Nefolwyrth
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Chapitre 20 – La vie d’un héros
Chapitre 19 – Une accalmie tourmentée Menu Chapitre 21 – Un quartier paisible

-1-

J’avançais le long de la grande allée. Je ressentais plus que jamais la fraîcheur de cette matinée. L’air était lourd, et pesait sur mon corps, ainsi que sur mon esprit. Mais je niais la mise en garde du vent.

Mon chauffeur m’attendait, il arborait un sourire étincelant. Mais je ne pouvais que remarquer ses sourcils ridiculement longs et son air d’idiot fini.

Je suis pratiquement sûr que le Code des Chauffeurs interdit ce genre d’énergumène.

???: « Bonjour, mon Prince ! Alors ? En route pour Sendeuil ? »

Il tourna sur lui-même pour me saluer, puis me tendit son coude comme pour chercher ma complicité.

Lucéard : « Tout bien réfléchi, j’ai peut-être le mal des transports. »

???: « Cynom, déguerpis donc. »

Un homme charismatique venait de faire son entrée. Tout comme l’autre chauffeur, il ne devait pas avoir la trentaine, mais celui-ci dégageait un charisme magnétique. Son regard froid et ses traits infiniment fins et délicats lui conféraient un charme éblouissant.

Cynom : « Mais Valwar, je n’ai pas été affecté ce matin ! On pourrait peut-être- »

Valwar : « Oust. »

D’un signe de main gracieux, il congédia son collègue. Et se tourna vers moi avec un sourire envoûtant. Je n’étais pas du tout envoûté, cependant.

Lucéard : « Que se passe t-il ? »

Valwar : « Bien le bonjour, mon Prince ! »

Son uniforme de chauffeur se pliait esthétiquement lorsque son propriétaire se courba, démontrant toute sa souplesse.

Valwar : « Je suis navré de cet incident, mon Prince. Mon frère Cynom tient à m’accompagner en dépit du règlement. Je me présente, Valwar Synchrod, votre chauffeur en cette douce matinée. C’est un honneur pour moi de vous servir. »

Lucéard : « … »

Je le fixai, incrédule.

Valwar : « Monsieur ? »

Lucéard : « Votre frère ? »

Le large sourire qui parcourait mes lèvres, et l’emphase que je mis sur le mot “frère” ne lui avait visiblement pas plu. Il maintenait néanmoins un visage détendu. Son frère, débraillé, agitait les manches de l’uniforme bien trop long qu’il portait.

Cynom : « Oui ! Nous sommes jumeaux et chauffeurs de Lucécie ! »

Je me retournais pour pouffer de rire discrètement.

Lucéard : « …Jumeaux. »

Valwar : « M-mon Prince, il va être temps de se mettre en route. »

Il était agacé, quoi qu’en dise son visage à peine crispé.

Cynom : « Bon voyage, mon Prince ! »

Je saluai l’étrange personnage avant de monter dans le carrosse.

Les sabots des chevaux frappaient les pavés de la cité, nous étions bientôt sur la route au sud-ouest qui menait vers Sendeuil.

Valwar : « Je tiens à vous présenter une fois de plus mes excuses pour le comportement de mon frère. Cela ne se reproduira plus. »

Je regardais le chauffeur à travers la fenêtre communicante. La plupart du temps, je la laissais pourtant fermée.

Lucéard : « Vous a-t-on déjà dit que vous lui ressemblez beaucoup ? J’imagine que non. »

Même s’il était imperturbable, ma raillerie ne lui avait pas fait plaisir. J’étais d’une drôle d’humeur pour agir ainsi.

Je finis par lâcher l’affaire et regardai le bord de la route du côté où je m’étais assis. Sur ma gauche, la végétation dense du bois de Sendeuil défilait paisiblement.

Valwar : « Hmm ? »

Quelque chose venait d’attirer le regard du chauffeur. J’essayais à mon tour d’observer la personne qui lui faisait signe sur le côté du chemin.

Un vieil homme, supposément un clerc, le somma de s’arrêter. Il était recouvert d’une large toge blanche, munie d’une capuche qui cachait pratiquement tout son visage.

???: « Excusez-moi, mon brave, auriez-vous l’amabilité de descendre ? »

Le carrosse s’arrêta, et les deux hommes se mirent à parler.

Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il va encore m’arriver quelque chose d’inhabituel…

Je pris la décision de sortir à mon tour.

Lucéard : « Bonjour, à qui avons-nous l’honneur ? »

???: « Oh, mais n’êtes-vous pas le Prince de Lucécie ? Je regrette de vous avoir interrompu dans votre voyage, mais j’ai prédit qu’un jeune homme viendrait ici et qu’en lisant les lignes de sa main, je lui découvrirai un avenir hors du commun. Accepteriez-vous que je vous révèle votre futur ? »

Je fronçai les sourcils et restai silencieux un instant.

Pas moyen que je le laisse faire. Je ne vois que son sourire d’ici, et il ne m’inspire pas confiance.

Lucéard : « Si c’est de mon destin qu’il s’agit, alors il arrivera inexorablement, à quoi bon me gâcher la surprise ? »

Il avait l’air amusé.

???: « Vous êtes un garçon bien pragmatique. Mais en réalité, ceux qui savent ont le plus grand des pouvoirs. Approchez-vous donc. »

Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi suspect de ma vie.

Valwar : « Mon Prince, si vous acceptiez, nous pourrions repartir au plus tôt. »

Vous ne vous doutez de rien, vous…

Je lui lançais un regard impatient. Monsieur Synchrod hocha la tête, puis s’avança vers le vieux chiromancien.

Valwar : « Monsieur, le Prince de Lucécie ne peut accepter votre requête, néanmoins, dans l’éventualité dans laquelle je serai le jeune homme de votre prédiction, permettez que je vous montre ma main. »

Tout bien réfléchi, l’autre chauffeur était peut-être plus compétent.

Alors qu’il s’approchait, l’homme en blanc levait son bras, laissant entrevoir son poignet un fugace instant. Il y avait quelque chose sur sa peau.

Mon cœur s’emballa. J’écarquillai les yeux, mon souffle se fit court.

Lucéard : « AUXILIA EIUS ! »

Le bouclier venait de protéger le chauffeur de l’assaut d’une lame. Tout s’était passé si vite.

Lucéard : « Monsieur Synchrod, vite ! Fuyez !!! »

Pris d’une panique telle que je n’en avais jamais ressenti auparavant, je hurlais sur monsieur Synchrod à sa grande surprise. Pourtant, son regard, après s’être tourné vers moi, s’éleva quelques mètres au-dessus de ma tête.

Comprenant instantanément, je bondis en avant. Assez pour éviter de justesse d’être décapité par un sabre. Je me retournais instantanément vers le complice de ce guet-apens.

L’homme qui venait de tomber du ciel était quant à lui tout de noir vêtu, une longue écharpe lui couvrait tout le visage, nos regards venaient de se croiser. Il levait son katana, prêt à frapper de nouveau.

Valwar : « Que se passe-t-il ? »

Jouant avec ses cheveux malgré la gravité du moment, il ne semblait pas réaliser la gravité de la situation.

Lucéard : « Toi !!! »

Sans quitter l’homme au sabre des yeux, je m’adressais au vieil homme avec une haine viscérale.

Lucéard : « Ce symbole sur ta main ! »

Il était identique à celui sur la tenue de Lusio. Je lui lançais un regard fugace mais furieux. Je pouvais enfin voir ses yeux. Il était enchanté.

???: « Quelle vue, Lucéard Nefolwyrth ! Tu as gagné, je me présente ! »

Il prit une posture menaçante.

???: « Je me nomme Musmak Dryslwyn. »

Il exhibait à présent le tatouage sur le haut de sa main.

