Nefolwyrth
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Chapitre 9 – Une exécution et une rencontre

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Le chef inquisiteur se tenait au centre de l’estrade au centre de la place des exécutions.

Derrière lui, se tenait une silhouette immense et inquiétante.

Un géant de cinq mètres, aussi haut que large, portait une faux rituelle terriblement intimidante. Il était vêtu d’une tenue singulière, aussi sombre que la mort, recouvrant tout son corps de tissu et d’ornements funéraires. Son visage aussi était voilé, et recouvert d’un large capuchon cérémoniel. Il s’agissait du terrifiant bourreau de Lucécie : Marwoleath Torri.

Cette curiosité vivante accueillait la condamnée en lui faisant un cordial signe de main.

La condamnée en question devait avoir l’âge de Baldus, elle avait les cheveux courts et se faisait probablement passer pour un homme pour mieux s’intégrer parmi les bandits. Ses manières rustres se ressentaient sur les traits de son visage. Elle crachait au sol après avoir croisé le regard de celui qui devait mettre fin à ses jours.

Le public la huait de plus en plus fort. La plupart des personnes présentes était d’origine bourgeoise. Il n’y avait pas là que des amoureux de la justice rendue. D’aucuns puisaient de la satisfaction à voir des malfaiteurs payer pour tout ce qui allait de travers dans le royaume. Ils tentaient d’imaginer que toutes les atrocités dont ils avaient eu vent était l’œuvre de ces condamnés. Ils pouvaient ensuite repartir avec le sourire, comme si le monde était désormais plus propre qu’avant.

Merock : « Mesdames et messieurs ! »

Un silence religieux se fit dès les premiers mots du Grand Inquisiteur.

Merock : « Vous qui consacrez cette heure à ce moment solennel, mais néanmoins tragique qu’est l’exécution d’une criminelle, je vous salue. Aussi injuste que puisse paraître la mort d’une jeune femme en pleine santé, sa sentence a pourtant été prononcée dans le respect des lois qui régissent notre royaume depuis bien longtemps. Ne maudissez pas son nom, ni ne la condamnez aux enfers. Le châtiment qui l’attend est bien assez terrible. La valeur d’une vie est peut-être plus grande encore que celle des crimes de notre monde. Mais nous ne sommes pas juges des lois, nous sommes ses sujets. J’aimerai que nous rendions hommage à cette pauvre âme qui a été condamnée et qui nous rappellera, nous qui sommes ici, qu’il nous faut lutter pour une société où nous n’aurions plus à recourir à la peine capitale. »

Certains membres de l’assistance approuvaient sa déclaration et l’encouragèrent en frappant discrètement dans leurs mains.

Entourée de deux gardes, Agris s’avançait.

Une grosse voix se fit entendre, pareille à celle d’un ogre. C’était pourtant celle du bourreau, et bien qu’elle lui donnait un air benêt, sa délicatesse renseignait efficacement sur le gentilhomme qu’il était.

Marwoleath : « Ne fais pas cette tête-là, tu ne souffriras pas. Même si je n’en fais que très rarement, je m’occupe toujours des exécutions proprement. J’espère que ton dernier repas était succulent. »

Agris se terrait dans le silence. Elle cherchait par réflexe une échappatoire. Elle avait pourtant abandonné l’idée de reprendre sa vie quotidienne il y a de cela quelques jours. Elle se dressait face à l’assistance. Les condamnés avaient le droit de mourir debout, s’ils le désiraient. Elle finit malgré tout par baisser les yeux.

Merock se montrait indisposé par l’indifférence mêlée au mépris des spectateurs dans les galeries.

Merock : « Vous avez été jugée coupable de meurtres, ainsi que d’autres délits reconnus comme du banditisme. Voulez-vous faire une dernière déclaration, Mademoiselle Py- »

Baldus : « Agris ! »

Le rugissement de Baldus interrompit Merock Sholes.

Tous les yeux se tournèrent vers le petit groupe qui venait de faire irruption sur l’estrade.

Agris : « Baldus ?? C’est bien toi ?? »

La jeune femme n’en revenait pas.

Baldus : « Espèce de tarte, je t’avais pourtant prévenue que ça allait finir comme ça ! »

La surprise d’Agris fit place à de la contrariété.

Agris : « C’est la vie que j’ai souhaitée. Je ne regrette absolument rien. Et je te signale que t’es très mal placé pour me faire la morale, crétin ! »

Les gardes à l’entrée de la pièce dormaient profondément.

Baldus : « Oh ? Ah bon ?! Eh bien si tu t’éclates tant que ça, je te laisse tranquille ! Profite bien de ce qui reste de ta vie de truand ! »

Agris : « Ah, ferme-la ! Tu sais très bien que je préfère vivre. Et ça me fait plaisir que tu sois venu jusqu’ici pour assister à mon évasion ! »

Elle avait rapidement repris du poil de la bête après s’être engueulée avec son frère. Lui aussi était heureux de la voir en forme après la torture qu’avait dû être l’attente dans le couloir de la mort.

Baldus : « Je suis pas venu pour assister à ça, je suis venu pour participer ! »

Agris : « Tu m’as l’air en pire état que moi, pourtant. Laisse-moi deviner, c’est à cause de tes foutues expériences ?! Tu ressembles à un camé ! »

Baldus : « Je suis pas sur le point de me faire décapiter, moi, alors occupe-toi de tes oignons ! »

Agris : « T’as bien des raisons de t’inquiéter pour ta pomme, on est complètement encerclés, pauvre tache ! »

C’était une première sur la place des exécutions. L’inquisiteur hésitait à interrompre leur dispute. Le public était stupéfait.

Bourgeois : « Une tentative d’évasion ! Il faut abattre tous ces criminels avant qu’ils ne s’enfuient ! »

Bourgeoise : « Quelle époque terrifiante nous vivons ! Mais je dois dire que l’homme avec cette arme géante est plutôt charmant ! »

Une bonne partie des femmes de l’assistance confirmait les propos de leur émissaire. Les spectateurs face à l’estrade en étaient suffisamment éloignés pour ne pas être trop effrayés. Le seul accès aux galeries était protégé par un bon nombre de gardes.

Garde : « Immobilisez-les ! »

Un gaz dont la couleur rappelait les champs de lavande parcourait le bas de l’estrade. Les gardes s’évanouirent un à un, avant de réaliser qu’ils ne devaient surtout pas le respirer.

Une vingtaine d’hommes jonchaient le sol en bas de l’estrade. Frem repoussait d’un coup de massue, ceux qui s’approchaient. Il gardait une main pour boucher son nez.

