Chapitre 19 – Euphémisme Loenien
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Tard dans la nuit. 7, rue Pinster.
Leonard Mitchell était assis sur une chaise, les jambes posées sur le bord de son bureau.
Il se laissa aller en arrière, faisant grincer l’appui-tête en bois sous la pression. Sa respiration devint graduellement plus longue et lente.
Après un laps de temps indéterminé, ses paupières s’alourdirent et couvrirent ses yeux.
À cet instant, l’esprit de Léonard se trouvait dans un monde gris et brumeux, mais il était toujours dans sa chambre.
Il se précipita vers la fenêtre et vit un épais brouillard gris recouvrir les rues avoisinantes et s’étendre au loin. Il semblait engloutir tout Backlund.
Les lampadaires et la lumière chaude des maisons paraissaient anormalement faibles. Ils n’éclairaient qu’une infime partie de la zone, et tout semblait baigner dans un flou.
Au même moment, des taches de lumière ovales et illusoires apparurent, enveloppant une maison de manière entrelacée, comme si elle était leur source d’existence.
C’était la ville vue à travers les yeux d’un Cauchemar.
Leonard, poursuivant ses investigations précédentes, sauta par la fenêtre sous sa forme de Cauchemar . Il se rendit ensuite au 17, rue Minsk.
Il n’entra pas de force. Il resta planté devant la porte, dans l’épais brouillard, et sonna poliment.
DingDong ! Dingdong ! Stelyn Sammer, en chemise de nuit, ouvrit la porte.
Elle plaça son éventail plissé incrusté d’argent contre sa poitrine et demanda, confuse et perplexe : « Qui cherchez-vous ? »
Il s’agissait de la propriétaire de Klein, à l’époque où il se faisait passer pour Sherlock Moriarty. C’était une femme blonde aux yeux bleus, d’une trentaine d’années.
Léonard avait déjà enfilé son uniforme de police à carreaux noirs et blancs. Il montra nonchalamment sa carte d’identité et demanda : « Vous connaissez Sherlock Moriarty ? »
Piégée dans le rêve, Stelyn réagit très lentement. Après quelques secondes, elle demanda : « Il lui est arrivé quelque chose ? »
Tout comme elle l’avait demandé, l’image de Sherlock Moriarty apparut à ses côtés, sous l’influence de Léonard.
Il portait un haut-de-forme, une redingote croisée, des lunettes à monture dorée et une épaisse moustache…
Cela correspondait parfaitement aux informations qu’il avait reçues précédemment à propos de Sherlock Moriarty. Aussi, sans manifester le moindre doute, il déclara : « Il est impliqué dans une affaire et fait l’objet d’une enquête. »
» J’espère que vous pourrez coopérer avec nous. »
« D’accord. » Stelyn voulut relever le menton, mais pour une raison inconnue, elle se sentit un peu horrifiée.
Leonard réfléchit un instant et demanda : « Depuis quand vous loue-t-il cet endroit ? »
« Début septembre de l’année dernière », répondit Stelyn après s’être remémorée la situation.
Leonard poursuivit : « Que savez-vous de lui ? Ou plutôt, quel genre de personne pensez-vous qu’il soit ? »
À cette question, Stelyn parut y avoir longuement réfléchi.
« Il vient du Comté de Midsea et il a l’accent de cette région. C’est un détective très compétent, et il a un jour découvert l’adultère du mari de Mary. Cependant, ses revenus ne sont pas très élevés. Il n’emploie même pas de femme de ménage à plein temps. Il se contente de demander à ma femme de ménage de l’aider à temps partiel… Mes enfants me disent qu’il est doué pour raconter des histoires, surtout des histoires policières. C’est peut-être pour ça qu’il a choisi ce métier… »
Sans laisser à Leonard l’occasion de l’interrompre, elle poursuivit d’un ton monocorde : « Il n’est pas aussi rustre que le détective lambda. Il a fait des études secondaires et a étudié l’histoire. Ce qui me rend le plus jalouse, c’est la façon dont il a gagné la reconnaissance de Mary. Il a intégré le Club Quelaag, dont les membres sont des personnes de haut rang. Je n’y suis allée que quelques fois… »
» Plus tard, il devint apparemment célèbre dans les milieux détectives, et des détectives privés venaient souvent le rechercher… »
Leonard, exaspéré par le monologue interminable de Mme Stelyn, se frotta les tempes.
Il n’avait obtenu aucune information utile de sa part. Hormis la situation financière précaire de Sherlock Moriarty et son talent de conteur, le reste relevait de ses investigations précédentes. Il savait même que Sherlock Moriarty entretenait de bonnes relations avec Isengard Stanton.
La prochaine fois, j’enquêterai sur les membres du Club Quelaag qui ont des liens étroits avec Sherlock Moriarty… Après avoir patiemment cessé d’écouter Mme Stelyn, il la remercia aussitôt et quitta son rêve.