Musmak : « Je suis l’un des cinq Empereurs de la fin obscure ! »

J’avais beau avoir compris, l’entendre de sa bouche me glaça le sang.

Valwar ne parvenait pas non plus à rester de marbre face à l’introduction de notre ennemi.

Valwar : « Mais… Ce titre… C’ est ridicule ! »

Bien qu’il ne l’ait pas entendu, Musmak attrapa mon chauffeur et plaça une lame sous son cou.

Musmak : « La suite est très simple. Tu ne bouges plus, ou il meurt. »

Oh non… Pas encore…

Il semblait satisfait.

Musmak : « Et maintenant, Laukai, tue-le. »

Son complice brandit son sabre, espérant me faucher la tête proprement.

Au dernier instant, je parai le coup avec Caresse.

Musmak : « As-tu entendu ce que j’ai dit ? »

Las de me voir encore en vie, il soupira.

Lucéard : « Je ne peux pas juste me laisser mourir. »

Musmak : « Hélas, tu n’as pas le luxe du choix, soit tu péris, soit c’est cet homme qui y passe. »

Valwar : « De toute façon, je serai sûrement viré après cette histoire. »

Essayant de garder sa fraîcheur, monsieur Synchrod ne pouvait malgré tout pas empêcher la sueur de couler de son visage.

Lucéard : « Tenez bon, Valwar, il doit bien y avoir une issue ! »

Ce n’était pas le moment de me moquer de son inconscience. Mes mots lui parvinrent et semblaient l’avoir fait réagir. Je n’avais pourtant aucune idée de comment nous tirer de ce mauvais pas. On ne pouvait pas s’attendre à une aide extérieure, et ce dilemme ne semblait présenter aucune échappatoire. Je ne pouvais tout simplement pas prendre le temps de réfléchir, je ne pouvais pas relâcher mon attention des auteurs de l’embuscade.

Pas le choix, je vais me débrouiller à ma manière.

Lucéard : « Écoute. Tu es un empereur de la fin au secours, c’est bien ça ? »

Musmak : « C’est la fin “obscure”, ignorant. »

Crachait-il, serrant les dents. Valwar, se retenait de rire, ce qui agaça davantage le faux-chiromancien.

Lucéard : « Tu dois être bien assez fort pour me battre en combat singulier, alors pourquoi recourir à un stratagème aussi lâche ? »

Ma provocation peinait à faire mouche tant j’étais paralysé par la terreur.

Musmak : « Je n’ai certainement rien à prouver à un moucheron que je m’apprête à écraser. J’ai juste l’ordre de te tuer, et je m’amuse tout autant en ne te laissant aucune chance. »

J’aurai pourtant juré qu’une partie de lui aurait aimé rendre les choses les plus dramatiques. Après tout, il aurait certainement pu me tuer avec encore plus de certitude s’il l’avait voulu.

Lucéard : « On t’a ordonné de m’assassiner ? »

Musmak : « Exact. Laukai, maintenant ! »

Lucéard : « Attendez ! »

J’entendis le claquement du métal me signalant que Laukai venait d’arrêter son mouvement. Musmak lui avait fait signe de s’arrêter en entendant mon cri. Je perdais mes moyens, petit à petit. Musmak avait certainement entendu cette pointe de désespoir dans mon cri.

Le cimeterre tremblant, je faisais face au sabre, essayant de trouver mes mots.

Lucéard : « Vous ne pouvez pas juste me tuer comme ça. Je dois être certain que mon chauffeur sera épargné, sinon, je ne me laisserai pas faire. »

Musmak : « Tu n’es pas en position de décider, je te l’ai déjà dit. »

Lucéard : « S’il meurt dans tous les cas, je ne vois pas pourquoi je m’embêterai à sacrifier ma vie ! »

Il semblait ravi de me voir ainsi paniquer.

Musmak : « Ce qui est sûr, c’est que s’il meurt sous tes yeux, tu n’auras que toi à blâmer. »

Tout mon corps était transi par l’effroi.

Comment tout ça a pu arriver aussi vite ?! Pourquoi maintenant ?

L’imminence soudaine de ce danger de mort ne m’avait pas permis de garder mon sang-froid. Je n’avais jamais pensé aussi fort que j’allais y rester.

Dire que ma vie commençait à peine à…

Musmak : « Quand tu veux, Laukai. »

Je revis le visage souriant d’Eilwen.

Pourquoi ? Pourquoi je ne m’en suis rendu compte que maintenant ?

Laukai avançait prudemment, s’assurant que je me sois résigné à me tenir immobile.

Je lançais un bref regard, messager de ma douleur, à Valwar, qui semblait aussi sous le choc.

La lame s’éleva dans le ciel, reflétant les rayons du soleil qui perçaient à travers le feuillage. Ce soleil qui brillait, comme n’importe quelle autre jour.

Mais aujourd’hui…

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Eilwen : « J’attendrai ton retour, alors ! »

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Je baissai la tête. Mes cheveux obscurcissaient mon regard.

Laukai : « Fais en sorte que ta mort soit honorable. »

Conclut-il d’une voix basse, comme le souffle du vent.

Lucéard : « Non ! »

Musmak fit signe à Laukai de s’interrompre. Il prenait plaisir à prolonger ce calvaire.

Musmak : « Quoi, encore ? »

Lucéard : « Je vous en prie, épargnez-nous ! »

Je lui lançai un regard désespéré. Il n’en revenait pas.

Musmak : « Que c’est pathétique ! »

Il jubilait à l’idée de me voir l’implorer.

Lucéard : « Monsieur Laukai, Monsieur Dryslwyn. Je vous en prie, laissez-nous vivre. »

Sans verser dans la sensiblerie, je tentais le dialogue, aussi ridicule fut-il.

Musmak : « Je dois bien reconnaître que tu as su me surprendre. Je pensais que tu serais digne jusqu’à la toute fin, comme un véritable prince. Comme un héros. Enfin, je ne suis pas déçu. Je suis hilare. »

Il savourait l’instant.

Valwar : « … »

Le beau visage du jeune homme se distordait en une grimace qui trahissait enfin le tumulte qui sévissait en lui. S’il n’avait pas été là, j’aurais pu lutter.

Laukai : « Tu as choisi de mourir dans l’opprobre. »

Sa voix était faible, comme s’il regrettait mon choix.

Lucéard : « Je veux juste vivre… »

C’était à présent lui que je regardais.

Lucéard : « Je ne fais de tort à personne… Pourquoi voulez-vous m’infliger ça ? Vous ne m’avez pas déjà assez pris ?! »

J’étais hors de moi, et ce cri du cœur avait visiblement surpris toutes les personnes présentes.

C’était la dernière volonté de Nojù, mais c’est aussi pour moi, à présent. Toute ma famille… Ellébore… Maître… Tout le monde… Je ne peux pas me résoudre…

Laukai : « Avant que tu ne te couvres davantage de disgrâce, je vais mettre fin à cette scène désolante. »

…Je ne peux pas me résoudre à vous quitter maintenant…!

Lorsqu’il asséna enfin son coup, tout commença.

Lucéard : « AUXILIA EIUS ! »

D’un claquement de doigt, la fureur de mes sentiments se manifesta en un bouclier suffisamment robuste pour repousser le sabre et son porteur. Porté par la même impulsion, je lui décochai un coup de poing en plein visage qui le projeta au sol, au grand étonnement de Musmak.

Musmal : « Tu as osé ?! Eh bien voil- »

Lucéard : « MAGNA AUXILIA EIUS ! »

Mon hurlement le pétrifia un instant, ce qui laissa le temps à une sphère d’énergie de grossir entre Valwar et lui, séparant les deux hommes.

Laukai revint sur moi sans perdre un instant, il brandit son katana espérant me lacérer d’un seul coup.

