chose que je voulais te montrer… Je voulais t’épargner ça…

La juge était tout aussi déboussolée. On avait tous senti le cœur de la jeune fille se briser au travers de ses mots. Même ceux qui la pensaient coupable se turent un temps. Cet appel au secours se répétait en nous comme un écho.

Melanéa : « Vous clamez encore votre innocence… ? »

La princesse totalement désemparée levait ses grands yeux vers la juge. Je compris enfin dans son regard qu’elle n’avait toujours pas abandonné.

Klervi : « Je ne l’ai pas tué… »

Elle ne comptait pas en démordre. Et c’était elle qui avait raison. Peut-être avait-elle cessé de compter sur moi, et puisait dans des ressources insoupçonnées pour faire face. Je restais médusée face au courage dont elle faisait preuve. Je me sentais idiote, et tristement faible.

Lucéard : « C’est le moment, tu ne penses pas ? »

La voix apaisée de mon assistant me sortit de mes pensées.

Ellébore : « Euh ? »

Je le fixai en retour, perdue, et les yeux humides.

Lucéard était encore plein d’énergie, à ma grande surprise.

Lucéard : « Ben, tu n’allais pas objecter ? »

Dit-il, le plus naturellement du monde.

Je restais béate. Il semblait croire dur comme fer que j’avais encore le contrôle de la situation. Son regard était rassurant, comme s’il n’avait jamais douté de notre succès depuis le tout début.

Il… Il croit en moi… ?

Je reprenais peu à peu mes esprits. Un mal que je portais depuis l’enfance avait engourdi mes sens dès l’instant où j’avais douté de moi.

Ellébore : « Je… Je me suis laissée aller… »

Je reprenais mon souffle, fragilement rassérénée par ses mots.

Ellébore : « Je ne pensais plus qu’à écouter la fin du témoignage, mais j’ai été bête, je n’aurais pas dû lui laisser dire une chose aussi difficile… »

Lucéard me sourit en coin.

Lucéard : « Ne fais pas la modeste. Je suis sûr que tu n’as pas arrêté une seconde de réfléchir à une contre-attaque. »

J’écarquillai les yeux. La culpabilité que j’éprouvais se muait lentement en gratitude. Je me frottais les yeux.

Merci… Merci Lucéard…

Steran : « Mademoiselle de Port-Vespère, en n’avouant pas, vous risquez d’empirer la situation, pour vous et votre famille. »

L’inquisiteur frappa du poing avec retenue contre ce qui lui servait de bureau, tentant inconsciemment de l’intimider.

-4-

On entendit quelqu’un se lever d’un bond dans le public.

Félice : « Mais dites quelque chose enfin ! N’y a t-il que moi que ça dérange qu’on accuse cette enfant ?! Vous l’avez bien entendu ! Vous avez bien vu qu’elle dit la vérité, non ?! »

Le petit frère du témoin décisif avait devancé les sangs les plus chauds de la famille Vespère, et laissa sa colère exploser, à la surprise générale.

Lui de tous… Je ne m’y attendais pas… Je l’ai peut-être jugé trop hâtivement.

Le baron d’Orvande soupirait en entendant la voix criarde de son cadet. Combien de temps s’était-il retenu de crier ce qu’il avait sur le cœur ?

Homme : « Mais enfin, ce n’est pas à nous de juger. Et puis, n’avez-vous pas entendu votre frère ? Les faits sont là, c’est la seule qui ait pu… ! »

La dame qui accompagnait celui qui venait de répondre portait sa main à son visage, perplexe.

Femme : « Je n’y comprends rien moi-même, n’avons-nous pas manqué quelque chose… ? »

Félice : « Pourquoi précipiter les choses ? Avec si peu d’éléments, autant attendre une vraie enquête digne de ce nom, comme Monsieur Ferveuil les fait ! Qu’importe que ça devienne public ou non, après tout ! »

La dissension dans les galeries devint assourdissante, et le marteau se remit au travail.

Melanéa : « Silence ! Silence, je vous prie ! »

Steran : « Monsieur d’Orvande, je partage vos sentiments, mais ne les laissez pas vous aveugler. Il n’y a aucun autre suspect que l’accusée ici présente. Nous ne pouvons pas la forcer à avouer, mais sa culpabilité ne fait déjà plus aucun doute. »

Le silence était progressivement revenu.

Ellébore : « En êtes-vous sûr ? Je ne me souviens pas que monsieur d’Orvande ait affirmé que l’accusée ait tué la victime. »

Steran : « Et qui d’autre, alors ? Pouvez-vous répondre à cette question, mademoiselle ? »

Je secouais la tête de gauche à droite, remontée à bloc.

Ellébore : « Je n’en sais rien. Mais je pense qu’il était bien trop tôt pour rappeler votre témoin. Il n’avait pas encore tout dit, et j’avais des questions à lui poser. Est-ce possible pour la représentante de l’accusée d’interroger un témoin ? »

Ma proposition ne fit pas l’unanimité, et j’étais encore perçue comme une nuisance par l’assistance, néanmoins, mademoiselle de Faillegard se montra intéressée.

Melanéa : « Bien entendu, faites donc. Monsieur d’Orvande ? »

Le baron d’Orvande était quelque peu perplexe et reprit place, permettant à Klervi d’aller se rasseoir. Le témoin se tournait vers l’inquisiteur dans l’expectative. Ce dernier avait l’impression de perdre son temps.

Steran : « Et sur quoi voulez-vous revenir, exactement ? »

Ellébore : « J’aimerais déjà savoir ce qu’il s’est passé jusqu’au bout. »

Monsieur Vulliek hocha la tête comme pour autoriser le témoin à répondre.

Stellio : « Eh bien, après avoir entendu les bruits qui m’ont paru suspects, j’ai encore entendu des placards s’ouvrir et se fermer, ce qui m’a un peu rassuré sur le moment. Puis j’ai entendu une dernière fois la porte se rouvrir. Encore plus tard, quand j’écrivais ma dernière lettre, j’ai entendu de nouveau l’accusée entrer, et ouvrir un placard, c’est sûrement à ce moment-là qu’elle a fait chuter le corps… »

Steran : « Ah… Encore une fois tout concorde. Croyez-moi, si le témoignage de monsieur d’Orvande avait indiqué une tierce personne, il l’aurait dit, et nous en aurions fait un suspect. Mais ce ne fut pas le cas. »

Il gesticulait comme pour attirer les regards et l’adhésion de ceux qui écoutaient.

Steran : « Êtes-vous satisfaite à présent, mademoiselle ? Il n’y avait rien d’incohérent dans ce qui a été dit, sommes-nous d’accord ? »

Le sourire collé à mon visage le fit déchanter. Il ne comprenait pas ce qui m’avait redonné l’énergie de me battre.

Ellébore : « Outre le fait qu’il y ait une contradiction évidente, ce qui me préoccupe le plus est que ce témoignage ne contient finalement pas grand chose… »

Steran : « …Intéressant… Continuez. »

Ellébore : « La seule chose que nous apprenons concrètement est que monsieur de Romarthin n’est plus jamais sorti du garde-manteau après y être entré. Tout le reste correspond à ce qu’a dit l’accusée, et je n’y vois rien d’incriminant. »

L’inquisiteur secouait la tête, déçu par ma performance.

Steran : « Si vous aviez été plus attentive, vous auriez compris que le témoin affirme qu’il n’y a eu que l’accusée et la victime qui se sont croisés à cet étage au moment où le crime a eu lieu. »

Mes joues rougissaient de plaisir à l’idée de le reprendre.

Ellébore : « Il n’a jamais dit une telle chose. »

Les galeries me dévisageaient, incrédules.

Le baron d’Orvande fronçait les sourcils, confus.

Ellébore : « Il a entendu les voix du père et de l’oncle de l’accusée, ainsi que celle de l’accusée elle-même. Il a aussi entendu la canne de la victime. Mais à aucun moment il n’a parlé de bruit de pas ! Et la raison est toute trouvée : on ne les entend pas depuis la salle des rolliers ! »

Lucéard semblait particulièrement réjoui de mon intervention.

Steran : « Il n’a pas eu besoin de le préciser, voilà tout. Il y avait d’autres sons plus distinctifs que des bruits de pas. »

Ellébore : « Alors pourquoi la porte s’est-elle rouverte après ce qu’on pense être le moment du meurtre ? Il n’a pas précisé avoir entendu quelqu’un en sortir. Pourtant, l’accusée a fini par remonter, toujours en quête de sa sœur quelques minutes après. »

L’inquisiteur se reculait, surpris d’en venir à la même conclusion.

Stellio : « Je me dois de rappeler que j’étais fortement occupé, je n’ai pas pu faire attention à tout… »

La concession du témoin fit grimacer davantage monsieur Vulliek.

Ellébore : « On ne peut pas vous blâmer pour ça, monsieur. Néanmoins, vous conviendrez qu’un tel témoignage ne peut pas être décisif. Après tout, si une troisième personne était montée et redescendue, vous ne pouvez pas être sûr de l’avoir entendu ! »

Steran : « No-oon ! »

L’inquisiteur fit une pirouette sur lui-même. Un de mes arguments avait enfin réussi à faire réagir les invités.

Ellébore : « Et ce n’est pas tout. Comme je le disais, il y a malgré tout dans ce que vous avez dit une contradiction avec le tout premier témoignage que nous avons entendu. »

Monsieur d’Orvande déglutit, et serra la barre de bois ciré de sa poigne. Son naturel anxieux reprenait le dessus.

