Nefolwyrth
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Chapitre 35 – La lueur brûlante

-1-

Une équipe de guérisseurs s’affairaient à ranimer Gauvin.

Mais toute l’attention de la Vieille Arène était portée sur son centre, où s’opposaient Ellébore et Goulwen, dans le dernier match du premier tour du Royal Fight.

Luaine : « Combattants, choisissez vos armes ! »

Toujours aussi enthousiaste, même après ces sept premiers combats, la duchesse élevait la voix pour atteindre chaque recoin des gradins.

Aenor : « J’espère que tu n’as pas oublié notre stratégie, Goulwen ! »

Elle ne voulait pas donner l’impression de crier, mais faisait tout pour que sa petite voix se fasse entendre au milieu des clameurs.

Goulwen confirma qu’il entendait d’ici, et hocha la tête.

Aenor : « Bien, aucun changement pour l’arme prévue. »

Ellébore : Ils ont l’air particulièrement préparés ces deux-là, c’est bien ma veine…

Goulwen : « Je vais prendre une masse simple ! »

Ne voulant pas s’épuiser physiquement, Goulwen choisit une arme aussi légère qu’efficace. C’était un bon choix de ce que j’avais compris des combats diogellois, mais voir un instrument de mort dans les mains d’une bonne pâte comme Goulwen était surprenant.

Ellébore : J’ai eu le temps de réfléchir à quoi utiliser contre Jagu. Mais que faire contre Goulwen… ?

Le sérieux de mon amie était total, et forçait Goulwen à montrer le même regard.

Ellébore : « C’est décidé ! »

Affirma-t-elle gaiement.

Ellébore : « J’aimerais bien un glaive, une lance, et une targe, s’il vous plaît ! »

Encore une fois, le public resta pantois en entendant ce choix.

Luaine fit signe au mage qu’elle acceptait sa requête sans hésiter.

Efflam : « Bien vu ! Il vaut mieux ne pas se retrouver bloqué avec une arme quand on ne connaît pas son adversaire. »

La jeune fille fit tomber les armes qui apparurent les unes après les autres au-dessus d’elle. Ce spectacle entachait d’avance sa crédibilité. Elle ramassa le tout, accrocha le glaive à sa ceinture, prit son bouclier le long du bras droit, et la lance dans la main gauche.

Talwin : « Voilà un choix historiquement riche. »

Kana m’attrapa par le bras et me secoua avec beaucoup d’intérêt.

Kana : « Tu as vu ? Elle est gauchère comme toi ! »

Je sais. Et alors ?

Léonce : « Tu penses qu’elle va gagner, Lucéard ? »

Le garçon juste derrière moi descendit d’une marche pour remplacer Ellébore. Il fronçait les sourcils. En tant que roturier, il se sentait son allié pour ce tournoi. Néanmoins, il n’était pas confiant. Peut-être était-ce une question d’intuition. Peut-être aussi qu’après avoir passé quelques jours avec Ellébore, il la pensait totalement incompatible avec les combats.

Je pris le temps de réfléchir. Ce que j’avais dit à Ellébore était vrai. Je l’imaginais volontiers surpasser n’importe qui d’une manière ou d’une autre, mais je ne sous-estimais pas non plus Goulwen. C’était une menace. Pire encore, si Aenor était dans son ombre, il fallait craindre le pire pour mon amie.

Le tyran miniature de cette famille fixait Ellébore et finit par rendre son verdict.

Aenor : « On s’en tient à ce qu’on a dit. Commence en A2, Goulwen ! »

Léonce : « A2 ? »

Lucéard : « Ils ont mis au point des codes secrets ! »

Le naturel calme de Goulwen nous empêchait de savoir s’il prenait ça autant au sérieux que sa sœur.

Goulwen : « Bonne chance, Ellébore ! Ne nous faisons pas mal ! »

Son large sourire clamait son innocence et rassura Ellébore, qui put enfin sortir de ses pensées.

Ellébore : « Merci ! Toi aussi Goulwen ! Essayons de rendre ça divertissant ! »

Luaine était satisfaite de voir une introduction de combat aussi cordiale. Pour une fois.

Luaine : « Que le huitième combat commence ! »

La duchesse releva sa main de manière théâtrale.

Ellébore disparut autant que possible derrière sa targe. Celle-ci était pourvue d’une courte mais épaisse lame en son centre. Elle fit dépasser la lance diogelloise, qui pointait vers son adversaire.

Goulwen empoignait sa masse à deux mains. C’était une arme qu’il aurait pu tenir avec une seule, mais la simplicité de ce style de combat semblait lui convenir.

Il avançait doucement dans sa direction, attirant toute l’attention des spectateurs. Sa simple démarche semblait suffire à intimider Ellébore, dont le bout de la lance s’agitait déjà.

Le garçon brandissait son arme dans le vide, frappait le vent, ce qui produisait un son menaçant. Il restait hors de portée de l’arme d’hast de son adversaire.

Perdant patience, Ellébore finit par faire un pas en avant et envoya un coup d’estoc. Son attaque était d’une précision approximative, mais Goulwen dut malgré tout parer.

Ce simple contre avait réussi à déséquilibrer Ellébore, néanmoins, Goulwen choisit pourtant de se remettre lentement à distance, plutôt que d’en profiter pour la déborder.

Ellébore était toujours étonnée d’avoir constaté qu’une fois sa lance repoussée par l’effet diogellois, il lui était dur de revenir en garde.

Aenor n’avait pas loupé un seul de ses mouvements, et se murmurait à elle-même.

Aenor : « Cette fille n’a rien de redoutable… Elle manque d’adresse, et ses notions de combat sont les plus faibles de tous les participants… »

Elle attendit encore quelques secondes avant d’interpeller Goulwen.

Aenor : « Tu peux passer en B3 ! »

Le garçon ne perdit pas un instant, et avança comme un soldat vers Ellébore, avant de frapper sa targe. L’onde de choc avait une fois de plus démontré les lacunes de la demoiselle. Goulwen chuchota alors :

Goulwen : « Déja… »

Le combattant était étonné du choix de sa sœur.

Les autres participants s’interrogeaient sur ce duel.

Lucéard : « On dirait que même maintenant, Goulwen n’attaque pas franchement. Ce doit être une phase d’observation plus active que la précédente. »

Kana était quelque peu inquiète.

Kana : « Elle n’a pas l’air très à l’aise pour ce genre de choses… »

Je ne pouvais nier que c’était l’impression qu’elle donnait.

Lucéard : « C’est sûr que ce n’est pas une guerrière dans l’âme… Mais elle est du genre à toujours trouver une solution. »

Léonce renchérit, comme s’il pouvait ainsi apporter du soutien à Ellébore.

Léonce : « Notre trio peut se retrouver en demi-finale sans avoir à s’affronter avant. C’est plutôt bien vu de la part de Talwin. Il comptait sûrement faire en sorte d’être ainsi le quatrième demi-finaliste. »

En se retournant vers le sujet de ses élucubrations, il découvrit un visage bien trop souriant pour être honnête.

Personne ne peut prétendre savoir ce qui se passe dans la tête de celui-là…

Ellébore était menée depuis déjà quelques minutes, et commençait à peine à se faire à ses armes.

Si Aenor avait choisi d’attaquer à pleine puissance dès le début, elle aurait déjà gagné. Sa stratégie est prudente, et peut tout aussi bien porter ses fruits, mais Ellébore a aussi le temps de gamberger, et ça risque de leur desservir plus qu’autre chose.

La petite princesse s’agitait pour donner de nouveaux ordres. Ils avaient un avantage monstrueux.

Je me retournais vers mon cousin de 23 ans, suspicieux.

Lucéard : « C’était vraiment ça ton plan, Talwin ? »

J’attirais l’attention de ceux qui m’avaient entendu.

Talwin riait d’un air supérieur, même sans savoir de quoi je parlais.

Lucéard : « Après tout, Kana n’était pas loin de me battre, et Meloar aurait pu vaincre Léonce s’il était allé jusqu’au bout de son idée. En nous éliminant tous les trois dès le premier tour, tu nous aurais forcé à reconnaître la toute puissance de tes frères et sœurs. »

Léonce : « Eh ! Bien sûr que non que j’allais pas perdre ! »

Le premier à réagir fut mon voisin, ce qui laissait à Talwin le temps de prendre une pose toujours plus dramatique et inconfortable.

Talwin : « Qui sait ? »

Il poursuivit d’un rire maléfique.

Talwin : « Même s’il n’est pas sportif du tout, la corpulence de Goulwen lui donne un avantage décisif dans un combat entre novices, en particulier quand on parle de combat diogellois. Les instructions d’Aenor sont un plus c’est vrai, mais il ne les écoute que pour lui faire plaisir. Goulwen est un opportuniste parfait. Si la moindre chance de gagner se présente, il la prendra à coup sûr, ignorant tout le reste. Il n’usurpe pas sa réputation de démon des tartes ! »

Il ferma les yeux pour conclure son énigmatique réplique.

…Démon…

Léonce : …des tartes… ?

Un soudain brouhaha nous ramena sur l’action de ce combat.

