Chapitre 43 — L ES CHOSES BOUGENT
Après avoir quitté le Sommet de l’Or, Eric prit la direction du Pavillon des Livres, situé sur le flanc droit du Sommet du Vent.
Il ne lui restait désormais que 1 500 points de contribution. Son passage au Sommet de l’Or lui avait toutefois permis d’acquérir plusieurs ressources importantes pour soutenir sa croissance et renforcer sa puissance.
Eric savait qu’en devenant plus fort, il pourrait non seulement obtenir davantage de points de contribution, mais également augmenter considérablement ses chances de survie.
Ces derniers temps, pourtant, un étrange sentiment ne cessait de le tourmenter. Il avait l’impression qu’un changement important se préparait dans sa vie. Une sorte d’appréhension dont il ne parvenait pas à identifier l’origine.
Après y avoir longuement réfléchi, il finit par faire un rapprochement avec Ma Long.
Peut-être que ce pressentiment était lié à son compagnon disparu. Si Ma Long était toujours en vie, peut-être n’était-il plus très loin du moment où il pourrait enfin le retrouver et le sauver.
Cette pensée raviva sa détermination.
Eric raffermit son courage et sa volonté, puis accéléra le pas en direction de la bibliothèque.
Le Pavillon des Livres se trouvait au cœur même du quartier général du Département de l’Éducation. Pour y accéder, Eric devait d’abord traverser la cour intérieure du quartier général, un vaste espace autour duquel s’organisaient les différentes installations du département.
Plusieurs bâtiments s’y côtoyaient : les salles d’enseignement où les disciples pouvaient assister aux cours, les bureaux administratifs, les locaux réservés aux instructeurs ainsi que diverses constructions destinées à la gestion et au fonctionnement du département.
À l’Ouragan Sacré, les cours n’étaient pas obligatoires. Toutefois, le département organisait régulièrement des missions consistant à dispenser des enseignements. Les disciples intéressés pouvaient y assister librement et poser leurs questions aux instructeurs.
Les matières enseignées étaient nombreuses : médecine, formations, fabrication d’armes et d’artefacts, cultivation, techniques de combat, méthodes de cultivation et bien d’autres domaines encore.
Au centre de la cour intérieure se dressait le Pavillon des Livres.
Plus imposant que les bâtiments environnants, il attirait naturellement le regard avec ses piliers de bois sombre, ses larges escaliers de pierre et ses toitures superposées aux extrémités élégamment relevées. Des ornements finement sculptés décoraient ses poutres, tandis que des lanternes suspendues sous les avant-toits soulignaient la majesté de son architecture.
À mesure qu’il s’en approchait, Eric ne put s’empêcher de contempler une fois de plus les mots gravés au-dessus du pavillon.
Comme lors de ses précédentes visites…
« La connaissance nourrit la cultivation comme l’eau nourrit la forêt. »
Il ne savait pas pourquoi…
Mais chaque fois qu’il passait devant cette inscription, elle semblait lui faire ressentir quelque chose de différent.
Aujourd’hui ne faisait pas exception.
Il s’arrêta un instant. Son regard parcourut lentement les caractères gravés.
Quelques disciples entraient et sortaient déjà du pavillon, certains portant des livres ou des rouleaux sous le bras.
Eric resta immobile, toujours absorbé dans ses pensées. Il réfléchissait au sens profond de ces mots.
Soudain…
Une voix rauque retentit derrière lui.
— Que penses-tu de cette citation ?
Eric se figea.
Son expression changea immédiatement.
Il se retourna.
Il ne savait pas à quel moment l’homme était arrivé, mais un vieil homme se tenait désormais derrière lui.
C’était celui que les disciples surnommaient le Gardien du Savoir.
Eric joignit les poings et le salua respectueusement.
— Ancien.
Le vieil homme hocha légèrement la tête, tout en continuant de fixer l’inscription.
C’était la première fois qu’Eric le voyait interagir avec un disciple.