Lucéard : « MAGNA ANGUEM IRIDIS ! »

Le ruban s’enroula autour de son arme en une fraction de seconde, absorba et dévia le coup avec aisance, me permettant de lui répondre d’un coup de tête en plein visage.

Avant de chuter au sol de plus bel, il vit, l’espace d’un instant, une lueur jaune terrifiante au plus profond d’un de mes yeux.

Lucéard : « Valwar ! Enfuyez-vous, maintenant ! »

Je n’étais plus moi-même, l’instinct de survie avait pris le dessus sur tous mes sens.

Monsieur Synchrod ne savait comment réagir, mais avança lentement vers moi, presque intimidé par l’aura qui émanait de ma présence.

Plutôt que de s’enfuir, il s’avança tout près de moi, visiblement tourmenté.

Musmak : « Haha… C’est fini. »

De quoi parle t-il ? Pourquoi… Pourquoi plus personne ne bouge ?

Nos deux ennemis étaient dans l’expectative. J’entendais une lame tremblante toute proche, je baissai les yeux.

Muskmak : « Qu’est-ce que tu attends ?! »

Valwar : « … »

Dans la main du chauffeur, un poignard imbibé de ce que j’identifiai comme du poison reposait contre mon torse. Je n’avais pas le temps de réagir, et ne m’attendant pas à ce que la menace vienne de lui, l’idée de bouger ne me vint même pas.

Lucéard : « Vous… »

Valwar : « … »

Toute l’attitude imperturbable qui le définissait s’était envolée comme si elle ne reviendrait jamais. Il avait les larmes aux yeux.

Lucéard : « Non… »

Il y avait certes certaines de ses réactions qui m’avaient semblé suspectes, mais il avait joué son rôle à merveille. J’étais totalement à sa merci. Et ce qui me désemparait le plus était de réaliser à quel point le plan de Musmak était élaboré. J’en étais à présent certain : À partir du moment où cette rencontre fatidique avait eu lieu, tous les scénarios où je m’en sortais avaient été annihilés. Tout avait été mis en œuvre pour que ce jour soit mon dernier.

Musmak : « Tu n’as tout de même pas oublié notre petit marché, Valwar ? »

Je me plongeais dans le regard de mon chauffeur. Le fait qu’il n’ait toujours rien fait en disait long. Pourtant, il ne posait toujours pas son arme.

Valwar : « Je… »

J’approchais mon visage du sien, pour pouvoir n’être entendu que de lui.

Lucéard : « Montez dans le carrosse, et enfuyez-vous, je vous couvrirai ! »

Valwar : « Mon… Prince… »

Je poussais l’homme, sentant Laukai approcher. Il était prêt à nous pourfendre tous les deux.

Caresse s’interposa difficilement. Il avait une telle supériorité technique en maniement de sabre qu’une fois encore, ma survie tenait du miracle.

Valwar se ruait à bord du véhicule, et les chevaux partirent en toute hâte.

Musmak souriait, comme si la toile qu’il avait tissée ne nous laissait pas le loisir de fuir.

Musmak : « Voilà ce qu’il en coûte de ne pas respecter sa part du marché. »

Un homme aux proportions impressionnantes surgit de la végétation. Il ne faisait pas la taille du bourreau, mais il devait bien avoir du sang de géant en lui, et sa musculature était si dense qu’il était comparable à un mur humain. Épaule en avant, il fonçait sur le carrosse, prêt à l’expédier hors de la route à la seule force de son corps.

Les graviers vacillaient à chaque onde de choc que provoquaient ses pas.

Il avait même prévu que l’on puisse repartir grâce au carrosse ?!

Lucéard : « MAGNA AUXILIA EIUS ! »

Mon sort eut du mal à contenir la force surhumaine du nouveau venu. Néanmoins, la fuite de monsieur Synchrod était assurée.

???: « Hahahahahahahahahahahaha !!! Hahahahahahahaha ! »

Un rire démoniaque se fit entendre de derrière les branchages. Un homme presque squelettique en surgit. Son sourire était effroyable et le contour de ses yeux globuleux était creusé par des cernes inquiétantes. Il n’avait plus un seul cheveu. Sa peau grisâtre lui donnait un air cadavérique. Tout chez lui était absolument répugnant, et en particulier ses hurlements qui grinçaient quand il bondit sur moi, poing en avant.

J’évitai son coup de justesse, mais le souffle qui l’accompagnait m’avait surpris. Ses phalanges finirent leur course contre le sol qui explosa, fissurant la terre sur deux mètres de diamètre.

Qu-qu’est-ce que c’est que cette force ?! Il m’aurait tué d’un seul coup avec ça !!

Il me regardait en coin tout en se relevant, son sourire demeurait intact, comme si la peau de son visage était trop tirée pour qu’il ne cache sa dentition cauchemardesque.

Une jeune femme aux cheveux d’un rouge profond sortit tranquillement de derrière un arbre. Elle croisait les bras, mettant en valeur ses formes séduisantes, comme si elle ne comptait pas prendre part à cette exécution. Elle fixait le carrosse au loin.

???: « Finissons-en, et rentrons… »

Mon désespoir n’allait qu’en grandissant. J’étais seul contre cinq. Ils ne me laissaient absolument aucune chance de victoire. Il était évident que même en combat singulier, je n’avais pas la moindre chance contre aucun de ceux-là.

Non… Non… !

Leur chef se réjouissait de voir l’expression sur mon visage. Il se sentait comme un chef d’orchestre qui venait de subjuguer son auditoire.

-2-

Musmak : « Maintenant que nous ne sommes plus qu’entre nous… Lothaire. Écrase-le. »

Je pris une grande inspiration pour tenter de me calmer.

J’ai ma petite idée de qui est ce Lothaire.

Les graviers s’agitaient à mes pieds. Le moment était venu. Je dégainai la flûte-double de ma sœur.

Ma seule chance… C’est la fuite.

Lucéard : « MAGNA ANGUEM IRIDIS ! »

Le long ruban ne prit pas pour cible le colosse mais s’agrippa à une branche, celle depuis laquelle Laukai m’avait attendu. Le ruban me hissa au sommet.

Musmak : « Tiens donc. Lusio ne m’avait pas dit qu’il était capable d’autant. Voilà qui devient intéressant. »

Je constatai que Lothaire n’avait pas arrêté sa course, mais prenait désormais pour cible le tronc en dessus duquel j’étais.

Oh pitié.

Je bondis maladroitement sur une autre branche.

Les chênes dédales, ces grands arbres endémiques du bois de Sendeuil me permettaient de pouvoir me déplacer ainsi pendant un temps.

Musmak : « Alaia, Mandresy, suivez-le par le bas. »

Alaia : « Vous pouvez bien vous débrouiller sans moi, ce gamin est tout seul. »

Cette femme avait un tempérament de feu, et n’hésitait pas à faire fi des ordres. Ce qui voulait dire que par élimination, Mandresy, c’était…

Alors que j’avais pratiquement oublié sa présence, je me rendis compte que Laukai était juste derrière moi, à mon niveau.

Laukai : « Tu ne fais que retarder l’inévitable, et tu te couvres de honte. »

Je bondis en toute hâte vers la prochaine branche. Alors que je flottais dans les airs sous les cimes, je vis sous mes pieds Mandresy courir comme s’il était totalement désarticulé, en direction de l’arbre sur lequel je comptais atterrir.

Mandresy : « Hihahahahahahahahahahahahahahaha !! »

Lucéard : « LAMINA EIUS ! »

Je visai juste devant le tronc pour frapper cet hideux personnage avant qu’il n’atteigne sa cible.

La lame de lumière terne le toucha de plein fouet, et, sans même le ralentir, Mandresy rentra dans l’arbre tête la première, et passa totalement à travers le bois, sans même le déraciner.