Ellébore venait de poser un genou au sol. Elle était déjà essoufflée.

Aenor souriait triomphalement.

Aenor : Nous avons de la chance d’être tombés sur les plus faibles du tournoi. Nous n’aurons aucun mal à atteindre les demi-finales.

Luaine constatait que ce combat n’avançait pas aussi vite qu’il aurait dû, et décida de donner un coup de fouet aux deux participants.

Luaine : « Je ne pense pas l’avoir précisé, mais le vainqueur de ce tournoi se verra offrir une succulente tarte vespérale… Que je préparerai moi-même ! »

Goulwen ouvrit à peine les yeux, laissant apercevoir une lueur rouge vif. Une aura destructrice émanait de son large corps.

Aenor secouait ses deux poings devant elle avec beaucoup d’entrain.

Aenor : Parfait ! Avec cette récompense à la clé, plus rien ne pourra l’arrêter !

Affichant sa victoire certaine dans une grande risette, Aenor se tourna vers Ellébore, et déchanta rapidement.

La demoiselle avait cette même aura, et cette même lueur terrifiante dans le regard.

Ellébore : « Je ne sais pas ce que c’est que cette tarte, mais je meurs d’envie d’y goûter ! »

S’écria-t-elle en frappant aussi fort qu’elle le pouvait avec sa lance, que Goulwen repoussa dans une contre-attaque brutale.

Goulwen : « C’est une tarte pomme-coing avec une crème d’anis et de châtaigne, ainsi que d’autres surprises ! Et ma mère ajoute toujours un ingrédient secret que je n’ai jamais réussi à reconnaître. Mais cette fois-ci ! C’est l’occasion parfaite pour découvrir la vérité ! »

Malgré la bonne volonté d’Ellébore, le jeune homme prenait le dessus. Il savait précisément ce qui l’attendait s’il gagnait, ce qui lui conférait la force d’un ogre.

En envoyant un coup de targe aussi ample et fort que possible, Ellébore parvint à interrompre les assauts de son adversaire.

Ellébore : « Ça a l’air rudement bon ! »

La demoiselle avait de l’imagination à revendre, et essayer de visualiser la tarte vespérale lui permit de pallier son ignorance, renforçant ainsi sa détermination.

Goulwen : « Pas mal du tout, Ellébore ! Mais cette tarte est mienne ! »

L’altruisme du garçon était déjà bien loin. Il dominait toujours Ellébore en force brute et en technique, et elle s’en rappelait à chaque impact.

La détective ne parvenait pas à suivre la cadence, et se rapprocha dangereusement de la limite du terrain.

Aenor ne quittait pas la scène des yeux. Elle s’apprêtait à tout moment à prendre le risque de demander à Goulwen de donner le coup de grâce.

Cependant, elle se ravisa aussitôt. Si un combattant était proche de la zone de chute, l’autre l’était aussi. Et si Ellébore anticipait l’attaque décisive, elle pouvait faire volte-face, mettant en péril le succès du démon des tartes.

Ce dernier frappait sans relâche, sans se précipiter. Il pouvait l’épuiser sans qu’elle n’ait la possibilité de reculer.

Ellébore : Je n’arrive à rien… Il ne donne même pas tout… Mais je n’ai pas la force de faire plus que de subir ses attaques…

Elle faisait opposition de tout son poids pour annuler l’impact des coups de masse. À son niveau, elle peinait à parer avec la targe et attaquer en même temps. Elle avait pourtant l’avantage des armes. Si elle réussissait à utiliser simultanément sa lance et son bouclier, elle était sûre de prendre le dessus.

Ellébore : Je vais perdre… Si je continue comme ça, je vais perdre…

Une tentation venait de naître en elle. Celle de cesser de s’acharner. Si elle faisait encore deux pas en arrière, elle était hors-combat, et n’aurait plus à lutter.

Ellébore : Rien a changé… Je suis toujours la même qu’avant… Je suis toujours…

Des images lui vinrent en tête, rongées par le temps. Émoussées par l’oubli. Des souvenirs ternes, des mots difficiles qui résonnaient encore, sans voix, dans sa tête. Deux femmes discutant. Des enfants, énormément d’enfants. Et une seule à l’écart. C’était ce même sentiment qu’à cette époque, et il subsistait toujours.

Depuis les gradins, je remarquai le visage peiné d’Ellébore.

Aenor s’en rendit elle aussi compte, mais n’intervint pas. Goulwen semblait obnubilé par l’idée de découvrir le secret de la tarte.

Ellébore : Tant pis…

Dans un rapide mouvement de pivot, la demoiselle fit dos à son adversaire qui s’apprêtait à frapper.

Léonce : « Quoi ? »

Alors que les spectateurs considéraient qu’elle jetait ainsi l’éponge, je continuais de fixer intensément le combat.

Ellébore para avec sa lance le coup de masse qui l’attendait, et envoya son bras droit en arrière, espérant frapper Goulwen avec la targe.

Celui-ci dût reculer pour esquiver.

Ellébore : Tant pis.

Dans le regard qu’elle lançait à mon cousin, il n’y avait aucun renoncement, aucune intention d’échouer.

Ellébore : Même si je ne suis bonne à rien… Je gagnerais quand même !

La jeune fille réalisa une fente, et surprit Goulwen par la portée de son attaque. Il dût accompagner sa parade d’un bond en arrière.

Ellébore en profita pour regagner le centre du terrain.

Ellébore: Même sans talent, je trouverai quelque chose pour compenser. Je ne veux pas me laisser faire ! Réfléchis, Ellébore ! Trouve un moyen de le vaincre !

Cette fougue dont elle faisait preuve lui valut les acclamations du public, et éveilla en moi un souvenir scellé.

Tiens… ?

-2-

Rapidement, Goulwen reprit le contrôle du combat. Malgré ses efforts, la détective ne pouvait à aucun moment prendre l’ascendant sur son adversaire.

Tous les participants dans les gradins se tournèrent vers moi en me voyant me lever.

Lucéard : « Ellébore ! »

Ce cri avait plus pour but d’attirer son attention que de l’encourager, mais il surprit tous ceux qui l’avaient entendu.

La jeune fille n’avait pas le loisir de se tourner vers moi, mais concentrait au moins ses oreilles sur ce que j’allais ajouter.

Aenor me regardait d’un air satisfait, voire victorieux, et se murmura à elle-même :

Aenor : « Un peu tard pour les encouragements, mais venant de toi, c’est quand même surprenant. »

Talwin non plus ne semblait pas accorder beaucoup de crédit à mon intervention. Il pensait que l’issue de ce combat était irrémédiable.

Talwin : « Je me demande si tu peux changer les- »

Avant qu’il n’ait pu finir sa phrase, je poursuivis :

Lucéard : « Tu peux gagner, Ellébore ! Après tout, tu m’as déjà battu, non ?! »

La mâchoire de Talwin se décrocha, suivie par beaucoup d’autres. Aenor n’était plus aussi sereine que l’instant d’avant.

Aenor : Cette fille a fait ça… ? Comment le favori du tournoi a pu perdre contre elle ? Ça ne devait être qu’un coup de chance, ou alors c’était avant qu’il soit aussi fort… Il doit y avoir une explication. Lucéard a réussi à contrecarrer une prise d’otage, et a détruit une partie d’un bâtiment en une seule attaque. Comment quelqu’un d’autre ici pourrait être plus fort ?

Goulwen aussi avait entendu ce que je venais de dire, et recula d’un pas. Il avait pu jauger de lui-même sa force, et savait qu’elle ne le ménageait pas. Néanmoins, ce doute, aussi minime soit-il, le poussa à rester sur la défensive.

Ellébore était aussi étonnée que les autres.

Ellébore : J’ai fait ça, moi ? Pourquoi j’aurais affronté Lucéard en premier lieu ?

Des images sombres lui revinrent en tête.

Ellébore : Et pourtant… Pourtant, ça me rappelle quelque chose. Je ne pense pas l’avoir battu, mais…

J’étais moi-même troublé de m’en être rappelé. Léonce me fixait, stupéfait, espérant que je raconte cette fameuse anecdote à tout le monde, mais…

C’est si confus dans ma tête… C’est comme si je ne pouvais pas accéder à ce moment de ma vie… Pourquoi… ?

Ellébore se rendit compte de l’effet qu’avait engendré cette phrase. Goulwen n’attaquait plus. Il gardait ses distances, comme un animal sauvage.

Ellébore : Mais oui…

La jeune fille se mit à sourire, ce qui perturba davantage l’audience. Puis laissa échapper un rire étouffé, tout ce qu’il y avait de plus inquiétant.

Ellébore : « Navrée, Goulwen. Je n’ai pas été franche. Je voulais te tester un peu, mais maintenant que j’ai vu ce dont tu es capable, je vais te dire la vérité. »

Elle mit une main sur son visage comme pour cacher quelque chose de néfaste dans son regard. Talwin reconnaissait très bien ce sens du dramatique.

Ellébore : « Si tu restes aussi près de moi, tu perdras en un instant. »

Goulwen recula encore d’un pas, intimidé.

Aenor, quant à elle, était surtout agacée.

