Nefolwyrth
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Chapitre 38 – En quête d’Haven Gleymt

-1-

Deux jours après le tournoi, quand le soir fut venu, Léonce, Ellébore, et moi nous réunîmes dans ma chambre. Nous étions en train de répartir nos affaires pour l’expédition de demain. Par prudence, on fit en sorte d’exploiter nos deux sacs de Thornecelia, au cas où nous nous retrouvâmes séparés, ou que l’un de nous égare notre équipement. Léonce tenait malgré tout à avoir un sac sur le dos, mais fut soulagé de ne pas avoir à se charger plus que de raison. Tout en enfonçant nos provisions dans ce trou sans fond, je lançais un regard perplexe à la demoiselle assise à côté de moi.

Lucéard : « Tu es sûre que tu veux toujours venir… ? »

Ellébore : « Lucéard… »

L’air boudeur, elle me fit comprendre que ça ne servait plus à rien d’insister, surtout au point où nous en étions.

En y repensant, quand le Maître m’avait expliqué les détails de la mission qu’il me confiait, il m’avait paru en parler comme si je n’allais pas être seul à me rendre là-bas. Il devait sûrement penser qu’Ellébore viendrait avec moi. À moins qu’il ne pensait à Léonce, puisque je lui avais parlé de mon garde du corps quelques jours auparavant. Peut-être aussi considérait-il qu’une telle épreuve était trop pour une seule personne.

Après y avoir mûrement réfléchi, j’interrogeai de nouveau mes amis.

Lucéard : « Vous êtes- »

Ellébore et Léonce : « Oui. »

M’interrompirent-ils, las de cette question.

Léonce : « Arrête avec ça, on vient, un point c’est tout ! Il n’a jamais été question que ça se passe autrement ! »

Ellébore hochait la tête, confirmant avec véhémence les propos de Léonce.

Je détournais le regard, reconnaissant ma défaite, et tentai d’apercevoir quelque chose par la fenêtre, au beau milieu de cette nuit noire. Je repensais à notre journée. Nous nous étions bien amusés, aujourd’hui encore. Le repas dont nous venions de sortir était aussi copieux qu’animé. Après le petit-déjeuner de demain, nous allions interrompre ce doux séjour, sans être sûrs de pouvoir y revenir.

Lucéard : « J’ai bien compris… Peut-être que c’est juste moi qui appréhende, après tout… On va encore risquer notre vie, alors que rien ne nous y oblige… Peut-être qu’on ne trouvera ni le temple que je cherche, ni même Haven Gleymt… »

Mes deux compagnons me fixaient, j’avais toute leur attention. Ils semblaient attendre que je continue mes élucubrations. Je n’en avais pas l’intention, mais au bout d’un moment, d’autres pensées me vinrent.

Lucéard : « Cela dit… »

Un sourire se dessinait lentement sur mes lèvres.

Lucéard : « …Je dois bien reconnaître qu’une partie de moi se demande si on pourra voir ce village fantôme. Je me demande à quoi il peut ressembler. Et ce temple, qu’est-ce qu’il renferme, au juste ? »

Ces quelques inquiétudes laissèrent soudain place à l’excitation.

Léonce : « Je n’ai encore jamais vu de monstres ! Je me demande s’ils sont à la hauteur de ce que tout le monde raconte ! »

Ellébore : « Je sens que ça va être une grande aventure ! »

Mes derniers mots les avaient touchés plus que les premiers. Ces deux-là n’avaient pas la tête à se soucier d’autres choses que de l’épopée qui nous attendait. Ils discutaient passionnément de ce qu’ils attendaient de notre expédition. Et même si j’avais lancé l’idée, ce fut leur enthousiasme qui me contamina.

Pouvoir passer ces quelques semaines en famille est un privilège, j’en ai bien conscience. Partir d’ici pour se lancer dans une épreuve mortellement dangereuse tout en sachant, ça, c’est plus qu’étrange, non ? Je pourrais tout y perdre, alors pourquoi ai-je aussi hâte d’être à demain ?

Les deux autour de moi s’embrasaient de plus en plus, me sortant un instant de ma réflexion. Je reconnaissais dans leurs mots ces curieux sentiments qui m’animaient.

Il faut croire que j’ai fini par développer la fibre aventureuse, moi aussi…

L’effervescence provoquée par tous ces préparatifs nous tinrent éveillés longtemps, et même une fois couchés, on ne parvint à trouver le sommeil que tardivement.

Dès les pâles premières lueurs du lendemain, Cynom, qui profitait de son temps libre dans le sud du royaume jusque là, avançait son carrosse jusque devant l’allée menant au palais.

On passa tous les trois la porte de la salle du petit-déjeuner. L’une d’entre nous n’était pas très bien réveillée, mais se rappelait progressivement de ce qui nous attendait, et son teint semblait rapidement plus éclatant que jamais.

Nous étions le centre de l’attention ce matin, et la duchesse lança le sujet.

Luaine : « Je n’en reviens toujours pas. Dire que vous allez partir pour Haven Gleymt, le port oublié dont on a jamais eu aucune preuve de l’existence, comme si ce n’était pas qu’une simple légende. C’est surréaliste, mais vous donnez tellement l’impression que vous allez le trouver que je ne peux qu’y croire. »

Cet endroit fabuleux et le mystère qui l’entourait n’avait jamais été aussi près d’elle. Dès son enfance, ma tante avait entendu parler de Haven Gleymt et de toutes les rumeurs qui y étaient associées.

Luaine : « Tu es bien le fils de ta mère, Lucéard. Llynel ne tenait jamais non plus en place. Ça ne m’étonnerait qu’à moitié d’apprendre qu’elle soit déjà tombée par hasard sur le port oublié. »

Cette remarque amusa ceux qui avaient eu la chance de bien la connaître.

Luaine : « Enfin, ton père aussi, derrière ses airs de bon garçon, a toujours secrètement voulu qu’elle l’emmène partout. »

Comme mon père à cette époque, Efflam se mit à bouillonner.

Efflam : « Rah ! Moi aussi j’aimerais y aller ! Goulwen et moi méritons notre place dans cette excursion ! Vous verrez, je vais devenir un si bon mage que vous m’emmènerez partout pour vous sentir en sécurité ! »

De son côté, Goulwen qui bâfrait vaillamment s’interrompit pour montrer sa désapprobation.

Goulwen : « Je laisse volontiers ma place à Meloar. Me connaissant, si je tombe sur un monstre je m’évanouirais presque aussi vite que papa. »

D’une pierre deux coups, le champion du Royal Fight attira le regard dédaigneux de son père et son frère.

Talwin ricana bruyamment pour rappeler aux dindons de la farce qu’il approuvait cette pique.

Brynn attira mon attention, il ne semblait pas ressentir l’engouement de cette matinée.

Brynn : « Si vous ne le trouvez pas d’ici une semaine, vous reviendrez, n’est-ce pas ? »

Son ton était formel, et ses mots plutôt décourageants. Il ne croyait pas du tout en Haven Gleymt.

Lucéard : « C’est ce qui est prévu. J’espère qu’on ne mettra pas autant de temps. Nous n’avons pas de provisions pour plus. »

Il hocha la tête, satisfait.

Brynn : « Très bien. Je ne t’apprends rien, mais nous sommes tous conviés à une réception à Faillegard, et toute les grandes familles du duché seront présentes. Il serait avisé que tu sois présent toi aussi, Lucéard. »

Affirma t-il comme si c’était l’évidence même.

Je n’ai pas trop la tête à ce genre de choses. Honnêtement, je ne l’ai jamais eue.

Sa sœur profitait de cette occasion pour parler à son tour, avec un intérêt à peine dissimulé.

Eira : « Se pourrait-il que vous nous rameniez des souvenirs de cette excursion ? »

Qu’est-ce qu’elle imagine ? Qu’il y a une boutique à la sortie du temple ?

L’étrangeté de sa remarque amusa aussi Léonce.

Léonce : « Haha, mais oui, c’est vrai ça, on pourrait garder quelques morceaux de monstres ! »

Il n’aurait pas oublié à qui il s’adresse à l’instant ?