Je le savais, il cache quelque chose.

Steran : « Le premier témoignage… ? Vous voulez dire… ? »

Ellébore : « Dans la seconde partie de votre témoignage, monsieur, vous n’avez mentionné à aucun moment que ces messieurs de Grimosa sont redescendus avant que l’accusée ne découvre le corps. »

Les personnes du dernier rang étiraient leurs cous pour apercevoir la réaction du témoin.

Stellio : « O-oh, ne l’ai-je pas dit ? »

Je lançais un regard perçant au témoin. L’inquisiteur en fit de même, ressentant que quelque chose clochait dans l’attitude du baron.

Ellébore : « Je ne vois que deux explications : Soit vous vous êtes absenté, soit vous n’êtes pas en mesure de dire qui est passé ou non dans le garde-manteau au moment du meurtre ! »

La sueur perlait sur le front du témoin, qui était de plus en plus agité.

Stellio : « C-c’est exact… Je ne peux pas entendre ceux qui passent à cet étage s’ils ne parlent pas… »

L’inquisiteur craignait de voir mon index se lever. Je le pointais vivement dans sa direction.

Ellébore : « En définitive, ce témoignage sur lequel se base les accusations à l’encontre de mademoiselle de Port-Vespère ne disculpe aucun suspect potentiel ! Ce qui signifie que l’avancement de l’enquête ne justifie pas qu’un verdict soit rendu ! »

Avant même que les galeries ne s’embrasent, monsieur Vulliek frappa du plat de la main sur la table pour attirer l’attention.

Steran : « Rien n’indique qu’il y ait eu qui que ce soit d’autre que la suspecte au moment du meurtre ! De plus, ce témoignage confirme que l’accusée a ouvert plusieurs fois les placards, alors que sa sœur est certainement trop petite pour y être parvenue elle-même. Pourquoi aurait-elle fait une telle chose ? Elle ne cherchait pas un manteau ! »

Ellébore : « Monsieur d’Orvande l’a entendu ouvrir des placards que bien avant que le meurtre ait lieu. Vous avez dit vous même que le meurtre n’était pas prémédité, en conclusion, ce qu’elle a fait ou non avant le meurtre n’a aucune importance ! »

Je sentais dans les gradins derrière moi le soutien brûlant de la famille Vespère.

Monsieur Vulliek essayait de reprendre son calme tant bien que mal, son emprise sur le procès s’affaiblissait à chaque instant.

Steran : « Je vais vous apprendre quelque chose sur les procès pour meurtre, mademoiselle Ystyr. Il est rare de retrouver des preuves décisives sur les lieux du crime, et avoir ne serait-ce qu’un suspect est un luxe. Nous ne pourrions pas nous permettre de laisser des homicides impunis pour la simple raison que nous ne sommes pas entièrement sûrs. Les choses sont ainsi dans ce métier : Les aveux sont d’or, et les témoignages d’argent. »

Ellébore : « Quand bien même, on ne peut pas se satisfaire de si peu pour prendre une décision aussi importante. Tous les éléments pour résoudre cette affaire sont dans ce château, quelque part. Il y a mieux à faire que de s’acharner sur une personne pour avoir ses aveux… »

Les discussions au-dessus de nous se firent de plus en plus bruyantes.

Lucéard se tournait pour apercevoir Léonce, qui croisait les bras, contrarié.

Lucéard : Le pauvre, je suis sûr qu’il aurait aimé être en bas avec nous.

Trois coups de maillet, et le silence se fit en faveur de la juge.

Melanéa : « Vous dites vrai, mademoiselle. Et pourtant, il se fait déjà tard. Que nous proposez-vous ? »

La comtesse savait très bien que des éléments de notre propre enquête n’avaient pour l’instant même pas été évoqués, encore moins expliqués. Elle m’offrait une chance de choisir le cours que prendrait ce procès.

Je dois en profiter. Si les choses continuent dans cette direction, Klervi sera acquitté par manque de preuve. Néanmoins, si je veux faire en sorte qu’aucun doute ne subsiste, il me faut trouver une piste menant au véritable coupable.

Ellébore : « Eh bien, je trouve l’idée d’un combat à mains nues impliquant monsieur de Romarthin hautement improbable. Je peine à l’imaginer se montrer violent. Et pourtant, il y a bien eu des dégâts sur les lieux du crime. Je me demande qu’est-ce qui a pu pousser le véritable coupable et la victime à se quereller au point que l’un des deux soit mort. Pourquoi ce soir ? Pourquoi dans le garde-manteau ? »

Monsieur Vulliek grimaçait une fois de plus, comme si un terrible dilemme le tiraillait.

Steran : « Hélas, j’ai bien une idée sur la question… Il n’y a peut-être pas eu d’altercation après tout… »

La comtesse se penchait en avant, intriguée par ce qu’il venait de dire.

Steran : « Ah… Je n’ai plus le choix. Je dois me faire une raison. J’ai voulu dissimuler l’entière vérité parce qu’elle était trop cruelle à reconnaître, même pour moi… »

Sa tête semblait le faire souffrir et justifiait toujours plus d’agitation dramatique de son côté.

Oh non, je n’aime pas ça… Qu’est-ce qu’il va nous sortir encore… ?

Au-delà de son jeu de comédien, il avait vraiment l’air réticent à se lancer dans son explication, ce qui m’inquiétait encore plus.

Steran : « Je n’ai réellement aucune idée du mobile, comme je vous l’ai précisé dès le début, et pourtant… Je détiens bel et bien une pièce à conviction qui laisse entendre qu’il ne s’agissait pas d’un simple meurtre sur le coup d’une colère passagère… Mais bien d’un assassinat. »

-5-

Lucéard clignait des yeux par deux fois, incrédule. Tous ceux présents attendaient qu’il ne poursuive ce qui je l’espérais n’était qu’une de ses frasques.

Steran : « Au moment de l’autopsie, nous avons fouillé la tenue de soirée de la victime, pour y trouver un mot sur un bout de papier. Par un coup du sort, il était recouvert de sang, et nous n’avons pas pu le lire. Cependant, après avoir interrogé madame de Romarthin, celle-ci a témoigné que son mari avait lu ce papier dans leur chambre avant d’en sortir précipitamment. »

Cette révélation changeait irrémédiablement le cours de cette affaire.

Ellébore : « V-vous voulez dire que quelqu’un lui aurait donné rendez-vous pour le tuer ?! Mais pourquoi nous l’avoir caché ?! »

Les galeries partageaient mes interrogations. La juge dut remettre de l’ordre dans l’auditoire.

Melanéa : « Silence ! Qu’on m’apporte le papier en question, je vous prie ! Madame de Romarthin, est-ce vrai ? »

Sa dernière phrase était particulièrement maniérée. La comtesse n’osait imaginer le calvaire que traversait la jeune veuve.

Cette dernière prit du temps pour répondre. Elle hocha lentement la tête plusieurs fois, avant de trouver la force de délier ses lèvres.

Eurydice : « C’est vrai… Je ne sais pas où il l’a trouvé. Il ne m’a pas non plus dit ce qui y était écrit. Il est simplement parti… Et c’est la dernière fois que je l’ai vu… »

Madame…

Après une rapide inspection, la juge se leva d’un bond, comme pour s’éloigner le plus tôt possible de cette fâcheuse vérité.

Elle cacha une fois de plus sa stupéfaction blême derrière son marteau, avant de lancer un regard étourdi à l’inquisiteur.

Melanéa : « Monsieur Vulliek… Vous tentiez de protéger l’accusée d’une sanction plus lourde tout ce temps ?! »

C-comment ça ?!

Il n’avait pas fallu plus d’une minute pour que le vent tourne de nouveau.

L’homme en face de moi semblait crouler sous le poids du regard des tribunes, et répondit douloureusement.

Steran : « Je vous prie de me pardonner, ma comtesse… ! Elle n’est qu’une enfant… Une condamnation pour meurtre est bien plus que suffisante ! »

Je lançais un coup d’œil vers Lucéard, paniquée. Celui-ci avait les lèvres pincées comme s’il s’apprêtait à encaisser un coup dur pour son moral.

Melanéa : « Je salue votre prévenance, monsieur Vulliek… Néanmoins, à l’angle en bas à droite de ce papier, on peut clairement lire « RVI » en majuscules ! »

Des gens se levèrent dans les galeries indignés par ce qu’ils venaient de comprendre. J’essayais tant bien que mal de me faire entendre au milieu de ce raffut.

Ellébore : « Un instant ! Rien ne nous dit qui a pu écrire ce mot ! En admettant qu’il y ait bien écrit « KLERVI » en signature, et rien n’est moins sûr, on ne peut savoir ni qui en est l’auteur, ni si l’auteur est le meurtrier ! »

Monsieur Vulliek frappa des deux mains contre son bureau, avec la fureur d’un géant. Il imposa le silence avant même que le marteau ne se fasse entendre.

Steran : « Vous pouvez détourner le regard de chacune de nos pièces à convictions, mademoiselle Ystyr, il y aura toujours une explication qui en fera une preuve imparfaite. Et pourtant ! Cela n’en reste pas moins un élément incriminant, et c’est à force de les accumuler que le jugement s’étoffe de légitimité. Oseriez-vous nier que tous les éléments recueillis jusqu’ici pointent vers l’accusée ?! »

Son regard était perçant, il n’avait plus la patience de jouer avec moi.