Aenor : « Ne l’écoute pas Goulwen, elle bluffe ! »

La demoiselle leva son index devant elle, et une flamme naquit au bout de son ongle, ce qui fit sursauter son adversaire, et alarma l’assistance.

Efflam : « Ça m’était complètement sorti de la tête, mais Ellébore a bel et bien des pouvoirs magiques ! »

Ellébore : « Ces armes n’étaient que des leurres. Je maîtrise les arts secrets des arcanes. Je connais les déclinaisons maudites des plus sombres magies. Je n’ai jamais eu besoin de ce javelot. »

Affirma-t-elle tout en laissant tomber son arme au sol à ses pieds.

Je me retenais d’éclater de rire en observant les réactions médusées du public.

Ellébore : « Ma main gauche peut invoquer le chaos le plus terrible. Ma prochaine attaque balaiera tout sur un rayon de dix mètres autour de moi ! …Tout en restant parfaitement inoffensive. »

La fin de sa réplique n’était pas destinée à Goulwen. L’arbitre hocha la tête pour signifier son accord.

Le garçon bedonnant ne savait plus comment réagir. Sa petite sœur dut hausser le ton.

Aenor : « C-1, Goulwen ! C-1 ! Maintenant ! »

Ignorant les consignes, il recula encore, ce qui amusa mon amie.

Elle tendit ensuite la main, paume vers le ciel, les doigts partiellement pliés, comme si elle s’apprêtait à y accueillir un pouvoir interdit.

Kana tressaillait.

Kana : « C-ce ne serait pas un peu dangereux, ça ? »

Lucéard : « Ne t’en fais pas. Ellébore ne ferait pas de mal à une mouche. »

Léonce contemplait la prestation de la roturière, qui prit une voix grandiloquente.

Ellébore : « Extirpez-vous des ténèbres, golems des temps anciens ! Démons de porcelaine et de gré ! Désastre du premier repas comme du tout dernier ! Revenez en ce monde de souillure ! Soyez le contenant du néant, aliénés de votre vraie nature, ayant pour seule raison d’être la destruction ! Maintenant, révélez-vous ! Révélez-vous ! Faites-vous les messagers du désespoir, et le symbole funeste de ma victoire ! »

Des éclairs inquiétants émanaient de la main de la jeune fille, se faisant le terrible présage de ce qui allait suivre.

Ellébore : J’ai tellement honte de faire ça… J’espère qu’on ne me le rappellera pas tout le séjour…

Goulwen était à l’autre bout du terrain, à la limite de la zone de chute, caché derrière sa masse.

Ellébore : « Invocation ! »

Ce grand cri attira toute l’attention du gradin sur la main qu’elle faisait volontairement trembler, comme si elle n’arrivait pas à contenir toute la puissance de ce sort.

Ellébore : « Crochenwaith Summon ! »

Tout en levant le bras vers les cieux, elle fit apparaître un bol tout ce qu’il y avait de plus ridicule.

Ellébore : « Ô comme les formes que revêt l’enfer sont trompeuses ! »

Elle jeta le récipient en l’air de toutes ses forces.

Tous étaient dans l’expectative, à commencer par Goulwen qui ne quittait pas des yeux le bol en apesanteur au-dessus de lui.

Ellébore : Maintenant !

Furtivement, la jeune fille se baissa pour empoigner la lance, et tira son bras vers l’arrière, prête à jeter l’arme sur son adversaire.

Aenor s’était rendue compte de la supercherie, mais n’eut pas le temps de prévenir son champion. À moins qu’elle ait volontairement décidé de ne pas interférer.

Ellébore projeta la lance de toutes ses forces, et celle-ci vint effleurer son adversaire avant de finir sa course à la sortie de la zone de chute.

Ellébore : « Nooon ! »

Un long « Ooooh… » de compassion se fit entendre dans les gradins.

Le bol se brisa ensuite au sol, tout comme les espoirs de la demoiselle.

Public : « … »

Ellébore : Je suis vraiment trop nulle… !

Goulwen comprit enfin ce qui se passait, et se remit en garde.

J’étais aussi déçu que mon amie. Sa stratégie était excellente. À quelques centimètres près, elle était sûre de gagner.

Ellébore : « Et par-dessus le marché, j’ai perdu mon arme, mon effet de surprise, et ma crédibilité de magicienne… »

La pauvre fille était démoralisée par cet échec rageant.

Léonce : « C’est pas fini ! Accroche-toi, Ellébore ! »

Talwin : « Goulwen, ne te laisse plus intimider ! Elle ne peut rien contre toi ! »

Les encouragements se faisaient de nouveau entendre dans toute l’arène.

Goulwen pencha la tête sur le côté et se tourna vers sa sœur, embarrassé.

Goulwen : « J’aurai dû t’écouter, Aenor… Pardonne-moi. »

La fillette restait neutre, et ne semblait pas du tout agacée par son insubordination. Elle reprit d’une voix calme.

Aenor : « Comme je le disais, tu peux passer en C-1, mais reste prudent. Elle utilise vraiment de la magie, et elle peut très bien avoir d’autres tours dans son sac. »

-3-

Ellébore sortit son glaive, et se remit derrière sa targe, prête à reprendre le combat. Que sa rage de vaincre ne se soit pas tarie après cet échec était impressionnant. C’était même plus que ça. La tension de ce combat avait exalté son désir de gagner.

Ellébore : Je n’ai pas encore dit mon dernier mot !

La détective bondit avec un élan prodigieux qui en surprit plus d’un. Seuls quelques athlètes pouvaient en faire autant. Sa vitesse de course était aussi remarquable, et réussit à inquiéter Aenor.

Aenor : « Goulwen, attention ! D-4 ! D-4 ! »

Elle ne s’attendait pas à voir Ellébore se montrer aussi offensive, et prit une décision dans la panique.

Ellébore : Je dois profiter qu’il soit au limite pour en finir !

Le garçon s’apprêtait à contrer, mais s’assura avant de ne pas être totalement dos à la zone de chute.

Aenor : « Elle utilise de la magie de renforcement ?! »

Submergé par la soudaine menace qui émanait d’Ellébore, Goulwen se retrouvait pétrifié de nouveau.

Alors qu’il s’attendait à un coup tranchant, Ellébore lança directement son arme sur lui, presque à bout portant.

Personne n’avait pu anticiper cette utilisation du glaive, y compris Goulwen qui reçut de plein fouet le coup, et se retrouva fatalement déséquilibré.

En le lançant ainsi, même si la lame ne le touche pas en estoc, elle était sûre de pouvoir bénéficier de l’effet diogellois !

Ellébore : « Désolée, Goulwen ! Mais cette victoire est à moi ! »

Dans un grand cri de guerre, elle lança son bras droit en avant, et appuya son épaule contre la targe. Lancée à la vitesse à laquelle elle avait couru, Ellébore était devenue un boulet de canon humain.

La lame au centre de la targe prenait pour cible son adversaire.

Aenor perdit enfin son sang-froid, et révéla une voix étonnamment mignonne.

Aenor : « Goulwen, non ! »

À la force de ses jambes, Ellébore rentra littéralement dans le lard de Goulwen qui reçut le coup de plein fouet.

Léonce : « Ouaiiiis ! »

Le garçon avait tenté de ramener son poids en avant pour encaisser le choc, mais ses pieds décollèrent malgré tout du sol, et avant qu’il ne puisse les reposer, il se retrouva au-dessus de la marche qui séparait la zone de combat et celle de chute.

La tension était brutalement montée, et s’apprêtait à redescendre aussitôt.

En se retournant sur lui-même, Goulwen aperçut le visage désespéré de sa petite sœur.

Goulwen : « Woooh ! »

Donnant tout ce qu’il avait, mon cousin planta sa masse dans la zone de chute pour qu’elle puisse lui servir de canne.

Ses deux pieds étaient encore sur le terrain, et quasiment tout son poids reposait sur la masse diogelloise qui venait de le sauver in extremis de la défaite.

Kana : « Q-quoi ?! »

Efflam : « Mais oui ! Tant qu’il ne touche pas la zone de chute, il n’est pas hors-combat ! »

Cette prouesse d’équilibre et de précision ébahit tous les spectateurs.

Avant même qu’Ellébore ne réalise qu’il avait réussi à se sortir de ce mauvais pas, il s’appuya sur la masse pour se pousser jusque sur le terrain, et envoyer un coup vers la jeune fille qui réussit malgré tout à l’esquiver, et récupéra habilement sa glaive au sol.

Ellébore : « C-ce que tu viens de faire à l’instant, Goulwen… »

Elle n’en revenait toujours pas. Aenor non plus.

Ellébore : « C’était impressionnant ! Bravo ! »

Goulwen : « Je peux en dire autant de toi ! »

Sans montrer autant de bienveillance que son adversaire, Goulwen déclama sa réponse comme un cri guerrier, qui précéda son retour au corps-à-corps.

Ellébore para d’un coup de bouclier qui lui rappela que sa fureur de vaincre était toujours présente. Elle attaqua aussitôt avec son glaive.