Contre toute attente, la mine de l’aînée des princesses s’illumina. Elle répondit ensuite avec un certain embarras.

Eira : « S-si ce n’est pas trop vous demander… »

De lourds regards de jugement pesaient aussitôt sur elle.

Talwin : « Eh bien, eh bien… Moi qui pensais que Mademoiselle Macabre s’était calmée depuis quelques années. »

Mademoiselle Macabre savait garder son sang-froid en toute circonstance et fit mine de ne pas se sentir visée par les propos de son cousin.

Ellébore : « Tant que ça ne salit pas le reste, on peut stocker pratiquement tout ce qu’on veut dans nos sacs, donc nous pourrons sans problème ramener des trouvailles… Exotiques… ? »

Le regard calme qu’Eira lança à Ellébore me fit comprendre qu’elle venait de l’accepter non seulement en tant qu’invitée, mais comme membre de la famille.

Klervi s’était assise à côté de Léonce et tira sur sa manche, attirant son attention.

Léonce : « Hm… ? »

Aussitôt qu’il répondit à son regard, elle le cacha sous sa frange et rougit abondamment.

Klervi : « F-faites attention à vous, L-léonce ! »

Tout le monde pouvait remarquer les efforts qu’elle avait fourni pour pouvoir lui dire ces mots. La demoiselle semblait s’être attachée à Léonce, ce qui était amusant si l’on considérait qu’ils n’avaient pas grand chose en commun.

Le garçon était visiblement touché par son attention, leva vers elle un pouce triomphant et le sourire qui allait avec.

Léonce : « Pas la peine de me vouvoyer, l’amie ! Et ne t’en fais pas pour moi ! Je reviendrai encore plus fort, et je te rapporterai même quelque chose si tu veux. »

Klervi hochait la tête lentement, n’osant rien lui demander. Elle qui passait la moitié de son temps à jouer avec des insectes et les observer devait être en train de l’imaginer revenir avec une mante religieuse géante.

Ellébore : Quel duo improbable, c’est trop mignon… !

La jeune détective les fixait tous deux, l’air benêt. Sans raison apparente, elle se tourna vers Dilys pour partager sa joie. Quand celle-ci s’en rendit compte, elle se tourna pour être sûre de ne plus la voir. Néanmoins, en se rendant compte qu’elle était maintenant face à Talwin, elle pivota dans l’autre sens et choisit de regarder fixement son assiette.

Jagu se leva et parada autour de moi, confiant.

Jagu : « Ah, quel dommage que le Jagu-Jagu troisième du nom soit trop petit pour vous. Avec lui, vous auriez pu traverser le désert cérulescent sans encombre. »

J’accueillis sa déclaration avec un large sourire.

Lucéard : « Hélas, nous n’irions sûrement pas loin sans bras. »

Le garnement s’indigna de ma réponse.

Jagu : « Ah ! Lucéard ! T’es toujours le même en fait ! »

Talwin applaudissait lentement, comme s’il espérait se rendre complice de la remarque que j’avais lancé à Jagu.

Ceilio mangeait en silence, à son rythme.

Le père des Vespère baillait tandis qu’on lui apportait son café.

Evariste : « J’espère pour nous qu’on retrouvera Yuna avant que vous ne trouviez Haven Gleymt. »

L’un de ses fils rebondit immédiatement sur sa plaisanterie.

Goulwen : « J’espère qu’on retrouvera les bras de Jagu-Jagu aussi. »

Talwin éclata de rire, se leva, et alla frapper dans la main de son frère pour le féliciter.

Brynn sirotait tranquillement son thé, observant du coin de l’œil l’aîné de ses cousins qui piétinait toutes les bonnes matières de table qu’on leur avait inculquées.

Le plus jeune fils Vespère gesticulait bruyamment pour partager son mécontentement.

Aenor le regardait pleurnicher silencieusement, puis esquissa un sourire malicieux.

Aenor : « J’espère aussi qu’on retrouvera la dignité de Jagu. »

Mon oncle recracha son café par le nez en l’entendant. Certains n’avaient que pouffer de rire, mais d’autres se moquèrent éhontément du jeune garçon.

Talwin se rendit en une fraction de seconde devant Aenor, s’agenouilla, et lui embrassa la main par admiration. Elle se laissa faire, l’air satisfait.

Jagu : « Quelle peste celle-là, tu me le paieras ! Tu n’as pas idée à quel point les pièces et les mécanismes de ces bras étaient complexes ! Elles l’étaient bien plus que ta petite cervelle ne peut le concevoir ! »

Aenor : « Pas besoin d’avoir une cervelle pour comprendre que ce tas de ferraille était aussi fragile que l’égo de son concepteur. »

Le garçon explosa de rage, puis tout en marmonnant des menaces attrapa Efflam par le col et le traîna avec lui en dehors de la pièce. L’apprenti mage, le sourire forcé, nous salua tous les trois d’un geste de la main avant de disparaître de notre vision.

Léonce soufflait du nez, il avait réussi à se retenir de rire jusqu’au bout.

Ellébore : « Même si ce n’est que l’affaire de quelques jours, l’ambiance de ces repas va me manquer. »

-2-

Quand la duchesse se leva, annonçant la fin du repas, Aenor fut la première debout. Elle me rejoint de mon côté de la table, l’air solennel.

Aenor : « Tu penses que ça ira, Lucéard ? »

Je n’étais pas sûr de comprendre la portée de cette question, mais choisis de lui montrer un visage rassurant.

Lucéard : « Oui, pas de problème ! Et à ce que je sache, tu n’as pas eu de mauvais pressentiment concernant notre expédition ! »

La fillette croisa les bras et sourit en coin, elle me parut plus détendue.

Aenor : « Tu te fies à ça ? Ne sois pas bête Lucéard, mes intuitions ne sont au mieux que des intuitions. Et puis, outre les dangers évidents que représentent le désert cérulescent, n’oublie pas que la plus grande menace est en toi. »

Lucéard : « Je ne m’en fais pas pour ça non plus. Après tout, je t’ai promis que je trouverai un moyen de m’en débarrasser, donc plus la peine de s’en inquiéter. »

Cette confiance en moi que j’affichais aurait pu l’insupporter autrefois. Mais elle comprit que l’engagement que j’avais pris me tenait suffisamment à cœur pour ne plus que je considère perdre contre le démon.

Elle dévisagea les trois aventuriers d’un air sévère pendant quelques secondes puis s’éloigna d’un air satisfait. Elle finit par se retourner pour nous montrer son visage le plus enfantin.

Aenor : « Alors bonne chance, vous trois. »

Après des aux revoirs plus officiels, nous montâmes dans le carrosse, en compagnie de Kana et mon oncle.

Evariste : « Tu es sûre de vouloir venir avec nous, pitchoune ? »

Kana : « Oui, papa ! Comme ça, tu ne seras pas tout seul pour le retour ! »

Evariste : « Oh mais qu’elle est trop gnonne celle-là ! »

Ellébore ne l’aurait pas dit avec un tel accent mais elle agita la tête pour approuver les dires de son hôte.

Le véritable enfant du pays savait très bien où nous conduire pour que commence ce palpitant périple. Il s’agissait de Cyrtat, un minuscule port de pêche dont la douceur du climat attirait toujours plus de monde.

Il ne nous fallut pas plus d’une heure pour y être. Mes compagnons sortirent du véhicule. Ils trépignaient d’impatience.

Evariste : « Il n’y a plus rien à l’est de Cyrtat pendant quelques soixante-dix kilomètres. C’est ce qu’on appelle le désert cérulescent. Tous ceux qui affirment avoir vu Haven Gleymt confirment que c’était en marchant le long de cette côte. En la suivant, vous devriez être sûrs de le trouver. Je veux dire, c’est un port après tout ! »

Ses paroles n’avaient pas de quoi nous rassurer. N’importe qui aurait pu trouver Haven Gleymt si c’était aussi simple. En toute logique, on pouvait s’attendre à faire l’aller-retour sans rien voir.

Evariste : « À mi-chemin, il y a un peu de relief, c’est ce qu’on voit au loin ! Mais vous n’escaladez pas, hein ! Pas de bêtises ! »

Ellébore : « Oui, monsieur ! »

Maintenant qu’il l’a dit, je ne vois pas comment on pourrait ne pas l’escalader.