Ellébore : « Incriminant ? Ce message l’est parce que vous l’avez annoncé comme tel ! Mais il n’a rien de si incriminant. Au contraire, même si mademoiselle de Port-Vespère avait projeté de tuer la victime, pourquoi l’aurait-elle invité à le rejoindre dans un mot qu’elle aurait signé ? Et même si c’était le cas, pourquoi ne l’aurait-elle pas récupéré sur son cadavre ? »

Steran : « Au risque de me répéter : pas tout le monde n’est dicté par la logique, mademoiselle. Elle n’a tout simplement pas fait attention, et nous a créé elle-même la preuve décisive que nous espérions. »

Ellébore : « Ou plutôt, c’est ce que le véritable meurtrier voudrait qu’on pense ! »

L’inquisiteur rit jaune.

Steran : « Arrêtez-moi si je me trompe, mais vous êtes en train de sous-entendre que quelqu’un ici a essayé de faire accuser une fille de 13 ans du meurtre qu’il a commis ? Peu judicieux si vous voulez mon avis. »

Ellébore : « Je n’ai pas dit ça ! Mais il y a vraiment quelque chose d’étrange avec cette pièce à conviction… Et je pense qu’elle tend à innocenter l’accusée plus qu’autre chose ! »

La juge rappela le calme avec son maillet. Certains invités tentaient de démonter eux-mêmes ce qu’ils considéraient comme le caprice d’une adolescente.

Melanéa : « Mademoiselle, que voulez-vous dire ? Regardez donc par vous-même ! »

Un garde m’apporta le bout de papier en question. Il était totalement conforme à la description que j’en avais eu.

Steran : « Satisfaite ? Je suis sûr que vous avez lu comme nous le nom de l’accusée. »

Lucéard se pencha vers moi pour découvrir lui aussi ce mystérieux message.

Lucéard : « Difficile de dire ce qu’il y a avant et après les lettres intactes… Ce pourrait être n’importe quel mot… »

Melanéa : « Nous vous écoutons, mademoiselle. »

Son ton me laissait présager que le procès pouvait s’arrêter aussitôt. Heureusement, je croyais toujours en mon raisonnement.

Ellébore : « Le papier en lui-même n’a rien de particulier, et quoi qu’on en dise, il n’y a rien à en tirer. »

Steran : « Mais… ? »

Ellébore : « Mais il a bien été retrouvé dans la poche de la victime, n’est-ce pas ? »

L’inquisiteur leva un sourcil, curieux.

Steran : « Oui en effet. La poche gauche du veston de son costume, pourquoi ? »

Ellébore : « Il n’y avait de sang sur cette veste que dans son dos, de ce que je me souviens. Et il n’y en avait certainement pas à l’intérieur de ses poches, je me trompe ? »

L’inquisiteur se crispa.

Ellébore : « J’en déduis que ce mot est tombé dans une flaque de sang, là où le meurtre a eu lieu, et que quelqu’un l’a remis dans cette poche ! Jamais le coupable n’aurait pris un tel risque si on pouvait pratiquement y lire son nom ! »

Steran : « Que dites-vous ? »

Ellébore : « En voyant ce message, le meurtrier du baron a espéré pouvoir indiquer un coupable grâce aux lettres qui ont échappé au sang ! »

Steran : « Loin de là. »

Alors que je commençais à reprendre le dessus, monsieur Vulliek se calma, puis marcha jusqu’au milieu de la pièce. La lumière semblait converger vers ce corps aux mouvements dramatiques.

Steran : « Néanmoins, je conçois que vous ayez mis le doigt sur quelque chose de primordial. »

L’homme cachait son visage d’une main, dissimulant son émoi.

Steran : « Monsieur de Romarthin… N’est pas mort sur le coup. »

Je clignais lentement des yeux, confuse. Tout le monde écoutait l’inquisiteur comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre.

Steran : « Aux portes du trépas, l’homme affaibli a vu à sa gauche ce message qui avait fini par précipiter sa déchéance. Et dans un ultime effort, il l’a fait disparaître, furtivement, au plus près de son cœur. »

Le comédien mimait chacune des actions qu’il décrivait, rejouant cette tragédie dans l’auditoire.

Steran : « Ses dernières pensées nourrissaient sans doute l’espoir que ses actions ne soient pas vaines, et que tout ce qu’il a donné pour conserver cette preuve cruciale servirait à faire la lumière sur son meurtre. Il a prié jusqu’à la toute fin pour que nous trouvions ce mot, et que nous nous en servions pour rétablir la Justice qui lui tenait tant à cœur ! »

Il avait conquis toute l’assistance en quelques secondes, sacrifiant l’avis du médecin légiste dans sa lancée.

Sa poche gauche… ?

Lucéard : « Il sait y faire avec les mots, mais du vide reste du vide, il va falloir contrer avec du concret, Ellébore. »

Mon assistant aussi était agacé par la mise en scène de l’inquisiteur. Un défenseur de la justice devrait toujours chercher à convaincre, jamais à persuader.

Steran : « N’oublions pas que si nous sommes tous rassemblés ici, c’est pour lui. Voilà pourquoi, j’aimerais revenir sur le déroulement des faits, et vous proposer cette version que je n’osais pas dire jusque là. L’entière vérité. »

Il revint à sa place lentement, mais toute l’attention était encore sur lui, comme si seul le banc de l’inquisition se trouvait sur scène. Il usait encore de ses intonations dramatiques pour poursuivre son histoire. Il était facile d’imaginer son récit se dérouler sous nos yeux.

Steran : « L’accusée ici présente a invité le baron à la rejoindre dans le garde-manteau. Le pauvre homme ne s’est pas méfié. Après tout, ce n’était qu’une jeune adolescente. Une fois arrivé, il entendit frapper à plusieurs reprises. Mademoiselle de Port-Vespère faisait mine d’être coincée dans ce placard fatidique. Quand il s’approcha, inquiet, la porte s’ouvrit soudainement ! L’accusée mit tout son poids pour que le coup ne fasse basculer le pauvre homme, affaibli par les années. Elle avait deviné que quelqu’un qui a besoin d’une canne tomberait à la renverse aussitôt. »

On ressentait dans le silence de l’auditoire toute la colère et la tristesse qui animaient ceux qui écoutaient, et ce, pour diverses raisons.

Steran : « Entre deux dalles, elle avait disposé les ciseaux de couture, sur lequel a chuté notre bon baron. Après plusieurs essais, je vous le confirme moi-même, nous avons pu avoir l’assurance que la lame restait bien droite, peu importe le poids qui y tombait dessus. Son succès n’était pas garanti, mais le métal a transpercé les lombaires de sa victime. Et à défaut d’être mort, le vieil homme a su ramper dans l’espoir de prévenir quelqu’un, puis a renoncé, en découvrant ce qui venait de tomber de sa poche. Après cela, il s’est retourné sur le dos, et a rendu son dernier souffle. Ce n’est qu’à ce moment-là que son sang s’est mis à couler, inlassablement. »

Pour ma part, j’étais avant tout ébahie par sa théorie en ce qu’elle était capillotractée.

Il… Il n’est pas sérieux… ?

Steran : « Ainsi le rideau s’est baissé. Vous connaissez tous la suite. Peut-être trouverez-vous cela bien trop élaboré, mais laissez-moi vous dire ce qui m’a inspiré ceci : le miroir brisé. En heurtant de toutes ses forces le porte-manteau à côté de ce placard, la porte munie du miroir a reçu un impact terrible, dont la hauteur, vous l’aurez deviné, correspond à celle des patères. Ce meuble a alors basculé, laissant derrière lui une trace noire, quand le métal s’est frotté au placard suivant. C’était ce qui nous avait fait penser à des traces de lutte. Néanmoins, il apparaît maintenant que tout ceci n’était rien de plus que les vestiges de ce guet-apens. »

Il aurait pu s’en arrêter là, et saluer le public d’une large révérence, néanmoins, il lui fallait enfoncer le clou une dernière fois.

Steran : « Vous en conviendrez, cette théorie explique toutes les pièces à convictions dont nous disposons. Et pourtant, elle ne répond toujours pas à la question qui nous brûle les lèvres. Pourquoi ? »

Le visage solennel, l’inquisiteur se tourna vers l’accusé, entraînant avec lui le regard de tous ceux qui avaient cru en sa version.

Steran : « Pourquoi avoir fait cela, mademoiselle ? »

Ce répit avait été bien trop court pour Klervi, qui voyait ses chances de s’en sortir s’amoindrir à chaque instant. Le glas du jugement était imminent.

Steran : « Rejoignez-nous à la barre des témoins, et dites-nous enfin quelles sont les raisons qui- »

Ellébore : « Objection ! »

Je n’avais cette fois-ci pas hésité à le couper dans son élan.

Ce cri du cœur brisa l’envoûtement avec lequel il manipulait ses auditeurs. Mon intervention ne manqua pas de l’irriter.

Steran : « Le moment n’est pas choisi pour émettre une objection. En Droit, cela revient à contester que l’accusée se tienne à la barre des témoins. Mais il faut évidemment en justifier la raison. Et quelle raison avez-vous, je vous le demande ? Je suis certain que mon explication vous a mis la puce à l’oreille. Aussi tragique que ce soit, ce malheur s’est passé tel que je l’ai décrit. À quoi bon vous entêter ? Il se fait tard. Tous ici ne demandent qu’à savoir la vérité derrière ce crime. Cette vérité qui nous délivrera de la peur qui nous anime en ce moment. Cette vérité qui éclairera notre avenir encore troublé par le drame soudain qui a bouleversé nos vies. Pourquoi ne pas nous laisser l’entendre ? »

Sa tirade avait conquis tous ceux qui ne faisaient qu’attendre la fin de ce procès.