Elle usait enfin de ses deux armes, sans en négliger l’une ou l’autre. Animé par le regard de sa sœur, Goulwen luttait tout aussi vaillamment. Néanmoins, ils se retrouva presque à l’angle du terrain.

Le public s’égosillait furieusement, attirant l’attention des passants qui déambulaient autour de la Vieille Arène.

Les mouvements d’Ellébore étaient plus rapides. Elle utilisait sa magie de renforcement sur ses bras, et compensait l’écart rapidement.

Son glaive finit par percer, au même moment où elle para le coup de masse de Goulwen. Les deux adversaires reculèrent. Mais cette fois-ci, le démon des tartes était totalement acculé.

Ellébore : « Aaaaah !! »

Ce grand final tint tous les participants en haleine. Ellébore fonçait, acceptant d’être à la limite de la zone de combat pour cet ultime assaut.

Elle bondit avec plus de force qu’elle en avait, le bras tendu, glaive en avant.

Goulwen pivotait sur lui-même, accumulant de l’énergie cinétique pour envoyer le coup de masse le plus fort possible.

La demoiselle lança soudain son bras droit, pour contrer l’attaque qui l’attendait.

Aenor n’osait plus rien dire. Son combattant était toujours résolu à gagner. Il pariait tout sur cette attaque. Néanmoins, le glaive était déjà contre lui, il s’attendait à tout moment à en subir le choc.

Le coup de masse ne laissa aucune chance à la targe, et la demoiselle toute entière fut projetée au loin après avoir ressentie la force destructrice de l’impact. Elle s’écrasa dans la zone de chute, non loin du sable qui l’entourait.

Son atterrissage avait été particulièrement violent, et tout le public se leva, inquiet.

Aenor et ma tante se rendirent immédiatement auprès d’elle. Goulwen était toujours à l’angle du terrain, il ne réalisait pas encore ce qui venait de se passer.

Lucéard : « Ellébore ! »

Je rejoins rapidement les escaliers, suivi de certains des participants.

Luaine s’accroupit à côté de mon amie.

Luaine : « Comment tu te sens, Ellébore ? »

Ellébore se redressait sur ses bras lentement. Elle était couverte de sueur, et haletait. Le choc semblait l’avoir déboussolée.

Ellébore : « Ça… Ça va… »

Elle respirait difficilement.

Ellébore : « Tout va bien, madame… ! »

La duchesse était sceptique, et le fit entendre.

Luaine : « Tu es sûre, ma grande? »

Le regard de la jeune fille était encore empli de convictions, comme si le combat n’était pas encore fini. Néanmoins, elle souriait.

Ellébore : « Oui, c’est gentil de vous inquiéter. »

Luaine : « Tu ne dois pas avoir peur de faire disqualifier Goulwen. S’il y est allé trop fort, il faut me le dire. »

La détective agita la tête de droite à gauche pour la démentir.

Goulwen : « Je suis désolé, Ellébore ! Je me suis emporté ! Je n’ai pas retenu mon dernier coup ! »

Le garçon était confus. Il venait de rejoindre la vaincue, le visage plein de culpabilité.

Celle-ci se remit sur ses genoux et souffla un coup. Puis, après avoir retrouvé son souffle, se fit rassurante.

Ellébore : « Tu n’as pas à être désolé ! Tu t’es très bien battu ! Et je suis contente que tu te sois donné à fond ! Tu as largement mérité cette victoire, félicitations ! »

Face à ce grand sourire lumineux, on ne pouvait pas douter des paroles de mon amie.

Aenor aida Ellébore à se relever, pendant que Luaine revint sur le terrain.

Luaine : « La victoire revient à Goulwen ! »

Un tonnerre d’applaudissements fut offert au dernier vainqueur du premier tour.

Sa famille débarqua toute entière autour de lui pour l’acclamer.

Goulwen : « M-merci tout le monde. »

Ceux-là même se tournèrent vers Ellébore pour la complimenter sur le beau combat qu’elle avait mené.

Le plus volumineux de mes cousins en profita pour s’éclipser, et rejoindre son “coach” qui s’était mis légèrement à l’écart.

Aenor lui montrait une expression complexe, son ton était sévère.

Aenor : « Tu aurais pu lui faire vraiment mal, tu sais ? »

La complainte de sa petite sœur lui fit abandonner le sourire victorieux que lui avait inspiré l’enthousiasme des siens.

Goulwen : « D-désolé… Je m’en serais voulu de perdre parce que je n’avais pas respecté tes consignes… Alors, quand ça s’est emballé, j’ai un peu paniqué, et… »

La fille aux yeux vairons lui tourna le dos, et repartit lentement vers les gradins, puis prit une voix plus douce.

Aenor : « Je sais tout ça. »

Goulwen était heureux de l’entendre lui parler aussi affectueusement.

Goulwen : « Merci pour ton aide, Aenor ! »

La jeune fille s’arrêta, tourna lentement la tête vers lui, et lui lança un sourire plein d’amour.

Aenor : « Le tournoi n’est pas encore fini ! »

La candeur enfantine que révélait enfin Aenor fit fondre le cœur d’une certaine personne qui avait été témoin de cette scène.

Ellébore : « Han, elle est si mignonne, en réalité ! Je vais la ramener à Lucécie ! »

La détective tenait ses joues dans les paumes de ses mains et se dandinait bizarrement.

Elle a vraiment dû tomber sur la tête.

Je restais perplexe devant cet étrange spectacle. Il n’y avait plus que nous deux en bas de l’arène.

Lucéard : « Quoi qu’il en soit, tu t’es excellemment bien battue, Ellébore ! Tu étais la moins entraînée de tous les participants, et tu as malgré tout fait une performance qui nous a tous renversés. »

Mon amie s’arrêtait de bouger, ne sachant pas comment réagir. Ses grands yeux rencontrèrent les miens.

Ellébore : « T-tu essayes de me consoler ? »

Il y avait bien une part de ça, c’est vrai, mais…

Lucéard : « Je le pense sincèrement. »

L’honnêteté sans détour dont je fis preuve l’attendrit.

Ellébore : « C’est gentil. Mais, tu sais, je ne suis pas triste. »

Elle regardait vers les gradins un instant, avant de me fixer de nouveau.

Ellébore : « Je tenais vraiment à gagner. Mais j’y étais presque. »

Je peinais à comprendre sa logique, et ça se voyait.

Ellébore : « Hm, ce que je veux dire c’est que je suis quand même contente de me dire que je pouvais réussir. C’est peut-être encore plus décevant en un sens, mais là, tout de suite, je me sens déterminée. Je pense que je serai encore plus motivée pour gagner la prochaine fois qu’on fait un jeu. Et puis, ce serait dommage de bouder pour une défaite alors qu’on est tous ici pour s’amuser ! »

Sa façon confuse d’exprimer ce qu’elle ressentait me fit rire.

Lucéard : « C’est bon, j’ai compris. Tant mieux si tu vois les choses ainsi. C’est comme ça qu’on va de l’avant. »

Elle hochait la tête vigoureusement pour confirmer mes dires.

-4-

Ma tante annonça une pause de quelques minutes avant de passer au second tour. Après les trois prochains combats, il allait falloir considérer déjeuner. Mais cette petite entracte tombait à point nommé pour certains qui se levèrent et s’absentèrent.

Pendant que nous approchions des escaliers, Ellébore m’interpella.

Ellébore : « Dis, Lucéard, pourquoi tous ses frères et sœurs semblent respecter scrupuleusement les ordres d’Aenor ? Je l’ai remarqué plusieurs fois aujourd’hui, et je dois t’avouer que ça m’intrigue. »

Alors que je me plongeais dans mes pensées pour puiser la réponse, la détective poursuivit.

Ellébore : « Elle ne m’a pas paru si autoritaire que ça. Je ne pense pas qu’elle leur crie dessus ni ne les menace, pourtant… »

Lucéard : « Elle a une autorité naturelle, c’est le moins qu’on puisse dire. Certaines personnes n’ont pas besoin d’artifices ou autres stratagèmes pour qu’on les écoute. Mais tu n’as pas tort. Aenor ne se résume pas à ça. »

Le sourire distant et énigmatique que j’arborais attisait la curiosité de la demoiselle.

Lucéard : « Ils ont tous une confiance absolue en elle. Et pour cause, elle s’est toujours montrée digne de celle qu’on lui a accordée. Aenor est du genre à ne se préoccuper que du bien-être des siens, et ils le savent tous. Elle a une très bonne perception de ce qui est bon pour ses frères et sœurs, et ça aussi, ils l’ont compris. C’est un leader né. Un leader qui n’agit jamais par intérêt personnel, mais toujours pour sa famille et ceux qu’elle aime. »

Je m’interrompis en me rendant compte qu’Ellébore me dévisageait, les yeux ronds.

Lucéard : « Qu-qu’est-ce que j’ai dis ? Pourquoi tu me re- »

Elle éclata de rire en me voyant paniquer. J’étais d’autant plus largué.

Ellébore : « C’est juste que… Ce genre d’analyse, je ne m’y attendais pas de ta part. »

Lucéard : « A-ah ? »

Face à ma perplexité, elle reprit son calme et considéra ma réaction.