…
160, rue Boklund. À l’intérieur du manoir de Dwayne Dantès.
Dans le hall pouvant accueillir plus d’une centaine de danseurs, Klein enlaçait une femme d’une trentaine d’années tandis qu’ils dansaient.
Il s’agissait de la professeure de bonnes manières que Walter avait engagée. Elle s’appelait Wahana Heisen.
Elle portait un nom commun, mais elle était tout sauf ordinaire. Ses traits étaient certes au-dessus de la moyenne, mais son caractère était irréprochable. Chacun de ses gestes était empreint de charme.
D’après la présentation de Walter, elle était née dans une famille de baron. Elle avait reçu une excellente éducation dès son plus jeune âge et était entrée ensuite au palais. Elle y occupa le poste de dame de cour jusqu’à son mariage.
Sa famille ayant décliné et la situation financière de son époux étant modeste, sa foi en la Déesse de la Nuit Éternelle la poussa à devenir préceptrice d’étiquette. Elle se rendait souvent auprès des familles de nobles et de magnats pour enseigner l’étiquette à leurs enfants.
Bien que le majordome ne l’ait pas dit explicitement, Klein savait qu’il ne pouvait se permettre aucune mauvaise prestation devant cette dame, sous peine de voir sa réputation ruinée.
Dans la haute société, on se renseignait généralement sur la situation d’une personne par le biais de connaissances communes. Parfois, les échanges entre domestiques avaient également leur importance.
Avec des pas agiles et des mouvements gracieux, Wahana, aux cheveux noirs, hocha la tête en signe d’approbation.
« Monsieur Dantès, j’ai du mal à imaginer que vous n’ayez pas appris ces pas de danse auparavant.
» En moins d’une demi-heure, vous êtes aussi habile qu’un noble ayant reçu une éducation dans cet art dès son plus jeune âge. »
« Tout cela grâce à votre enseignement. » Klein esquissa un sourire humble, affichant un air chaleureux et modeste.
Avec l’équilibre du Clown, danser lui était d’une facilité déconcertante.
Wahana baissa la tête et laissa échapper un petit rire.
« Vous êtes un vrai gentleman, capable de rendre une dame heureuse. »
Elle leva aussitôt ses yeux marron clair et parcourut du regard les favoris argentés et les yeux d’un bleu profond de Dwayne Dantès.
« C’est le plus beau compliment que j’aie entendu aujourd’hui », répondit Klein avec un sourire. Pendant ce temps, il continuait de faire tournoyer Wahana avec douceur. Non loin de là, la musique mélodieuse du quatuor engagé résonnait dans la salle.
Il souhaitait nouer des liens étroits avec Wahana, non pas pour améliorer sa réputation, mais parce qu’elle avait été dame de cour.
Après avoir corrigé une petite erreur de Dwayne Dantès, Wahana dit : « Inviter une dame à danser ne se limite pas à la danse. Il faut aussi converser. On ne peut pas rester immobiles comme deux poupées, à moins d’être tous deux tellement absorbés par la danse et le rythme de la musique qu’on n’ait plus envie de parler. Bien sûr, c’est aussi une forme de communication, une communication du cœur.
» Quand on converse, il faut être diplomate, car ici on est à Loen, pas à Intis.
» En résumé, il ne faut pas être direct ni grossier. Il faut se comporter en gentleman. »
» Permettez-moi de donner un exemple. Si vous souhaitez complimenter une femme pour son parfum, vous ne pouvez pas lui dire directement à quel point il sent bon, ni lui demander quel genre de parfum il s’agit pour la féliciter. Vous devez y associer un sens plus euphémique et le mentionner. Oui, vous pouvez dire quelque chose comme : j’ai l’impression d’être dans les prairies printanières.
» Bien sûr, cela doit correspondre aux caractéristiques du parfum.
Il n’y a aucune sensation littéraire. Ne devriez-vous pas dire que « La lune est belle, n’est-ce pas ? » Klein se moqua intérieurement d’un euphémisme de style japonais* en disant avec un sourire d’autodérision : « Merci de ne pas m’avoir dit que mes éloges n’étaient pas assez courtois. »
Le sourire de Wahana s’approfondit.
« M. Dantès, savez-vous quel genre de gentleman est très bien accueilli par les femmes lors des événements mondains ? »
« Dites-le moi, je vous en prie. » Klein secoua honnêtement la tête.
Wahana déclara sans changer son sourire: « La deuxième catégorie d’hommes la plus populaire est celle qui fait croire à une femme qu’elle est intelligente** »
« Et la première ? » demanda Klein d’un ton coopératif.