Homme : « Il a raison ! Ce n’est pas à une enfant de décider ! Qu’on la fasse parler, et qu’elle nous dise tout ! »

Femme : « Je savais que ce n’était qu’une perte de temps de laisser l’accusée être défendue par un tiers. »

Face à la vive réaction de l’assistance, Lucéard se tourna vers moi, peiné de me voir rejetée ainsi.

Pourtant, à sa grande surprise, je ne quittais pas monsieur Vulliek des yeux. Et il lut dans la vive lumière des miens que plus rien ne pourrait m’arrêter.

Ellébore : « Si la vérité vous intéresse tant que ça, arrêtez d’ignorer tout ce qui est incompatible avec elle. »

L’inquisiteur agitait la tête, et soupira.

Steran : « Mademoiselle, tenter de me discréditer ne fera rien avancer. Vous réalisez bien qu’il n’y a aucun autre suspect que l’accusée. Alors rendez-vous à l’évi- »

Ellébore : « Il y en a un. »

Avant qu’il ne s’embarque dans plus de sornettes, je l’interrompis d’un éclat de voix qui poussa la juge à frapper du maillet pour ramener le calme.

-6-

Je repassais rapidement dans ma tête les éléments qui m’avaient permis d’atteindre cette conclusion. Je n’y voyais aucune faille, et mon sourire se redressa presque malgré moi. Le silence s’était fait.

Ellébore : « Il y en a un ! »

Les bavardages reprirent aussitôt.

Je me tournais vers Klervi, et lui lançai un clin d’œil, qui semblait à peine la rassurer.

L’inquisiteur prit quelques secondes pour digérer ce que je venais d’affirmer. Les plus virulents spectateurs rouspétaient derrière lui.

Steran : « Pardon ? Qu’est-ce que vous nous chantez ? C’est extrêmement grave d’accuser quelqu’un de meurtre. Rien ne suggère un autre suspect, mademoiselle. Est-ce bien raisonnable de prendre une telle responsabilité ? La diffamation est sanctionnée par la loi, le saviez-vous ? »

L’homme tentait de retrouver son sang-froid. L’espace d’un instant, il avait oublié son intention première qui était de m’apprendre avec bienveillance les ficelles du métier.

Steran : « Soit, on vous écoute. Mais si votre théorie n’est pas convaincante, permettez que ce procès se conclut une bonne fois pour toutes. »

Je n’étais nullement atteinte par cette tentative d’intimidation.

Ellébore : « Ma “théorie” n’a pas besoin d’être convaincante, monsieur… »

Il serra les dents à l’idée de ce que j’allais ajouter.

Ellébore : « …Car j’ai des preuves ! »

Le brouhaha était de nouveau incontrôlable. Même la famille royale n’en revenait pas.

Lucéard : « T-tu es sûre de toi, Ellébore ? Monsieur Vulliek a au moins raison sur un point : jusque là, rien n’a indiqué quelqu’un d’autre que Klervi… ? Ne me dis pas que tu viens de penser à quelque chose à l’instant ? »

Homme : « Est-ce une plaisanterie ? C’est une affaire de meurtre, nous ne sommes pas là pour nous amuser ! »

De vifs coups sur le bois réussirent tant bien que mal à calmer la colère qu’avaient suscité mes mots. La juge se montrait curieuse.

Melanéa : « Silence ! Silence ! »

À force de crier, la comtesse commençait à s’essouffler.

Melanéa : « Voilà qui changerait la face de ce procès mademoiselle, mais avez-vous vraiment des preuves ? »

Même si elle s’était décidée à me tendre la main, une partie d’elle ne pouvait qu’être sceptique. Pourtant, mon sourire lui paraissait authentique. J’avais effectivement réussi à recoller les morceaux.

Je hochais la tête, attestant une fois de plus détenir la vérité sur un nouveau suspect… Enfin… D’une certaine façon.

Ellébore : « Je viens moi-même de m’en rendre compte en écoutant la théorie de monsieur Vulliek. En omettant le fait que le tout est assez bancal une fois de plus, il y a quelque chose de totalement impossible dans ce qu’il a dit : la trace noire sur le mur. »

Steran : « Impossible ?! Vous l’avez pourtant bien vu ! Et mademoiselle de Faillegard a confirmé qu’elle était toute fraîche ! »

Ellébore : « Et je ne vois pas pourquoi elle mentirait… Ceci dit, si rien n’a bougé sur les lieux du crime depuis l’incident, cela n’aurait pas dû se passer comme vous l’avez dit. »

Le Grand-Inquisiteur était confus.

Ellébore : « À cette hauteur, il n’y a que ce porte-manteau qui aurait pu faire une telle trace, nous sommes bien d’accord. Mais il se trouve que lorsque nous avons découvert la scène du crime les quatre patères de celui-ci étaient prises par d’épais manteaux ! »

Monsieur Vulliek blêmit.

Ellébore : « Autrement dit… »

Je pointais triomphalement mon index dans sa direction.

Ellébore : « Quelqu’un utilisait l’un de ces manteaux au moment du meurtre ! »

Melanéa : « Oh ! »

Steran : « Nngghr ! »

Lucéard : « Ohoh ! »

Un nouveau vent soufflait dans l’auditoire. Tout le monde était unanime sur cette conclusion.

Le père de l’accusé se tenait debout au fond des galeries et se sentait faiblir, le soulagement était aussi soudain que violent.

Ellébore : « Seule une patère vide aurait pu laisser une telle trace. Nous savons que les manteaux des personnes évoquées jusqu’ici n’étaient pas pendus sur ce meuble. Ceux de la victime et des deux hommes sur le toit sont pendus sur celui d’en face. Quant à celui de l’accusée, il est du côté de ceux des enfants. Nous savons aussi que personne n’est monté sur le toit au moment du crime grâce à nos deux témoins, ce qui veut dire que celui qui l’a enfilé est resté dans le garde-manteau. Il n’y a aucun moyen que cette personne ne soit pas impliquée ! »

Steran : « M-mais, ne serait-il pas simplement tombé au moment où le porte-manteau a été bousculé ?! »

Je frappais à mon tour sur la table, décidée à ne rien laisser passer.

Ellébore : « Vous ne pouvez pas éternellement considérer que ce qui vous arrange ! Il n’y a pas de raison que tout ceci soit un hasard ! Si la personne qui a écrit le message a donné rendez-vous au baron, c’est probablement sur le toit. Il n’aurait pas été étonnant qu’ils se croisent prématurément dans le garde-manteau, et que de fil en aiguille, la situation dégénère. Au moment du crime, le meurtrier avait peut-être déjà enfilé le manteau qu’il choisit d’habitude ! »

Mon détracteur se retenait difficilement de céder. Il était tout aussi intéressé par ce que je venais d’évoquer.

Steran : « Vous allez vite en besogne, mademoiselle. Si son intention était de le tuer dès le départ, il n’aurait pas cherché à éveiller les soupçons. Et l’accusée aurait très bien pu prendre un manteau d’adulte pour brouiller les pistes ! »

Ellébore : « Pas tout le monde n’est dicté par la logique, monsieur Vulliek ! »

Il me sourit en coin après avoir réalisé s’être fait avoir par son propre credo. Son visage devint soudain froid.

Steran : « Qu’on fouille tous les manteaux de la tour, et qu’on y prélève le moindre cheveu ! Quand ce sera fait, amenez toutes les pièces à convictions dans l’auditoire ! »

Détective : « Tout de suite, monsieur ! »

L’assistant provisoire de l’inquisiteur se fit accompagner par une poignée de garde, et quitta la salle en pleine effervescence.

Le marteau frappa trois coups.

Melanéa : « Un peu de calme ! Une nouvelle pièce à conviction pourrait mettre fin à nos incertitudes. Je vous prie de bien vouloir être patient. Nous ne pouvons nous permettre un jugement hâtif ! »

Encore une fois, la voix de la raison calma les ardeurs de certains. Néanmoins, les invités étaient déjà pressés d’en finir.

Ces quelques minutes étaient l’occasion pour moi de souffler.

-7-

Lucéard : « Ouf, tu as été épatante ! Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi haletant. »

Le prince était visiblement satisfait de ma prestation. Pour ma part, je craignais de voir toute ma fatigue ressurgir au moment où je me relâcherais.

Ellébore : « Merci Lucéard ! Mais… »

Lucéard : « Oui, je sais bien… Rien n’est fini. Et je ne suis pas sûr qu’on trouve quelque chose de concluant. »

Un manteau manquant quand le porte-manteau tombe, ça m’a l’air d’être un détail important, pourtant. …Et puis bon, Monsieur Vulliek fait tout un fromage pour trois fois rien, pourquoi moi je ne pourrais pas ?!

Remarquai-je à moi-même, gonflée à bloc.

Ellébore : « Même si ça n’aboutit pas, je n’ai pas dit mon dernier mot ! »

Lucéard : « C’est l’esprit ! Après tout, il y a quand même la possibilité qu’on trouve le véritable meurtrier juste avec un manteau ! »

Profitant de cette pause, quelques-uns des siens allèrent voir Klervi sur le banc des accusés.