Ellébore : « Pour être tout à fait honnête, parfois, ça t’arrive, ce genre de déclaration. Je pense que c’est une partie de toi que tu ne montres pas souvent. Mais ça reste surprenant de te voir soutenir un tel discours. »

Elle semblait malgré tout satisfaite de me voir parler ainsi d’Aenor.

Lucéard : « …C’est ce que disait ma sœur… »

Elle perdit ses mots en entendant les miens.

Lucéard : « Je n’ai fait que dire à ma façon ce qu’elle m’avait dit autrefois. »

Mon soupir l’inquiéta.

Lucéard : « Ça lui prenait très souvent de me vanter les mérites de toutes les personnes que nous connaissions. Pour être exact, ça lui arrivait à chaque fois que je les dénigrais. J’avais beau n’y prêter aucune attention, aujourd’hui, j’arrive encore à me souvenir de ce qu’elle disait de chacun d’eux. »

La demoiselle buvait chacune de mes paroles et semblait honorée de m’entendre me confier à elle.

Lucéard : « Je disais souvent qu’Aenor avait un gros complexe qui la poussait à toujours faire le petit chef. C’était le genre de chose qui m’agaçait. »

Je m’interrompis après avoir fait ressurgir quelques réminiscences profondément enfouies.

Et maintenant, j’ai du mal à croire que j’ai pu penser toutes ces choses d’eux, tout ce temps… Ce n’est pas comme s’ils avaient changé pourtant…

J’avais plus ou moins conscience de ce qui m’était arrivé ces derniers mois, mais paradoxalement, je n’avais pratiquement pas réalisé à quel point j’avais changé.

Une voix calme me sortit de mon passé.

Ellébore : « Beaucoup de monde peine à voir le bon côté des gens qu’ils côtoient. Les gens se méfient des autres, en particulier de ceux qu’ils ne connaissent pas. J’entends souvent des vieillards médire sur tout le monde dans la salle d’attente de chez moi, alors qu’ils sont tous adorables avec ceux qu’ils connaissent bien. C’est un comportement logique, selon moi. C’est une façon de se protéger soi-même des autres jusqu’à ce qu’on finisse par les accepter. »

Elle se rapprocha de moi, et me sourit affectueusement.

Ellébore : « Ce qui compte maintenant, c’est que tu sois capable de voir ce que les gens ont de meilleur, et tu peux en être fier. Il n’y a vraiment pas de raison de te torturer l’esprit avec quelque chose qui ne fait même plus partie de toi ! »

Je ne lui en avais jamais réellement parlé, mais ses paroles me firent comprendre qu’elle avait tout deviné à mon visage. Elle avait deviné la culpabilité que j’avais développée ces derniers mois.

Ellébore : « Je ne sais pas comment le vivait ta famille, je ne sais pas non plus s’ils t’en ont un jour voulu. Mais même si c’était le cas, je peux t’assurer que personne ne t’en tient plus rigueur aujourd’hui. Tu as dû le remarquer toi aussi, non ? Ils adorent passer du temps en ta compagnie ! »

Je n’étais pas troublé au point de recevoir autant de réconfort, et en réalité, je n’étais pas triste du tout sur le moment. Néanmoins, entendre ces mots m’avait fait plus de bien que je n’étais prêt à le reconnaître.

Ellébore : « Ce que je veux dire, c’est que tu es très bien tel que tu es. Et tu n’as certainement pas à te blâmer pour qui tu étais avant. »

Encore une fois, ce problème ne m’obsédait pas tant que ça. Mais savoir qu’il y avait une personne au monde qui était assez proche de moi pour s’en être rendue compte… Quelqu’un qui avait passé assez de temps à mes côtés pour deviner des soucis aussi intimes que celui-ci… L’idée même que j’aie pu me faire une telle amie suffisait déjà à m’apaiser.

Je lui rendis mon sourire le plus lumineux, avant de me tourner vers mes cousins qui étaient à quelques mètres de nous. Ils me faisaient de grands signes de mains pour que l’on vienne les rejoindre.

Lucéard : « Tu as raison, Ellébore. Comme d’habitude. »

Cet air détaché qu’elle me connaissait attira son attention. Elle était encore troublée par le sourire que je lui avais montré.

Lucéard : « Merci. »

Cet échange de regards silencieux fut interrompu par les cris de Talwin, qui essayait d’attirer notre attention.

Talwin : « Qu’est-ce que tu lui racontes, Lucéard ? J’espère que tu n’étais pas en train de lui révéler des histoires embarrassantes sur nous ! En particulier la fois où Meloar s’est- »

Klervi, qui était assise un rang en dessous, lui mordit la jambe de toutes ses forces.

Talwin : « AAAAAAaaaah ! »

La situation dégénéra rapidement, et tous ceux qui ne participaient pas s’amusaient de voir les Vespère chahuter.

Étonnamment, Efflam ne s’y mêla pas. Il restait assis, silencieusement. C’était une vision rare. Ce tournoi devait pourtant être une bénédiction pour lui.

C’était d’ailleurs probablement ça, la raison. Il était concentré, plus concentré que jamais. Lui qui avait sans le savoir attendu ce genre d’événement toute sa vie.

Goulwen ressentit une sensation étrange, et posa sa main contre sa chemise. Il y avait une marque de brûlure. Le tissu était calciné sur une toute petite surface, mais révélait presque une partie de son torse.

Goulwen : « Tiens ? »

Le garçon garda ça pour lui. Il fixait Ellébore, perplexe.

-5-

Luaine : « Bienvenue aux nouveaux arrivants ! Bienvenue aux quarts-de-finale du Royal Fight ! Rappelons qu’à l’issue d’un double-abandon, Lucéard est qualifié d’office en demi-finale, où il affrontera le vainqueur du prochain combat ! »

Moi qui pensais que beaucoup n’allaient pas revenir dans les gradins, je ne pouvais que constater mon erreur. Il y avait une centaine de personnes sous mes yeux.

Lucéard : « Oh. »

Luaine : « Il nous a tous épaté lors de son premier combat ! L’espoir des enfants du roi. Voici Ceilio ! »

Le premier des combattants était déjà sur scène, et semblait lui aussi s’investir sérieusement dans le combat à venir.

Pensant reconnaître la famille royale, certains spectateurs s’étonnaient, mais finirent par se dire qu’il devait y avoir une explication à tout ça, et niaient la réalité.

Luaine : « Il affrontera celui qui a eu la victoire la plus rapide de ce premier tour. Efflam ! »

Après son annonce, le sol se mit à trembler. Le vent se leva, soulevant le sable autour de l’arène.

La silhouette d’un jeune homme apparut dans cette tempête, il marchait lentement, on ne voyait pas son regard, tout comme on ne voyait pas celui de Ceilio.

Chacun de ses pas était plus intimidant que le précédent. Tous ses muscles étaient déjà contractés. Quand ses yeux nous apparurent enfin, on vit la résolution à toute épreuve qui y scintillait. Je n’avais vu des regards comme celui-ci que dans des situations bien plus dramatiques qu’un tournoi ludique en famille.

Une aura brûlante semblait s’élever en trombe de feu tout autour de lui.

Quand il posa le pied sur la zone de combat, le jeune homme tout entier semblait se consumer.

Efflam : « AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHH !!! »

Ceilio ressentait la chaleur insensée qui émanait de son adversaire. Cette situation était pour lui aussi ridicule qu’impressionnante.

Le public restait muet un temps, ne sachant pas comment réagir à l’entrée du second combattant.

Talwin : « C’est ça, Efflam ! C’est ça l’esprit ! »

Brynn : « Ce n’est rien que du vent, Ceilio, tu peux le battre ! »

Notre famille était une fois de plus divisée. Ce combat là en particulier allait s’avérer décisif. Efflam et Ceilio étaient du point de vue de chacun les meilleurs de leur fratrie. Tout se jouait sur ce duel.

Ainsi, les acclamations du public se firent de nouveau entendre. L’engouement qui emplissait l’arène semblait être capté et assimilé par Efflam qui était toujours en transe.

Lucéard : « Je le savais bouillant, mais alors là, c’est tout autre chose. »

Kana : « J’aime bien le voir comme ça d’habitude, mais aujourd’hui… Il me fait un peu peur… ! »

Rigola Kana, qui avait conscience comme personne de ce que représentait ce combat pour son frère. Ce tournoi était une corvée pour certains, mais pour lui, c’était le point culminant de son existence. Ses sœurs étaient visiblement heureuses de le voir s’amuser autant.

Mais le visage déformé par son esprit de compétition exacerbé ne donnait pas du tout l’impression qu’il s’amusait.

Léonce : « Je sens que ça va faire des étincelles ! »

Nous avions tous les yeux rivés sur le combat qui s’annonçait.

Luaine : « Toujours la rapière, Ceilio ? »

Le garçon hocha la tête aussitôt. Une rapière apparut devant lui, et il l’attrapa, sans détourner le visage de son adversaire.

L’arbitre se tourna ensuite vers Efflam, elle le dévisageait d’un air perplexe.