Ils nous accompagnèrent jusqu’à la sortie du village. Il n’y avait déjà plus grand monde là où nous étions, et les quelques sentiers dans la direction où nous allions n’étaient pas souvent empruntés.

Kana qui n’avait pas dit un mot pendant cette marche finit par nous adresser la parole, tandis que nous fixions l’horizon avec engouement.

Kana : « Le carrosse vous attendra là où nous nous sommes arrêtés. …Ne prenez pas de risques inutiles… D’accord ? »

Sa voix faible nous donnait presque l’impression qu’elle nous en voulait. Mais si l’on se fiait à ses yeux, il n’y avait là qu’une profonde inquiétude.

Kana : « Approchez-vous un instant. »

L’air plus sérieux que d’habitude, elle nous commanda de venir près d’elle, comme si elle avait une confidence à nous faire. Malgré notre étonnement, on coopéra, et une fois que nous fûmes tous les trois à portée d’elle…

Elle nous attrapa tous les trois en écartant ses bras le plus possible pour un triple câlin qu’elle accompagna d’une voix chagrine.

Kana : « Revenez sains et saufs… »

La demoiselle nous collait autant qu’elle le pouvait, ce qui était plutôt gênant pour nous tous.

Léonce : Depuis quand on est aussi proches ?

Ellébore répondit à son câlin et lui caressa doucement le crâne.

Après quelques secondes, la princesse se rendit compte que la position qu’elle nous infligeait était contraignante, et décida de reprendre ses distances.

Lucéard : « Ne t’inquiète pas, ça reste la priorité de cette expédition ! »

Mes deux amis confirmèrent de leurs grands sourires. Kana se frotta les yeux en hochant la tête.

Kana : « Alors à bientôt ! »

Toujours quelque peu peinée, elle nous salua affectueusement. Nous en fîmes autant jusqu’à disparaître de leur champ de vision.

Nous avancions sur ce chemin inconnu, impatients de savoir ce qui nous attendait au détour d’un de ces sentiers.

Sur notre gauche s’étendait une haute pinède à flanc de colline. On pouvait parfois apercevoir des sommets plus lointains et rocheux. Il y avait aussi ce bec géant que formait le sommet de la montagne à partir duquel nous évaluions notre progression. D’après moi, nous pouvions y être arrivés avant la nuit tombée.

Sur notre droite s’étendait une plage sauvage, parfois de sable fin, parfois d’épais galets. Des algues mortes, et des branches noircies s’y décomposaient sous ce ciel pâle. La beauté hivernale de la mer était bien différente de celle de la chaude saison. Mais mes amis ne connaissaient que cette mer là, et s’émerveillaient toujours autant d’un tel miracle.

La détective trottinait énergiquement, elle était certainement la plus enthousiaste de nous tous.

Ellébore : « Outre Haven Gleymt, j’espère qu’il y aura beaucoup de belles choses à voir, et pourquoi pas de belles rencontres ? »

Léonce : « Et pourquoi pas une ou deux mauvaises rencontres aussi ? »

S’amusait Léonce qui avait déjà évoqué son envie d’en découdre.

Lucéard : « Déjà, si on trouve Haven Gleymt, je ne reviendrais pas déçu. »

On continuait vivement cette discussion, avançant à trois de front sur ce qui n’était plus vraiment un chemin. Nous passâmes un moment au milieu de la forêt, dont la végétation était source d’émerveillement et de découvertes pour deux d’entre nous.

Léonce : « Je pense qu’on est tous d’accord pour dire qu’Haven Gleymt est une sorte de mirage qui n’apparaît pas tout le temps. »

Ellébore : « Vu ce qu’on a entendu jusque-là, je suis plutôt d’accord. S’il y avait un village normal sur cette côte, il ne serait pas légendaire du tout. »

Lucéard : « Et puisque la magie est impliquée, il serait logique de penser qu’il y a des conditions. Cela dit, je pense que beaucoup ont déjà essayé de venir à certaines dates, ou de surveiller le cycle lunaire lors de leur expédition. Ce n’est probablement pas une question temporelle, ni même de météo, à mon avis. Mais je pense aussi qu’Haven Gleymt n’apparaît que rarement. Plus qu’à espérer que les conditions soient réunies. »

Aucun de nous n’osait avouer jeter des regards réguliers sur la plage, espérant voir le port oublié en premier.

Quelques minutes plus tard, nous étions en train d’enjamber de massives racines qui dépassaient d’une dune de sable. Nous marchions ainsi, et pouvions profiter d’une pleine vue sur l’étendue d’eau qui semblait nous accompagner depuis le début.

Ellébore tira la première manche qui fût à sa portée, à savoir celle de Léonce, et pointa en direction de l’objet de son intérêt.

Ellébore : « Oh! Oooh ! Regardez ! Un crabe ! Un gros crabe ! C’est la première fois que j’en voie un ! »

Elle s’agitait, transportée à l’idée que cette rencontre rêvée eût lieu. Léonce avait plus de retenu, mais semblait tout aussi enchanté.

Léonce : « Je les imaginais beaucoup plus petits, mais c’est pas pour me déplaire ! »

Ellébore : « Oui pareil ! Mais il doit y en avoir de toutes tailles ! »

Je fixais d’un air perplexe la créature. Ce crustacé d’un orange passé était taché de noir, le rendant presque bicolore. Il faisait un mètre de large et certainement un mètre de haut. Il avait une pince bien plus massive que l’autre, et avançait de travers, ce qui amusait beaucoup mes compagnons.

Je n’étais pas non plus un expert en la matière, mais il me paraissait quand même bien gros.

Au bout de ses pédoncules oculaires s’agitaient deux yeux noirs. Il donna soudain l’impression de nous avoir remarqué, et fonçait vers nous d’une façon plutôt menaçante. Mes amis continuaient de rire de sa démarche.

Un râle étrange accompagnait sa ruée soudaine.

Lucéard : « C-ce n’est pas un crabe, c’est un monstre ! »

En entendant ce cri de mise en garde, Ellébore déchanta soudainement. Léonce lui paraissait encore plus enthousiaste.

Lucéard : « LAMINA EIUS ! »

Je sortis ma flûte-double en un instant, et invoquai une lame de lumière. Plutôt que de m’approcher de ses pinces, je préférai le garder à distance.

Le sort perfora l’adversaire en deux. Il se désintégra dans l’ombre instantanément, nous donnant la certitude que je n’avais pas commis un acte barbare sur un crustacé.

Léonce croisa les bras, mitigé.

Léonce : « Alors c’était ça un monstre ? Celui-là était plutôt décevant. »

Lucéard : « Contrairement à la plupart des formes de vie, les monstres ont des faiblesses magiques bien marquées. Souvent, en plus d’être faible contre un élément en particulier, ils ont tendance à craindre la lumière. C’était peut-être le cas de celui-ci. »

Léonce : « Oh, donc c’est plutôt une bonne chose d’utiliser de la lumière en tant que chasseur de monstre ? »

Lucéard : « C’est ça. Mais on peut souvent avoir une idée de ce qui sera fort contre certains monstres selon leur environnement. Sûrement que la foudre aurait eu encore plus facilement raison de cette aberration. »

Ellébore qui s’était insouciamment approchée des restes du cadavre semblait éprouver un peu de peine pour lui, mais souleva la petite pince qu’il avait laissé derrière lui.

Ellébore : « Et voilà ! Ça fera plaisir à Eira ! »

J’ai toujours du mal à y croire.

-3-

Ce court face-à-face fut l’objet de discussions passionnées tandis que nous continuions notre route. Le ciel s’était rapidement couvert, et le changement de temps se fit ressentir jusque dans la couleur de la mer, ce qui étonna les deux roturiers.

Ces épais nuages flottaient lentement au-dessus de nous, jusqu’à ce que ne tombe la pluie.

On finit par s’asseoir à l’abri des racines d’un immense platane. Nous pouvions apercevoir les calmes vaguelettes, et l’étonnant phénomène que produisait l’impact des gouttes de pluie contre la surface de l’eau.