Timidement, je m’approchais d’elle à mon tour, ne trouvant rien d’autre à dire de plus que les autres.

Ellébore : « C-comment te sens-tu ? »

La princesse avait toujours ce même regard que lorsqu’elle s’était tenue à la barre des témoins. Elle était la première à subir les conséquences de ce procès, et de son point de vue, elle ne pouvait pas se sentir sauvée avant que le verdict ne tombe.

Klervi : « Je vais bien… »

C’était un mensonge facile qu’elle avait pu répéter à plusieurs reprises en une seule minute.

Néanmoins, après un silence tendu, elle finit par délier ses lèvres de nouveau. Quelque chose la taraudait jusque-là, et dans sa voix faible, comme étouffée par la douleur, Klervi se tourna franchement vers moi.

Klervi : « Ellébore… Tu vas me défendre jusqu’au bout… ? »

Comprenant ce qui l’animait, je n’hésitais pas un seul instant avant de répondre, avec plus d’assurance que je n’en avais.

Ellébore : « Bien sûr ! Je ne te laisserai pas te faire condamner, je prouverai ton innocence ! »

Hélas, je ne pus lire sur son visage le soulagement que j’espérais. Ses craintes étaient fondées, et elle ne pouvait pas se permettre de croire que tout s’arrangerait. Un seul faux-espoir pouvait lui briser le cœur.

Steran : « Vous manquez de détachement, mademoiselle Ystyr. Et cela fausse votre jugement. »

L’inquisiteur était au bout de son propre banc, guettant l’arrivée de son équipe.

Steran : « Le monde de la justice est paradoxalement bien cruel. Il condamne parfois ceux que l’on n’aurait jamais soupçonnés. Ceux que l’on n’aurait jamais souhaité voir soupçonnés. Je n’ai pas une si grande expérience en tant qu’inquisiteur, mais l’époque où j’étais détective m’a suffit à retenir cette leçon. Et bien qu’elle soit indispensable, j’aurais souhaité que vous n’ayez pas à l’apprendre dans de telles circonstances. »

Son air presque hautain me fit aussitôt oublier qu’il tentait de se montrer attentionné. Lucéard et moi le fixions, mécontents.

Steran : « Ce dernier artifice n’a que retardé l’inévitable. Mais pour combien de temps ? »

Les portes s’ouvrirent dès la fin de sa phrase, laissant place au détective et ses hommes, qui apportaient le porte-manteau entier dont seule trois patères étaient utilisées, la canne de la victime, la table basse en métal, le porte-manteau sur roulettes, puis, enfin, un manteau seul tenu avec beaucoup de soin.

Détective : « Au rapport, monsieur ! Nous avons inspecté tous les manteaux un par un ! »

Nous attendions tous avec la même appréhension ce qu’il avait à dire.

Détective : « Un d’entre eux à du sang sur les manches, et un peu sur son col ! C’est un manteau pour hommes ! »

Oh ! Oooh ! J’avais raison ?!

Je jubilais intérieurement à l’idée que tout se passe comme je l’espérais.

Steran : « Non ?! »

L’inquisiteur perdit son calme aussitôt. Il semblait se blâmer de ne pas avoir vérifié ça lui-même dès le début.

Steran : « Y avait-il des cheveux ? Du maquillage ? Savez-vous qui l’a porté ?! »

L’assistant ne s’était toujours pas calmé de sa découverte.

Détective : « Non, monsieur ! Cependant ! Cependant ! Il y a un trou dans le bas de ce vêtement, et du sang tout autour ! »

À l’instar de nous tous, je restais bouche-bée à l’idée que cette pièce à conviction s’avère aussi capitale. La providence avait frappé. Le procès repartait dans la bonne direction pour nous.

Je me tournais vers Klervi et Lucéard, qui captaient dans mon regard ce que nous avions tous compris.

Steran : « Inconcevable… ! »

Monsieur Vulliek fut prit de spasmes. Il essayait de donner un sens à tout cela.

Détective : « Et ! Et ce n’est pas tout ! »

Q-quoi ?! Pas tout ??

Détective : « Nous avons retrouvé dans les deux poches du manteau des éclats de miroir, ainsi que du sang dans l’une d’entre elles ! »

Un vent de stupéfaction parcourut les galeries jusqu’à la juge.

Lucéard : « Eh bien ! C’est le gros lot cette fois-ci ! »

Face aux clameurs des invités, on entendit le maillet battre le bois sans retenue.

L’inquisiteur tentait de retrouver son calme, son visage était fermé. Il se plongeait dans une réflexion profonde.

Cette fois-ci, la vérité jouait en notre faveur, c’était certain.

Je ne peux pas laisser filer cette occasion, avant qu’il n’agisse, il faut que je passe à l’offensive !

Je frappais sur mon propre banc, faisant sursauter Lucéard.

Ellébore : « Ce manteau n’a pu qu’être utilisé par le véritable meurtrier ! Mademoiselle de Port-Vespère est hors de cause ! »

Steran : « Il suffit ! L’accusée a très bien pu l’enfiler pour commettre ses méfaits ! C’était d’autant plus malin puisqu’un vêtement trop grand lui a permis de ne pas du tout tacher sa robe ! »

Ellébore : « Bien sûr que non ! Maintenant que nous avons le manteau sous les yeux, cette logique ne tient plus ! Il y a un trou dans ce manteau, et vous savez tout comme moi ce que ça signifie : l’agresseur de monsieur de Romarthin a été blessé pendant leur altercation ! Si j’ai bien compris, votre assistant peut identifier le sang ! S’il utilise son pouvoir sur les taches autour de la déchirure, il saura aussitôt qui est le meurtrier ! »

L’inquisiteur se tenait le cœur comme s’il venait lui-même de se faire poignarder.

Ellébore : « L’accusée n’a pas pu porter un manteau aussi long. Une lame qui aurait traversé ce vêtement à ce niveau-là n’aurait probablement pas atteint le corps de la jeune fille, et même si c’était le cas, elle n’a aucune blessure sur le corps ! Or, nous sommes maintenant certains que le meurtrier s’est fait lui aussi poignarder ! »

Steran : « Cessez ! Si elle ne faisait que le tenir en main à ce moment-là, elle aurait très bien pu se blesser, et rouvrir sa plaie plus tard avec les morceaux de verre ! »

Quelle obstination malsaine pour un défenseur de la justice ! Mais cette fois-ci, il est véritablement dos au mur ! Cette fois-ci, cette fois-ci, on va s’en sortir, Klervi !

Ellébore : « C’est tout à fait improbable ! Jusque là, par manque de preuves, vous pouviez vous imaginer la scène du crime comme bon vous semblez, mais à présent, nous sommes certains qu’il y avait quelqu’un d’autre que la victime au moment du crime, et que celle-ci s’est retrouvée blessée ! Ce manteau change entièrement la donne ! »

L’inquisiteur fut soufflé par cette vérité qu’il ne parvenait plus à ignorer.

La famille royale derrière moi se retenait de faire retentir leur joie.

Lucéard : « On est tout près du but ! »

Le marteau peinait à se faire entendre au milieu de la cohue que suscitait cette nouvelle pièce à conviction.

-8-

Melanéa : « Silence, silence ! »

La demoiselle de Faillegard se hissa pour mieux nous apercevoir, Monsieur Vulliek et moi.

Melanéa : « Mais enfin, qu’est-ce que tout ceci signifie ? La personne qui a choisi ce manteau a très bon goût, je le reconnais, mais d’où peut venir cet horrible trou au niveau des flancs ? »

L’inquisiteur fit un mouvement brusque, comme si la vérité venait de lui sauter aux yeux.

Steran : « …Mais oui, bien sûr ! Mademoiselle Ystyr, pouvez-vous l’expliquer ? »

Il me donnait l’impression de me tester, et je n’aimais pas ça.

Ellébore : « Eh bien, je ne vois que les ciseaux de couture… »

Steran : « Exactement. Nous n’avons rien trouvé d’autre de tranchant sur le lieu du crime. Ce qui nous laisse avec une scène incompréhensible. Sauf si on considère la véritable identité de la personne qui a choisi ce manteau. »

La véritable identité… ?

Steran : « Pas la peine de vérifier chacun d’entre nous pour y chercher une blessure fraîche. La personne qui s’est faite poignardée à travers ce manteau n’est autre que la victime elle-même ! »

Ellébore : « C-comment ?! Mais c’est impossible! »

Steran : « Si on s’imagine le vêtement de façon statique seulement. Qu’on m’apporte le manteau, s’il vous plaît. »

Le détective s’exécuta. Et après quelques instants d’observation, l’inquisiteur se décida à l’enfiler, puis se tourna, pour nous montrer le trou dans le tissu au bas de son dos.

Steran : « Il suffit que la victime soit en mouvement, et c’était certainement le cas, pour que cette partie du vêtement ne se retrouve dans son dos. »

Il pinçait entre ses doigts le bas du vêtement, et le tirait de sorte à montrer que la blessure et le trou pouvaient coïncider.

Les galeries semblaient saluer sa performance. Ils accordaient plus de crédits aux déductions d’un Grand Inquisiteur.