Plutôt que de retomber sur une branche, ce fut les branches du chêne qui me tombèrent dessus.

Je tombais dans le vide, regardant un autre endroit où m’accrocher au loin, mais l’incantation ne me vint pas à temps. J’allais m’écraser.

Lucéard : « MAGNA AUXILIA EIUS ! »

Je rebondis de justesse sur la sphère qui flottait sous moi. Je ne pensais même pas à économiser ma magie.

J’avais malgré tout réussi à calculer mon atterrissage sur la branche que je convoitais.

Néanmoins, avant que je ne l’atteigne, celle-ci se plia, poussant la souplesse du bois dans ses derniers retranchements. Cela n’avait rien de naturel.

Je ne pus que m’y agripper des deux mains, à défaut d’avoir pu y atterrir sur les pieds.. Je me retrouvais à pendre au-dessus du vide, encerclé par mes assaillants.

Il y a des mages parmi eux ?!

La branche s’agita violemment comme pour me faire lâcher prise. Ce que je finis par faire.

Lucéard : « MAGNA ANGUEM IRIDIS ! »

Le ruban passa à travers la branche possédée et s’accrocha bien plus loin, à un de ses congénères.

Je me retrouvais un peu à l’écart de mes poursuivants. Néanmoins, j’avais tout sauf le temps de souffler. Laukai était déjà là. Aussi silencieux que les feuilles qui tombaient autour de nous. Il bondit pour me rejoindre, filant comme le vent avec une aisance que je n’avais pas à une telle hauteur.

Lucéard : « AUXILIA EIUS ! »

Il se heurta contre le bouclier que j’avais fait apparaître sur sa trajectoire, et chuta dans le vide.

Bien fait pour toi !

Je sautai à mon tour.

Lucéard : « ANGUEM IRIDIS ! »

Le ruban s’accrocha en hauteur, et cette fois-ci, j’exploitai le mouvement de balancier pour atteindre un endroit encore plus éloigné.

Alors que je pensais enfin réussir à m’éloigner, alors qu’une petite lueur d’espoir venait enfin de naître, un rocher lancé dans les airs heurta mes côtes, mettant fin à cette haute voltige.

mon sort se rompit, et je vins m’écraser quelques mètres plus bas dans un buisson.

J’en sortis rapidement, presque soulagé d’avoir survécu à ça.

En me redressant je me rendis compte que seule l’adrénaline me faisait tenir debout. Je m’étais sans doute cassé quelque chose.

Je sentais les vibrations au sol, Lothaire était là.

Il fonçait, épaule en avant, et je me retrouvais au dépourvu, mon sort de protection ne me vint pas.

Lucéard : « MAGNA LAMINA EIUS ! »

Le sort le coupa net dans son élan. Il ne s’attendait pas à une riposte directe. Je voyais enfin son regard.

Il pleurait. Il pleurait abondamment.

Lucéard : « …Mon sort fait si mal que ça ? »

Lothaire : « Non… Je ne sais pas pourquoi, ça m’arrive tout le temps. Ce doit être une maladie. »

Il ne mentait pas. Cet étrange géant ignorait pourquoi les larmes coulaient. Il avait pourtant l’air calme, et sa voix avait quelque chose de rassurant.

Si c’est bien une maladie, je crois qu’elle m’est familière.

Lucéard : « Tu devrais rester chez toi te reposer ! En tout cas, c’est ce que je compte faire, personnellement, à partir d’aujourd’hui. »

Je me retournais en toute hâte pour m’enfuir de nouveau. L’homme bondit à pied joint, et l’onde de choc qu’il provoqua me fit perdre l’équilibre.

Lothaire : « Hélas, tu vas te reposer plus longtemps que tu ne le souhaites. »

Un sourire jaillit d’un fourré, accompagné d’un rire dément.

Mandresy : « Salut le Prince ! »

Il tenait une boule d’énergie dans sa main, et la relâcha dans ma direction.

Je reçus le sort de plein fouet qui explosa à mon contact et fus expédié au sol par la déflagration magique. J’avais évité d’être touché à la tête, mais toute mon épaule était brûlée, jusqu’au torse.

J’entendais une troisième personne arriver. Ses talons rouges s’enfonçaient dans les feuilles mortes.

Il faut…que je me… relève…

Alaia : « Je n’arrive pas à croire que ce mioche soit encore en vie. Vous vous tournez les pouces ?! Bah, tant qu’à faire, je vais me passer les nerfs sur lui. »

Mon corps ne répondait plus. Je le sentais se soulever dans les airs. Puis je fus projeté contre un tronc.

Je lévitais de nouveau, malgré moi, et fus écrasé contre le sol, une fois, puis deux. Je me retrouvais quelques mètres au-dessus de la terre ferme avant de mordre la poussière de plus belle. Je fus éjecté une dernière fois, et m’écrasai quelques mètres plus loin.

Tout mon corps était endolori, paralysé par le choc et la douleur.

Bouge…

Elle prenait un malin plaisir à continuer. C’était comme si elle me haïssait. Je ne l’avais pourtant jamais vu. Elle tendait à nouveau sa main vers moi. Pourquoi voulait-elle me faire souffrir ? Elle avait pourtant eu les moyens de me tuer plusieurs fois.

Je ne peux pas…

Alaia : « J’en ai pas fini avec toi, morveux ! »

Après cette déclaration, elle se tourna vers moi, et grimaça de stupéfaction.

J’étais debout. Il n’avait fallu qu’un instant d’inattention de leur part pour que je me relève. Dressé sur mes jambes, immobile, mes cheveux cachaient la majorité de mon visage.

La main de la jeune femme tremblait, comme si elle ne parvenait plus à me contrôler quelle que soit la force qu’elle y mettait.

Alaia : « C-comment ?! »

Je me tenais face à eux, animé par une force nouvelle.

Lucéard : « Je refuse de mourir… Vous perdez votre temps ! »

Mandresy hurla à s’en arracher la gorge.

Mandresy : « Il est ! Il est comme moi !!! »

Avec un enthousiasme déplacé, il créa de minuscules projectiles magiques entre ses doigts et les balança férocement dans ma direction. Je m’esquivai prestement, et repris ma fuite.

Lothaire s’interposa, et décocha un coup de poing d’une force titanesque. Je dérapai jambes en avant sur les feuilles humides qui se faisaient la litière du bois, et passa entre ses pieds. Conservant mon élan je courrais toujours plus loin.

Alaia : « Crève à la fin ! »

Forte de sa rage, elle réussit à me pétrifier sur place, donnant l’occasion à Lothaire d’en finir.

Lucéard : « Lâche-moi !! »

Je forçais violemment sur chacun de mes muscles, rapprochant très lentement la flûte-double de mes lèvres.

Le mur humain bondit, avec tout le poids de son corps, ses bottes allaient m’aplatir pour de bon.

Lucéard : « AUXILIA EIUS ! »

A la fin de la formule, je réussis à souffler dans l’instrument, même s’il n’avait pu atteindre ma bouche. Le bouclier ne résista qu’une seconde à cet impact, me laissant tout juste assez de temps pour me libérer de l’emprise et reprendre ma course.

Alaia : « Mais qui c’est ce gosse à la fin ?! »

J’évitai ensuite une boule d’énergie plus massive que les précédentes, mais celle-ci explosa au sol et son souffle m’emporta. Je pus néanmoins me réceptionner sur mes jambes.

Lothaire était derrière moi et m’asséna un coup de paume qui m’expédia contre un chêne. Avant même que mon corps ne tombe au sol, mes mains et mes genoux prirent appui à terre, et je repartis dans l’autre direction, les jambes vacillantes.

Alaia : « Il est toujours pas mort ?! »

Lothaire me fixait, curieux, voire inquiet.

