Nefolwyrth
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Chapitre 5 – Les nuits d’un deuil
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-1-

 

Un fin croissant de lune éclairait mes pas. J’avançais au milieu des arbres. Ma tenue était simple. Ces vêtements n’étaient là que pour couvrir mon corps, le tissu était souillé par ces derniers jours, usé par le temps. M’assurant de ne pas avoir été suivi, je me baissais pour emprunter cet étrange chemin cerclé de ronces et de feuilles. Il fallait pratiquement avancer à quatre pattes pour espérer atteindre le bout de cet étroit sentier. C’était le seul moyen de rejoindre cet endroit.

Cerné de toute part par la végétation, un petit point d’eau reflétait le grand astre nocturne. Je pouvais enfin me relever pour admirer ce havre de paix dont seul moi connaissais l’existence.

Je m’assis sur un large tronc recouvert de mousse et de lichen étendu au sol à la manière d’un banc naturel. Je pouvais voir face à moi la paisible mare et toutes ces fleurs dormantes, bercées par le discret chant des grillons.

Je contemplais ce paysage envoûtant. Il m’inspirait beaucoup de choses, et me rappelait la toute première fois où je m’y étais rendu. Cela devait être il y a un mois…

Je me réveillais péniblement sur un matelas qui ne se souciait pas de mon confort. Je n’étais pas au palais. Cette odeur de bois humide était toute nouvelle pour moi. En ouvrant les yeux, j’aperçus des bandages recouvrant tout mon torse. Ce plafond inconnu ne suffisait pas à me perturber, une terrible torpeur engourdissait mon esprit.

Mais je m’en souvenais à présent. Une seule vision me revint en tête. Ma sœur, ce regard qu’elle m’avait lancé à la toute fin. Cette douleur. Cette douleur que je ne pouvais comprendre. Ses dernières paroles n’étaient pas le fruit d’une illusion de Lusio. Bien que c’était ce que j’aurai souhaité, je n’avais pas le moindre doute à ce sujet : ce furent bien les derniers mots de ma sœur. Ils me fendaient le cœur à chaque fois que je les ressassais.

La souffrance physique, bien que violente, ne représentait plus rien. En un seul jour, moi qui n’avais jamais été blessé, j’avais enduré plus que ce que je ne pouvais subir. J’étais brisé.

J’étais terrifié, inconsolable, et pourtant, d’une certaine manière, je ne ressentais plus rien de fort.

Il n’y avait plus rien qui me poussait à me lever. Plus rien ne m’animait. Je n’étais plus rien.

Posé sur une simple bûche prêt du lit, un large bol, rempli d’une pâte sombre, patientait. C’était déjà froid, et cet inquiétant repas n’avait plus d’odeur.

J’observais quelques instants la pièce, sans grand intérêt, avant de me retourner face au mur, et de me rendormir pour fuir cet enfer.

Je me réveillais après un temps, dans une chambre plus familière. C’est ici que je dormais lorsque nous nous rendions à la capitale. Machinalement, je me retrouvais debout, à ouvrir les portes menant vers l’extérieur. Le somptueux corridor m’attendait, tout comme les deux jeunes filles qui discutaient à quelques mètres. Je reconnus Dilys, la quatrième princesse du royaume. Elle se tourna fugacement vers moi, puis choisit de m’ignorer. La seconde personne était Nojù. Je sentais un profond malaise, le dégoût d’un sommeil tourmenté. Ma petite sœur me fit de grands signes de mains, l’air enjoué. Je marchais à pas lents dans leur direction. Mais je ne me rapprochais pas. Plus je hâtai le pas, plus ma sœur s’éloignait, et s’éloignait. Je finis par ne plus pouvoir discerner son visage.

Je me retrouvais une fois encore dans la pièce où j’étais hébergé. J’étais pris de sueurs froides. Mon corps avait fait de mon désespoir une maladie.

J’ignorais à présent pour quelles raisons je me trouvais ici. Une seule pensée m’obnubilait. Dans ce rêve à l’instant, ma sœur était là. Je pouvais encore y retourner. Je devais lui parler.

Je dois…

L’esprit confus, je basculai dans un songe.

La porte claqua. Je me redressai subitement en apercevant une silhouette à l’entrée.

Nojù : « Tu as l’air d’aller mieux, Lucé ! Tu penses pouvoir marcher ? »

Son énergie habituelle faisait plaisir à voir. Je riais nerveusement en l’écoutant.

Lucéard : « Et toi, Nojù, tu es sûre que ça va ? »

Je prenais un plaisir malsain à lui répondre, feignant que tout allait bien. Le ton d’un garçon dévasté par le malheur rendait cette scène d’autant plus dérangeante.