Ellébore : « Que ce manteau virevolte, c’est une chose, mais dans votre théorie, il tombe droit sur le dos. Quel genre de mouvement engendrerait un cas de figure aussi improbable ? »

Steran : « La question n’est pas là. L’assassin de monsieur de Romarthin avait sans doute cette arme entre ses mains du début à la fin, pourquoi se serait-il blessé volontairement ? Pas la peine d’expliquer l’existence de deux blessures s’il n’y en a qu’une. »

Ellébore : « Mais enfin, ce manteau devrait être détrempé par le sang si c’était le cas ! »

Steran : « Et pourtant, ce n’est pas le cas. Il faut en déduire que le manteau lui a été retiré au même moment que l’arme du crime, ce qui a déclenché hémorragie dans laquelle il a baigné. »

Je n’y crois pas un seul instant !

Steran : « Comme nous l’avons établi plus tôt, la victime a pu récupérer le mot de son assassin, et c’est ainsi qu’il s’est taché les manches. »

Qui ça nous ?? Ma parole, il invente au fur et à mesure ! Et tout le sang dont il parle, pourquoi ne s’est-il pas retrouvé dans le dos de ce manteau ?

Lucéard : « Sa théorie s’encombre de bien des détails. Il essaye de tout expliquer, mais bientôt, elle croulera sous le poids des contradictions. »

J’appréciai le soutien de Lucéard, mais il me donnait l’impression d’être le seul dans mon champ de vision à se rendre compte des énormités que racontaient l’inquisiteur.

À cause de tout ce qui avait été dit, certains invités, bien qu’une minorité, tentaient de rapiécer une vision des choses qu’on leur avait mâché plutôt que de bien vouloir accepter qu’elle n’avait plus lieu d’être. En d’autres termes, ils ne voulaient pas imaginer un seul autre coupable que Klervi.

Ils n’avaient pas non plus envie de croire ce que disait une enfant, et se rangeaient sous l’autorité du Grand Inquisiteur, comme toute personne censée le ferait. J’avais de plus en plus l’impression de m’adresser à un mur opaque.

Steran : « Cela dit, pourquoi avoir ôté ce manteau à la victime ? Pouvez-vous l’expliquer, mademoiselle ? »

Ellébore : « Grrgnnh ! »

Lucéard : « Je t’ai déjà vue recourir à une meilleure répartie, Ellébore… »

À voix basse, je partageais mon agacement avec Lucéard.

Ellébore : « Mais je n’en sais rien, c’est à lui d’expliquer ça ! De mon point de vue, ce n’est pas le baron qui portait ce manteau ! Et je ne peux pas accepter qu’il détruise ma preuve miracle avec une histoire aussi bateau… »

Lucéard : « Essaye d’imaginer comment le coupable a pu se blesser. Et si tu n’as pas d’idée, nous pouvons toujours attendre l’assistant de monsieur Vulliek. Mais gagner du temps va s’avérer ardu… »

Ellébore : « J’ai du mal à imaginer le baron attaquer son agresseur. Mais peut-être que c’est le cas… Néanmoins, je n’ose pas trop souiller la mémoire de ce pauvre homme. Et de toute façon, je ne vois pas avec quoi il aurait fait ça… J’ai aussi du mal à croire qu’il fût été le premier à prendre les ciseaux… »

Lucéard : « Dans tous les cas, ça s’annonce difficile à prouver. »

Un coup de marteau se fit entendre.

Melanéa : « Mademoiselle d’Azulith ? Qu’en est-il ? Pensez-vous que le véritable meurtrier se soit blessé pendant cette altercation ? »

Ellébore : « Oui, bien entendu. Pour toutes les raisons évoquées, ce ne peut ni être l’accusée, ni la victime. Et puisque le sang qu’il a dû faire couler a été nettoyé, nul doute qu’il était là au moment du meurtre, et qu’il est plus qu’impliqué dans cette affaire. Je serai d’avis d’attendre l’expertise de l’assistant de monsieur Vulliek. Si nous découvrons à qui appartient ce sang, il sera facile de confirmer que cette personne a été blessée, et elle n’aura probablement pas le culot de nier sa culpabilité après ça. »

Melanéa : « En effet, ce serait plus sage. Peut-être que monsieur Vulliek a vu juste depuis le début, mais nous n’en avons pas la certitude, et il serait préférable d’ajourner la séance. »

Un homme se leva dans les galeries. C’était un des plus bruyants depuis le début, et il se fit porte-parole de cette minorité courroucée.

Homme : « Ma comtesse, enfin ! Nous ne pouvons pas attendre indéfiniment. En ce qui me concerne, je projetais de rentrer chez moi dès ce soir. J’ai un alibi, et je devrais être autorisé à repartir ! »

Femme : « J’ai moi aussi un très bon alibi. Et si le verdict n’est pas rendu ce soir, peut-être ne sera t-il pas rendu demain. Qu’allons-nous faire si quelqu’un se rend compte que le Fort-Aniline est condamné jusqu’à nouvel ordre ? Qu’en dira t-on ? »

Encore une fois, la pression pesait sur les épaules de la juge. Même après un tel drame, les intérêts de chacun divergeaient.

Melanéa : « Monsieur Vulliek, qu’en pensez-vous ? Votre assistant a bien été prévenu ? »

L’inquisiteur tapait du pied, nerveux.

Steran : « Il n’a pas répondu à ma rouge, et s’il était couché avant de la recevoir, nous ne le verrons pas arriver avant demain, à huit heures du matin au plus tôt. Je n’ai que peu de doute sur la culpabilité de l’accusée, néanmoins, je ne tiens pas à abréger ce procès par commodité. Il serait préférable pour nous tous que l’accusée veuille bien présenter ses aveux à la Cour. »

Monsieur Vulliek se tourna à ce moment-là vers l’accusée, avec suffisamment de tact pour ne pas m’énerver.

Steran : « Je vous en prie, mademoiselle, pour le bien de tous… »

Ellébore : « Il n’en est pas question ! L’accusée vous a déjà dit tout ce qu’elle avait à dire ! Vous n’allez quand même pas lui infliger ça une nouvelle fois juste pour faire plaisir à certains ? Ce qui est en jeu n’est pas simplement sa réputation, c’est bien plus que ça ! Nous avons une preuve qui peut tout changer si elle est examinée par la bonne personne ! »

Steran : « Tout comme elle ne pourrait rien changer ! Et ce sera probablement le cas ! N’allez-vous quand même pas demander à tous de se déshabiller pour prouver leur innocence ? »

Je mugissais silencieusement. Si je voulais faire avancer les choses, il fallait que je donne à ce manteau la valeur d’une preuve incontestable.

Mais je ne sais pas ce qui s’est passé… Et mon imagination est troublée par tout ce qu’il a raconté jusque là…

Melanéa : « Bien… Mademoiselle de Port-Vespère, si vous voulez bien témoigner une fois de plus. »

D’un coup de maillet, elle fit comprendre à Klervi qu’elle avait tout intérêt à se présenter à la barre des témoins. Et c’est ce qu’elle fit.

Monsieur de Romarthin a certainement été invité à se rendre sur le toit.

La demoiselle restait immobile, et muette, face aux regards impatients des plus virulents spectateurs. La majorité était pourtant neutre, mais la dévisageait avec méfiance.

La personne qui l’a invité à monter a dû la croiser dans le garde-manteau.

Klervi : « … »

La demoiselle souffrait visiblement, sous les yeux de toute sa famille, laissée impuissante.

La théorie de monsieur Vulliek est surréaliste, il y a forcément eu une altercation entre le meurtrier et sa victime. Et tout se passe comme je l’avais imaginé dès le début. Mais maintenant, si on rajoute ce manteau dans cette histoire…

Lucéard sommait du regard la jeune fille de tenir le coup. Il ne baissait pas les bras, lui non plus. L’inquiétude se lisait pourtant en lui.

Ce manteau… Je ne peux pas croire qu’il ne soit pas la preuve que j’attendais…

Je visualisais plusieurs fois cette scène créée par mon imagination, et alimentée par toutes ces informations. J’entendais encore les mots du détective se répéter dans ma tête.

Steran : « Mademoiselle de Port-Vespère… Je suis navré de devoir vous forcer la main. Mais vous comprendrez tous que d’expérience, je sais que ce qui apparaît comme évident dès le début se trouve la plupart du temps être la vérité. J’aimais croire autrement moi aussi, et pourtant, rares sont les fois où j’ai eu la satisfaction de voir mes premières impressions infondées. »

L’inquisiteur revenait au centre de la pièce, et fit les cent pas, mélancolique.

Steran : « Vous êtes le nom qui ne cesse de revenir, mademoiselle. Déjà par la froideur de votre regard devant le méfait accompli, mais aussi par l’étrange et lointain frémissement dans votre voix lors de votre premier témoignage. Je vous l’ai déjà dit, mademoiselle. Je sais quand on me cache quelque chose. Je le sens. Et même si ce n’est que ma parole contre la vôtre, pour que je reconsidère votre culpabilité, il faudrait que vous avouiez ce que vous nous cachez. »

Lucéard : « Finalement, on en revient toujours là… »

La princesse peinait à affronter le regard de celui qui prônait sans cesse le verdict qu’elle redoutait.

Steran : « Mais si vous en êtes incapable, je serai forcé de reconnaître que ce que vous dissimulez dans votre mémoire est pire encore que la sentence qui vous attend. Et pourtant, il n’y a que vous. Il n’y a que vous et la victime. N’avez-vous toujours pas compris ? Vous êtes- »

Un bruit sec et sourd se fit entendre dans l’auditoire. L’impact qui avait fait craquer le bois résonna entre les hauts murs de la pièce. Les regards interloqués de chacune des personnes présentes se tournèrent vers le banc des greffiers.