Ellébore : « Il commence à faire froid maintenant qu’on est assis. »

Remarquait la demoiselle, toujours aussi ravie d’être ici.

Lucéard : « Eh bien couvre-toi davantage, ce n’est pas le moment de tomber malade. »

Elle me montra un visage amusé.

Ellébore : « Mais non ! Ce que je voulais dire c’est qu’à ce rythme-là, il va peut être neiger ! »

J’observais paisiblement cette bruine passagère.

Lucéard : « C’est possible, oui. »

Léonce inspirait longuement, et y prenait plaisir.

Léonce : « Aah, j’adore cette odeur ! »

Depuis le début de ce voyage, je remarquais qu’il avait tendance à renifler la moindre odeur, comme si le tourisme olfactif l’intéressait plus que tout.

Lucéard : « Ça s’appelle le petrichor, et c’est la terre qui libère ce parfum quand il pleut après une période plutôt sèche. »

Léonce me fixait, interloqué.

Léonce : « Mais pourquoi ? »

Lucéard : « Hmm… Eh bien… Je crois que c’est une réaction entre la pluie et un autre liquide qui s’accumule dans la terre pendant les- »

Léonce : « Non, non. C’est pas ça ma question. Ma question c’est pourquoi cette odeur a un nom ? »

Ellébore écoutait joyeusement la discussion qui s’ensuivit.

Pendant que nous savourions notre déjeuner, le ciel s’éclaircit, et après une courte pause digestive, on reprit la route.

Léonce : « Eh, vous ne trouvez pas que ce gros caillou sur le sable ressemble à une maison ? »

Ellébore plissa les yeux pour tenter d’assimiler cette roche à une habitation, et finit par exploser de rire.

Ellébore : « Oh mais alors, ça y est ! On a trouvé Haven Gleymt, le mystérieux caillou qui ressemble à un village ! »

Léonce aussi se marrait grassement.

Lucéard : « Ouvrez l’œil, il doit y avoir une branche qui ressemble à un temple secret dans le coin. »

Cette plaisanterie n’avait rien de particulièrement drôle, mais elle se fit le fil rouge de cette journée, et on ne manqua aucune occasion de la réitérer à chaque fois que quelque chose avait une forme particulière.

Alors que le soleil était déjà bien moins haut, on aperçut un sentier creusé par les précipitations, et qui semblait mener plus en hauteur. On se mit tous d’accord pour l’emprunter, quitte à s’éloigner de la mer.

Léonce : « Vous êtes déjà allés dans un donjon, vous deux ? »

L’idée que le temple que nous cherchions soit plein à craquer de créatures immondes semblait le motiver davantage.

Ellébore plongeait ses yeux dans la grisaille de cette fin d’après-midi, puis pouffa de rire.

Ellébore : « Maintenant que j’y pense, la première fois, Lucéard a failli me tuer à cause d’hallucinations, la deuxième fois, j’ai failli être absorbée dans le néant par un monstre, et la troisième fois… J’ai probablement affronté un démon. »

Léonce la regardait en souriant, attendant le moment où elle avouerait qu’elle plaisantait. Ce moment ne vint jamais.

Lucéard : « D’une certaine façon, j’ai failli te tuer à chaque fois qu’on est allés tous les deux sous terre… »

Ellébore : « Oh ne fais pas cette tête ! Ce n’est pas comme si tu en avais vraiment eu l’intention ! Juste, évite de recommencer cette fois-ci ! »

Je soupirai en seule réponse.

Léonce : « Quand même, pour une non-combattante, tu as vécu ton lot de sensations fortes, on dirait, Ellébore ! »

La demoiselle rit jaune, constatant la véracité de ses propos.

Lucéard : « D’ailleurs, tu ne m’as toujours pas raconté la fois où tu es allée dans un donjon sans moi ! »

Ellébore : « Je te la raconterai seulement si tu racontes la fois où tu as éveillé ta magie ! »

Léonce : « Tu auras encore du souffle d’ici là ? »

Cette moquerie n’était pas sans fondement. La détective peinait véritablement dans cette montée. Elle n’était pas habituée à autant d’activité physique que nous deux.

Si le moi d’il y a six mois avait dû prendre part à ce périple, il aurait déjà jeté l’éponge. Son endurance n’est pas si mauvaise que ça.

Lucéard : « Montons le camp au sommet ! »

Léonce : « Plus qu’à espérer que le village n’apparaisse pas que de nuit. »

Ellébore s’amusa de cette réflexion.

Léonce : « Je plaisante pas ! Même si c’est pas la seule condition, peut-être bien qu’il n’apparaît que de nuit. »

Je croisais les bras, perplexe.

Lucéard : « J’ai l’impression que personne ne connaît directement quelqu’un qui a déjà vu Haven Gleymt, mais de ce qu’on raconte, ils sont tombés dessus, et n’ont pas tous osé s’approcher en voyant cet étrange port. On raconte que la plupart des maisons sont peintes en blanche. »

Je me retournais. À cette hauteur, on pouvait déjà apercevoir une bonne partie de la plage sauvage du désert cérulescent.

Lucéard : « Si des gens ont pu voir ce village, c’est forcément de jour. Car, voyez-vous, cela va peut-être vous étonner, mais on ne voit pas grand-chose la nuit. »

Cette surprenante révélation amusa mes compagnons.

Ellébore : « C’est sûr qu’on ne peut pas s’attendre à ce qu’Haven Gleymt soit aussi bien éclairé que Lucécie. Et si on ne sait rien sur l’intérieur du village, c’est probablement parce que ceux qui l’ont aperçu ont pu le voir d’assez loin, et ont décidé de ne pas s’en approcher. »

Léonce paraissait soudain plus sérieux. Tout comme moi, il devait se demander pourquoi la plupart des gens avaient décidé de ne pas s’en approcher.

Léonce : « Soit il a vraiment quelque chose d’inquiétant ce port oublié, soit ceux qui ont décidé d’aller voir de plus près n’en sont pas revenus… »

Cette analyse était tout à fait pertinente, et eut le démérite de saper le moral des troupes.

Ellébore : « Si on court, on sera rentrés pour le petit-déjeuner de demain. »

Profitant d’y voir encore, Léonce se tourna une dernière fois vers l’horizon.

Léonce : « On est pas encore à mi-chemin, si vous voulez mon avis. Et on ne voit pas encore les premières traces de civilisation au loin. »

Ce paysage saisissant nous permettait pourtant d’apercevoir plus de la moitié du désert cérulescent, et des collines alentour.

Lucéard : « Dans ce cas, je propose qu’on monte le camp ! »

-4-

Au milieu de roches pointant vers le ciel étoilé, Ellébore allumait notre feu de camp. L’accès à cette zone à flanc de falaise n’était qu’un petit couloir naturel formé par de grands minéraux. On ne devait probablement pas non plus voir la lumière des flammes depuis la plage. Autrement dit, cet endroit était celui où l’on se sentait le plus en sécurité, et nous étions unanimement d’accord pour y passer la nuit.

Une fois que le feu prit, elle se tourna vers nous deux, qui étions en train d’installer ce qui nous servirait de lits.

Ellébore : « Je prends le premier tour de garde ! »

La demoiselle voulait bien garder plus longtemps que nous s’il le fallait, mais elle ne voulait surtout pas être réveillée au milieu de la nuit.

Quelques minutes plus tard, la demoiselle était collée au feu de camp, sous une couverture, et frissonnait. Elle avait malgré tout le sourire aux lèvres à l’idée de pouvoir dormir à la belle étoile, et d’être au beau milieu de l’aventure dont elle rêvait.

Ellébore: J’arrive pas à croire que je sois en train de faire ça. C’est aussi bien que je l’imaginais ! Ce n’est plus vraiment une première en vérité, mais j’ai tellement hâte d’être à demain !

Elle fut interrompue par un éternuement discret.

Ellébore : Et puis demain, il fera un peu plus chaud, j’espère. J’ai des soudaines envies de bain.

Dos à la demoiselle, Léonce et moi étions aussi au plus près du foyer. Mon garde du corps mit une bûche de plus, avant de se recoucher. Nous regardions tous deux les constellations se former au gré de notre imagination.