Nojù : « Pas de problème ! On s’en est vraiment sorti de peu ! Ce Heraldos est vraiment quelqu’un de gentil dans le fond. Je suis sûre qu’il s’occupera bien de toi ! »

Imperméable à cette atmosphère insoutenable, la jeune fille me souriait.

Lucéard : « Tu… Tu ne restes pas ? »

Ma remarque la fit rire. Je ris avec elle sans raison.

Nojù : « Bien sûr, je resterai avec toi ! …Mais mes blessures sont assez graves, je ne pourrais plus être ici… »

Son regard était à présent glacial. Elle levait la main jusqu’à son torse. Ma respiration devenait de plus en plus chaotique.

Lucéard : « Que veux-tu dire… ? »

Elle étira le col de la tenue qu’elle avait elle-même confectionnée, comme pour me montrer ce qui se cachait en dessous. quand j’aperçus les premières traces de sang, je revis la hallebarde la transpercer.

Je me réveillai en sursaut, nauséeux.

Chaque réveil était une torture. La réalité était une torture. Je décidais aussitôt de me rendormir. J’avais l’impression de pouvoir le faire à volonté. J’échappai à peine à ce terrible mal de tête, ce corps qui se raidissait, l’inconfort de ma position.

Combien de fois avais-je vu cette chambre ? Combien de jours étaient passés ? Je restais dans mon lit, immobile.

Ces cauchemars étaient insoutenables, je revoyais sa mort, encore et encore. Mais je la revoyais elle. Rêver demeurait ma dernière passion.

Elle m’attendait de l’autre côté, à chaque fois. Je ne me souciais plus de la réalité. Je n’existais plus que pour me rendormir.

La pâleur de ma peau n’était pratiquement plus humaine. Je ne l’étais pratiquement plus non plus. Je m’étais rendormi un nombre incalculable de fois. J’en étais venu à accepter que cela continuerait pour l’éternité. Des années entières auraient pu passer, je n’en aurai plus eu conscience.

Je me rendormis une fois de plus. Et comme à chaque fois, elle était au rendez-vous. Son sourire ne m’apaisait pas, mais c’était la douleur la plus douce qu’il me restait.

Encore une fois, la porte s’ouvrit.

J’attendais l’entrée en scène de ma sœur, sans joie, sans surprise. Juste cette léthargie qui m’aliénait, qui me protégeait de toute autre émotion.

Des yeux vides se levèrent, des yeux qui ne m’avaient plus servis pendant bien trop longtemps. Je sentais la douleur de ce corps poisseux qui avait pratiquement fusionné avec ce matelas humide et plat.

Face à moi, une bien trop grande silhouette se dessinait. Je compris que je n’étais pas là où je devais être. La frontière était devenue si fine que je ne pouvais plus différencier ces deux mondes.

Je relâchai à nouveau tous mes muscles, presque atrophiés, dans l’espoir de m’échapper une fois de plus.

Je reçus un choc sur le crâne. C’était bien différent de la souffrance à laquelle j’étais habitué. Le sommeil ne venait pas.

Je reçus un coup supplémentaire. L’homme n’était pas parti. Je l’avais déjà entendu plusieurs fois faire des allées et venues dans la chambre. Je devais attendre qu’il s’en aille avant de pouvoir disparaître d’ici.

Un troisième coup de bâton me força à ouvrir les yeux.

Heraldos : « Lève-toi. »

 

-2-

 

Quelques sens m’étaient revenus. J’avais compris ses mots, malgré la confusion. Je ne pouvais que répondre dans l’espoir qu’il finisse par me laisser tranquille.

Je sentais une sensation étrange. Ma gorge était sèche au point que ça en fut douloureux. J’avais l’impression d’avoir bu et mangé, sans pour autant m’en souvenir. Mais le plus inquiétant était que je peinais à parler, comme si c’était la première fois que je m’exprimais.

Lucéard : « …Que me voulez-vous ? »

Ma voix rauque me surprit, j’étais à présent bien trop éveillé pour espérer me rendormir aussitôt. Je reçus encore un coup.

Je me levai d’un bond par réflexe, et hélas, je me retrouvais incapable de garder mon équilibre. Sans que je ne puisse comprendre ce qu’il m’arrivait, je chus au sol, misérablement. Me relever me parut impossible. Les battements de mon cœur s’intensifiaient. Cette frustration me rendit définitivement mes esprits.

Heraldos : « Tu as dormi pendant trois semaines, j’ai dû te forcer à manger, et résultat, tu as à peine récupéré. Il va falloir que tu sois rééduqué avant que nous commencions les choses sérieuses. »

Trois semaines…?