Talwin : « La flamberge !!! »

Kana : « La flamberge ! »

Kana reprit joyeusement le cri furieux de son frère.

Yuna et Jagu : « La flamberge ! »

Goulwen : « La flamberge ! »

Soutinrent-ils en tapant des mains. Aenor et son père n’étaient apparemment pas encore rentrés de leur pause.

Léonce : « La flamberge ! »

Klervi : « L-la flamberge…! »

Osa-t-elle à peine crier.

Ellébore : « La flamberge ! »

Mes deux amis semblaient prendre beaucoup de plaisir à scander avec eux le nom de cette arme. Je fixai l’un de mes cousins en soupirant.

Un effort, Meloar…

Celui-ci se contentait de regarder fixement son petit frère, et c’était déjà beaucoup pour lui.

Lucéard : « La flamberge ! »

Tout le monde réclamait la flamberge autour de lui, et Efflam acceptait toute cette énergie en lui. Il finit par lever les yeux vers son adversaire, et lui laissa voir son regard le plus solennel.

Efflam : « Ceilio… Tu as vaincu Talwin ! Et je me dois de le venger ! Je vais te montrer que les Vespère ne sont pas à prendre à la légère ! Je ne décevrai pas ma famille ! »

Ceilio soupirait. Il connaissait le penchant de son cousin pour le mélodrame, mais il n’était pas habitué à être la cible de sa fureur.

Je ne pense pas qu’on ait perdu tout contrôle sur Efflam, mais je ne l’ai encore jamais vu s’embraser comme ça.

Ceilio : « Tu en fais trop… Efflam. »

Le prince avait beau soupirer, il prenait aussi ce combat au sérieux, mais ne comptait pas l’avouer. Chacun à leur façon, ils avaient prévu d’en découdre, et de gagner sans ménager leurs efforts.

Efflam : « Je n’en fais pas trop ! Je fais juste à fond ! Rejoins-moi dans cette bataille, FLAMBERGE !! »

Sa performance vocale était si crédible que l’apparition de la flamberge me parut plus épique que toutes les autres auparavant.

La tension de ce combat était à un autre niveau. Ma tante hésitait même à les recadrer. Heureusement, l’un des deux était du genre stoïque, et l’autre était trop bienveillant pour causer un incident.

Après toute cette attente, l’arbitre leva enfin le bras.

Efflam : Ça y est… Le moment est venu de vous montrer à quel point je me suis entraîné !

Ceilio : « … »

Luaine : « Que le combat commence ! »

D’un mouvement sec, la duchesse lança les hostilités.

Efflam ne perdit pas une seconde, et comme à son premier combat, il accourut directement vers son adversaire et le frappa à la taille.

Ne pouvant pas espérer parer une attaque aussi brutale, Ceilio recula d’un bon pas, et corrigea sa garde.

Efflam : « Yaaah ! »

Le prince tout feu tout flamme enchaîna avec un coup vertical qui n’atteint pas non plus sa cible.

Ne lui laissant aucun répit, Efflam envoya tout son corps pour lancer une attaque en diagonale, qui fut gracieusement esquivée par son adversaire.

Ceilio profita de cette offensive pour frapper avant que son adversaire ne se remette en garde, mais celui-ci s’écarta aussitôt, à la surprise générale.

Léonce : « Il… Il a réussi à éviter après un coup aussi lourd ?! »

J’étais aussi stupéfait que Léonce, et pour cause, l’élan qu’il avait pris aurait dû le laisser sans défense. Tout comme mon ami le laissait sous-entendre, il était fort possible que ni lui ni moi n’ayons pu en faire autant.

De plus, nous étions jusque-là convaincus qu’il fonçait tête baissée, sans réfléchir, comme une bête enragée. Mais il n’en était rien. S’il avait pu se mouvoir ainsi, c’est qu’il n’était pas totalement sur l’offensive. Il avait aussi la sagacité de tester son adversaire.

Il n’attaque pas bêtement. Il a retenu la leçon du premier combat de Ceilio, et sait à quoi s’attendre de lui. C’est un avantage énorme par rapport à son adversaire.

Ellébore : « Je commence à croire que la famille royale a de très bonnes dispositions pour les arts martiaux… »

Malgré le style de combat spectaculaire d’Efflam, Ceilio n’était pas du tout débordé. Il abordait ce duel avec calme, et maniait sa rapière comme un chef d’orchestre. La beauté de ses mouvements rendait ses aînés très fiers.

Efflam : « Nwoooooh ! »

Même avec ce rythme endiablé avec lequel il attaquait, Efflam ne parvenait pas à le toucher. Cependant, l’inverse était aussi vraie. Les coups de Ceilio ne pouvaient pas atteindre Efflam. C’était comme si ce dernier considérait qu’il mourrait à la moindre touche. Cette approche réaliste n’était pas seulement ludique pour le jeune homme, elle lui permettait de générer l’adrénaline et l’attention qui lui permettait de réagir en un instant.

Sa détermination donne l’illusion qu’il est invincible, et pourtant… Plus je regarde ce combat, plus je pense que Ceilio a le dessus. Il a beau lutter comme un beau diable, Ceilio le surclasse sur le plan technique.

Brynn : « Il est encore meilleur que tout à l’heure… »

Une lueur de fierté brillait dans les yeux du grand frère. La plupart des spectateurs ne voyaient que la brutalité des coups d’Efflam, mais si on observait attentivement ce combat, le plus impressionnant était la dextérité dont faisait preuve Ceilio.

Evariste : « Comme on pouvait s’y attendre, ce quart-de-finale a des allures de véritable combat d’arène. »

Le père d’un des combattants était finalement revenu, et s’assit à côté de son plus grand neveu.

Efflam : « Aaaaaaahhh !! »

La mobilité des deux adversaires rendait ce combat envoûtant. Mais il ne pouvait pas durer ainsi indéfiniment. Efflam me parut déjà essoufflé. Et Ceilio lui-même semblait suer abondamment de ces échanges incessants.

Mon garde du corps croisa les bras, perplexe.

Léonce : « Vu la condition physique d’Efflam, il doit avoir beaucoup plus d’endurance que son cousin. Mais il la dilapide si vite qu’il perdra à coup sûr une guerre d’usure. »

Notre expert s’est prononcé.

Efflam : « Je vais… »

Le combat s’était interrompu le temps d’une grande inspiration d’Efflam.

Efflam : « Je vais te battre ! »

Ceilio haussa les épaules, la respiration lourde.

Ceilio : « Pourquoi prends-tu ça tellement au sérieux ? N’est-ce pas là qu’un jeu ? »

Efflam frappa, maximisant sa portée, forçant ainsi Ceilio à bondir en arrière.

Efflam : « Jouer ne m’intéresse pas, si c’est pour ne pas jouer à fond ! J’aime passer du temps avec vous tous, mais ce que je préfère dans nos jeux, c’est me battre avec tout ce que j’ai ! »

Ceilio revint en force, et frappa en estoc à de multiples reprises. Après quelques esquives, le guerrier à la flamberge fut contraint de parer son attaque d’un coup vers le ciel, qui repoussa la rapière et son porteur.

Efflam : « Je veux gagner ! Et même perdre ne me fait pas peur ! Tant que le défi est palpitant, je ne serai jamais perdant ! Parce que ce sentiment qui m’anime quand je me donne à fond, c’est tout ce que j’aime !! »

Il avait manifestement l’énergie de parler et de frapper comme un sourd. Pour être exact, déclamer ce genre de choses semblait le rendre plus fort encore.

Ceilio : « Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre… ! »

Ceilio bougeait avec aisance, et contournait encore et encore son adversaire. Il savait qu’Efflam révélerait bien assez tôt une faille, et se tenait prêt à ne pas laisser cette opportunité passer.

Efflam : « Mais ce n’est pas tout ! »

Fendant l’air tout autour de lui, le représentant des Vespère fit encore reculer son adversaire.

Efflam : « Même si ce n’est qu’un jeu, mes frères et mes sœurs comptent sur moi pour gagner ! C’est pour eux que je donne tout ! Et je sais que c’est pareil pour toi, Ceilio ! »

Le sourire rayonnant qu’il lui lança parvint jusqu’à son rival du jour.

Ceilio répondit par des attaques toujours plus précises et rapides. Efflam avait raison sur toute la ligne. Ceilio comprenait très bien ce qui animait Efflam.

Le garçon à la frange légendaire délia à peine les lèvres, montrant subtilement la forte complicité qui venait de s’installer entre eux.

-6-

Bondissant comme une bête sauvage, Efflam dictait toujours le rythme effréné de ce duel.

Efflam : « J’ai réalisé que Talwin nous avait placé de façon à ce que ni lui ni moi n’affrontions de lucéciens avant les demi-finales. Il espérait que ça puisse nous permettre de venir en aide à Lucéard dans la quête qu’il a entrepris. Et maintenant que je suis le seul à pouvoir concrétiser ses plans, je ne le décevrai pas ! »

Ceux qui écoutaient parmi les participants se tournèrent vers Talwin pour diverses raisons. Il semblait gêné, voire légèrement ému de l’engouement de son frère.