Lothaire : « Ses sorts… Ils sont de plus en plus… Sombres. »

Lucéard : « MAGNA CURA EIUS »

Une lumière grise m’enveloppait, tandis que je continuais ma fuite désespérée. À bout de souffle, une sensation de froid engourdissait provisoirement mon corps, faisant taire la douleur.

Il me fallut encore quelques minutes, encore quelques coups à encaisser, pour que je puisse les semer.

Ça n’en finit pas… Faites que ça s’arrête… !

À bout, physiquement et mentalement, mes forces n’allaient qu’en diminuant. Couverts de toutes sortes de blessures de la tête aux pieds, je me mettais même à boiter. L’adrénaline ne compensait plus. Ma vue était trouble.

Je m’appuyais contre un tronc, et tentais de reprendre mon souffle. Je regardais autour de moi. Le bois de Sendeuil était paisible, comme si jamais une scène aussi cruelle ne s’était déroulée ici.

Il faut que je continue… Tant que je ne suis pas à Lucécie, je suis en danger de mort.

J’avançais de quelques pas encore en direction du soleil.

Il y avait une silhouette devant moi. Il me fallut un instant avant de le réaliser, et de m’arrêter, juste devant elle.

Une lame me trancha à la taille sur toute la largeur. Sans m’en rendre compte, je tombais sur le dos.

Lucéard : « Aaaaah ! »

Je me contorsionnais de douleur sous les yeux de Laukai. Mon sang se répandait sur la tenue que j’avais choisie pour rencontrer le baron.

Laukai : « Tu as décidé d’être lâche jusqu’au bout, et tu mourras comme un lâche. »

Je lui lançai un regard noir, luttant pour lui répondre.

Lucéard : « Lâche ?! Je ne veux certainement pas entendre ces mots de ta bouche, toi qui te bats à cinq contre un, et qui de surcroît s’en prend à quelqu’un qui ne cherche même pas le conflit ! »

Laukai : « … ! »

Je pouvais deviner que mes mots avaient eu l’effet escompté.

Lucéard : « Tu croyais vraiment que tes ennemis allaient se comporter dignement avec un pleutre dépourvu d’honneur dans ton genre ? »

Je n’aurai peut-être pas dû continuer mes provocations, mais ce sujet semblait réellement être son point faible.

Lucéard : « MAGNA CURA EIUS ! »

Il vit à nouveau la lueur jaune dans l’un de mes yeux. La lumière qui m’enveloppait était semblable à des miasmes, plus sombres encore qu’à mon dernier sort.

Laukai : « Je serai celui qui en finira avec toi, Prince. »

Lucéard : « MAGNA LAMINA EIUS ! »

Il ne s’attendait pas à voir une lame noire surgir, et peina à la parer, malgré sa dextérité. Son corps entier fut parcouru par un frisson.

Laukai : « Quelle est cette sensation… ? »

Je me redressai péniblement, profitant de la confusion de mon adversaire. Je me tournais aussi rapidement que je ne le pus, et me retrouvais face à Musmak.

Il venait de lancer quelque chose dans ma direction, et ne trouvant pas les mots pour me protéger, je ne pus que recevoir le projectile dans l’abdomen.

…Hein ?

Je baissai alors les yeux, pour apercevoir le poignard empoisonné planté dans mon ventre.

Lucéard : « Mais… »

Je retirai le poignard et le laisser choir au sol, incrédule. Il était déjà trop tard.

Musmak : « C’était la seule issue possible ! »

Il riait à pleines dents en fixant le ciel, fier de proclamer l’échec et mat.

Il passa derrière moi en une fraction de secondes. Une croix de sang s’était formée sur mon torse. Je n’avais pu voir aucune des deux lames qui m’avaient atteint.

La prochaine effusion sanglante me vint d’une toux horriblement douloureuse. Je m’effondrai au sol, face vers les cimes.

Je sentais mon corps se refroidir jusqu’à en geler. J’étais en état de choc, incapable de bouger, incapable de penser. Depuis le début, cette conclusion était inéluctable.

L’espace d’un instant, j’avais eu l’impression d’oublier jusqu’à mon propre nom. Le choc m’avait laissé vide. Dévoré par la douleur, je ne savais même plus où j’étais.

Musmak : « Tu es particulièrement robuste, mais je dois avouer que je m’attendais à quelque chose d’encore plus impressionnant. C’est à se demander si vous partagez vraiment le même sang. »

Je peinais à comprendre ce qui était dit.

Musmak : « Ah oui, vraiment. Si j’avais su, j’aurais profité plus longtemps. Mais maintenant que le poison est en toi, il est trop tard pour organiser une “prochaine fois”. »

L’hémorragie ne pouvait que me tuer en première, mais, si ça n’avait pas été le cas, le poison était sûr de me condamner. Je n’arrivais pas à comprendre que c’était la fin.

Musmak : « Tant qu’à faire, autant te porter le coup de grâce. Mais peut-être que tu as un dernier mot à partager avec nous ? »

Tout avait été calculé depuis le début. Ses sbires avaient probablement reçu l’ordre de ne pas me tuer. Il voulait se réserver le plaisir d’en finir. Ma vision était trouble, mais j’en voyais assez dans ses yeux pour le dire. La haine qu’il me portait était personnelle, aussi inconcevable que cela puisse me paraître.

Je m’étouffais, et toussais jusqu’à l’essoufflement.

Après tout ce que j’avais subi, les lacérations, les brûlures, les chutes et les heurts, je n’avais pas lâché, ne serait-ce qu’une seule fois, la flûte-double dans ma main. Je l’empoignais toujours aussi fort.

Survivre n’était plus qu’un caprice, mais je m’y accrochai, ne réalisant pas encore que la fatalité m’avait frappé.

Lucéard : « J’en ai… trois… »

Je relevais la tête après un effort surhumain, la lueur jaune se gravait dans ma rétine.

Musmak : « Très amusant… »

Il souriait en coin.

Lucéard : « MAGNA ANGUEM IRIDIS ! »

Le ruban noir fusa dans les cieux et s’accrocha à la plus haute branche du plus haut chêne. Je me cramponnai fermement au sort et fus hissé dans les airs, puis décollai dans les cieux, porté par l’élan, là où le paysage lointain m’apparut. Ma cité natale, le palais où j’avais vécu, ils étaient encore si loin. Mais la route… La route qui reliait Verte-Lisière à Lucécie, je pouvais peut-être l’atteindre.

Je retombais, accumulant de l’accélération.

Lucéard : « MAGNA AUXILIA EIUS ! »

Je rebondis sur une sphère ténébreuse qui me projeta comme un boulet de canon au loin. Laukai s’apprêtait à me prendre en chasse.

Musmak : « Ce n’est pas la peine. »

L’homme au katana s’arrêta aussitôt. Son supérieur était serein.

Musmak : « Personne ne peut survivre plus d’une heure à ce poison. Va prévenir les autres que la mission est terminée. »

Laukai : « Mais maître… »

Musmak : « Tu n’as pas à t’en faire, je m’assurerai quand même de son trépas. »

Le sourire plein d’assurance, il regardait au loin.

-3-

Cet ultime bouclier magique m’avait permis d’atterrir relativement en douceur. C’était le dernier sort que j’avais la force de lancer.

J’étais immobile, gisant sur les feuilles mortes, mon visage blême caressait la végétation.

Le poison faisait déjà effet, et me consumait de l’intérieur. Pourtant, j’avais froid, je gelais. Ma vision était étroite, mon souffle irrégulier, mon esprit confus. Des formes m’apparurent dans les ténèbres qui emplissaient mon regard.

—————————————————————————————-

Eilwen : « Il n’est toujours pas rentré… C’est pourtant l’après-midi… »

Ma cousine faisait les cent pas dans le hall.

Illiam : « Eilwen, que t’arrive t-il ? »

Mon père venait de rentrer de Beaurecoin, et vint à la rencontre de la jeune fille.