Merock : « Du poison ! »

En une poignée de secondes, la sécurité de la place des exécutions était au tapis. Ce trio pouvait se montrer redoutable quand ils le voulaient. Nÿzel bondit les pieds en avant à la vitesse d’une flèche et enfonça ses semelles dans la cuirasse d’un garde qui bascula de l’estrade et rejoignit la brume violette.

Le Grand Inquisiteur entendit l’un des hommes ronfler.

Merock : « Ils… Ils dorment ? »

Nÿzel : « C’est ça. Mais je vous conseille de rester tranquille et de ne rien faire de regrettable, car mes étripe-chats ne seront pas tendres avec vous, Monsieur. »

Bien que le jeune homme se donnait des airs de méchants, Merock hocha la tête avec satisfaction. Il ne pouvait pas s’empêcher d’apprécier le ton respectueux du bandit.

Les étripe-chats en question étaient des lames relativement courtes et légères qu’utilisait Nÿzel pour ses combats.

Nÿzel : « J’utilise la magie de propulsion pour me déplacer aussi librement que je le souhaite, et même un athlète ne peut m’échapper si je le prends pour cible. »

Le gaz très dense n’atteignait pas le plancher de l’estrade, mais le petit groupe préférait attendre qu’il se répande suffisamment avant de prendre la fuite. Ce pourquoi Nÿzel prit le temps de discuter.

Merock : « Vous m’en voyez ravi, mais… Vous ne devriez pas interrompre la cérémonie. La peine encourue est énorme. »

Le pauvre homme gardait son sang-froid tant bien que mal. Son interlocuteur l’avait un peu mis en confiance.

Frem : « C’est pas comme si on comptait s’éterniser ici ! »

Les cris tonitruants de l’autre bandit avaient l’effet inverse.

Merock : « S-soyez raisonnables, messieurs. Si vous vous rendez, je ferai en sorte que vous n’écopiez pas de la peine maximale. Il serait triste que vous finissiez par y laisser votre peau. »

Baldus : « Et Agris, hein ? Il lui arriverait quoi, tête de nœud ? »

Merock baissa les bras, il ne trouvait rien à dire pour les raisonner.

Agris : « Allez, magnez-vous, on s’en va ! »

Alors qu’elle se rapprochait du petit escalier, une lame plus grande que la jeune condamnée se planta dans les planches de bois sous ses yeux.

Marwoleath : « Je n’utilise Fauche-tête que pour les cérémonies. Ma pauvre arme n’est pas censée prendre la vie de personnes qui n’ont pas été jugées. Mais il faut se faire une raison. »

La voix puissante du bourreau aurait pu faire trembler les planches sous ses pieds immenses. Il souleva de nouveau sa faux vers les cieux.

Marwoleath : « Que ma lame pardonne les crimes des Hommes et que son châtiment soit juste et mesuré. Puisse-t-elle épargner autant de vies que possible. »

Baldus : « Ça sent pas franchement bon ! »

Celui-ci attrapa sa sœur par la main et la tira le plus loin possible du géant. La faux ne leur laissa pas le temps de faire un pas de plus.

Frem s’interposa et frappa de sa masse à la force de ses deux mains. L’arme du bourreau avait beau être encore plus volumineuse que la sienne, il réussit à dévier son attaque.

Marwoleath : « Une arme qui fait le poids face à Fauche-Tête… Je n’arrive pas y croire, elle paraît pourtant si commune. Ne serait-ce pas… »

Admiratif de l’arme de son adversaire, Marwoleath gardait malgré tout son calme.

Frem : « Mon arme défie la physique ! C’est ma plus grande fierté ! Elle est comme son maître, tout compte fait ! »

Il prit le temps de rire à gorge déployée.

Marwoleath : « Tu es sympathique. J’espère que tu survivras. »

Il y avait quelque chose d’effrayant dans l’attitude du bourreau. Le fait qu’il ne soit pas le moins du monde inquiet laissait présager que cet adversaire était d’un tout autre ordre.

Frem : « J’aime pas trop ce ton là ! Tu me prendrais pas un peu de haut là, espèce de gros sac à patates démoniaque ?! »

Frem rejetait brutalement la sympathie de son adversaire.

Il bondit ensuite sur le bourreau. Ce dernier soupira avant de répondre à l’attaque. Ce saut réduisait la mobilité du jeune homme qui ne put qu’encaisser la puissance du revers de Fauche-Tête. Frem fut désarmé par la brutalité de l’impact. La masse atterrit sur les planches quelques mètres plus loin, et ne produit aucun dégât, comme si elle ne pesait rien. Frem, quant à lui, chuta misérablement sur le dos. Paralysé un instant par le choc, le bandit aperçut le soleil se refléter sur la lame courbe. Le bourreau semblait prêt à l’exécuter au prochain coup. Agris et Baldus s’arrêtèrent aux premières marches de l’escalier, et se retournèrent, impuissants.

Nÿzel entra alors en scène, il semblait flotter dans les airs sur la trajectoire de la faux. Il avait sorti ses deux armes. A la manière d’un rapace, il fusa vers sa proie. Marwoleath fut contraint de prendre pour cible le jeune mage. Alors que Fauche-tête s’apprêtait à le cueillir d’un seul mouvement, Nÿzel se propulsa vers le ciel, à la manière d’un homme-canon. Son adversaire comprit immédiatement que le combat aérien le rendait tout sauf vulnérable.

Alors qu’il levait la tête pour apercevoir le bandit volant, Nÿzel se mit à sourire. Il éclipsait le soleil de tout son corps et s’était placé à l’endroit précis où il pouvait éblouir le bourreau avant de foncer sur lui, lames en avant.

Marwoleath : « Eh bien… ! »

L’homme en tenue cérémonielle ramena précipitamment le manche de son arme devant lui. Nÿzel s’y heurta à la force de son élan avant de repartir vers le sol. Il peinait encore à réaliser ses atterrissages. Frem ramassait sa masse et se mit à droite de son compagnon, l’air boudeur.

Nÿzel : « Tu as une force à couper le souffle, tout comme Frem. Avec ta carrure tu le surpasses en puissance brute cela dit. Mais contre moi, tu es juste trop lent. »

Les mains du bourreau étaient aussi larges qu’un homme entier, et à présent, elles saignaient. Elles avaient été tranchées habilement par le jeune homme, qui semblait scintiller tant son ego était comblé.