Je ne me serais pas hasardé à imaginer combien de temps était passé. Le sens de ses paroles me parvint progressivement.

Lucéard : « Rééduqué… ? …Comme les personnes âgées et les accidentés ? »

Ma voix était toujours aussi faible, et la qualité de mes réflexions était pitoyable. C’était un miracle que je me souvienne de ce mot apparu il y a quelques années.

Je méritais le coup de bâton qui suivit.

Heraldos : « Suis-moi. »

Sans montrer un soupçon de pitié, il commençait à s’éloigner.

Lucéard : « Mais je… »

Il avait laissé la porte grande ouverte derrière lui. J’ignorai ce qu’il y avait réellement de l’autre côté. Je finis par me mettre à ramper, comprenant que je n’avais pas mon mot à dire. Si je ne lui résistais pas, la journée finirait plus vite. Ma première journée depuis trois semaines.

Rampant faiblement derrière lui, je donnais l’impression d’être son ombre. Une ombre livide aux mouvements saccadés.

J’étais vêtu de vêtements poisseux : un simple débardeur gris, et un pantalon marron noué à la taille par une vulgaire cordelette, tout ce qu’il y avait de plus rudimentaire. Quel âge pouvaient bien avoir ces haillons ?

Nous étions dans la plus grande pièce de cette étroite maisonnette. La table et les chaises qui devaient se trouver habituellement en son centre étaient aujourd’hui contre la petite cheminée de pierres taillées.

Le plancher en bois craquait sous ses pas.

Il s’arrêta à côté de deux barres posées horizontalement sur de petits trépieds, l’une parallèle à l’autre. Cet appareil ne m’inspirait pas confiance, il avait été monté avec ce que l’homme avait pu trouver.

Heraldos : « Commence par marcher. »

Le vieil homme croisa les bras de façon intimidante.

Son visage était toujours plus terrifiant que le mien, et je finis par m’exécuter.

D’abord sur mes genoux, je tendais le haut de mon corps pour attraper les barres. Mon manque de souplesse n’avait jamais été aussi regrettable, mais le vrai problème fut de hisser le reste de mon corps.

Pourquoi…je fais ça ?

Je ne pouvais plus me souvenir des sentiments qui m’animaient lorsque j’avais imploré cet immense vieillard de me prendre comme disciple. Peut-être seulement dans le but qu’il me maintienne en vie ? Peut-être que je cherchais à devenir assez fort pour accomplir ma vengeance ?

Ce n’était pas ça, et de toute évidence, j’avais perdu cette motivation.

Je m’appuyais sur un coude pour ne pas retomber. Mes jambes ne répondaient pratiquement pas. Il suffisait que je pose le pied pour être sûr qu’il n’était pas prêt à supporter mon poids. Rien ne me donnait l’envie d’avancer.

«Sssss ! »

Ce sifflement ne m’était pas familier. Je ne passais pas beaucoup de temps en extérieur et ce bruit ne pouvait rien m’évoquer. Pourtant, d’instinct, je pouvais sentir mon sang me monter à la tête.

Lucéard : « U-un serpent ! »

Lâchant les barres, je fis quelques pas avant de tomber. Un de mes bras était toujours agrippé à la longue barre. La peur m’avait relancé.

Heraldos : « Si tu ne te relèves pas, il va te mordre. »

En aucun cas l’homme à la longue barbe ne cherchait à me prévenir. Il prenait un malin plaisir à me voir paniquer.

Lucéard : « Faites quelque chose, bon sang ! »

S’il avait su rire, il l’aurait fait. Mais son expression était figée.

Heraldos : « Je fais en sorte que tu progresses. »

Lucéard : « Vous essayez de me tuer ?! Faites partir cette bête avec votre satané bâton ! »

Il accueillit ma colère comme une de ses réussites personnelles.

Heraldos : « Non, il fait du bon travail. »

Il tentait de transmettre sa gratitude au reptile en lui lançant un regard. Ce dernier semblait mal à l’aise.

Je posai à nouveau le pied au sol.

C’est vrai… Je suis là parce que je lui ai promis de vivre.

Je refusais de mourir pour cette seule raison. C’est tout ce qu’il me restait. Je devais continuer ainsi…mais jusqu’à quand ?

Cet odieux personnage utilisa toutes les combines les plus viles qui soient pour réussir à me faire avancer. D’ici la fin de la journée, j’avais parcouru un kilomètre entier. Cela m’avait paru interminable.

Je mangeais volontiers ce soir-là. Cette mixture infâme que j’avais vu le premier jour était la seule chose qu’il me donna. Il fallait à tout prix que je me sustente.