Léonce : « Ça ne te rappelle rien, Roodbruin ? »

Je ris jaune en entendant ce sobriquet.

Lucéard : « Vous avez décidé de me rappeler tous mes mauvais souvenirs en un seul jour ? »

Il s’esclaffa avec satisfaction. Un court silence s’ensuivit.

Léonce : « Il serait peut-être temps qu’Ellébore aussi ait le droit à un pseudonyme. »

Ellébore : « Oh oui ! »

Sans se poser davantage de questions, elle montra son enthousiasme. Puis, finit par se lever, et escalada maladroitement une des roches qui nous encerclaient. Elle fit glisser un caillou qui roula jusqu’au visage de Léonce.

Léonce : « Eh ! »

La demoiselle détacha ses cheveux, qui flottaient au gré de la légère brise hivernale, tout comme sa lourde couverture dans laquelle elle s’emmitouflait.

Elle restait debout, et fixait au loin, essayant de voir au travers de la pénombre. C’était une nuit sombre, et même le blanc d’un pan de mur n’aurait pu se voir en contrebas. Le son lointain des flots noirs lui inspira un étrange sentiment.

Ellébore : « Dites… Vous pensez qu’Haven Gleymt existe ? »

Léonce mit les bras derrière la tête, espérant y trouver son confort.

Léonce : « Quoi ? Tu abandonnes déjà ? »

Je me relevais sur un coude pour apercevoir le dos de mon amie. Elle faisait toujours face à l’horizon de jais.

Lucéard : « Le maître m’en a parlé comme si c’était l’évidence même. Ce qui l’intéressait était surtout le temple à l’intérieur. Pour lui, que je trouve Haven Gleymt n’est qu’une formalité. Le connaissant, il est déjà familier avec l’endroit, il m’a même dit qu’il n’y avait pas qu’un chemin pour s’y rendre. Je ne serais pas étonné d’apprendre qu’il connaît personnellement ce temple. »

Ellébore réfléchissait intensément, puis répondit à voix basse.

Ellébore : « Bien sûr que non, je n’abandonne pas. Même si on ne le trouvait pas, je m’amuse tellement que j’aimerais rester autant que possible. C’est juste que je me posais quelques questions. Je vais essayer de réfléchir à cette histoire de plusieurs chemins. Vous, dormez sur vos deux oreilles ! »

Léonce se tourna vers moi pour me chuchoter quelque chose.

Léonce : « Il faudrait arrêter de déambuler partout en posant des questions si elle veut qu’on dorme sur nos deux oreilles. »

La demoiselle avait entendu et lui fit un regard boudeur.

Ellébore : « Oui, bon, pardon ! Et bonne nuit ! »

On répondit joyeusement à son bonne nuit pour lui faire esquisser un sourire.

À l’exception du froid, cette nuit se passa sans encombre. Dès l’aube, je ravivais la flamme, et écoutais les remerciements inconscients de mes deux amis, qui dormaient à poings fermés.

Je montais discrètement sur le plus haut rocher qui cernait notre camp. Je pouvais voir plus distinctement que jamais cette mer d’apparence morte, et la longue plage sauvage. À cause du relief, on ne pouvait pas apercevoir la moindre trace de civilisation. Aucun port oublié n’était apparu pendant la nuit.

Je baissais les yeux, me sentant un peu bête d’avoir espéré le trouver si facilement. J’aperçus alors des ruines quelques mètres plus bas, sur le flanc de cette colline où nous avions dormi.

Je ne l’avais pas remarqué dans la nuit… Bon, une ruine et un port, ce n’est pas la même chose, mais c’est déjà une meilleure piste qu’un rocher.

Je me retournais malicieusement vers mes compagnons.

Léonce doit être réveillé mais profite encore de la chaleur. Donc je peux m’absenter sans avoir à culpabiliser !

Je rejoins précautionneusement le chemin qui menait à cette bâtisse d’un autre siècle.

Je me demande bien qui pouvait vivre ici. Il n’aimait clairement pas avoir un voisinage.

Cet endroit était à l’abri du bruit, mais pas du vent. Une fois sur place, je remarquai aussi la construction troglodyte qui faisait face à la mer.

Cette maison de deux étages était recouverte par la formation rocheuse sur laquelle nous dormions. Les fenêtres n’étaient plus que des trous, on devinait sur son contour qu’il y avait eu des volets à une époque.

Il doit faire bien frais ici en été.

J’avançais à pas lent. Je m’étais désintéressé de la ruine, qui ne semblait être qu’une annexe de ce logement.

Ils ne devaient probablement pas vivre ici toute l’année.

Une fois à l’intérieur, je découvrais avec un étrange sentiment de nostalgie que tout y était vide. Les habitants avaient dû quitter ce lieu, d’une façon ou d’une autre, et pendant des décennies, les voyageurs avaient dû s’en donner à cœur joie avec ce qu’ils avaient pu y trouver.

Il y avait à l’étage quelques meubles de bois méconnaissables, rongés par le temps. Le cœur de plus en plus lourd, je cherchais machinalement un souvenir attestant de la vie de ceux qui un jour avaient vécu ici. Entre ses murs, je me sentais abandonné à mon tour, seul pour l’éternité.

Je me frappais les joues des deux mains, énergiquement. Mes doigts tremblaient, et ma respiration était courte.

Cette fois-ci, je l’ai ressenti… Ce sentiment à l’instant, c’est comme s’il avait alimenté quelque chose en moi.

C’était plus qu’une impression, et je me félicitais de m’en être enfin aperçu.

J’arrivais ensuite au second étage.

Les pierres de cette architecture étaient tenaces, mais tout en sachant la taille des roches au-dessus de ma tête, je ne pouvais m’empêcher d’être inquiet.

Je m’approchais de la première ouverture que je vis. On ne voyait par cette fenêtre que la mer. La mer à perte de vue. J’en déduis que personne ne pouvait apercevoir cet endroit depuis la plage. Mais ce ne fut pas ma première réflexion.

Qui donc profitait de cette vue ?

Et cette vue, avait-elle changée ? Que leur inspirait-elle ? D’une certaine façon, quelque chose demeurait à jamais entre ces murs, avait fini par m’effleurer, et m’inspira toutes sortes de sentiments.

L’esprit occupé par toutes ces énigmatiques questions, je finis par redescendre après avoir inspiré suffisamment d’air marin.

Sur le chemin du retour, je remarquais un puits non loin de la bâtisse principale. La végétation n’avait laissé qu’un chemin pour y accéder. Après réflexion, il était logique de trouver un puits à proximité d’une habitation aussi isolée, et je continuais ma route.

Puis, l’instant d’après, je m’arrêtai. Il me fallut quelques secondes avant de revenir sur mes pas, et d’approcher ce fameux puits. Je constatais qu’il était vide. Ou du moins, le fond n’était pas du tout visible. J’eus la brillante idée d’envoyer une lame de lumière droit dans ce gouffre, mais décida finalement de m’abstenir.

Je ne pouvais que constater qu’il n’avait rien de particulier. Il était au bord de la ruine lui aussi, et seules les pierres avaient survécu aux années et aux intempéries.

Je me retournais, constatant qu’il allait être temps de lever le camp.

Après seulement un pas, je me retrouvais à nouveau immobile.

Lucéard : « Hmmm… ? »

Je croisais les bras, pensif.

Je remarquai un galet à quelques mètres, et le pris en main. Je revins jusqu’au puits, tendis le bras, et lâchai la pierre bien droit.

Je l’entendis rebondir au bout d’une seconde. Le son de ces multiples ricochets était d’autant plus surprenant qu’elle n’avait pas dû heurter les parois du puits.

Cette expérience s’était avérée concluante, et je repartis satisfait de m’y être attardé.

-5-

Face à ce feu mourant qui nous avait tenu au chaud toute la nuit, j’aperçus mes deux compagnons rangeant les dernières affaires. Nous étions déjà prêts à partir.

Lucéard : « Eh bien, je ne te connaissais pas si matinale, Ellébore. »

La jeune fille leva son pouce fièrement.

Ellébore : « Oui ! Je voulais faire ma toilette, et j’ai trouvé un petit cours d’eau. C’était gelé ! Mais ça m’a donné un coup de fouet ! »

Une rivière dans le coin, hein ?