Frem : « Fais pas trop le malin, Nÿzel, je suis bien plus fort que toi ! T’es toujours qu’un gros moustique quand tu te bats ! »

Le sourire de Nÿzel était d’autant plus indécrochable qu’il aimait entendre Frem s’énerver contre lui.

Marwoleath : « Je pense que même en me battant sérieusement, vous aurez suffisamment de ressources pour survivre. Je n’ai plus de raison de me retenir. »

Même en omettant sa taille, sa tenue et son arme, le bourreau était impressionnant de par sa seule présence. Quand sa faux prit de nouveau pour cible Frem, ce dernier l’accueillit de front, ne sachant pas utiliser de stratégie plus élaborées.

Il la dévia à peine, et laissa la pointe de la lame s’enfoncer dans le bois.

Frem : « Maintenant ! »

Nÿzel était déjà derrière le bourreau , à la hauteur de sa tête. Il accéléra pour le frapper de plus bel.

Le fringuant bandit se retrouva dans l’instant d’après empoigné par Marwoleath. Ce dernier ne tenait plus la faux qu’à une main, et avait utilisé l’autre pour attraper le mage dans un mouvement extrêmement vif. Il lui avait à peine fallu tourner la tête avant d’envoyer son bras gauche. Il serrait à présent le hors-la-loi entre ses doigts ensanglantés, puis le jeta brutalement au sol.

Frem : « Nÿz ! »

Le jeune homme n’arrivait déjà plus à se relever.

Nÿzel : « Je l’ai pas vu venir, celle-là… »

Marwoleath : « Et de un. »

Il décrocha rapidement sa faux en prononçant ces mots, et se retourna sur lui-même s’apprêtant à frapper Nÿzel avec le plat de sa lame. Sans doute comptait-il le projeter dans la brume soporifique.

La configuration de cette place permettait au vent de ne pas s’infiltrer, mais ce poison s’était déjà bien dissipé, même si ses vapeurs pouvaient encore affecter toutes les personnes présentes, spectateurs compris.

Frem, qui accourut pour intervenir, reçut un coup de talon du bourreau, dont l’agilité le prit de court. Le jeune homme resta tant bien que mal sur l’estrade, et releva la tête pour apercevoir son allié laissé entièrement vulnérable.

Baldus se tenait devant Nÿzel, armé de sa dague soporifique, qui ne se distinguait pas d’un cure-dent du point de vue du bourreau qui s’attendait à expulser les deux intrus dans ce seul mouvement.

La petite arme empoisonnée arrêta pourtant la faux de Marwoleath. Tout le corps du malfrat dégarni tremblait de l’impact qu’il venait de subir. Il laissa ses genoux heurter le sol. Le semi-géant n’en était pas moins subjugué.

Marwoleath : « Si la masse de ton ami est ce que je crois, alors il est évidemment en mesure de parer mes attaques. Mais toi, tu n’as qu’une arme banale. La force que tu as déployé, était-ce une technique ? Dois-je comprendre que tu es leur chef ? »

Du point de vue des galeries, Baldus semblait être le plus faible du groupe, néanmoins, Marwoleath n’était plus aussi serein en présence de l’homme aux dards.

Baldus : « Allez, dégage, Nÿzel. Il est temps de prendre la poudre d’escampette. »

Son allié se projeta dans les airs grâce à sa magie, faisant onduler rapidement ses vêtements. Il lançait un regard derrière lui, inquiet de l’état de son sauveur.

Nÿzel : « Entendu. Mais relève-toi vite. »

Quelques femmes du public encourageaient à mi-mots Frem, qui était encore sonné.

Marwoleath : « Prodigieux, vraiment. Mais c’est aussi pour cette raison que je ne peux te laisser nuire à la sécurité de notre cité. »

L’homme disproportionné agita sa lame qui décrivait des cercles menaçants.

Baldus : « Je comptais pas faire de vieux os ici t’façon. Mais si tu veux vraiment t’interposer, je vais te montrer ma spécialité. »

Baldus se releva d’un bond, partit au pas de course vers son adversaire, trébucha, et resta inerte au sol.

Baldus : « Ah… J’ai…la tête qui tourne. »

Le contrecoup de ses injections se faisait déjà ressentir, il n’était plus bon à rien. Sa prochaine action aurait pourtant dû être décisive. Il s’empressa d’attraper ses derniers dards-antidotes.

Agris : « Pas ça ! »

Bloqué par les cris de sa sœur, il relâcha instinctivement ses projectiles. Peut-être avait-il deviné qu’il risquait d’en mourir avant même d’avoir pu mettre son équipe hors de danger.

Mais la faux rituelle de son adversaire n’avait que faire de ses états d’âme, et le haut du manche, couvert d’un métal enchanté s’apprêtait à lui fendre le crâne depuis les airs. Baldus leva sa dague par-dessus sa tête, sans l’espoir d’y réchapper indemne.

Lucéard : « AUXILIA EIUS ! »

Légèrement dévié par le bouclier de lumière, Fauche-tête fendit l’estrade dans une onde de choc qui éjecta Baldus quelques mètres plus loin, dans la brume soporifique.

On l’entendait râler au milieu des gardes endormis.

Le bourreau était soulagé d’avoir pu épargner l’adversaire qu’il respectait le plus. Néanmoins, il se tourna en direction du nouvel arrivant, dont il ne put apercevoir le visage.

-2-

Lucéard : « Je n’arrive pas à croire que je me mêle à ça. »

Je soupirai, exhibant la flûte-double dans ma main.

Marwoleath : « Cette magie… Comment oublier… »

Le bourreau semblait nostalgique. Je me trouvais entre Nÿzel et Frem, qui étaient surpris de me voir me tenir du même côté de l’arène qu’eux. Merock s’était mis le plus loin possible du gaz et du combat, et me regardait lui aussi avec insistance.

Merock : « Cette voix… Mon garçon, se pourrait-il que tu sois… »

Je levai mon index jusqu’à mes lèvres, pour lui indiquer que son silence m’était précieux. Le Grand Inquisiteur hocha la tête fermement, bien qu’il était totalement perdu.

Agris était derrière moi, elle avait volé son épée à l’un des pauvres hommes endormis et était résolue à se battre.

Marwoleath : « Vous serez bientôt tous les cinq au pays des rêves. »

Baldus : « C’est ma réplique, celle-là, fumier ! »

Sa langue était toujours bien pendue, mais Baldus ne parvenait même pas à se relever. Marwoleath se demandait comment il pouvait ne pas être endormi.