-9-

Je me tenais au-dessus de mes deux mains à plat sur la planche vernie, la mâchoire décrochée, les yeux écarquillés. Mon souffle était coupé.

Je restais muette, là où tous attendaient une déclaration de ma part.

Je n’en revenais pas. Tout ce qui se passait autour de moi ne m’atteignait plus. Après m’être triturée les méninges tout ce temps…

Homme : « Quoi encore ? Cela commence à bien faire ! »

La moustache épaisse d’un gentilhomme se frisa sous l’effet de sa colère.

Homme : « Sommes-nous obligés d’écouter cette enfant ? Elle va bien au-delà de ses attributions ! Une salle d’audience et une heure aussi tardive ne convient pas à une demoiselle aussi jeune. Ne l’écoutons pas, et procédons à ce verdict ! »

Femme : « Oui, comme vous dites. J’aimerais déjà être couchée depuis une bonne heure. Cela ne va pas du tout ! »

Klervi regardait à sa droite, puis à sa gauche, les deux mains serrées contre son cœur.

Le marteau finit par frapper pour remettre de l’ordre.

Melanéa : « Eh bien, mademoiselle, que signifie tout cela ? Vous interrompez l’inquisiteur et vous ne dites mot ? »

L’inquisiteur croisait les bras, tout aussi curieux de savoir ce qui avait valu que je mette fin au clou de son spectacle.

La famille royale tendait le cou pour jauger mon état, qui aurait pu paraître inquiétant aux premiers abords.

Je ne veux pas y croire…

Klervi finit par poser son regard anxieux dans ma direction, elle espérait malgré elle que j’avais enfin trouvé ce qui pouvait la libérer.

Un chuchotement familier me ramena à la réalité.

Lucéard : « Tu es toute pâle Ellébore, qu’est-ce qui t’arrive ? Ne me dis pas… »

Il avait un discret rictus sur le visage, s’attendant presque à une révélation qui sauverait aussitôt sa cousine.

Je n’ai pas le choix… Je dois le faire…

Mes yeux humides atténuèrent les attentes de mon ami, vers qui je me tournais.

Ellébore : « …Je sais… »

Il n’y avait plus un son autour de nous. Je décidais finalement de m’adresser à tout le monde, haussant ma voix tremblante.

Ellébore : « …Je sais qui est le coupable. »

Quelles que soient leurs opinions sur moi, cette annonce attisa la stupéfaction générale.

Mes doigts palpitaient, comme si ce que j’avais découvert était aussi excitant que terrible.

Tout en remarquant cela, l’inquisiteur préféra nier encore une fois cette tournure déplaisante.

Steran : « Mademoiselle, ça n’est pas un jeu ! Ne vous l’ai-je pas encore dit ? On ne peut pas accuser n’importe qui sans conséquence ! »

Malgré la détresse que je m’efforçais de dissimuler, quelque chose d’autre bouillonnait en moi.

Ellébore, ma grande, tu dois le dire ! Tu ne dois pas laisser Klervi subir ça une seconde de plus !

Ellébore : « Il y a une autre raison qui fait que ni l’accusée ni la victime n’a pu porter ce manteau. »

Je peinais encore à hausser la voix dans mon état. Néanmoins, j’étais résolue comme jamais.

Steran : « Vous affirmez pouvoir dire clairement qui le portait ? Son nom ? Vous ne pouvez pas être sérieuse… »

Ellébore : « Je le peux, oui. Mais vous préférerez certainement que j’explique d’abord le raisonnement qui m’a conduite jusque là. »

Melanéa : « Nous sommes tout ouïe. »

En effet, toute l’assistance semblait pendue à mes lèvres.

Ellébore : « La question du trou dans ce manteau permettrait de retrouver le véritable coupable, j’en suis convaincue. Mais il y a autre chose qui permet de s’épargner toutes les contrariétés d’une fouille au corps. »

Monsieur Vulliek revint lentement jusqu’à son banc, sans manquer une miette de ce que je disais.

Ellébore : « Vous souvenez-vous de ce que le détective a dit ? Il y avait des bris de miroir dans les poches de ce manteau. »

Ce simple rappel sembla éclairer quelques lanternes.

Ellébore : « Je ne pense pas que le meurtrier se soit amusé à remplir ses poches de verre, ce qui veut bien évidemment dire qu’elles y sont tombées quand le miroir s’est brisé. Ainsi, il apparaît évident que le porteur du manteau se trouvait non seulement en dessous de ce miroir, mais surtout contre. Et cela ne s’explique que d’une seule façon : il a lui-même brisé le miroir en le heurtant ! »

Steran : « Oh ! »

Je parvenais enfin à sourire.

Ellébore : « On dirait que vous avez compris. Le porteur du manteau s’est cogné la tête, et vu la hauteur de l’impact, l’accusée est lavée de tout soupçon ! »

L’inquisiteur n’avait pas l’audace de me contredire.

Steran : « Mais… Même si la victime n’est pas bien grande non plus… »

Ellébore : « …Quant à la victime, elle n’avait pas de blessure au niveau du crâne, ce qu’elle aurait dû avoir si elle portait ce manteau, puisque l’on a retrouvé du sang dans son col ! Nul doute que l’impact a été suffisamment fort pour que le crâne du meurtrier brise cet épais miroir ! Il n’a pas pu en sortir indemne ! »

Steran : « Non… »

On entendait déjà les galeries s’embraser de nouveau.

Ellébore : « Conclusion : le porteur du manteau cache une blessure sur le dos de son crâne, et est un coupable tout indiqué ! »

Steran : « Finalement, vous en revenez à proposer d’inspecter chaque invité… ! »

Femme : « Voilà qui est fort déplaisant. Je préfère retourner à ma chambre immédiatement. »

Le mari de la dame qui venait de se lever était ce courroucé bonhomme à la moustache touffue. Celui-ci resta assis, au grand étonnement de son épouse.

Homme : « …Quelqu’un parmi nous à tué ce bon baron… ! Je n’irai pas me coucher avant de savoir lequel est-ce ! »

Cet énième éclat de voix poussa la dame à se rasseoir lentement.

Le maillet frappa rapidement.

Melanéa : « Silence… ! Silence ! »

Le brouhaha était à peine contenu.

Lucéard : « Bien joué ! Tu y es presque, Ellébore ! Pas que je ne m’y attendais pas, mais je suis quand même épaté ! »

Je rougissais, et détournai quelques instants mon regard de lui.

Ce n’est qu’après qu’il réalisa quelque chose, et haussa les sourcils. Néanmoins, le premier à mettre des mots sur ce mystère fut l’inquisiteur.

Steran : « Une seconde, mademoiselle… N’avez-vous pas affirmé connaître l’identité du coupable… ? »

Mon sourire se mua lentement en moue.

Lucéard comprit que la réponse à cette question m’était pénible à accepter. Et en effet, je n’avais aucunement envie de l’indiquer moi-même.

Je n’ai pas le choix… C’est la seule conclusion qui tienne la route. Le procès ne peut qu’aller dans cette direction…

Melanéa : « Mais oui ! Alors, qui est-il ? »

Je pris une grande inspiration, et lançai un coup d’œil à Klervi pour me porter courage, et me rappeler ma résolution.

Ellébore : « Si c’est possible… J’aimerais appeler à la barre des témoins monsieur Félice d’Orvande. »

Le chahut ne fit que s’accentuer. L’homme en question me dévisageait depuis son siège, le regard froid. Il finit par se lever, et descendit sans un mot.

Son frère restait à sa place, et croisait les bras, mécontent de la tournure des événements.

-10-

Quand le témoin fut arrivé à sa place, le silence se fit de lui-même.

Félice : « Quelle est votre question, mademoiselle ? Je ne suis ni le genre d’homme à tuer, ni celui à laisser une jeune fille se faire accuser à ma place. Alors ? Je vous écoute. »

Il me parut relativement calme, compte tenu de ma première rencontre avec lui, je l’imaginais plus sanguin. Néanmoins, ses mots manquaient d’aplomb, et, plutôt que de me rassurer, ce constat me rendit la tâche plus compliquée encore.

Monsieur Vulliek secouait la tête, presque soulagé de voir que la bombe n’était en fait qu’une vieille allumette.

Steran : « Lui, de tous ? Je dois vous avouer que pour l’avoir bien connu, c’est un choix peu judicieux. »

Son air hautain retomba quand il s’aperçut que je ne prenais aucun plaisir à faire ce que je m’apprêtais à faire.

Ellébore : « Monsieur d’Orvande, que faisiez-vous au moment du meurtre ? »

Félice : « Eh bien, comme vous le savez, je suis sorti assez tôt de la salle de réception. Je ne me sentais pas de danser ce soir, et j’ai préféré rester dans ma chambre. Et ce, jusqu’à ce qu’on vienne me prévenir qu’un meurtre avait eu lieu. Après avoir entendu que mon frère était un témoin clé, j’ai décidé de venir assister à ce procès. »

Vous n’essayez même pas de vous trouver un alibi…

Monsieur Vulliek me fit comprendre en roulant des yeux qu’il avait l’impression de perdre son temps.

Avec beaucoup de peine, ce que le témoin ressentit, je l’interrogeai.