Wahana lui jeta un coup d’œil et dit : « Les hommes les plus populaires sont ceux qui font croire aux femmes qu’ils sont très intelligents. »
En disant cela, elle sourit et ne dit plus un mot. Klein comprit instantanément qu’elle cachait ses éloges entre les deux lignes.
Voilà donc l’euphémisme Loenien… Ce n’est pas comme à Intis où l’on vise directement le bas du corps… Hmm, c’est ce qu’on lit dans les journaux et les magazines. Je n’ai aucun moyen de vérifier à quoi ressemblent les véritables événements mondains à Intis. De toute façon, les deux pays se salissent souvent mutuellement… L’époque de l’Empereur correspond bien à cette description… Klein acquiesça, éclairé.
La leçon d’étiquette de deux heures s’acheva dans une ambiance harmonieuse. Klein raccompagna l’enseignante Wahana Heisen jusqu’à la porte avec le majordome Walter et le valet Richardson avant de lui offrir un petit cadeau.
C’était Clair de Lune, un parfum de la Compagnie des Rêves. Il était mêlé à de l’ambre gris, ce qui le rendait assez cher.
Quant à son prix, Klein n’en était pas certain, car c’était la gouvernante Taneja qui l’avait acheté. Le paiement passait par elle. Ce n’est que lorsque les 1 000 livres seraient presque dépensées qu’elle viendrait le voir avec des reçus et une liste à vérifier afin qu’il puisse recevoir de nouveaux fonds.
Si Klein connaissait le nom de la maison et le parfum, c’est parce que son majordome l’en avait informé. Cela lui évitait de paraître hypocrite si Madame Wahana posait la question.
Ce détail lui permit de comprendre pleinement l’importance d’un bon majordome.
Témoin du départ de Madame Wahana Heisen, visiblement satisfaite, Klein réprima l’envie de se masser les tempes et soupira intérieurement : C’est plus épuisant qu’un combat contre un Transcendant. Je dois constamment surveiller mes actions et peser mes mots… J’ai besoin de repos.
À ce moment-là, Walter, ganté de blanc, fit un pas en avant et dit : « Monsieur, puisque vous souhaitez que vos études d’étiquette progressent plus rapidement, nous pouvons avancer les leçons restantes. »
« Quelles leçons ? » Klein sentit un mal de tête le gagner.
« Histoire, politique internationale, philosophie, musique, ainsi que des connaissances générales sur des sports comme le golf, les courses, la chasse… » répondit Walter avec minutie.
« De la philosophie ? » demanda Klein, surpris.
Walter acquiesça.
« C’est l’un des sujets les plus fréquemment abordés dans la haute société. Vous n’avez pas besoin d’approfondir le sujet, mais vous devez être au courant des discussions. Vous devez savoir que les origines de la philosophie remontent à Kongsoka, Mareddy et Paterson, et non à l’empereur Roselle. Vous devez savoir que la phrase « L’homme est né libre » est de Leumi.
» Lorsque les magnats font leurs premiers pas dans la haute société, beaucoup d’entre eux commettent des erreurs sur ces points. Ils ont l’habitude d’attribuer certaines phrases et réflexions philosophiques à l’empereur Roselle. »
Plus Klein entendait la conversation, plus il avait mal à la tête. Il esquissa un sourire forcé et dit : « Je n’ai rien de prévu ces derniers temps, à part ma sieste et ma visite à la cathédrale. Vous pouvez organiser les cours à n’importe quel moment. »
…
Dans une pièce obscure, une lettre s’éleva dans les airs et s’ouvrit d’elle-même avant de secouer le papier.
La silhouette de Sharron se dessinait sous son petit couvre-chef. Elle saisit la lettre et la lut attentivement.
Puis elle écrivit une réponse et entreprit un rituel pour invoquer le messager de Sherlock Moriarty.
Elle n’oublia pas durant ce processus de préparer une pièce d’or.
Bientôt, Sharron acheva l’incantation tandis que la flamme de la bougie s’intensifiait et se teintait d’un vert sinistre.
Reinette Tinekerr, tenant les quatre têtes blondes aux yeux rouges, surgit de la lueur des bougies et apparut devant Sharron.
Les yeux de Sharron se plissèrent et son visage de poupée trahit soudain d’immenses émotions.
Elle s’exclama : « Maîtresse !
» N’avez-vous pas déjà… »
*Ndt : en japonais (avec alphabet latin) : Tsuki ga kirei desu ne ? est une manière très détournée mais considérée comme très romantique de dire je t’aime.
** Alors ici j’ai eu à faire à une faute d’orthographe en anglais ou alors une faute de frappe. Les deux solutions sont les suivantes : soit elle répète deux fois que ce sont les hommes qui font croire qu’ils sont intelligent qui intéressent le plus les femmes pour appuyer sur ce fait, soit c’est ce que j’ai traduit. J’aurais tendance à me faire confiance.