J’ai l’impression d’être dans une impasse. Qu’est-ce que je suis supposé faire… ?

La faux dansait autour du bourreau. La vision de cette lame acérée m’empêchait de réfléchir posément. Son arme finit par nous prendre tous comme cible, elle pouvait nous faucher comme un champ de blé en un instant. Mais ce dénouement n’était pas au goût de tous, et Frem fit barrage avec sa masse. Il fut le seul à être repoussé par l’élan de Fauche-tête, et créa une ouverture pour Nÿzel qui s’élança dans les cieux.

Agris tenta de passer entre les jambes du bourreau, qui tournait sur lui-même pour essayer de la balayer d’un coup de pied.

Après avoir évité la lame, Nÿzel plongea sur Marwoleath. Ce dernier surprit une fois de plus cet ennemi volant en faisant jaillir une main de sous sa robe noire.

Lucéard : « LAMINA EIUS ! »

Le bras s’écarta de sa trajectoire après avoir été frappé par mon sort d’attaque. Mes genoux tremblaient de la fatigue magique.

Nÿzel : « Oh, ça c’est bien ! »

Le jeune malfaiteur ne tenait pas à abîmer son visage davantage, et se montrait ravi de bénéficier du coup de pouce que je venais de lui donner.

Agris réussit à laisser une petite entaille dans la cheville du bourreau, qui se retrouvait déséquilibré. Il tenta malgré tout d’élancer son arme rituelle pour stopper le mage de propulsion à tout prix, quitte à le tuer.

Marwoleath : « Si ma vie est menacée, alors je me vois contraint de tout donner. »

Frem lança sa masse en l’air en hurlant, sans la lâcher des mains. Le poids de l’arme fit décoller le jeune bandit jusqu’au niveau de son compagnon.

Comment peut-il se lancer avec son arme ? J’ai l’impression que sa masse à quelque chose de vraiment singulier.

Frem : « Donne plus que ça si tu peux ! »

Il renvoya un coup de toute sa hargne, et brisa la garde de son grand adversaire.

Le bourreau bascula en arrière. Frem retombait avec un visage résigné, sachant pertinemment qu’il ne pouvait pas amortir une telle chute. Son arme lui permettait certes de décoller, mais il oubliait systématiquement qu’il n’avait aucun moyen d’atterrir en douceur.

Nÿzel : « C’est mon tour ! Merci les gars !»

Alors que l’homme autopropulsé souhaitait lui couper proprement le front, Marwoleath bascula la tête en dernier recours pour tenter de mordre son assaillant. Le bandit aux traits gracieux fut contraint d’utiliser à nouveau son unique sort pour corriger l’angle au tout dernier moment.

Il se retrouvait derrière le crâne du bourreau dans l’instant d’après, et reçut un coup du bout du manche de Fauche-tête. Le bourreau, bien que déséquilibré, avait réussi à frapper alors que son arme était pratiquement dans son dos.

Nÿzel retomba comme une mouche blessée. Frem, qui venait de se relever, l’attrapa par le col avant qu’il ne finisse sa chute dans les restes de brume décolorés.

Frem : « Bien joué. »

Nÿzel se contenta de lever le pouce en unique réponse.

Le voile sur le visage du bourreau fut emporté par le vent, ce qui révéla le visage surprit de Marwoleath. Le géant semblait gêné de montrer sa véritable apparence qui n’avait rien de très noble. Ses traits étaient grossiers, à l’image de toutes les parties hypertrophiées de son corps.

Marwoleath : « Je… Je ne peux pas me montrer durant la cérémonie. Quelle honte… Me voilà vaincu. »

Le combat avait été expéditif, mais nous étions déjà tous à bout de souffle. Le bourreau semblait être le seul en forme et nous ne pouvions qu’espérer qu’il ait décidé d’abandonner.

Marwoleath : « Je suis navré de ne pas pouvoir vous offrir un combat équitable. La sécurité des citoyens passe avant tout. Je vais faire usage de la magie. »

Une aura d’un bleu fantomatique entourait progressivement sa faux. Je sentais mon corps devenir de plus en plus lourd. L’énergie qui émanait de cette arme et de son porteur fit trembler d’effroi le public.

Si ça continue, quelqu’un va vraiment mourir. Et même si ce n’est pas le cas, je ne vois plus comment tout ça pourrait bien finir.

La lueur qui émanait de Fauche-tête s’évanouit progressivement. Marwoleath tomba à genoux faisant trembler l’estrade.

Planté dans un de ses pieds, La dague de Baldus scintillait sous l’astre du jour. Son propriétaire était étalé sur le sol à quelques centimètres de son arme, dépourvu d’énergie.

Baldus : « …Bonne…nuit… »

Marwoleath s’écrasa de tout son poids par terre.

Frem enrageait.

Frem : « Tu m’énerves à toujours finir tes combats à la moindre entaille ! »

Nÿzel : « Je pense que ça tombe à point nommé. Il allait nous montrer le grand jeu. »

Agris : « Eh, Baldus, tu peux te lever ? Faut qu’on file d’ici. »

Le vainqueur du combat était au plus mal. Sans la stimulation que lui apportait ses antidotes, il n’était plus qu’un poids mort.

Merock : « J’ai bien peur que les renforts ne soient là, Madame et Messieurs. »

Nous étions encerclés par les chevaliers de la ville, les meilleurs éléments de l’armée ducale. Il n’y en avait qu’une trentaine, ainsi que leurs écuyers pour certains. Même s’ils avaient été moitié moins nombreux, nous n’aurions eu aucune chance de vaincre.

-3-

Les chevaliers, qu’ils soient sur leurs montures ou non, firent place à l’homme qui avançait à pas lents jusqu’à l’estrade.

Chevalier : « Mon Duc, ne vous approchez pas ! Ces gens sont dangereux. »

Nÿzel salua avec courtoisie mon père, oubliant son désir de passer pour un malfrat. Les autres se montraient méfiants.

Illiam : « Le danger est déjà loin. Le Grand Inquisiteur et moi-même nous occupons du reste. Je vous remercie d’avoir fait le déplacement. »

Les galeries étaient indignées, et les chevaliers l’étaient tout autant.

Chevalier : « Qu’est-ce que cela signifie ? »

Bourgeoise : « Mais enfin, qu’ils soient tous exécutés sur le champ ! »

Bourgeois : « C’est scandaleux ! »

Il n’avait encore rien déclaré, mais les nobles, qu’ils soient en armure ou non, y trouvaient déjà prétexte pour s’insurger et tenter de saper l’autorité du Duc.