Talwin : « Mmpf ! S-s’il croit avoir vu clair dans mon jeu. Haha… Toujours aussi naïf. »

Les Lucéciens : Il a carrément vu clair dans ton jeu.

Les hurlements frénétiques d’Efflam nous rappelaient sans cesse à ce combat. Il donnait tout. Hélas, il semblait, même à notre distance, manquer d’oxygène.

Sa prochaine attaque ne faisait toujours pas mouche. Mais quand il fut arrivé au bout de son mouvement, quelque chose semblait avoir changé dans le regard de son adversaire. …Bien qu’on ne voyait que ses cheveux.

Ceilio : « Maintenant. »

D’un geste vif comme l’éclair, Ceilio réussit une estocade retentissante, qui toucha l’épaule d’Efflam. L’impact diogellois avait été une surprise pour tout le monde, et l’on vit tous le garçon à la flamberge décoller du sol, avant de s’écraser à l’autre bout du terrain.

De grands cris de stupéfaction s’amplifiaient dans les gradins.

Si Efflam n’avait pas poussé Ceilio jusqu’au bout du terrain dans ce dernier assaut, le coup qu’il venait d’encaisser l’aurait expédié hors de la zone de combat.

Cela faisait déjà quelques minutes que l’épéiste à la rapière avait conclu qu’il valait mieux s’économiser. À présent, son adversaire était à bout de souffle, et se relever semblait déjà difficile pour lui. Sa stratégie avait payé.

Ceilio : « Rends-toi, et je t’épargnerais un second vol plané. »

Le garçon à la chevelure flambante s’appuyait sur sa longue arme pour se soutenir.

Efflam : « C’est… Tout sauf fini !! »

Nous étions tous étonné de l’évolution de la situation. Après ce long combat, la première touche nette semblait avoir creusé un gouffre entre les deux participants.

Efflam : « Yaaaaaaaaaaaaaaah !! »

Avec cette volonté inébranlable, le garçon revint à la charge. Son adversaire était déjà prêt à riposter. Il semblait avoir anticipé le prochain coup.

Et quand Efflam frappa, Ceilio pénétra dans sa garde, ne lui laissant aucune chance. Le fils du roi dérapa sur ses deux pieds en plantant le bout de sa lame dans le torse de son adversaire et le projeta jusqu’à la limite de l’arène. L’onde de choc avait failli révéler les yeux du jeune homme.

Abasourdi, Efflam avait pourtant eu la présence d’esprit de s’accrocher pour ne pas sortir du terrain. Il avait dû pour ça lâcher sa précieuse flamberge. Ce sacrifice symbolique annonçait déjà une défaite cuisante pour lui.

Efflam : Je me suis tellement entraîné… Plus que n’importe qui… ! Je suis resté seul de longues heures à répéter les enchaînements… Et pourtant… Pourtant je suis en train de perdre contre Ceilio ! Lui qui ne suit pourtant qu’un programme rudimentaire, comme ses frères et sœurs… Pourquoi…?!

Le corps tremblant, Efflam sommait à ses bras de le redresser avant qu’il ne soit trop tard. Il leva péniblement le regard pour apercevoir son cousin, immobile.

Efflam : « Heu ?! »

Ce fut à ce moment précis qu’il se rendit compte. Personne d’autre que lui n’avait pu le deviner d’aussi loin. Même en l’ayant affronté, Talwin n’avait pas pu le discerner non plus. Il n’y avait qu’Efflam. Seul lui était parvenu à voir ce que personne n’avait perçu chez Ceilio. Après la surprise, ce fut une amère expression qui teint son visage.

Efflam : Il ne s’est pas contenté de suivre le même programme que les autres enfants du roi… Lui aussi était au courant de notre engagement. Nous voulions soutenir Lucéard dans ce mode de vie qu’il a choisi, à notre manière. Nous voulions être capable de nous défendre nous aussi. Mais c’était aussi un hommage, un serment auprès de Nojùcénie. La promesse de devenir forts à notre tour, pour elle ! Pour toute notre famille !

La lumière revint bien assez tôt dans ses yeux. Le garçon au bout de son regard demeurait en garde, sa concentration était toujours parfaite.

Et toi Ceilio, tu as pris ça à cœur. Tu t’es entraîné, n’est-ce pas ? Tu t’es surpassé. Tu as tout donné à ta façon ! Et tu deviens plus fort à chaque coup ! Tu apprends de la moindre de tes actions ! Tu continues de viser plus haut à chaque instant !

Même si sa respiration erratique était devenue douloureuse, Efflam parvenait à sourire tout en se relevant.

Efflam : Contre un adversaire comme toi, je vais devoir exploser mes propres limites ! Je vais combler mes lacunes avec tout ce que j’ai en moi ! La flamme qui t’anime, je ne la connais que trop bien, Ceilio ! C’est celle qui m’anime aussi !!

Sa mère commençait à être inquiète. Elle se préparait à mettre fin au combat. S’il continuait à se battre ainsi, alors qu’il peinait à respirer…

Efflam : « Woooooooooh ! »

Il repartit de plus bel, et fit démonstration de ce soudain regain de vigueur. Tout comme son cousin, Ceilio haletait aussi vite que son cœur ne battait. Mais lui aussi tenait bon.

Leurs résolutions étaient inarrêtables, mais qu’en était-il de leurs corps ? Jusqu’à quand pouvaient-ils supporter des efforts aussi intenses ?

-7-

Dilys tapait du pied, s’impatientant.

Dilys : « Ceilio, finis-le, c’est à mon tour maintenant ! »

Eira entendit dans ce cri les vraies raisons de la jeune fille, et se leva.

Eira : « C’est un magnifique combat, Ceilio ! Continue comme ça, tu peux le faire ! »

Ceilio avait entendu tous ces mots au milieu des cris de son adversaire, et il attendait à présent le soutien qu’il désirait le plus.

Brynn : « Tu n’as plus rien à nous prouver, Ceilio ! Tu as combiné la noblesse et l’épée avec élégance, et tu en as fait un art ! Mes félicitations, petit frère ! »

Ces mots qu’il aurait aimé entendre de plus près résonnaient aussitôt en lui. L’espace d’un instant, il relâcha sa poigne sur la rapière, mais dans celui qui suivit, il était plus prêt que jamais à triompher.

Talwin souffla du nez d’un air suffisant, et se leva lentement.

Talwin : « Comme si nous allions vous laisser faire… »

Kana posa ses mains d’un coup sec contre la rambarde.

Kana : « Efflam ! Je sais que tu peux le faire ! Tu es le plus fort des grands frères ! »

Evariste : « Allez ! Tu vas quand même pas perdre après l’humiliation que tu m’as infligée !! »

Je ne voulais pas prendre partie non plus, mais l’intensité de ce moment me donnait envie de m’égosiller avec eux.

Jagu : « Allez, gagne, bon sang ! C’est toi le sang brûlant des Vespère ! L’arracheur de victoire ! Alors gagne !! »

Yuna : « Ouiiiii~ ! »

Derrière les hurlements à la mort de Jagu, Yuna sautillait gaiement.

Goulwen : « Je te donnerai un bout de tarte, tu entends ?!! Alors embrase-toi comme jamais ! »

Ce n’était pas tous les jours qu’on les voyait ainsi. Quelque chose dans cette compétition avait rendu fous les Vespère.

Le garçon qui luttait avec hardiesse en bas des gradins entendait surtout la cohue de son cœur qui battait jusqu’à ses oreilles, mais il écoutait. Il écoutait chacun des mots.

Klervi aussi s’était mise debout et serra ses poings contre elle, prête à mettre sa timidité de côté pour un bref instant.

Klervi : « Grand frèèèère ! »

Ce pauvre Efflam s’était infligé une telle pression, et il se retrouva débordé par toutes ses émotions. Les larmes virevoltaient le long de ses joues, à chaque fois qu’il brandissait son arme.

Après avoir intensément regardé ses frères et sœurs, Aenor se leva, émue de voir son frère lutter aussi férocement.

Aenor : « Efflam ! Tu vas y arriver ! »

Meloar fut lui aussi surpris de l’attitude de sa fratrie. L’étonnement modéré qu’il montrait cachait une autre origine. Il avait ressenti à quel point ce moment était exceptionnel, tout ce qu’il symbolisait, en particulier pour le frère né après lui. Pour un moment aussi unique, il n’hésita pas à se lever à son tour.

Le silence dans le public était total.

Même les badauds de ces gradins comprirent que le second miracle de ce tournoi était encore sur leurs marches.

Le ténébreux jeune homme s’était rendu jusqu’à la rambarde, et sa seule voix se fit entendre. Une voix douce, dont les mots étaient eux lourds de sens.

Meloar : « Efflam, on est tous avec toi. »

Je crus même apercevoir un sourire sur son visage, ce qui suffit à décrocher ma mâchoire.

Talwin fut lui aussi porté par l’intensité de ce moment.

Talwin : « EFFLAAAAAAAAAAAAAAAAAAAMM !!! »

Efflam : « AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHH !!! »

Le jeune homme ferma les yeux et hurla de toutes ses forces.