Une fois dans mon lit, je trépignais à l’idée de la revoir. J’avais à peine eu le loisir de penser à elle durant cette séance de torture.

J’arrive, Nojù…

Un sourire qui n’aurait jamais dû exister me monta aux lèvres. Je pouvais enfin me rendormir. S’il fallait subir sans broncher toutes ces épreuves pour pouvoir lui parler dans mes songes, alors c’est ce que je ferai.

Mon sommeil vint rapidement. Et mon réveil aussi.

Quand j’entendis frapper à la porte, je sus aussitôt qu’il s’agissait de la réalité. Je n’aimais pas ça. Je n’avais aucun souvenir de mes songes. Je n’avais pas l’impression d’avoir rêvé.

Pourquoi… ?

Je me levai, frustré. Heraldos enfourna un biscuit dans ma bouche, je faillis m’étouffer.

Heraldos : « Allez, debout, fainéant ! »

La journée fut pire encore que la précédente, pour la simple et bonne raison que je pouvais en faire plus, et il le savait.

Il me fit courir dans la forêt, et, alors que mes jambes vacillaient, je reçus une pierre dans le visage qui m’annonçait le début de la prochaine épreuve.

De petits bras en bois dissimulés dans la végétation me lançaient des projectiles. Même après avoir reconnu ma défaite, ils continuèrent leurs assauts sans relâche. Je n’avais pas d’autre choix que de parvenir à les esquiver.

De nouvelles blessures avaient succédé aux précédentes, et les courbatures n’allaient qu’en s’accumulant. Mais la seule cicatrice que je gardais n’était pas visible. Elle attendait de se rouvrir à tout moment.

Les nuits d’été arrivaient toujours trop tard, mais elles annonçaient mes retrouvailles avec la sœur que j’avais perdu.

Ce que j’apparentais à de la joie était un des sentiments les plus ignominieux qui m’avait été permis de ressentir. Je me couchais bien trop hâtivement, négligeant totalement mon hygiène. Je ne me projetais plus du tout dans l’avenir. Je ne pouvais même pas affirmer vouloir me réveiller.

Je me levai pourtant à l’aube, naturellement. Cette nuit non plus, je n’avais pas pu passer de temps avec Nojù. La raison était désormais limpide.

Je suis si fatigué en me couchant que mon sommeil est bien trop lourd. Je ne dois plus suivre son entraînement… !

J’avais décidé de porter Heraldos responsable de mon malheur et je ne pouvais plus cacher mon mécontentement alors que je me recouchai.

Quelques coups de bâton plus tard, je me levai comme si tout allait bien. Il me força à réaliser pour lui des tâches ingrates. Mais aujourd’hui, j’étais résolu à m’épuiser le moins possible. Usant de ma propre ruse, je m’étais épargné quelques activités. Il finit par me faire venir dans ce que je considérais comme le salon.

Il y avait à mes pieds une vieille lyre mal entretenue.

Heraldos : « Montre-moi tes sorts. »

Son air impitoyable m’agaçait. Il devait voir dans mon regard que je lui en voulais énormément.

Lucéard : « Je suis un peu fatigué, je ne pense pas- »

L’échec de cette tentative fut soldée par un coup de bâton. Je me frottais le crâne. Je ne m’y faisais toujours pas.

Lucéard : « Vous ne lâchez jamais ce maudit bout de bois… »

Je ruminais mon mécontentement alors qu’il laissait place à mon adversaire.

Un mannequin de bois prenait la pose à quelques mètres de moi. Le visage qu’on lui avait dessiné était tout bonnement ridicule. Je n’imaginais pourtant pas ce vieillard prendre plaisir à fabriquer de telles aberrations…

Bon, plus vite on en finit…

Lucéard : « LAMINA EIUS »

Je frappai tardivement les cordes de la lyre. L’incantation était un échec.

Je me rendais à présent compte que tout ce que la magie me rappelait était ce jour fatidique où j’avais perdu Nojù. J’avais hésité, cela ne faisait aucun doute.

Je n’étais pas concentré. Recommençons.

Lucéard : « LAMINA EIUS »

Une lame terne se dissipa dans les airs avant même d’atteindre sa cible. Je m’effondrai au sol. Je n’avais plus aucune force. Mon corps était paralysé…tout comme le sien juste avant qu’elle ne me quitte. Ce n’était pourtant qu’un seul petit sort.

Je fixais avec stupeur ma main tremblante, alors que je me retrouvais face contre terre.

Heraldos : « Je vois, tu ne peux plus te servir de ta magie. »

Comme s’il s’attendait à cette éventualité, il me regardait de haut, et semblait me mépriser.