Mon père fit un geste de la main pour obtenir le silence. On n’entendait à présent plus que des voix éparses. Il se tournait vers les galeries.

Illiam : « Je suis venu après que l’on m’ait fait parvenir le rapport d’un garde du couloir de la mort. Celui-ci a été grièvement blessé et m’a décrit l’évasion de Tyleris Teisin, condamné à mort il y a un mois de cela, pour barbarie, après qu’il ait torturé et tué une vingtaine de personnes. Il a d’ailleurs massacré les trois gardes qui le surveillaient il y a de cela moins d’une heure. Ce même homme se trouvait à quelques dizaines de mètres de vous tous. »

Le silence régnait à présent.

Illiam : « Monsieur Dydd précise dans son rapport que les quatre personnes ici présentes sont celles qui ont arrêté ce meurtrier avant qu’il ne puisse s’enfuir. »

Des voix s’élevèrent de nouveau, inflexibles.

Bourgeois : « Qu’importe ! Ils doivent être jugés tous les quatre. Et la condamnée doit être exécutée. Leurs crimes ne peuvent pas être lavés pour si peu. »

Bourgeoise : « Ils n’ont fait qu’user de violence sur un homme qui s’est, par chance, trouvé être un criminel lui aussi. Vous ne comptez tout de même pas les gracier ? »

Illiam : « Il n’est ni temps, ni lieu pour une exécution. J’ajoute à cela que la condamnée Agris Pyragas a été jugée coupable de meurtre sur la base d’un seul témoignage, ce qui n’est pas suffisant pour prononcer la peine capitale selon notre jurisprudence. Le verdict n’a pas été motivé par une raison exceptionnelle, et est donc erroné. La condamnée sera donc rejugée de manière équitable, et le préjudice d’avoir été retenue dans le couloir de la mort lui sera reconnu pour son prochain procès. »

Monsieur Sholes se rapprocha du Duc et tapa familièrement sur l’épaule d’Agris qui, bien que soulagée, n’aimait pas l’attitude de l’inquisiteur.

Merock : « Je suis pour ma part reconnaissant envers ces quatre personnes qui ont porté une attention toute particulière à ne blesser qui que ce soit. Nous pouvons imaginer aisément qu’un des leurs ne saurait considérer commettre un meurtre, ne pensez-vous pas ? Si Monsieur Torri ne souhaite pas déposer de plainte à l’encontre de ces gens, en tant que Grand Inquisiteur, je leur accorderai volontiers amnistie pour le soutien qu’ils ont apporté à la garde en prévenant la fuite d’un dangereux criminel. »

Il baratine un peu, mais ce n’est pas plus mal. Cela dit, cette décision va rester en travers de la gorge de certains.

Rapidement les personnes qui étaient venues assister à l’exécution furent évacués. Les gardes endormis furent récupérés par une équipe de secouriste. Ceux-ci entouraient à présent le bourreau évanoui, et croisaient les bras, ne sachant pas comment s’y prendre pour le déplacer.

Devant les grandes sentinelles au bord de la route qui m’avait mené ici, quelques hommes firent entrer Baldus dans un carrosse. Nous étions tous réunis pour y assister. La garde personnelle du Duc était la seule à nous escorter.

Lucéard : « Merci Père. Merci Monsieur Sholes. »

Je soupirai ma gratitude, visiblement épuisé par toutes ces péripéties.

Merock : « C’est plutôt à moi de vous remercier, Mon Prince. Je n’aime pas du tout les exécutions. Oh. Et bon retour chez vous ! »

Je hochais la tête, gêné.

Lucéard : « Je…ne resterai pas très longtemps. »

Merock : « Je comprends. Vous m’avez l’air impliqué dans de drôles d’histoires, tout de même. Ce n’est pas exactement ce qu’on peut appeler une vie de prince ! »

Sa voix se fit plus forte à partir du moment où il réalisa que ce qu’il allait dire pouvait être drôle. Il fut le seul à rire à sa remarque et frappa le dos de Frem à un rythme soutenu pour partager son hilarité. Le bandit en question se retenait de toutes ses forces d’exploser de colère, ne voulant pas finir en prison.

Illiam : « Mon fils. »

Je me tournais vers le Duc, dont le ton assuré me laissait comprendre que je ne pouvais rien lui refuser. Il devinait que je me sentais endetté envers lui.

Illiam : « Demain, nous recevrons les enfants du roi pour une réception. Pourrais-tu y prendre part ? »

Lucéard : « … »

Mon silence ressemblait à une concession, je n’étais pas prêt à reconnaître que j’avais besoin de repos. Il l’avait de toute façon deviné.

Lucéard : « Je vous donnerai ma réponse ce soir. »

Sur ces mots, je suivais le petit groupe dans le carrosse, laissant mon père derrière. Jusqu’à la fin de notre entrevue, il avait lancé des regards profonds aux bandits. Que pouvait-il ressentir ?

Merock : « Votre ami m’a l’air bien mal en point. Pour notre premier arrêt, nous allons nous rendre chez le meilleur médecin du peuple de Lucécie. »

Merock était assis face à Baldus, qui était complètement avachi sur Nÿzel. Le pauvre homme à moitié conscient baragouina quelque chose et se mit à rire faiblement.

Personne n’a entendu ta remarque.

Frem : « C’est confortable. Ça change du chariot, ça. »

Frem était toujours en forme malgré toutes ses blessures.

Le Grand Inquisiteur racontait à présent des anecdotes sur sa vie professionnelle à Agris. Cette dernière le tolérait à peine et n’écoutait pas un mot. Elle fixait son frère silencieusement.

J’aurai pu recevoir des soins au Palais. Mais je n’étais pas prêt à rentrer tout de suite, et une partie de moi s’intéressait à ce qui allait advenir de Baldus.

Merock : « Nos chemins se séparent ici. Rentrez dans ce bâtiment. Vous serez rapidement pris en charge. »

Nous n’étions pas loin de la porte Sud de la ville, à l’autre bout de Lucécie, donc. Mais ce fut son choix. Un choix dont les conséquences paraissaient encore inimaginables.

-4-

La rue était assez large, et les habitations collées entre elles. Plusieurs de ces vieilles bâtisses se superposaient. Il y avait pourtant de petites ruelles où l’on ne pouvait s’aventurer qu’à un de front. Divers commerces s’y étaient installés. C’était un quartier pauvre, mais quelques marchands y avaient élu domicile et l’avaient rendu plus attractif. Je n’y avais probablement jamais mis les pieds. Cependant, je lui reconnaissais un certain charme. Comme dans chaque axe important de la ville, de nombreuses lanternes jonchaient les bords de la route. C’était bien là ce qui faisait la renommée de notre ville. Lucécie brillait comme un joyau même par la plus noire des nuits.