Eilwen : « Mon oncle ! Je devais cuisiner avec Lucéard aujourd’hui. Mais il n’est toujours pas rentré… »

Elle soupirait, et transmit son inquiétude au Duc.

Illiam : « De mon côté, ça s’est éternisé, mais je ne comprends pas qu’il ne soit pas encore rentré. Cela ne devait être l’affaire que d’une matinée… »

Deryn : « Il va finir par arriver, ne vous en faites pas. »

La demoiselle tenait compagnie à Eilwen jusqu’ici. Elle tentait de se montrer rassurante, mais son cœur battait bien vite.

Toute la famille finit par se rassembler, guettant depuis l’intérieur l’arrivée d’un carrosse.

Que font-ils… ?

Le claquement hâtif d’une armure en métal se rapprochait.

Garde : « Mon Duc ! »

L’homme se mit au garde-à-vous avec une ferveur inquiétante, il était essoufflé.

Illiam : « Qu’y a-t-il donc ? »

Il demandait tout en sachant. Il espérait pourtant que ses craintes soient démenties.

Garde : « L-le prince Lucéard ! N-nous l’avons retrouvé… !»

Irmy : « Lucéard… »

La panique dans la voix du messager avait bien été transmise.

Gobeithio : « Parlez, enfin ! Qu’en est-il ?! »

L’homme s’inclina aussi bas qu’il le pouvait et hurla de toute ses forces.

Garde : « Nous l’avons retrouvé à la lisière du bois de Sendeuil !! Il était déjà trop tard !! Le Prince nous a quitté !! »

Illiam : « … »

Mon père venait de perdre tout ce qui lui restait.

Père…

Eilwen posa ses deux mains sur la bouche, et écarquillait grand les yeux, envahie par l’horreur.

Eilwen : « Quoi… ? »

Sa sœur se retrouvait paralysée, les larmes lui montèrent aux yeux malgré elle.

Deryn : « Non… »

Nous étions enfin arrivés à nous entendre. Et l’espoir de mes deux cousines partit en fumée aussitôt.

Quelque chose de profond venait de se réveiller en moi.

Le garde reniflait bruyamment.

Garde : « Nous sommes infiniment navrés ! Nous sommes arrivés trop tard ! Nous n’avons rien pu faire ! »

Rhys : « Non… Pas encore… ! »

La doyenne des Nefolwyrth sanglotait aux côtés de son époux. Tout le personnel de maison avait entendu.

Gobeithio : « Pourquoi… Pourquoi ?! »

Ma tante regardait tour à tour les siens, tous ses membres tremblaient de façon incontrôlable.

Mon majordome se tenait à l’écart. Madeleine pleurait toutes les larmes de son corps dans ses bras. Contorsionnant son visage pour ne pas larmoyer à son tour, il murmura.

Ernest : « Mon Prince… »

Toutes les couleurs de la pièce se turent.

Illiam : « …Lucéard… »

Je pus voir une dernière fois chacun de leurs visages avant que les ténèbres ne les emportent.

————————————————————————————

Je…

Suis…

…Mort ?

Je sentais mes doigts s’enfoncer dans la terre.

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Garde : « Mademoiselle Ystyr, est-ce bien vous ? »

Un garde venait d’entrer dans le salon si convivial des Ystyr. Tous les patients curieux de savoir ce qu’il se passait jetèrent un œil à l’intérieur. Baldus et Ceirios, qui jusque là se chamaillaient, firent silence.

Ellébore était face au visiteur, debout, son sourire d’il y a quelques secondes retombait.

Ellébore : « Oui ? C’est bien moi ? »

La jeune fille était nerveuse.

Garde : « Le Duc en personne m’envoie vous transmettre un bien regrettable message, mademoiselle. »

Ne s’attendant pas à voir une réaction aussi violente sur le visage de la jeune fille, le garde perdit lui aussi son calme.

Garde : « Nous sommes au regret de vous annoncer le décès de notre Prince Lucéard de Lucécie. Il a subi une attaque de bandits dans le bois de Sendeuil, quand nous- »

Ellébore : « …Non… »

Il n’osait plus continuer. La jeune fille agitait la tête de gauche à droite, horrifiée.

Baldus : « … »

La chaleur lui monta aux joues, ses yeux se couvrirent de brume.

Ceirios : « … »

Elle se laissa tomber au sol, et, ne pouvant pas retenir ses larmes plus longtemps, éclata en sanglots.

Ellébore : « Nooooon… !!! »

Ses cris de détresse poussèrent son père à sortir de la salle de soin, il écarta tous les badauds et rejoint sa fille. Il comprit instantanément.

Elle était inconsolable, et rendait la nouvelle infiniment plus dure pour tous ceux qui l’entouraient, et écoutaient.

Ellébore : « Lucéard… ! »

J’entendis un battement sourd.

Ce son qui venait du plus profond de mes entrailles se réitéra.

C’est… Mon cœur ?

—————————————————————————-

De la chaleur émanait du plus profond de mon âme.

———————————————————————————–

Je pouvais apercevoir un vieil homme, seul face au lac.

Heraldos : « Lucéard… »

———————————————————————————-

Je…pleure ?

———————————————————————————-

Nojùcénie : « Lucé… Vis… ! »

———————————————————————————

Mes yeux se rouvrirent.

J’étais sur une route de terre. J’avais rampé jusqu’ici sans m’en rendre compte.

Je dois… …rentrer.

Je dois… Rentrer… !

Lucéard : « Je… Dois… Rentrer… ! »

Chacun de mes mots avait un goût de sang.

J’avançais lentement, si lentement. Mon corps me hurlait que tout était fini.

Et pourtant, avec tout ce que j’avais, j’avançais.

Je traînais mes bras contre le sol.

Je ne veux pas… Leur infliger…ça.

Je ressassais une fois de plus ma discussion de ce matin. Ce n’était rien de spécial au fond. Mais pour la toute première fois…

Eilwen… Je voulais devenir… Ton ami…

La fureur dans mes yeux ne voulait pas s’éteindre.

Je plantai mes ongles couverts de terre et de sang, une fois de plus, et hissais tout mon poids.

Si lentement… Je ne voyais pas encore la cité. Je rampai, et rampai encore. Si lentement.

J’aurai pu hurler de douleur à chaque fois que ce corps meurtri s’escrimait à se mouvoir.

Lucéard : « Je dois… »

Le visage plein de boue ensanglantée, je sanglotais. Mais j’avançais.

Je ne savais pas où j’étais. Je ne savais plus où j’allais. Mais j’avançais.

Lucéard : « …Cuisiner… »

La voix étouffée par l’hémoglobine, je ne faisais que baver en rouge une fois de plus. Mais je continuais.

Le regard presque vide, et pourtant incandescent, je contemplais les ténèbres. Je rampais.

Cette agonie n’en finissait plus. Mais quoi qu’il arrive, je continuais.

Ma paume se posa sur la terre, je griffai le sol, pour quelques centimètres de plus.

Lucéard : « Aaah… »

Je sentais mes sens se mourir avec la douleur.

Mais la fureur brûlante dans mes yeux ne voulait pas s’éteindre.

Envers et contre tout, j’avançais.

-4-

???: « Eh, mon bon monsieur ! »

Une voix de garçon.

Je continuais de ramper.

???: « Tenez bon ! »

Un fils de paysan des environs, qui devait avoir mon âge, accourait vers moi. Il était couvert de terre lui aussi, que ce soit sa chemise à carreaux ou sa salopette. Il finit par atteindre le cadavre ambulant au bout de la traînée de sang, et déposa son attirail en toute hâte. Il allait certainement faire des achats en ville.