Lucéard : « C-comment…ça ? »

Heraldos : « Les chocs émotionnels entraînent parfois de grands changements chez une personne. Bien que ce soit rare, on recense des cas où des mages perdent toute affinité avec la magie. Parfois même, ils peuvent en développer une nouvelle… »

Il termina sa phrase sur un ton sec. Je n’étais pas sûr de comprendre.

Lucéard : « Vous voulez dire que je finirai toujours comme ça si je tente de lancer un sort ? »

C’était avec un certain détachement que j’émettais cette théorie.

Heraldos : « Avec de l’entraînement, tu pourras peut-être l’utiliser à nouveau, cependant, ton potentiel inné est perdu à jamais. »

Je souris amèrement. Rien n’allait plus de toute façon…

Lucéard : « Au fond, ça m’est complètement égal, je me fiche bien de la magie… »

Je reçus un violent coup qui me fit me frapper le nez contre le plancher.

Heraldos : « Nous en reparlerons. Mais seulement quand tu auras un corps sain dans lequel tu pourras développer de nouveau ta magie. »

Plutôt que de m’insurger, je restais ainsi pendant quelques minutes à me tenir le nez. Il me força à manger avant de me déposer dans mon lit.

Cette nuit encore, il faisait chaud. Mon corps brûlait d’avoir été sous ce soleil de plomb toute la journée. Je maudissais le vieil homme sous mes draps.

Il essaye de me séparer de Nojù… Mais personne ne se mettra entre elle et moi !

Je fermais les yeux de toutes mes forces, je ne pensais qu’à aller à sa rencontre. Mais seul le lendemain vint.

Je sentais la douce rosée du matin sur les herbes, ainsi que la terre fraîche. Je me sentais rouler.

Ce n’était pas du tout ainsi que je pensais me réveiller. J’ouvris les yeux pour apercevoir que je dévalais une petite pente en bordure d’un lac. Je me retrouvais sous l’eau dans la seconde qui suivit.

J’en sortis aussitôt, me débattant pour ma survie.

Heraldos : « Tu n’étais pas concentré, hier. J’ai pensé qu’un bon bain frais te ferait du bien en cette belle matinée. »

Lucéard : « Il fait encore nuit ! »

Hurlai-je en me débattant pour rester à la surface.

Je reprenais mon souffle sur la berge, mains à terre. Je recrachais toute l’eau glaciale que j’avais inhalée.

J’avais appris à voir les légères nuances dans l’expression de cet homme terrifiant. Je pouvais clairement déceler du plaisir dans la brutalité de ses traits faciaux. Il ne cachait même plus son penchant pour le sadisme.

Heraldos : « Très bien, à partir d’aujourd’hui, tu suivras une routine d’échauffement pour partir du bon pied. Si le soleil est levé avant que tu aies fini, tu referas trois fois le tout. »

Je me tournais vers lui, furieux.

Lucéard : « Vous…vous êtes… ! »

Après m’être fait offrir une bosse sur le front, je m’exécutais docilement. Cependant, je n’en pensais pas moins.

Il ne me quitte pas des yeux, je ne pourrais pas flâner… !

Quand les oiseaux se mirent à chanter, le ciel bleu se reflétait sur le lac. Ce lac se trouvait être en face à la maisonnette de mon imposant tortionnaire. Cet endroit était bien évidemment entouré d’arbres. Nous étions au beau milieu de la forêt d’Azulith. Personne ne semblait connaître ce lieu. Je m’entraînais toute la journée autour de ce qui était son domaine.

 

-3-

 

Cette journée avait été si éprouvante que j’en vins à une conclusion.

Il voit clair dans mon jeu… Mais personne ne pourra m’empêcher de la revoir… !

Malgré la fatigue, ma fureur à toute épreuve me donna la force de m’échapper discrètement après le repas du soir. Je m’éloignai de la bâtisse et m’enfonçai dans la forêt.

Qu’est ce que tu dis de ça ? Plus personne ne m’empêchera de la retrouver! Attends-moi, Nojù, ton frère est là. Il sera toujours là pour toi.

De fatigue et de désespoir, mon esprit s’était laissé sombrer dans la folie, une fois de plus. Cette étrange obsession était devenue la plus tragique des addictions.

J’empruntais un tunnel de ronces et de feuilles. Je me retrouvais dans ce dôme végétal qui laissait pourtant un bout du ciel étoilé éclairer la petite mare qui se trouvait à l’opposée de l’unique entrée. La température descendait rapidement, même à cette saison. Mais il faisait assez doux pour que je puisse dormir dehors.

Parfait…

Je laissais ma tête reposer contre la mousse qui recouvrait l’écorce de la large bûche.