Une enseigne chaleureuse se balançait au-dessus de la porte d’entrée : « Le Docteur Ystyr, c’est ici ! ».

Il y avait aussi un symbole sur ce panneau de bois. La plupart des habitants ne savaient pas lire, et c’était ainsi qu’ils pouvaient se repérer.

Le médecin dessiné sur cette pancarte de bois semblait néanmoins quelque peu agressif. C’était certainement involontaire.

Frem observait le carrosse s’éloigner.

Frem : « Peut-être qu’on ferait mieux de se barrer de cette ville avant qu’ils changent d’avis. »

Nÿzel : « Non, il faut faire quelque chose pour Baldus, maintenant. »

Le bandit à la masse aussi était préoccupé par l’état de son ami et acquiesça péniblement. Il toqua même à la porte de bois, puis l’ouvrit sans attendre de réponse.

Un large couloir à l’entrée menait à un vieil escalier de bois qui montait à l’étage. Une porte à gauche indiquait le lieu de travail du propriétaire de la vétuste demeure. Des chaises désassorties encombraient ce couloir, et une poignée de vieillards s’y étaient assis. Ils nous regardaient avec curiosité. Je ressentais quelque chose dans cet endroit. Il m’était presque déjà familier. Un homme sortit de la salle de soin. Aussitôt qu’il nous vit, il prit une pose intimidante.

???: « Vous vous apprêtez à dire : “Docteur, sauvez mon gentil grand frère s’il vous plaît”. »

Il insista sur le ton mièvre qu’il attribuait à Agris. Ce qui ne manqua pas de faire grimacer de dégoût cette dernière.

Agris : « Tu m’cherches le toubib ?! »

Le docteur paniqua aussitôt. Il n’avait rien de très impressionnant en réalité. Ses binocles tordues et sa coiffure banale étaient facilement oubliables. Il devait avoir plus de la trentaine, mais je le considérai déjà comme un enfant.

Lucéard : « Monsieur Ystyr, c’est bien ça ? J’ai un message pour vous de la part de Monsieur Sholes. »

Le jeune médecin attrapa le bout de papier où le Grand Inquisiteur avait décrit notre situation. Une lueur naquit dans ses yeux quand il eut fini sa lecture.

???: « Je vois. J’aurai aimé assister à tout ça. »

Qu’est-ce que l’inquisiteur a bien pu raconter ?

???: « Et pour vous répondre, oui, c’est bien moi, Lloyd Ystyr, le docteur légendaire. »

Nous étions tous perplexes face à son attitude. Peut-être avait-il besoin de décompresser après une longue journée.

Lloyd : « Très bien, emmenez-moi le grand blessé dans la salle de soin. »

Il reprit un peu de son professionnalisme. Le docteur leva la tête vers les escaliers.

Lloyd : « Ellébore, descends s’il te plaît ! Nous avons des blessés légers ! Tu peux t’en occuper, ma puce ? »

Ellébore : « Oui, papa, j’arrive ! »

Le docteur arborait à présent un sourire niais. La réponse pleine d’entrain et de douceur qui lui était parvenue depuis le premier étage le comblait en tant que père.

Monsieur Ystyr fit signe à Nÿzel et Frem de porter Baldus jusqu’à un lit dans sa salle de soin. Agris les accompagna.

J’entendais des pas vifs à l’étage, puis le craquement du bois de l’escalier. La fille du docteur descendait les marches prudemment, car celles-ci étaient étroites. J’apercevais à présent ses longs cheveux blonds onduler vigoureusement à chacun de ses pas. Son sourire m’apparut enfin, et il était rayonnant.

Ses pieds s’immobilisèrent à la seconde où elle m’aperçut. Elle me fixait comme si elle venait de voir un fantôme.

Pendant un court instant, nous ne bougions plus, ni l’un ni l’autre. Elle finit par couvrir sa bouche avec la main.

Ellébore : « Ce n’est pas vrai… »

Lucéard : « Excusez- moi ? »

Ellébore : « Cette tenue… Ce visage… Vous êtes le Prince Lucéard… »

Lucéard : « Je sais. »

Je ne savais pas où elle voulait en venir, mais je me contentais de cette réponse, ce qui n’avait pas l’air de lui plaire. Elle était dans tous ses états. Et que dire des trois patients assis qui venaient de se rendre compte qu’ils étaient juste à côté du prince.

Ellébore : « Pourriez-vous venir dans notre salon, une minute ? »

Plutôt qu’attendre au milieu des vieillards, j’acceptai la proposition, et la suivit dans la pièce en face de la salle de soin.

Il y avait là encore du mobilier de seconde main qui avait dû être abandonné par leurs anciens propriétaires. La pièce paraissait encombrée et la seule fenêtre était trop opaque pour laisser passer la lumière. De toute façon, les maisons entassées de la rue d’en face bloquaient l’accès au soleil. L’endroit aurait pu paraître insalubre, mais l’air n’y était pas trop humide, et il n’y avait ni saleté ni poussière. Une table basse était entourée par deux fauteuils, trois chaises et un très vieux canapé. Plusieurs bibliothèques recouvraient les murs de cette grande pièce, et la table que l’on voyait quelques mètres derrière le canapé était certainement là où la famille Ystyr prenait leur repas. Dans un renfoncement sur la gauche devait se trouver leur cuisine. Je n’avais pas l’habitude des demeures de roturiers, mais je pouvais déduire qu’il s’agissait de ce qu’on appelait une “pièce à vivre”.

Après avoir fermé la porte derrière elle, la demoiselle essayait de trouver ses mots. Elle voulait aborder un sujet délicat, et je n’en voyais qu’un.

Ellébore : « Désolée d’être aussi directe, mais… »

Alors qu’elle plongeait son regard dans le mien, elle réalisa qu’elle n’avait pas besoin d’aller au bout de sa question. Mes yeux criaient ma détresse, et tout le reste de mon corps faisait mine de n’avoir besoin de personne. Sa queue de cheval ne s’agitait plus, elle osait à peine me regarder encore.

Ellébore : « Mes sincères condoléances, mon Prince. »

Pourquoi semblait-elle aussi chagrinée ?