Efflam : Pour vous… Pour vous tous… ! Pour vous tous, je suis prêt à accomplir tous les miracles du monde !

Quand il les rouvrit, ses yeux n’étaient plus vermeilles, mais bien d’or.

Dans un rugissement triomphal, il se rua sur Ceilio.

La fureur de ses coups étaient telle que l’arbitre en oublia tout bonnement de les interrompre, subjuguée comme nous tous par ce grand assaut final.

Malgré la détermination sans faille du garçon à la rapière, celui-ci ne put que reculer, et reculer encore, évitant de justesse ce qui s’abattait sur lui.

Dos à la marche, il ne pouvait plus que faire face à l’imposante flamberge qui pointait vers le ciel. Malgré cette menace écrasante, Ceilio ne cédait toujours pas à la panique. La concentration et le sérieux qui l’avait mené jusqu’au bout de ce combat ne l’avait jamais quitté.

Ceilio : « Moi aussi, mon combat a un sens ! »

Plutôt que de se décaler, le prince entra dans la garde de son adversaire, sans peur, ni doute. Il fléchit ses deux jambes, et dans une estocade à une vitesse sonique planta sa lame dans le cœur d’Efflam avec plus de force qu’il n’en avait montré jusque-là.

Cet impact eut la puissance d’une explosion, et dès l’instant où le choc diogellois fut provoqué, le temps semblait s’être arrêté.

Les gradins étaient figés. La stupéfaction, l’incrédulité, la fierté. Toutes ses émotions étaient elles aussi figées sur nos visages.

Le vecteur de cette force avait projeté le challenger de ce tournoi en hauteur, bien plus haut qu’aucune autre attaque dans cette compétition. Dès l’instant où la pointe de la rapière avait touché son torse, tout le monde avait su qu’Efflam ne reviendrait jamais sur le terrain.

Efflam : Si près… J’étais si près…

Comme Kana et Klervi, il avait presque pu goûter à la douce saveur de la victoire.

Efflam : Et je bouillonne encore, comme si ça n’était pas fini…

Le troisième prince de sang regardait son cousin s’éloigner de lui, sans parvenir à le quitter des yeux. Il contemplait l’étrangeté de ces iris dont la couleur le troubla.

Efflam : Je pensais que mon pouvoir était de tout donner jusqu’au bout…

Même en l’air, Efflam tentait de reprendre position, sa flamberge en arrière, comme s’il y avait un dernier coup à donner.

Efflam : Mais je me trompais…

Il s’éloignait encore, de son adversaire, comme de la victoire qu’il s’était promis.

Efflam : Je le sens… Au fond de moi…

L’arme diogelloise fut irradiée par les doux rayons de ce soleil d’hiver.

Efflam : En vérité, ce pouvoir que j’ai toujours eu en moi…

Plus que de raison, la flamberge continuait de s’illuminer, tout comme le regard de celui qui la brandissait.

Efflam : … C’est le pouvoir de faire naître les miracles !

Bien qu’elle ne dura qu’un infime instant, ce moment sembla durer une éternité. Ce moment qui s’apprêtait à entrer dans l’Histoire.

Efflam : « AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHH !!! »

Efflam abattit son arme une dernière fois, dans un flash éblouissant qui engendra une immense lame de lumière, lacérant instantanément l’arène en deux.

Le souffle de cette attaque nous ébouriffa.

Lucéard : « Il vient- »

Nous étions tous estomaqués.

Lucéard : « Il vient d’éveiller sa magie?! »

Le garçon en question fut le premier surpris. Il contempla dans sa chute la destruction qu’il venait de causer, et s’écrasa finalement sur la toile de brocéliane.

Ceilio était abasourdi, le souffle de l’attaque avait suffit à le faire basculer hors du terrain. À sa droite, il y avait une entaille d’une dizaine de mètres, profonde. Mais le plus étonnant était qu’à ses commissures, on pouvait voir des flammes d’un blanc immaculé dévorer la toile magique. Ceilio les regardaient béatement, les cheveux en pagaille.

L’expression de ma tante à cet instant, je n’avais jamais imaginé la voir sur un visage humain. Elle ne bougeait plus.

Mon oncle qui avait décidé de la rejoindre pour le dénouement de ce combat s’approcha lentement du centre de l’arène, les lèvres tremblantes.

Evariste : « L-la victoire… ! »

Il nous regarda tous, tour à tour.

Evariste : « …Revient à Efflam. »

Sur ces mots bredouillés, il tomba dans les pommes.

Ceilio finit par sourire en coin, en constatant que son adversaire s’était aussi évanoui après avoir touché le sol.

Ceilio : « Haha… Jamais dans la demi-mesure celui-là… »

Il avait beau être triste d’avoir perdu. La situation était si ridicule qu’elle ne se prêtait qu’aux rires.

Toujours médusés par ce que nous venions de voir, il n’y avait pas le moindre son. Seule Klervi, qui nous dévisageait avec curiosité, avait réussi à garder son calme. Elle se tourna enfin vers Meloar, et tenta d’imiter sa réaction.

On entendait ensuite un bébé pleurer dans la Vieille Arène.

Talwin se leva, les deux mains apposées vers le ciel, comme s’il avait eu une révélation divine.

Talwin : « La sainte flamberge… ! »

Sanglotait-il, perdu dans son délire.

J’entendis ensuite taper des mains derrière moi, ce qui me rappela à la réalité.

Aenor était la première à réagir normalement, et autour de ses applaudissements naquit la plus grande ovation qu’on ait entendu dans ce tournoi.

Et cette fanfare retentissante, le vainqueur ne l’entendit même pas.

-8-

Au milieu des cris, Dilys se levait, le visage plein de dégoût.

Dilys : « Quelle vaste farce ! Bon, c’est mon tour ! »

Eira et Brynn regardaient leur sœur descendre des gradins, fidèle à elle-même.

Eira : « Elle ne perd jamais le nord celle-là… »

Elle croisa son frère, qui remontait après sa défaite.

Dilys : « Hah ! Et toi alors ? A quoi bon t’être donné tant de mal si c’est pour sortir du terrain au moindre coup de vent. »

La princesse ne lui laissa pas la chance de répondre, et descendit dans l’arène, où elle put montrer à tous les gradins qu’elle boudait, et ne voulait pas être ici.

L’équipe des soigneurs ramenait Efflam et son père chez eux sur des civières.

Léonce constata que la duchesse avait repris ses esprits, et s’avançait vers le centre du terrain. Il regarda ensuite autour de lui, pour constater que personne n’avait encore digéré ce qui venait de se passer. Il hésitait à se lever.

Léonce : « On peut vraiment continuer le tournoi après ça ? »

Ellébore clignait des yeux, s’assurant qu’elle n’avait pas halluciné tout ce qui venait de se passer.

Ellébore : « Même si on faisait comme si rien d’incroyable ne s’était passé, le terrain n’en reste pas moins détruit. »

Elle entendit pouffer de rire à côté d’elle.

Léonce : « C’est sûr que c’est autre chose que “l’invocation du chaos le plus terrible” de tout à l’heure ! »

Instantanément, l’invocatrice en question rougit de honte.

Ellébore : « Oh non, pas ça ! »

Je cachais mon propre sourire, repensant à la poignante tirade qu’elle nous avait déclamé.

Néanmoins, comme tous les autres enfants de la famille royale, je réalisais ce à quoi nous venions d’assister.

Certains d’entre nous étaient tentés d’accompagner Efflam, par inquiétude, mais celui-ci aurait aimé pouvoir assister aux autres combats, et pour cette raison, entre autres, les Vespère restèrent tous à leurs places.

Luaine : « B-bien, passons au combat suivant sans plus tarder… »

Sa voix ne portait plus jusqu’aux derniers rangs. Elle toussa avant de mettre ses sentiments personnels de côté.

Luaine : « Les quarts-de-finale seront suivis de la pause déjeuner ! Nous reprendrons les demi-finales dans l’après-midi si Efflam est en état de se battre. »

En tant que mère, elle aurait préféré qu’il soit disqualifié. Néanmoins, elle connaissait assez son fils pour savoir qu’à la seconde où il serait réveillé, il voudrait remonter sur le terrain.

Elle avait vu aux premières loges les efforts insensés qu’il avait fourni pour obtenir la victoire, et ainsi m’affronter. Il avait plus que mérité de se tenir face à moi dans cette zone de combat. C’était aussi pour cette raison que la compétition ne devait pas s’arrêter maintenant.

Luaine : « J’appelle donc la princesse berserker qui se trouve déjà sur scène, on applaudit tous Dilys ! »

Le public qui ,malgré sa perplexité, était encore plus nombreux qu’au match d’avant applaudissait la petite combattante. Celle-ci était exaspérée de les entendre s’enthousiasmer.

Luaine : « J’appelle aussi le garde du corps du prince de Lucécie, Léonce ! »

Le garçon en question décida finalement de se montrer au centre de la Vieille Arène.

Le dernier duel faisait encore beaucoup plus de bruit que celui qui s’annonçait, mais les deux adversaires se tenaient prêt à leur combat.

Ce tournoi n’avait définitivement pas fini de nous surprendre.



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