???: « Vous ! Vous êtes encore en vie ?! Oh saperlotte alors ! Il faut que j’vous emmène à Lucécie fissa ! »

Il ne savait pas comment s’y prendre et gesticulait inutilement.

Lu…cé…cie… ?

Mon corps se réchauffait encore une fois. Dans ce monde stérile, interdit à tout espoir, quelque chose venait de se produire. On m’avait trouvé. Je n’étais plus seul. Ce seul sentiment engendra un énième miracle. Je poussais des deux bras sur le sol, relevant mon buste.

Lucéard : « Lucécie… »

Le garçon paniquait. Avant que je ne rechute, il m’attrapa par la taille. Je devais être un peu plus grand que lui, mais il sut me porter sur son dos.

???: « J’espère qu’ça risque rien que j’vous soulève comme ça ! »

Je me rendais enfin compte qu’il avait un accent assez prononcé. C’était un véritable campagnard. Il se mit en marche aussi vite qu’il ne le put.

???: « Ça va ? Dites-moi si vous voulez que j’ralentisse ! »

Sa voix n’en restait pas moins confuse pour moi. Je voyais ses cheveux, d’un châtain rougeoyant tout à fait commun, flanqués grossièrement en arrière, comme s’il repoussait la sueur de son front dans sa chevelure à longueur de temps. Il avait des taches de rousseur sous le regard, et le bronzage intégral de ceux qui travaillent sous un soleil de plomb tout l’été. Tout cela lui conférait une certaine classe.

Lucéard : « Je vais…bien… Allez-y… »

??? : « Oh misère ! Mais qui a bien pu vous faire ça ? Des bandits ? »

Son inquiétude était si sincère qu’il semblait s’inquiéter pour sa propre vie. Je ne pouvais m’empêcher de le fixer, espérant que son visage finisse par être distinct.

Lucéard : « … »

??? : « Je m’appelle Kynel, au fait ! Kynel, de la ferme d’Orion ! Allez, on ne devrait pas tarder à arriver en ville ! Il vous faut un docteur d’urgence ! »

Lucéard : « Merci pour votre aide… Kynel… »

Je n’avais jamais ressenti autant de gratitude. J’avais seulement la force de lui faire comprendre qu’il était mon unique lueur d’espoir.

Le garçon hâtait encore le pas. Il savait d’instinct qu’une personne dans un tel état ne pouvait pas arriver jusqu’en ville en vie. Encore moins avoir le temps d’être soigné.

Il est venu à moi sans hésiter…

Ému par son attitude héroïque, je me reposai sur lui comme s’il pouvait me transmettre la force qui l’animait.

Kynel : « Tenez bon ! Faut qu’vous tenez bon ! »

Ses mots me firent regagner mes esprits. Je me rendis compte que je m’étais mis à somnoler. En vérité, ça n’avait rien d’une somnolence, la vie m’abandonnait.

Lucéard : « Kynel… »

Je me raccrochais à ce nom, espérant attirer son attention.

Lucéard : « Je suis… Poursuivi. Ils sont… Dangereux. »

Kynel : « J’vous crois sur parole, vu vot’ état ! M’enfin, raison de plus pour foncer ! »

Lucéard : « C’est… Gentil à vous… »

Je pus presque sourire. Je me sentais déjà plus fort en sa compagnie.

Je crachai du sang. Je n’arrivais pas à croire qu’il m’en restait encore. Et surtout, je me doutais que le poison l’avait déjà entièrement contaminé.

Kynel : « Tenez le coup ! Tenez le coup, s’il vous plaît ! »

Il serrait les dents, et fit violence à son propre corps pour continuer. Bientôt les premiers toits allaient nous apparaître.

Lucéard : « … »

Des larmes coulaient malgré moi. C’étaient des larmes d’espoir.

Kynel : « Allez ! Faites pô cette tête ! Si le doc est trop cher, je vous donnerai autant que j’ai ! »

J’étais dans un tel état qu’il ne pouvait peut-être pas se douter que j’étais prince.

Lucéard : « Ce n’est pas la peine… »

Mon regard presque vide se tournait vers lui une fois de plus.

Lucéard : « Je vous suis…tellement…reconnaissant. »

Kynel : « Y faut pas ! C’est b’en normal ! »

Lucéard : « Ah… ? »

Normal… ?

Kynel : « Mes parents disent toujours qu’y faut s’méfier des étrangers, mais qu’y faut aussi les aider, si y faut, quoi ! »

Lucéard : « Je vois… »

Tenir une discussion semblait repousser l’échéance. Je m’efforçais de rester concentré.

Kynel : « Vous parlez super b’en, vous ! Et pis vous êtes dans de belles sapes ! Vous êtes pas paysan, j’me trompe ? »

Lucéard : « Non… »

Kynel : « On doit avoir l’même âge, par contre ! »

Je venais de me rendre compte que je ne m’étais même pas présenté.

Lucéard : « Vous savez… En vérité… Je suis… »

Un frisson parcourut tout mon corps, me faisant m’étouffer une fois de plus. Cette crise de toux alarma le jeune garçon.

Kynel : « Oh, vindiou ! Vous voulez qu’on fasse une pause, mon ami ? »

J’étais transi par la peur.

Il est proche… Je le ressens !

Lucéard : « S-surtout pas… ! Continuez ! »

Ma voix était plus forte que les fois précédentes, il sentait mon agitation.

Lucéard : « … »

Je grimaçais, face à un choix impitoyable.

Lucéard : « Peut-être… Que vous devriez me laisser ici, Kynel. Il va… »

Il accéléra le pas en seule réponse.

Kynel : « V’z’êtes pas sérieux ! Regardez, on arrive ! »

Il avait raison. Nous étions presque à l’entrée sud de la ville. Il hâtait encore le pas, certain de pouvoir conserver un tel rythme jusqu’au bout.

Kynel : « J’porte des trucs bien plus lourds à la ferme ! J’peux le faire ! »

Lucéard : « Ah… »

Kynel : « J’compte sur vous pour venir m’payer une petite visite quand vous irez mieux, c’est d’accord ? »

Lucéard : « A… Avec joie… »

Le regard que je lui lançais disait tout. Ce garçon était mon sauveur.

Lucéard : « Kynel, vous… »

Je ne pus hélas finir cette phrase.

Musmak : « Te voilà enfin ! »

Entendre cette simple voix me fit perdre mon sang-froid.

Lucéard : « Non… Non… ! »

Il était juste derrière nous. Kynel avait très bien compris. Il courra pour nos deux vies.

Kynel : « C’est ce vieil homme qui vous poursuit ?! Crédiou, je m’attendais pô à ça ! »

L’empereur était à présent en travers de notre chemin, il était passé devant nous comme un coup de vent. Sa rapidité n’avait rien d’humain.

Musmak : « Hahahahaha ! Si près du but, hein ?! »

Je serrai les dents.

Lucéard : « Kynel… ! Désolé ! »

Je bousculai mon bienfaiteur, pour pouvoir tomber le plus loin de lui.

Kynel : « Qu-qu’est-ce que vous faites ?! »

Paniqué par mon attitude irraisonnable, il ne savait plus quoi faire.

Lucéard : « Partez ! Maintenant ! Vous en avez déjà bien assez fait ! »

Je parvenais à m’exprimer comme si j’étais indemne. Il fallait à tout prix qu’il fuit, même si pour cela…

Mon ennemi prenait un plaisir pervers à me voir mener cette lutte vaine et désespérée.

Musmak : « Je vois qu’on s’est fait des amis ! C’est fascinant de voir que tu es encore en vie ! Vraiment, tu es son portrait craché pour ça ! Mais si le poison ne t’a pas encore tué, c’est qu’il ne te reste qu’une poignée de minutes à vivre. »

Il s’avançait vers moi, alors que je tentais de me redresser à l’aide d’un arbre.

Kynel s’interposa.