Cette information me confortait dans ma théorie.

Mon sourire rayonnant attira leur attention. Ils me regardèrent, perplexes.

Lucéard : « Qu’est-ce que vous diriez d’aller dans le village légendaire d’Haven Gleymt aujourd’hui ? »

Voyant l’assurance dans ma posture, ils ne purent qu’y croire, et s’excitèrent aussitôt.

Ellébore : « T-tu l’as trouvé ?! »

Léonce : « Oh ! Je l’sens bien ! C’est parti ! »

Héhé… J’espère que je ne me suis pas trop emballé.

Quelques minutes plus tard, nous étions à côté de la maison troglodyte.

Léonce : « C’est pas le port oublié, ça. C’est juste un vieux puits. »

Mon garde du corps émettait déjà des doutes quant à ma trouvaille, tandis qu’Ellébore attendait patiemment que je m’explique.

Sans un mot, je commençais à descendre dans le puits, en m’accrochant aux pierres.

Surprise, elle s’avança. Au-dessus de moi, je voyais ses longs cheveux se balancer dans le vide, ainsi que son air inquiet.

Ellébore : « Ne te fais pas mal, hein ? »

Lucéard : « Pas d’inquiétude, si je tombe, j’aurais le temps d’utiliser mon bouclier normalement. S’il y a bel et bien quelque chose en bas, je vous ferai signe. »

Malgré tout, je réussis ma descente sans en avoir besoin. Je montrais une grande fierté à l’idée que cette épreuve du maître m’ait enfin servi.

Comme si l’eau s’y était engouffrée, un long tunnel s’était creusé dans la roche, et s’enfonçait plus profondément encore. Je ne voyais hélas pas plus loin.

Lucéard : « Il y a un chemin ! Une torche s’il vous plaît ! »

Mes deux amis en haut se réjouirent de la nouvelle. Ce n’était pas grand chose, mais il y avait quand même une probabilité de trouver Haven Gleymt au bout de cette galerie.

Ellébore : « T-tu es sûr de toi ? »

Affirmait-elle en allumant une de nos torches du bout des doigts.

Après confirmation, elle s’approcha du bord, peu rassurée.

Ellébore : « J-je la lâche ? »

Lucéard : « Vas-y ! »

Elle s’exécuta, et je vis la flamme se rapprocher de moi.

Lucéard : « ANGUEM IRIDIS ! »

Un ruban sombre apparut, et attrapa un silence la torche. Le souffle du sort me donna l’impression que le feu s’était fugacement teint de bleu.

C’est de pire en pire… Je ne pourrais pas les faire descendre avec un anguem, c’est trop risqué à présent.

Je prenais la torche en main, et regardais à nouveau ce mystérieux chemin. Je n’en voyais toujours pas le bout. C’était aussi ce que suggérait les nombreux ricochets du galet.

Lucéard : « Bon, eh bien à vous ! Mais un par un ! Je pourrais vous rattraper si vous glissez. »

Ellébore fut la première à m’apparaître. La demoiselle avait les larmes aux yeux.

Ellébore : « M-mais j’ai peur… ! »

Lucéard : « Fais moi confiance, je ne te laisserai pas te faire mal ! »

Sa première réponse fut un râle sceptique.

Ellébore : « Je te fais confiance ! Mais ça ne m’empêche pas d’avoir peur ! »

Sur ces mots, elle prit son courage à deux mains, et attrapait les pierres grossières qui formaient ce puits. Il y avait une infinité de prises, ce qui en faisait un parcours d’escalade relativement aisé. Mais pour une débutante, cela ne faisait pas beaucoup de différence.

Malgré sa soif d’aventure, attraper la moindre roche était douloureux pour ses mains délicates, et l’idée d’être à plus de dix mètres du bas mettait sa motivation à rude épreuve.

Ellébore : J’ai beau maîtriser un peu la gravité, tous mes membres tremblent.

La détective terrorisée répétait l’erreur de regarder en dessous d’elle, et essaya de relativiser.

Ellébore : Ça aurait pu être pire, j’avais hésité à prendre une robe. Mais y’a pas à dire, le pantalon est de rigueur !

Léonce regardait avec curiosité comment s’en sortait son amie.

Ellébore : « S’il y a plusieurs chemins pour Haven Gleymt, pourquoi doit-on prendre celui-là ? »

Désespérait-elle.

Lucéard : « Tu veux qu’on en cherche un autre ? »

Ellébore était à mi-chemin dans ce puits, mais ce ne fut pas la raison qui la poussa à rejeter ma proposition.

Ellébore : « Sans façon. »

Nous n’avions aucune garantie de trouver une autre piste. Peut-être même que celle-ci pouvait finir par disparaître. Et puis…

Ellébore : « Je sens que tu as une bonne intuition, et j’ai envie d’y croire ! »

Avec plus d’assurance qu’en début de descente, elle touchait presque au bout. Elle avait réussi à descendre toute seule, et même si je la trouvais admirable, je restais concentré, et m’approchais pour l’aider en cas de besoin.

Elle ne pouvait plus se blesser gravement à ce niveau-là, néanmoins, elle finit par me tomber dessus, m’emmenant avec elle au sol. Léonce souffla du nez. Il avait deviné au son ce qui s’était passé.

-6-

Rapidement, nous fûmes trois au fond du puits, face aux ténèbres du tunnel dans lequel nous nous engagions. Mais nous étions sereins.

Ellébore : « Vous ne trouvez pas que ça a quelque chose d’inquiétant ce chemin ? Moi j’aime bien ! »

Léonce : « Tu l’as dit ! Il dégage quelque chose de tellement fort que je m’attends à ce qu’il y ait quelque chose d’incroyable au bout ! »

Lucéard : « Je crois que je ressens la même chose que vous. Allez, direction Haven Gleymt ! »

Sur cette déclaration, mes deux amis poussèrent des cris de joie.

Notre fine équipe avança, guidée d’une torche. Il n’y avait pas d’intersection comme si de l’eau avait coulé et creusé la terre jusqu’à pouvoir en sortir. Nous marchions ainsi pendant longtemps. Plus longtemps que je ne l’aurai cru. Le dénivelé me laissait penser que nous aurions dû rejoindre la plage il y a déjà quelque temps.

Léonce reniflait fort, et haussa les sourcils, surpris.

Léonce : « Eh, vous ne trouvez pas que l’air a changé ? »

Ellébore et moi nous essayâmes à inspirer profondément, mais nous ne remarquions aucune différence.

Ellébore : « Tu as vraiment du flair, Léonce ! Moi je ne sens rien. »

Lucéard : « Probablement que la sortie n’est plus loin. »

Ellébore : « Oh là-bas ! De la lumière ! »

En effet, le chemin était à présent presque plat, et au bout de ce tunnel se trouvait une roche légèrement éclairée d’un côté. L’extérieur était au prochain tournant.

Nous hâtions le pas, jusqu’à nous engouffrer dans ces lueurs matinales. L’éblouissement qui en résulta me ramena à un souvenir déjà lointain. Les couleurs de ce paysage vert m’apparurent progressivement. Nous étions encore en hauteur, et ne pouvions que voir la mer d’ici. J’étais pourtant persuadé d’être descendu plus que nous avions monté la veille.

On s’avançait pour apercevoir la vue imprenable de l’extrémité d’une falaise. Je n’arrivais pas à nous situer par rapport à notre point d’entrée, ni grâce à ce que nous avions vu depuis notre camp. J’observais les collines alentours, et le sable en contrebas. Néanmoins, là où aurait dû être la plage…

Nos yeux scintillèrent d’émerveillement.

Lucéard : « C’est… »

À un petit kilomètre de nous seulement, longeant la mer, toutes sortes de bateaux de bois étaient amarrés à des pontons.

Léonce : « C’est… ! »

Tout autour d’elle, des maisons d’un blanc passé faisaient face aux flots calmes de cette matinée.

Ellébore : « …Haven Gleymt ! C’est Haven Gleymt ! »

Nos grands cris de victoire résonnèrent au loin. Je n’avais clairement jamais ressenti une telle allégresse qu’à ce moment. J’exultais d’enthousiasme à l’idée d’avoir sous mes yeux le port oublié dont la légende faisait rêver les enfants de Port-Vespère.