Lucéard : « Cela se voit tant que ça ? »

La réalité me frappait de plus bel. Toute cette après-midi m’avait permis de penser à autre chose. Mais à présent, cette vérité revenait me hanter. Mademoiselle Ystyr avait les yeux plus humides que les miens, ce que je trouvais d’autant plus curieux. Connaissait-elle seulement ma sœur ? Si oui, comment ? Peut-être voulait-elle juste me faire bonne impression.

Ellébore : « Vous devez vous demander qui je suis. »

Elle esquissait un sourire pour adoucir l’atmosphère, et frottait discrètement ses yeux. Sa voix trahissait encore son émoi.

Ellébore : « Je suis Ellébore Ystyr, détective, et votre sœur, Mademoiselle de Lucécie, m’a demandé mon aide après votre disparition, il y a quelques temps. J’ai aussi participé à l’enquête sur son enlèvement. Mais je n’ai pas été capable de la retrouver à temps… Je suis désolée. »

Nÿzel, à peine revenu dans le couloir d’attente, entendit malgré lui cette bribe de conversation à travers la porte, et grimaça.

Lucéard : « Vous n’y pouviez rien. Le seul qui a réellement eu une occasion de la sauver a échoué sur toute la ligne. »

Un silence pesant s’installait.

Pourquoi je me mets à parler de ça, d’un coup ?

Face à son regard inquiet, je continuais à m’apitoyer sur mon sort, sans réfléchir.

Lucéard : « Elle a utilisé ses dernières forces pour me sauver, plutôt que pour se sauver elle-même. C’est bien ma faiblesse qui l’a condamné à mourir. »

Cette conclusion, je l’avais gardée en moi tout ce temps. Mais j’étais suffisamment troublé pour la laisser échapper dans un tel endroit, face à une inconnue.

Celle-ci fronça les sourcils, mais son ton s’adoucit.

Ellébore : « J’espère que vous ne pensez pas vraiment ce que vous dites. J’ignore ce que vous avez vécu, mais si Mademoiselle de Lucécie a sacrifié sa vie pour vous, ça ne signifie qu’une chose. Elle a décidé d’elle-même que vous comptiez plus que tout. Vous n’avez aucune raison de culpabiliser, Mon Prince. »

C’était d’autant plus dur pour moi de garder la face après ça.

Lucéard : « J’aurai préféré qu’elle se sauve elle-même. »

Alors que je baissais les yeux, je vis les jambes de mon interlocutrice se rapprocher, elle leva la main, avant de la reposer.

Ellébore : « Si c’était le cas, elle serait à votre place aujourd’hui, je me trompe ? »

Je faisais peine à voir, mais son air abattu me ramena à la raison. Je me secouais la tête.

Lucéard : « Je suis navré de vous avoir dit tout ça. Je ne voulais pas vous mettre dans l’embarras. »

Ellébore : « Mon Prince… Vous savez… »

Lucéard : « Appelez-moi Lucéard, enfin. C’est plus simple pour tout le monde. »

Elle écarquilla les yeux, ne s’attendant pas à une telle requête de ma part. Ses joues se teignirent d’un doux rose, elle peinait à articuler.

Ellébore : « V-vous êtes sûr ?? Qui appellerait un prince par son prénom ? »

Lucéard : « Pas mal de gens, finalement… »

Je préférais lui montrer de l’apathie plutôt que l’attitude ridicule que j’avais jusque là.

Ellébore : « Dans ce cas, appelez-moi Ellébore ! »

Lucéard : « Comme vous voulez. »

Je n’ai vraiment plus grand chose à faire de toutes ces conventions.

Ellébore : « Je suis vraiment, vraiment désolée d’avoir évoqué ce sujet. »

La jeune fille était à nouveau confuse.

Lucéard : « Oh, ne vous en faites pas. Mais évitez de me prendre en pitié. »

Ellébore répondit par une moue prononcée, ce qui me rappela à l’ordre.

Lucéard : « Je ne devrais pas dire de telles choses alors que vous vous inquiétez. Pardonnez-moi, je vous prie. »

J’eus le droit à un autre de ses sourires.

Ellébore : « Il n’y a pas de mal. Mais n’allez pas croire que j’ai pitié de vous. J’ai même pensé à vous rafraîchir les idées à la manière forte. »

Lucéard : « C’était donc ça ? Vous ne faites pas dans la finesse, Ellébore. »

Mon ton était plus léger et semblait la rassurer.

Ellébore : « Frapper un patient, ou pire encore, le Prince de Lucécie, ce n’était clairement pas la bonne solution. »

Lucéard : « Je ne vous en aurai pas tenu rigueur. Si vous pensez que j’ai besoin d’une paire de claques, n’hésitez pas. »

Ellébore : « Faites en sorte que je n’en ai pas la nécessité, s’il vous plaît. »

Je pouvais encore sentir de la gêne entre nous, mais l’atmosphère était déjà plus respirable.

Quel crétin je fais, quand même.

Frem faisait du bruit de l’autre côté de la porte. Il semblait se disputer avec un vieil homme, ce qui attira l’attention d’Ellébore.

Elle rouvrit la porte, et invita les deux criminels à entrer.

La fille du docteur nous proposa finalement de nous asseoir.

Ellébore : « Hm, L-lucéard, pourriez-vous vous asseoir ici ? »

Soucieuse de mon rang, elle m’indiqua un siège assez large, muni d’un dossier et de deux accoudoirs. On l’avait amélioré à de nombreuses reprises pour qu’il paraisse confortable. Je m’y assis et l’observais tandis qu’elle faisait les premiers soins à mes deux “compagnons”. Frem ne voulait pas qu’on le touche et sembla lutter contre la demoiselle, qui forçait aussi sur ses bras espérant avoir le dessus sur lui. Elle insista tellement que le jeune bandit finit par s’en amuser. Nÿzel dut intervenir.

Un peu plus tard, Agris nous rejoint, lasse.

Lucéard : « Qu’en est-il, mademoiselle ? »

Je l’interrogeais au nom de tous ceux présents dans la pièce. Ils s’étaient tous interrompus dans leur chahut.

Agris : « Je comprends rien à tous ces trucs. Mais si on ne retire pas tous les produits qu’il a dans son sang, il va caner avant même d’avoir réussi à s’endormir. J’sais pas si on peut se fier à ce type pour trouver une solution. »

Ellébore : « Vous n’avez pas à vous inquiéter. »

Pleine d’assurance, Ellébore s’approcha d’Agris.