« …Lucéard… …Lucéard… »

Ce murmure me hantait alors que je somnolais.

Toujours mon nom… Qui est-ce ?

Nojù : « Lucé… Que fais-tu ici ? »

Elle était là. Son air espiègle et sa bonne humeur rendait cet endroit plus merveilleux encore.

Lucé : « Nojù… Comment m’as-tu retrouvé ? »

Elle était venue une fois de plus pour me voir. Cela faisait trop longtemps que j’attendais ce moment. Mes yeux cernés s’illuminaient d’une inquiétante clarté.

Elle se tenait devant le tunnel de feuilles, comme si elle venait tout juste d’arriver.

Nojù : « C’est évident, non ? Je te connais mieux que quiconque ! »

Lucé : « Ah, c’est bien vrai… »

Cette douce sensation revenait enfin.

Nojù : « Tiens, j’ai cuisiné ça ! Tu ne peux quand même pas aller te coucher le ventre vide ! »

Plutôt que de se comporter comme un garçon manqué, elle incarnait ici la parfaite petite sœur. Je venais tout juste de le remarquer, mais je l’ignorai, volontairement.

Lucé : « Merci, ça a l’air bon. Qu’est-ce que je serai sans toi, Nojù ? »

La nature de ce plat était confuse dans mon esprit, mais j’amenai joyeusement la première fourchetée à ma bouche.

Nojù : « Hihi, mais ne t’inquiète pas, je serai toujours la seule à prendre soin de toi comme il se doit. »

La délicatesse de sa voix m’envoûtait.

Lucé : « Je sais bien, après tout, tu es… »

Avant de finir ma phrase, je me rendis compte que la première bouchée du plat qu’elle m’avait préparé n’avait aucun goût. La nuit devenait plus sombre encore.

Lucé : « Q-qu’est ce que c’est que ça, Nojù ? »

Je lui indiquais l’assiette posée sur mes genoux, le sourire forcé.

Nojù : « Tu n’aimes pas… ? Je l’ai pourtant fait avec amour… »

En réalisant que je lui faisais de la peine, je fis passer ma remarque pour une plaisanterie.

Lucé : « Ah, si ! Bien sûr, c’est délicieux ! »

Nojù se rapprochait pour poser sa main sur ma tête. Elle caressait délicatement mes cheveux.

Nojù : « Hihi, tu en fais une tête. »

En effet, j’écarquillais les yeux, mon visage restait figé.

Lucé : « Nojù… Pourquoi je ne ressens rien ? »

J’aurai dû sentir le contact. Cette absence de sensation me troublait davantage à chaque fois que bougeait son bras.

???: « Lucéard ! »

Il n’y avait plus que les ténèbres autour de nous.

Nojù : « Qu’est-ce qui t’arrive ce soir ? Tu n’aimes pas ? …Tu ne m’aimes pas ? »

Un profond malaise s’emparait de moi, je continuais pourtant de sourire.

Lucé : « Ne dis pas ça enfin… »

Nojù : « Hihi, ne fais pas cette tête là, L… »

Je n’avais pas pu entendre ce dernier mot.

Nojù : « Je serai toujours là pour toi, L… »

Ma respiration s’accélérait. Je sentais mon sang geler.

Lucé : « Nojù, qu’est-ce qu’il se passe ? …J’ai peur. »

Ma sœur venait à l’instant de m’effrayer. Tout ça était allé trop loin. J’étais allé trop loin.

Nojù : « Tu n’as pas à avoir peur, après tout, je suis là, … »

???: « Lucéard ! »

Encore cette voix…

Elle résonnait au milieu de la noirceur infinie de cet endroit. Il n’y avait ici plus que ma sœur et moi. Je baissais la tête, la culpabilité me fit serrer les dents.

Pardonnez-moi…

Je repoussais lentement la main de Nojù, le visage fermé.

Lucéard : « Non… Tu n’es pas là… »

Le bourdonnement dans mon crâne s’était tu.

La jeune fille fit quelques pas en arrière, je lui avais fait énormément de peine, moi qui étais pourtant venu uniquement pour la voir.

Nojù : « Mais… Je croyais que nous resterions toujours ensemble… »

Je me levais pour lui faire face, la tête basse, dissimulant ce visage résigné.

Lucéard : « Je le croyais aussi. …Mais ce n’est pas possible, après tout… »

Pardonne-moi, Nojù…

Nojù : « Je suis toujours là…regarde… ! »

Elle tendait les bras, la voix prise de chagrin.

Mais surtout, pardonnez-moi, Maître…

Lucéard : « Non, tu n’es pas Nojù… »

Mes épaules se mirent à trembler.