On dévalait la pente de terre, triomphalement hilares.

Léonce : « Alors ce caillou d’hier n’était pas le vrai Haven Gleymt ! »

Lucéard : « Et dire que ce n’est que le deuxième jour ! On sera peut-être rentré d’ici demain, avec une sacrée découverte à raconter ! »

Ellébore sautillait gaiement, et manqua de déraper dans sa descente.

Nous étions presque à sa hauteur, il n’y avait plus qu’un petit bois à traverser. Cet étrange chemin de terre entre les arbres était assez large pour des chariots, et pourtant, il ne menait qu’à ce relief impraticable. L’accès à ce village était un mystère.

La détective zieutait des deux côtés, tout en essayant de garder le même rythme que Léonce et moi.

Ellébore : « Ce n’est clairement pas la même végétation que celle du désert cérulescent. Ni les mêmes roches. Ce n’était pas non plus le même sable de ce que j’ai aperçu. Le paysage m’a paru si différent que je ne reconnaissais même plus la mer. »

Elle n’a pas tort… Mais parviendrons-nous vraiment à percer le secret de Haven Gleymt ?

Léonce : « Cet endroit n’appartient peut-être tout simplement pas à ce monde. »

Sur un fond de plaisanterie, Léonce émit une hypothèse. Notre pas de course ralentit sensiblement.

Ellébore : « Dis comme ça, ça me donne la chair de poule. C’est comme si nous allions rester bloqués ici pour le restant de nos jours… »

Léonce : « Au moins, nous sommes tous les trois. »

Lucéard : « S’il y a une légende, c’est que des gens en sont revenus. Alors pas d’inquiétude. »

Les yeux rêveurs, on apercevait enfin l’entrée du village. Les habitations étaient si proches, mais paraissaient toujours aussi irréelles.

J’avançais, absorbé par le panneau de bois perché entre deux pans de mur, au-dessus de nos têtes. Tous ceux qui pénétraient ici étaient accueillis par cette immense enseigne.

Rongé par la pourriture et le vent sablonneux, on parvenait à peine à y lire le nom de ce village.

Il y était gravé “Haven Gleymt”. Même après avoir deviné que c’était bel et bien le port oublié, la surprise n’en restait pas moindre. Lire de mes propres yeux pareille preuve de ma venue ici m’inspirait un sentiment inédit. Ce lieu que j’avais cru pendant si longtemps fictif était face à moi. Si j’approchais encore, je pouvais le toucher. Cette vision nous plongea tous dans un silence contemplatif.

Sans nous concerter, nous nous mîmes en marche.

-7-

D’épaisses et éparses pierres pavaient vainement cette rue jusqu’au port. Toutes les portes étaient closes autour de nous, comme si elles n’avaient jamais été ouvertes. Il en était de même pour toutes les fenêtres, et la plupart d’entre elles étaient d’ailleurs recouvertes de volets écaillés.

Rien ne dépassait des façades de ces maisons grises, elles étaient si lisses qu’elles me paraissaient impalpables. L’air marin semblait avoir rongé toute aspérité de vie dans ce village. Chaque parcelle de ce port me donnait l’impression qu’il était scellé dans le passé à tout jamais. Le vertige que m’inspira cette vision onirique me troublait, et me terrifiait. Je craignais de toucher ne serait-ce qu’un fût, ou une poignée de porte. J’avais l’inexplicable certitude que tout s’effriterait et deviendrait poussière. De toute façon, il n’y avait rien derrière ces murs. Ils étaient creux, infiniment creux. Tristement creux. Et les vitres opaques des fenêtres à mon niveau ne pouvaient me contredire.

Un seul regard vers mes compagnons m’assurait qu’ils voyaient et ressentaient la même chose que moi. Nous étions absorbés par l’atmosphère tragique du port oublié.

Le calme plat de ce matin renforçait ma conviction qu’il n’y avait jamais eu âme qui vive ici. Et cette étrange solitude s’immisçait en moi, enrobée de la fascination singulière que m’inspirait Haven Gleymt.

Les embarcations que nous avions vu au loin étaient moisies, et semblaient promptes à se briser entièrement si l’on avait eu l’audace d’y poser un pied. Leurs mâts sonnaient comme s’ils étaient lointains. Pourtant, la mer ne s’agitait pas ici. Cette mer effrayante dans laquelle on ne pouvait voir notre reflet. La peur d’y tomber me poussait à reculer. On ne pouvait pas nager dans de telles eaux. Quiconque s’y serait essayé aurait coulé à pic comme si ça n’avait été que de l’air.

Loin de l’idée que la magie avait refaçonné cet endroit, nous en étions tous venus à la même conclusion : quelque chose de plus puissant encore avait fait de Haven Gleymt un enfer.

Une telle anomalie ne s’expliquait pas, et l’idée de rationaliser ce qu’on voyait nous était totalement inconnue. Personne n’osait parler en ce lieu devenu l’épave d’un temps que le temps lui-même avait oublié. J’eus l’effroyable sentiment que ce mirage allait nous avaler à notre tour et que nous sombrerions avec lui dans l’abandon.

La terne pâleur de Haven Gleymt m’enveloppait, comme si j’allais à mon tour devenir un vestige prêt à disparaître dans la brise marine.

Au loin de cette mer vide s’approchait lentement la brume. Elle s’étendait, et s’étendait encore, faisant taire à jamais le soleil, et tout ce qui l’entourait. Il n’y avait plus d’horizon. Il n’y avait plus que ce village. Seul comme il l’avait toujours été. Peut-être que lorsque il ne resterait plus que cette brume, je disparaîtrais à mon tour.

Les contours de ces architectures s’évanouissaient progressivement. On entendait à peine le grincement des enseignes de bois. Alors que mes sens s’amenuisaient un murmure se fit entendre.

Ellébore : « D’une certaine façon, je n’ai jamais rien vu d’aussi angoissant. »

Ses mots ramenèrent Léonce et moi à la raison. Si elle n’avait pas parlé, nous aurions probablement fini par nous faire dévorer par la brume à notre tour. Nous étions tous les deux aussi perdus, et regardions la demoiselle qui parvenait tant bien que mal à conserver une résolution qui m’était totalement étrangère à présent.

Ellébore : « Pourtant, je n’ai pas l’impression que cet endroit nous veut du mal. Et plutôt que de me faire peur, il me fait beaucoup de peine. »

Mes pensées revinrent après m’être extirpé de ma confusion. Je souris en constatant que j’avais bien fait de ne pas venir seul.

Je suis sûr qu’il comptait que je vienne avec Ellébore. Il a dû le remarquer avant moi. Cette fille a vraiment quelque chose d’unique, une force intérieure à toute épreuve.

Léonce : « Pendant qu’on marchait, je me suis souvenu de quelque chose. »

Ajouta notre ami qui continuait d’observer Haven Gleymt.

Léonce : « J’ai déjà lu un livre sur cet endroit auparavant. Dedans, ils l’appelaient le village qui pleure. »

Outre l’humidité de l’air, je comprenais aisément le surnom de cet endroit. De tous les sentiments qu’il m’avait inspiré, il restait au fond de moi un profond chagrin.

Lucéard : « Ah, c’est vrai ! Le temple ! »

L’espace d’un instant, la vraie destination de cette quête m’avait échappée. Le village n’était pas très grand, et nous pouvions facilement faire le tour sans nous perdre, malgré cette purée de pois.

Le cœur lourd, on partit à la recherche d’un bâtiment bien différent du reste. Hélas, mon impression ne changeait pas. Tous ces bâtiments semblaient dénués de matérialité. Je n’osais toujours pas m’écarter du chemin. Je savais d’avance que ce que je voyais autour de moi n’existait pas.

Ellébore : « Eh, venez voir ! »

Nous ne nous étions pas trop éloignés de la demoiselle après ce qui s’était passé, et encore une fois, elle se montrait utile.