Ellébore : « Mon père est un docteur d’exception, il pourrait tout guérir. N’est-ce pas pour ça qu’on vous a conduit ici ? »

Elle devait avoir une confiance absolue en Monsieur Ystyr. Je ne pouvais pas savoir ce qu’il en était, mais cela faisait du bien à Agris d’entendre ces mots.

Le soleil se couchait déjà quand nous fûmes autorisés à partir.

Frem : « Mille unidors ?! Ça a beau pas être cher, ça l’est toujours trop pour nous ! »

Frem élevait le ton comme s’il était indigné.

Lucéard : « Les voilà, Monsieur. »

Toujours l’air renfrogné, je tendais une bourse au docteur, qui la sentit plus lourde que prévu.

Lloyd : « Eh bien, cela faisait longtemps que vous ne m’aviez pas rendu visite, Mon Prince. Et dire que je ne vous avais pas reconnu. »

Je ne me souviens pas avoir déjà vu cet hurluberlu.

Lloyd : « Comme convenu, je vais garder votre ami pour l’instant. Je pense déjà savoir comment je vais m’y prendre pour son cas. Bon, sur ce, il faut que je m’occupe de mes autres patients, à bientôt dans le chariot !»

Lucéard : « Merci, docteur. »

Il mettait du cœur à l’ouvrage, c’était certain. Sa fille avait des raisons d’être fière. Il disparut derrière la porte de son chez lui.

Mais c’est quoi cette façon de dire au revoir… ?

Agris : « Eh toi ! Le prince ! »

Elle n’avait pratiquement adressé la parole à personne depuis que nous l’avions secouru. Son regard froid me fit sursauter.

Agris : « Merci pour ton aide… Je ne sais pas ce que tu fricotes avec cette bande de bras cassés, mais sans ton père et toi, je ne serais plus de ce monde. Remercie-le de ma part, tu veux ? »

Je me devais de saluer ses efforts de courtoisie et hochai la tête fermement.

Je me demande bien ce que je fais avec ces gens-là, moi aussi…

Frem : « Bon, on te ramène pas, le prince ? Mon instinct de seigneur de guerre me dit qu’on reverra bientôt ta petite tête, alors à plus ! »

Ces deux-là commencèrent à s’éloigner en direction du carrosse de monsieur Sholes. Il ne restait plus que Nÿzel, qui me toisait calmement.

Nÿzel : « Écoute, Prince Lucéard… Tu nous as sacrément aidé aujourd’hui. Je me devais de te remercier pour ça. Et aussi… »

Quelque chose le chiffonnait sérieusement depuis le début.

Nÿzel : « Je voulais te demander pardon, au nom de Baldus et Frem aussi. Celui qui a kidnappé ta sœur et laissé le message sur le balcon…c’était moi. »

Je serrai les dents.

Lucéard : « Ça ne m’étonne pas. »

Nÿzel : « Ne te méprends pas. Je ne suis pas en train de remettre en question ma vie. J’aime être un bandit. Mais je ne cautionne pas non plus ce qu’il a fait. Je sais bien que tu ne pardonneras aucun d’entre nous, et tu n’aurais même pas dû nous aider. Néanmoins, je tiens à te présenter mes excuses. Voilà. »

Il repartit sans attendre de réponse, comme si devoir me dire tout ça était un supplice pour lui. Je ne le retins pas.

Je m’en voulais plus à moi qu’à eux, à l’exception de Lusio, que je maudissais amèrement. Je savais bien ce qui se passait, mais je ne regrettais pas. Ce que j’avais à faire m’avait paru évident jusque là.

Ellébore : « Vous avez dû en vivre des choses durant ces deux derniers mois. »

Attristée de me voir avec cette mine maussade, la spectatrice clandestine s’avança dans ma direction.

Lucéard : « Vous écoutiez ? »

Prise la main dans le sac, la jeune fille se raidit pendant un instant.

Ellébore : « Oh, désolée ! Je ne voulais pas vraiment écouter… Mais j’étais à la porte… Et… »

Lucéard : « Du calme, ce n’est pas si terrible. Mais j’apprécierai que vous gardiez ça pour vous. »

Elle acquiesça de la tête énergiquement.

Ellébore : « Bien sûr ! »

Lucéard : « Très bien, sur ce, au revoir. »

Après un léger signe de main, je lui faussais compagnie. La demoiselle semblait rester sur sa faim.

Ellébore : « Oui, au revoir… »

Diverses questions demeuraient au bout de ses lèvres. Toute cette histoire semblait l’intriguer. Mais il était temps pour moi de rentrer au palais.

-5-

Nÿzel : « Ce soir ? »

Le jeune bandit était encerclé par la pénombre. Il ne dissimulait pas son étonnement.

Lusio : « C’est bien ça. »

La voix qui lui répondit semblait douce, mais ses mots étaient un venin pour le jeune bandit. Les deux hommes se trouvaient au quatrième étage de la tour d’Azulith. Au sommet des escaliers, celui qui régnait sur le village était adossé contre une porte en bois massif. Son regard était froid et désintéressé.

Nÿzel : « Je vois. Je vais préparer mes affaires et dire au revoir aux autres. »

Il relâcha ses épaules dans un long soupir après avoir tourné le dos à son supérieur.

Lusio : « Je compte sur toi pour faire passer le message à Frem. Vous n’êtes autorisés à revenir ici sous aucun prétexte. »

Sans haine ni rancune, Lusio lui faisait part d’une décision qui le laissait indifférent.

Nÿzel : « Tout ça à cause de ce Mandresy, n’est-ce pas… ? »

Nÿzel, lui, s’attristait déjà de devoir mettre fin à tous ces jours de confort et de quiétude. Il comptait cependant rester allié avec ceux qui, comme lui, n’étaient plus les bienvenus ici.

Lusio : « Il fallait s’y attendre. Mais ça n’est pas plus mal. »

L’homme aux illusions était morose. Il laissa entendre à Nÿzel qu’il était temps de tirer sa révérence. Celui-ci s’exécuta. Néanmoins, après quelques pas, il s’arrêta.

Nÿzel : « Chef, que comptez-vous faire concernant le prince Lucéard ? »

Avant de fermer une des portes derrière lui, Lusio daigna lui répondre d’une voix froide.

Lusio : « Il n’a plus à se soucier de moi. Musmak a décidé d’en faire son affaire personnelle. »

Plutôt que d’être rassuré pour moi, Nÿzel grimaça, tandis qu’il descendait marche après marche l’escalier en colimaçon.

En entendant les mots de Lusio, il s’était souvenu avec horreur du visage de celui qui était désormais la plus grande des menaces pour le jeune prince.



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