Kynel : « Arrêtez ça ! Lui faites pô d’mal ! »

Lucéard : « …Non… »

Musmak : « Dans l’état où il est, je lui rends service ! »

Ignorant la bravoure du garçon, il continuait de plaisanter.

Kynel : « Monsieur ! J’vous en conjure ! Arrêtez ! Vous devez pô faire ça ! »

Musmak : « Oh ? Et c’est TOI qui va m’en empêcher ?! Quelle bonne blague ! »

Il continuait d’avancer. Mon protecteur étendit ses bras des deux côtés.

Kynel : « J’veux pô le faire ! Mais si vous le laissez pas tranquille, j’me battrai ! »

Lucéard : « Kynel… Fuyez… ! »

Le visage inondé par les larmes, je ne pouvais plus qu’assister impuissant à ce qui s’apprêtait à arriver.

Musmak finit par se fendre la poire.

Kynel : « Y doit bien y avoir un moyen d’régler ce conflit sans que personne soit tué ! »

Le garçon tremblait, son corps savait déjà qu’il ne fallait pas rester ici. Mais Kynel faisait toujours mur devant moi.

Musmak : « Je n’ai jamais rien entendu d’aussi niais ! Tu fais vraiment peine, le pouilleux ! »

Kynel : « Dites moi pourquoi vous faites ça ! Si vous me dites, on pourra bien trouver une solution ! »

Kynel…

Musmak : « J’ai dû mal à imaginer plus crétin que toi, petit ! »

Sa patience était à bout, mais il parvenait pourtant à s’amuser de la situation.

Lucéard : « …Kynel… ! »

Je tendais faiblement le bras. J’étais à quelques mètres de mon sauveur, seulement, mais il me paraissait inatteignable.

Je ne le connais pas… Et pourtant… Et pourtant… Il…

Musmak : « Si tu décampes en pleurant ta mère maintenant, je te laisserai en vie. Alors fous le camp ! »

Son corps n’avait pas envie de le suivre, mais il étira ses bras au maximum, même si cela ne pouvait rien changer. Son regard était empli d’une détermination sans faille.

Kynel : « Y doit pourtant bien y avoir un moyen ! S’il vous plaît, il vous faut réfléchir ! Qu’est-ce que ça vous apportera d’tuer ce pauvre monsieur ! »

Musmak : « Tu m’ennuies. »

Musmak était juste devant le jeune homme, et venait de rendre son verdict dans un calme inquiétant.

Lucéard : « Kynel !!! »

Dans la seconde d’après, Musmak était derrière lui. Ses vêtements s’agitaient un instant comme si le vent avait subitement soufflé.

Le silence qui suivait mon cri se prolongea comme si le temps s’était arrêté.

Ma mâchoire se décrochait face à l’horreur sous mes yeux.

Un torrent de sang jaillit de derrière sa toge.

J’avais l’impression que mon propre cœur venait de s’arrêter.

Musmak, se retourna lentement pour apercevoir Kynel, toujours debout.

Musmak: « Tu n’étais rien, et à partir d’aujourd’hui, tu n’es plus. »

Il le poussa d’une main. Le corps de mon héros chut sans résistance, et heurta le sol.

Lucéard : « NON !!! »

Des oiseaux prirent leur envol en entendant ce hurlement de désespoir.

Musmak : « À ton tour, Lucéard ! »

S’enthousiasmait ce monstre, comme s’il avait déjà oublié l’existence de Kynel.

Je m’approchais en titubant, à la grande surprise de l’empereur. Je passais à côté de lui, comme s’il n’était lui non plus rien pour moi. Puis tombai à genoux devant Kynel.

Mon attitude le rendit plus hilare encore, mais son sourire redescendit lentement alors qu’il regardait au loin.

Lucéard : « Kynel ! Kynel ! Répondez-moi ! »

Il avait encore les yeux ouverts, et les tourna vers moi. Une croix de sang s’était formée sur son torse. La profondeur de la plaie ne laissait aucune place au doute.

Kynel : « Lucéard… C’est b’en ça ? »

Qu’il soit encore conscient tenait du miracle. Mais ce n’était que quelques précieuses secondes de plus dans ce monde.

J’attrapai sa main qui cherchait la mienne, comme s’il ne voyait plus rien.

Lucéard : « Vous… Vous allez vous en sortir… Tenez bon… ! »

Au comble du désespoir, je le fixai. Il m’indiqua d’un lent mouvement de tête que c’était impossible. Il ne semblait pas paniqué, mais au contraire, étrangement lucide face à son sort.

Kynel : « V’z’êtes le prince de Lucécie alors… ? Dire que j’vous ai porté sur mon bon vieux dos… Navré d’avoir été…si familier… »

Mon visage se décomposa davantage. Si lui semblait s’être fait une raison, de mon côté, je peinais à accepter ce qui se passait sous mes yeux.

Lucéard : « C’est à moi… C’est à moi de m’excuser ! Vous avez fait tout ça… Pour me sauver la vie… ! »

Il était étrangement paisible, et contemplait une dernière fois notre monde. Nous entendions des cris au loin, sans s’en préoccuper.

Musmak observait les silhouettes qui accouraient vers nous, pris par une réflexion dont nous ignorions tout.

Kynel : « Mon Prince… Vous allez…vivre…vous. »

Tout était confus dans mon esprit, mais j’avais compris son intention. Il essayait de me rassurer. J’étais interdit.

Lucéard : « Appelez-moi… Lucéard ! Nous sommes amis, non… ? »

Il hocha faiblement la tête.

Kynel : « Lucéard… Pourrez-vous dire… À mes parents… Que je suis… Désolé… ! »

Lucéard : « Je… »

J’avais trop à lui dire avant qu’il ne parte. Mais aucun mot ne me vint.

Alors qu’il continuait de sourire en me regardant, une larme se mit à couler jusqu’à son oreille.

Kynel : « Zut… Alors… Et dire que je venais… Enfin… De me faire un ami… »

Son regard se vidait.

Kynel : « Papa… Maman… Vous êtes… »

Sans avoir pu finir sa phrase, il laissa reposer sa tête au sol, en douceur, et la toute dernière chose qu’il fit fut de lâcher ma main.

Lucéard : « … »

Je m’affalai sur lui, privé de ce qui restait de ma vitalité. Le monde s’assombrit autour de moi.

Lucéard : « …Ah… »

Alors que j’aurai dû être mort bien avant lui, je trouvais encore la force de hurler.

Lucéard : « AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHH !!! »

J’entendais Musmak rire aux éclats.

???: « Plus un geste, vieillard ! »

La langue de Musmak claqua en entendant le large groupe qui s’approchait de notre position. Il jetait un dernier regard vers moi, qui sanglotais faiblement, cramponné à mon ami.

Musmak : « Si j’avais su qu’au final c’est le poison qui te tuerait… Vous êtes vraiment des saletés tenaces, les Nefolwyrth. Mais je peux considérer la mission comme accomplie. »

Musmak partit en courant à une vitesse folle et disparut dans la forêt, préférant en rester là.

???: « Ne le laissez pas s’échapper ! »

Ils étaient tout autour de moi. Fût-ce des guerriers ? Je les ignorais eux aussi. De toute façon, ma vision se rétrécissait. Je ne voyais plus que son visage.

Je leur offrais une scène bien pathétique. Ils devaient regarder avec dégoût et pitié l’état dans lequel nous étions. Je continuais de pleurer, j’avais tout abandonné. Je ne sentais plus la douleur, je partais à mon tour.

???: « Tu en as mis du temps, Maulva ! »

Ce fut les derniers mots que j’entendis.

Un grand homme vêtu uniquement de soie blanche venait de faire son apparition. Une incantation fut prononcée, et je me laissai enfin tomber dans les ténèbres. Le silence était à présent parfait.



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