Ellébore : « Cette baraque de pêcheurs a quelque chose de différent, vous ne trouvez pas ? »

Léonce hochait la tête lentement, il la sentait bien, lui aussi. Elle n’avait rien de particulier en somme. Elle faisait face au quai, et un vieil étalage de bois de ce côté-là me laissait penser qu’il s’agissait d’une criée.

Lucéard : « Depuis quand es-tu experte en baraque de pêcheurs ? Je croyais que c’était la première fois que tu en voyais il y a une semaine de ça. »

La détective haussa les épaules, elle ne semblait elle-même pas deviner ce qui lui faisait dire ça.

Ellébore : « Je ne sais pas si je rêve éveillée, mais j’ai eu comme l’impression de voir des pêcheurs sortir d’ici. »

Je restais quelque peu sceptique. Néanmoins, après m’être un peu rapproché, je me rendis compte que la phobie qui me tenait loin de tous les bâtiments ne m’affectait pas ici.

Mon amie cherchait de quoi corroborer ses dires, et inspectait tous les bâtiments alentour. La voir agir si méthodiquement ne manquait pas de me rappeler sa vocation.

Elle claqua des doigts.

Ellébore : « J’y suis ! Regardez ! »

Elle montrait l’entrée de la maison voisine à celle qui l’intéressait. Sa démonstration nous laissa dubitatifs.

Ellébore : « Le sable ! Il s’est accumulé devant cette porte. Comme sur toutes les autres ! »

En effet, malgré l’absence dérangeante de relief sur la plupart des pans de mur, comme dans beaucoup d’habitations, l’entrée était légèrement renfoncée, et le sable porté par le vent s’y déposait au fil du temps.

Quand elle vit dans mes yeux que j’avais fait le rapprochement, elle avança toute fière d’elle jusqu’à la baraque qui avait attiré son œil.

Ellébore : « Et ici, il n’y en a quasiment pas, comme si cette porte s’ouvrait encore parfois ! »

Léonce était convaincu par cette explication et commença à se rapprocher dangereusement.

Léonce : « Eh bien plus qu’à la pousser alors ! »

Ellébore soupira, s’amusant de la bêtise de mon garde du corps.

Ellébore : « À la tirer, tu veux dire… »

Ignorant la remarque de la demoiselle, il se trouva face à l’épaisse planche de bois décrépie qui accueillait les visiteurs et se rendit compte que la poignée avait fini par tomber. Il décida de la pousser du bout de la main.

Au grand étonnement d’Ellébore, la porte bougea, mais tomba aussitôt dans un lourd grincement. L’impact au sol souleva la poussière de l’intérieur, et fit éternuer Léonce.

Maintenant que le chemin était dégagé, je perçus la pénombre qui s’y trouvait. Nous étions sur la bonne voie.

Lucéard : « C’est parti. »

Je menais la marche, suivi de près par Léonce.

Ellébore jeta un dernier coup d’œil au port, comme si elle s’y était attachée.

Alors qu’elle se décida à entrer à son tour, des rires d’enfants la firent se retourner.

À l’angle de la rue, pendant un instant, elle avait cru voir deux silhouettes. Elle n’était néanmoins déjà plus sûre d’avoir réellement entendu ces voix.

Constatant que le silence pesant de Haven Gleymt était revenu, elle entra à son tour dans la baraque, toujours stupéfaite.

On ralluma la torche pour y voir plus clair. La première chose que j’aperçus fut une tapisserie au sol, et sans me soucier du reste, je la soulevais. Elle était rigide comme de la pierre, sans que je ne puisse expliquer ce phénomène. Et en dessous, il y avait une trappe. Tout comme la porte, la moindre force exercée la détruisit.

Lucéard : « Et voilà ! Si ça c’est pas une belle entrée secrète ! »

Léonce s’approcha pour apercevoir la petite échelle de ferraille rouillée qui descendait jusque dans les ténèbres. Il en fut perplexe.

Léonce : « J’imaginais quelque chose d’autre pour une entrée de temple de village légendaire. »

Ellébore était occupée à visiter le reste de la baraque avec sa propre torche. Je la vis s’approcher d’un tableau. Une fois éclairée, elle s’aperçut que la peinture était si caillée qu’on ne pouvait plus deviner ce qui y était autrefois représenté.

Lucéard : « Ellébore ? »

Sans même me regarder, elle continuait de déambuler sur les planches de bois, l’air rêveur.

Ellébore : « Moi qui pensais qu’en venant ici le mystère du port oublié serait résolu. Mais maintenant qu’on y est, je me pose une infinité de questions, et je n’ai pas eu une seule réponse. »

Elle referma tant bien que mal un livre aux pages gondolées, et me le montra en souriant avant de le ranger dans son sac.

Ellébore : « Ça, je garde ! »

Ainsi nous descendîmes à notre tour. Une forte odeur de moisi se faisait sentir là-dessous. C’était une cave vide, toute de bois, qui craquait comme si nous étions dans la cale d’un navire.

Le plancher était particulièrement pentu, et les lattes sombres qui le composaient profondément vermoulues. Nos torches nous indiquaient une unique issue au bout. C’était un cadre de porte assez bas dans lequel nous nous engouffrions prudemment, de peur que le sol ne se dérobe sous nos pieds.

Cette exhalaison putride avait fini par s’estomper dans ce couloir de roche, et bientôt, nous n’eûmes plus besoin de flamme, tant la grande pièce qui nous apparut était déjà largement éclairée par ses propres brasiers.

Haut d’une trentaine de mètres, bien que cela nous semblait incohérent, le plafond de cet endroit n’était qu’une simple formation rocheuse, depuis laquelle ruisselaient des gouttes d’eau. Et face à nous, une entrée taillée dans la pierre formait deux immenses piliers. Et entre eux, une large double porte de bois massif nous accueillait.

Cette majestueuse devanture nous poussa à lever les yeux, saisis d’émerveillement. L’excitation qui nous avait fait courir jusqu’au port nous rattrapait, et l’on poussa d’une seule voix un long « Oooh » d’ébahissement.

Léonce : « Ah, ça c’est que j’appelle un temple ! »

Lucéard : « On dirait que la partie recherche est déjà terminée. »

La détective s’approcha de l’inscription sur l’un des piliers.

Ellébore : « Venez seul, et vous ne repartirez jamais. »

Les mises en garde à l’entrée de ce genre d’endroit n’étaient guère rassurantes, et celle-ci me rappela que le vrai danger commençait maintenant.

Léonce : « Comme c’est classique. »

Mon garde du corps était bien trop insouciant.

Lucéard : « Ce n’est pas censé nous amuser, figure-toi. »

Après nous avoir lancé un regard calme, Ellébore s’avança vers l’autre pilier.

Ellébore : « Venez nombreux, et vous repartirez seul. »

Elle prononçait ses mots d’une voix qui portait toute la fatalité de cette annonce.

Léonce mit les mains contre ses hanches d’un air satisfait.

Léonce : « Bah, ça va, on est pas nombreux, nous. »

Ne m’attendant pas à une réaction aussi inadéquate, je me mis à rire malgré moi, attirant l’attention de mes amis. Ellébore qui l’avait aussi entendu me rejoint très vite, suivie elle-même par Léonce.

Lucéard : « Qu’est-ce qui ne faut pas entendre comme bêtise ! »

Soupirai-je en avançant vers les portes.

Léonce : « Tu t’attendais à quoi ? À ce que j’aie peur ? »

Ellébore : « Personnellement, ça ne m’a pas laissé indifférente, mais j’ai quand même hâte de voir ce que ce temple nous réserve. »

Ils me rejoignirent et nous fûmes trois à mettre nos mains contre le bois humide.

Lucéard : « Il n’empêche qu’il faut nous attendre à tomber sur des pièges mortels, des monstres, et qui sait quoi d’autre, alors prudence ! »

Léonce : « Qu’est-ce qu’on attend ? »

Lança t-il avant de se mettre à pousser. Il fallut nos trois forces pour faire bouger les portes. Sur la fin, elles s’écartèrent toutes seules, et frappèrent contre la paroi de roche dans un son sourd.

Lucéard : « Temple de Haven Gleymt, nous voilà ! »

Notre trio se remit en marche dans le large couloir longé de torches qui nous guidait inéluctablement vers un grand péril.



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