Lucéard : « Nojù n’est… »

Je pouvais la revoir me taquiner dans ma chambre. La revoir jouer avec tous nos cousins comme si sa vie dépendait de sa victoire. Je la revoyais me faire des grimaces, et rire à s’en tenir le ventre après avoir joué un mauvais tour à un domestique. Elle se sentait toujours obligée de gesticuler et crier quand elle parlait de quelque chose qui lui tenait à cœur. Plutôt que d’être une princesse parfaite, elle passait son temps à dresser des insectes au combat ou à alimenter la réserve de desserts qu’elle cachait sous son lit.

Je serrai les poings de toutes mes forces, ma gorge se nouait. Toute la tristesse que j’avais enfouie refaisait violemment surface.

Lucéard : « Nojù n’est… ! »

Nojù ne me laissait jamais tranquille, et venait bouder sur mon lit quand je cherchais à avoir la paix. Nojù me faisait sans arrêt la morale en se basant sur ses principes de vie. Elle voulait toujours que tout le monde soit gentil avec moi, et m’embarrassait en permanence. Je ne savais même pas si elle me vouait un culte ou si elle ne faisait que se moquer de moi. Nojù revenait toujours me voir comme si nous étions les deux meilleurs amis du monde, peu importe combien de fois je la repoussais. Cette illusion ne lui ressemblait en aucun point. Nojù était bien loin d’être une demoiselle parfaite. Elle ne pensait qu’à s’amuser et passer du temps avec son grand frère et sa famille. Et pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher de penser que pour moi, Nojù était véritablement la petite sœur parfaite.

Je relevais mon visage, il était noyé de larmes.

Lucéard : « Nojù n’est…plus de ce monde !!! »

Enfin. Après tout ce mois, je m’étais enfin rendu à l’évidence : j’avais perdu ma petite sœur à tout jamais.

Tous ses rires, tous ses cris, sa bonne humeur, ses coups de gueule. Tout me revenait en mémoire.

Mon sanglot se muait en un hurlement déchirant. J’étais à présent inconsolable. Je tombais sur mes genoux et criais encore plus fort ma détresse.

Lucéard : « Nojù !!! »

La silhouette de ce fantasme pathétique disparaissait lentement. Le Lucé que j’avais aussi créé de toute pièce était mort à la seconde où j’avais réalisé la vérité.

Je suis désolé, Nojù. Avoir créé une si pâle copie de toi était vraiment minable.

Nojù : « …Mais je suis la seule qu’il te reste… ? »

Ses paroles étaient portées par le vent. Je tentais de retrouver mon calme.

Lucéard : « Non, ce n’est pas vrai… »

Je suis désolé…Maître.

J’essuyais mes larmes avant de regarder à nouveau en direction de cette pseudo sœur, elle n’était plus là.

Heraldos : « Lucéard ! Où es-tu ? »

C’était sa voix qui m’avait ramené à la raison. C’était même plus que ça.

Mon regard se remplit de remords.

Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai fui dans mes rêves. J’ai quitté la personne qui m’a logé, nourri, soigné, entraîné pendant des semaines ! Cette personne qui à son tour m’a sauvé la vie ! Je l’ai fui pour pouvoir revoir une pathétique réplique de ma sœur. Et il me cherche dans cette forêt depuis des heures sûrement. Il m’appelle depuis tout ce temps…

Tout était enfin clair. J’avais enfin retrouvé toute ma lucidité.

Pardonnez-moi… !

J’accourais vers le tunnel feuillu, mais quand je m’accroupis…

Nojù : « …Et moi ? »

Je pouvais encore ressentir sa présence, mais je n’avais plus peur.

Lucéard : « Je n’ai plus besoin de toi. J’ai promis à ma sœur de vivre. J’ai enfin compris ce qu’elle voulait dire. Vivre dans un rêve ou survivre, ce n’est pas ce qu’elle voulait pour moi. Je sais ce que je dois faire. Et je dois le faire par moi-même. Adieu. »

Je m’enfonçais dans les ronces, plus résolu que jamais. Elle avait disparu. Il me restait encore un devoir dont je devais m’acquitter avant de repartir du bon pied..

Lucéard : « Je vais retrouver la seule personne qui est là pour moi en ce moment même. »

Aussi faible et inconstant qu’il était, cette nuit-là, un nouveau Lucéard était né.

Je me retrouvais face au Maître, et lui montrai un sourire confiant. Mes yeux ne mentaient pourtant pas, j’étais encore en deuil. Mais même si ce ne fut que cette nuit, je pus montrer au vieil homme que j’étais toujours de ce monde.