Ellébore : « Pourtant, un dénommé Ferveuil est venu jusqu’au Fort-Aniline pour vous entretenir d’un sujet important, mais vous ne vous êtes pas présenté. Qu’est-ce qui vous occupait tant dans votre chambre ? »

Il était pris au dépourvu par ma question, comme beaucoup d’autres dans la pièce, et c’était tout à fait compréhensible…

Félice : « Hm… Eh bien… J-je pensais qu’il venait voir mon frère, et j’ai préféré m’occuper de mes propres responsabilités… »

Monsieur Vulliek était blanc comme un linge. En une fraction de seconde, il avait tout compris.

Steran : « Monsieur d’Orvande… Pas vous… »

La juge restait muette, la scène qui se jouait en contrebas lui paraissait surréaliste.

Ellébore : « Désolé de vous avoir induit en erreur, monsieur d’Orvande… Mais je voulais démontrer quelque chose à notre inquisiteur. »

Le jeune homme était perdu, et regardait tout autour de lui, affrontant les lourds regards qui pesaient sur lui.

…Que s’est-il passé pour que vous en arriviez là, monsieur d’Orvande… ?

Je n’en menais plus large. J’avais une dernière chose à clarifier pour prouver à tous sa culpabilité.

Ellébore : « Vous êtes amnésique… N’est ce pas ? »

La juge mit sa main puis son maillet devant sa bouche.

Félice : « Q-que dites-vous… ? »

Sa réaction était limpide, et revenait à confirmer mes soupçons.

Ellébore : « Je suis navré, monsieur… Mais plus tôt dans la soirée, on vous a appris le décès de monsieur Ferveuil… »

Le choc était soudain, et la douleur ravagea les traits de son visage. Il se tournait vers son frère, incrédule. Sa voix était plus faible que j’aurais aimé l’entendre.

Félice : « C’est… La vérité… ? »

Le baron d’Orvande se leva sans un mot, et rejoignit les escaliers à pas lent.

Steran : « Hélas, oui, mon ami. Et je vous le redis : c’est une bien triste perte pour nous tous… »

L’inquisiteur s’était résigné. L’attitude de monsieur d’Orvande nous inspirait tous les deux une tristesse profuse.

Ce dernier se tenait la tête, et j’entendis à peine ce qu’il se murmura à lui-même.

Félice : « Cette journée… N’est qu’un cauchemar… »

Avec autant de délicatesse que possible, je poursuivis mon interrogatoire.

Ellébore : « Vous avez perdu vos souvenirs de cette soirée… En vous heurtant le crâne contre ce miroir, n’est-ce pas… ? »

Le jeune homme fixait le sol, paniqué.

Stellio : « Bien sûr que non. Ce n’est pas vrai ! »

Intervint le baron, excédé, qui s’approchait de son frère.

Félice : « Si, c’est vrai !! »

Rétorqua encore plus fort le jeune homme, se retournant vers son aîné derrière lui, dans un cri qui nous glaça le sang.

S’ensuivit un court silence. Un liquide rouge coulait le long de sa nuque, à la vue de toute l’assemblée.

Félice : « Mon premier souvenir de cette soirée est ce moment où je me suis réveillé, dans le garde-manteau. Et je sais très bien ce que ça signifie… ! »

Stellio : « … »

Steran : « … »

Ellébore : « … »

Personne n’osait plus parler, et le marteau frappa le bois dans l’unique but de nous rappeler à la réalité.

Melanéa : « Regrettable. Peut-être aurons-nous le fin mot de l’histoire après que vous vous soyez reposé, monsieur d’Orvande. Néanmoins, il apparaît clair que ce procès touche à sa fin. Votre cas sera traité le plus tôt possible, dès que vous serez en mesure de témoigner vos actes. Mais pour le moment, il n’est plus question de laisser mademoiselle de Port-Vespère sur le banc des accusés. Son préjudice a été suffisamment long. »

Avec un maigre soulagement, je regardais la demoiselle se lever, après que les gardes se soient écartés d’elle.

Les parents de Klervi, comme ses frères et sœurs, peinaient à croire que ce mauvais rêve touchait à sa fin.

Melanéa : « Mademoiselle, je suis infiniment confuse. Et je ne pourrais vous épargner ce que vous avez déjà traversé. Cependant, par les pouvoirs qui me sont attribués, je vous déclare- »

Klervi : « Attendez ! »

Le visage de la princesse n’était toujours pas apaisé, mais elle n’hésita pas à interrompre la juge.

Ceux qui avaient douté d’elle n’osaient qu’à peine la regarder. Le jeune homme à côté d’elle n’avait pas eu le temps de quitter la barre des témoins, et fixait la princesse, stupéfait.

Klervi, qu’est-ce que tu fais ?

Sans son intervention, elle aurait déjà eu le verdict qu’elle attendait, alors pourquoi ?

Klervi : « Nous… Nous ne pouvons pas être sûrs… »

Bredouilla-t-elle, timidement. Elle ne parvenait pas à trouver les mots qu’elle souhaitait.

Félice : « … »

Le petit frère du baron regardait Klervi, cette demoiselle avec qui il ne partageait rien, comme si elle était devenue sa plus grande alliée.

Lucéard ne cachait pas sa satisfaction de voir sa cousine agir ainsi.

Félice : « Qu’est-ce que vous faites ? C’est ma faute si vous avez été accusée à tort, mademoiselle. Si j’avais dit la vérité dès le début… Vous n’auriez jamais été traitée ainsi… ! »

Il donnait l’impression de la gronder, poings et dents serrés de frustration, mais la demoiselle s’était visiblement résolue.

L’inquisiteur restait immobile, comme vaincu, et se regardait dans le reflet ciré du banc qu’il utilisait, la tête basse.

Klervi : « Monsieur d’Orvande… Vous avez pourtant dit vous-même que vous n’étiez pas ce genre d’homme. »

Le visage de l’enfant rougissait de plus en plus.

Le baron empoignait son bras d’une main, nerveux.

Félice : « J’ai beau avoir dit ça… Il serait idiot de croire que je suis innocent maintenant qu’on en sait autant… »

Un souffle tremblant lui échappait. Il savait que la peine capitale serait de rigueur pour l’assassin d’un baron.

Félice : « …Et pourtant… Je ne pense pas l’avoir tué… ! »

La vive douleur dans sa voix me remplit de sympathie, et fit se serrer mon cœur.

La juge avait entendu sa maladroite déclaration. Il osait à peine prôner son innocence. Le témoignage d’un amnésique ne valait pas grand-chose, et il le savait.

Melanéa : « … »

La comtesse pesait le pour et le contre. Il n’y avait certes pas de raison de prolonger ce procès, mais était-ce bien raisonnable ? Pour le moment, personne n’osait plus presser la juge pour obtenir un verdict. Ceux qui s’étaient montrés les plus insistants prenaient conscience de l’injustice qu’ils avaient failli engendrer.

Plus nous nous approchions de la vérité, moins je pouvais imaginer un dénouement plaisant. La condamnation de ce nouveau suspect ne m’enchantait pas non plus, et je ne pouvais décemment pas me réjouir d’une telle fin.

Je m’éclaircis la gorge.

Ellébore : « Mademoiselle de Faillegard, en tant que représentante de l’accusée, mademoiselle de Port-Vespère, je souhaiterais que ce procès se poursuive. »

Cette revendication eut au moins le mérite de mettre un terme à ce silence embarrassé. Tous se demandaient les raisons qui pouvaient nous pousser à agir ainsi. Malgré le sentiment de fierté qu’éprouvait madame Luaine pour sa fille, elle ne semblait pas apprécier cette décision, mais demeurait muette.

L’inquisiteur releva à peine la tête pour m’apercevoir, comme s’il était question de sauver son ami. Le nouveau suspect, quant à lui, restait persuadé qu’il ne pouvait pas se sortir d’un si mauvais pas.

Melanéa : « Mais enfin… Au nom de quoi ? Vous avez brillamment réussi à innocenter l’accusée… »

D’un hochement de tête, Lucéard m’accorda son soutien dans la démarche risquée que j’entreprenais.

Ellébore : « Nous pensons que tant que nous en avons la possibilité, il faudrait profiter de ce procès pour rassembler le plus d’éléments possible. Si mademoiselle de Port-Vespère a attiré notre attention, c’est parce qu’elle sait mieux que quiconque la torture qu’est l’attente du jugement d’un accusé. Et en l’occurrence, le suspect que nous venons d’établir est partiellement amnésique. Si nous pouvons recoller les morceaux ici et maintenant, nous pourrons peut-être raviver ses souvenirs perdus, et savoir ce qu’il en est réellement. »

La comtesse agitait son maillet pour se faire de l’air.

Melanéa : « Faites-vous référence aux pièces à convictions que vous avez trouvées tout à l’heure ? Il est vrai qu’elles n’ont pas encore été évoquées. »

Monsieur Vulliek tendait l’oreille, curieux.

Ellébore : « Je suis toujours incapable de lier ces éléments à ce que nous savons. Néanmoins, je pense que nous devrions entendre dès ce soir un certain témoin. »

Mon regard visait le baron d’Orvande. Celui-ci se doutait très bien qu’il allait devoir se présenter une fois de plus à la barre.

Il lut dans mes yeux la détermination d’aller jusqu’au bout. Je nourrissais l’espoir que l’entière vérité soit révélée à l’issue de ce procès.

Aussi longtemps que cette séance se prolonge, j’ai mon mot à dire sur cette affaire. Si je laisse le procès se finir ici, je ne saurais jamais ce que signifie tout ce que nous nous sommes évertués à trouver.

Un coup de marteau résonna tout autour de nous, annonçant que le dernier acte de cette tragédie était encore loin de se finir.



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