Lucéard : « Navré, je me disais qu’aller courir en forêt me ferait le plus grand bien, je manque d’exercice. »

Mon cynisme était aussi de retour. Ce n’était pas forcément réjouissant, mais c’était déjà ça.

Le vieil homme caressait le haut de sa barbe énergiquement.

Heraldos : « Oh, je vois. Tu aimes courir en pleine nuit ? C’est bon à savoir. »

Mon attitude l’avait rassuré. Mais cela ne l’empêcha pas de me faire subir l’enfer le lendemain.

 

-4-

 

Je jetai une pierre dans la mare pour regarder la lune onduler.

Le maître est vraiment quelqu’un de bien. Il a consacré ces deux derniers mois à m’empêcher de devenir un danger pour moi-même. Je m’en veux tellement de m’en être rendu compte aussi tard. Mais à partir de ce jour, j’ai fait en sorte d’être un disciple exemplaire, c’est le moins que je puisse faire.

Je soupirai en regardant les étoiles.

Je rêvais encore de Nojù, malgré tout. Chaque nuit. Néanmoins, ce n’étaient plus des cauchemars, pour la plupart. Je n’étais plus l’esclave de ces songes.

Je méprisais tout ce que j’avais fait pendant ce premier mois de deuil, si ce n’est l’idée qui m’était venue de demander au Maître de m’accepter comme disciple. C’était extrêmement saugrenu de ma part, et avec le temps, je comprenais lentement ce qui m’avait poussé à agir ainsi.

Cette initiative m’avait permis de survivre, c’était une certitude. Mieux encore, je n’avais jamais été en aussi bonne forme physique. Le rythme était toujours effréné, et m’empêchait de me retrouver seul avec moi-même. Quand cela arrivait, j’avais peur. Mais aussi longtemps que je restais dans mon havre de paix, je me souvenais de la résolution que j’y avais prise.

Je n’étais clairement pas remis. J’avais perdu tout goût pour la musique. J’avais même renoncé à la magie. Plus que ça : j’avais renoncé à mon ancienne vie. Je n’étais pas prêt à faire face à Père après ce qu’il s’était passé. Je n’osais pas imaginer ce qu’il en était à Lucécie. Peut-être même que Lusio me pourchasserait si je retournais chez moi. Ce pourquoi la maisonnette au bord du lac était ce que je considérais à présent comme chez moi.

Je regardais fixement ma main, qui dissimulait le point d’eau devant moi. Au creux de ma paume se trouvait la pierre que ma mère avait léguée à ma sœur. La pierre que ma sœur m’avait à son tour léguée. Une nouvelle crainte m’assaillait depuis quelques jours.

La peur d’oublier. Bien évidemment, je ne pouvais pas oublier Nojù, mais plus le temps allait passer, plus j’allais m’habituer à son absence. J’allais sûrement finir par accepter qu’elle n’était plus là. Je continuerai alors ma vie sans elle, comme si elle n’avait jamais existé. Cette pensée me terrifiait plus que tout autre.

Elle ne demeurerait que dans mes souvenirs, et n’affecterait plus ma vie. Tous les jours je me remémorais le plus de détails que je pouvais. Je ne voulais pas que mes souvenirs d’elles ne s’éloignent, je ne voulais pas qu’elle appartienne au passé. Je ne pouvais pourtant pas vivre éternellement comme si elle venait à peine de me quitter.

Même après ces deux mois, mon moral était au plus bas. Je laissais retomber mon bras sur mes cuisses.

Ce fut à ce moment que j’aperçus de nouveaux astres se dessiner au-dessus de la mare. Il s’agissait de lucioles. Elles virevoltaient, s’entrecroisant comme s’il s’agissait d’une danse de salon. Ce spectacle était sublime, mais je ne pus penser qu’à une chose : j’aurai aimé que ma sœur eût été là pour voir ça.

Je me recueillais quelques instants avant de me lever pour repartir. La journée avait été longue. Demain encore, je me lèverai avant le soleil.

Mais un bruit attira mon attention. Il y avait quelque chose qui flottait à la surface de l’eau. Un cygne. Seul, au milieu des lucioles. Il était paisible, comme s’il méditait. L’oiseau majestueux m’inspirait du respect, et je lui fis un signe de tête pour le prévenir de mon départ, aussi étrange que cela puisse paraître.

Je m’étonnais de ma réaction sur le chemin du retour.

Cette nuit encore, j’appréhendais de sombrer dans un de ces songes qui me ramènerait à ce jour tragique.

Le lendemain vint heureusement assez tôt, et le calme de la matinée n’annonçait pas les nouvelles épreuves qui m’attendaient.

 



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