En effet, le vieil homme était toujours assis derrière son pupitre. À chacune de ses visites, Eric avait l’impression qu’il dormait, la tête légèrement baissée. La plupart des disciples semblaient l’ignorer, tandis que les rares qui prenaient la peine de le saluer n’obtenaient généralement aucune réponse.
Eric s’était déjà habitué à cette attitude.
Lors de sa toute première visite, le vieil homme avait au moins hoché la tête en réponse à son salut.
Mais lors des visites suivantes…
Il était resté silencieux, comme s’il ignorait complètement les disciples qui entraient dans le pavillon.
Pourtant, Eric continuait de le saluer à chaque fois.
Par respect.
C’était donc la première fois que le vieil homme lui adressait directement la parole.
Eric resta silencieux quelques secondes.
Depuis qu’il fréquentait le Pavillon des Livres, il ne l’avait pratiquement jamais entendu parler à qui que ce soit. Il semblait simplement rester assis derrière son pupitre, silencieux, comme s’il faisait partie intégrante du pavillon.
Eric joignit de nouveau les poings.
— Pour être honnête, Ancien…
Il regarda l’inscription.
— Celui qui a écrit ce texte doit être un expert d’un niveau inimaginable. Je ne suis qu’un disciple débutant. Prétendre comprendre les pensées qui se cachent derrière les paroles d’un tel expert serait bien trop prétentieux de ma part.
Le vieil homme releva légèrement la tête.
L’un de ses yeux s’entrouvrit.
Un léger éclat passa dans son regard.
— L’humilité est un atout dans ce monde.
Sa voix était calme.
— Car aussi grand que soit ton talent… il existe toujours quelqu’un dont le talent est supérieur au tien. Pour revenir à l’analogie de cette inscription, je dirais qu’au-dessus de tout détenteur de savoir se trouve toujours quelqu’un de plus savant que lui.
Eric écoutait attentivement.
Le vieil homme marqua une courte pause, comme s’il lui laissait le temps de méditer ses paroles.
Puis, son ton changea.
Sa voix prit une assurance presque héroïque, empreinte d’une bravoure qui semblait défier le monde lui-même.
— Mais l’humilité seule ne suffit pas.
— La conviction et la confiance en soi sont tout aussi importantes.
Son regard se posa sur Eric.
En une fraction de seconde, celui-ci eut l’impression de voir un guerrier contempler le monde avec une assurance absolue, comme s’il se tenait au-dessus de tout.
Dans sa main apparut l’image d’un sceptre à longue hampe finement ouvragée, surmonté d’un grand anneau circulaire auquel étaient suspendus cinq petits anneaux métalliques. Une aura monstrueuse semblait s’en dégager, accompagnée d’une tempête de vent, d’éclairs et de tonnerre.
La voix du vieil homme le ramena à la réalité.
— Tout comme l’optimisme envers ton propre destin.
Boum !
Eric eut l’impression qu’un éclair venait de traverser son esprit.
Ces paroles…
Elles semblaient toucher quelque chose au plus profond de lui.
Il comprenait.
Ou plutôt…
Il avait l’impression de comprendre.
Mais dès qu’il essayait de saisir cette sensation…
Elle disparaissait.
Comme un mirage.
Eric resta silencieux quelques secondes avant de joindre profondément les poings.
— Merci, Ancien.
Le vieil homme ne répondit pas.
Son vieux corps paraissait légèrement voûté, mais sa prestance était indéniable et naturelle. Son regard restait fixé sur l’inscription.
Un léger sourire apparut au coin de ses lèvres.
Comme si ces quelques mots gravés sur le mur lui rappelaient des souvenirs extrêmement lointains.
Après quelques secondes, il demanda :
— Et toi ?
Eric tourna la tête.
— Que t’inspirent réellement ces mots ?
Cette fois, Eric hésita.
Il réfléchit longuement.
Puis il répondit lentement :
— Je pense que la connaissance est à la base même de la cultivation.
Le vieil homme resta silencieux.
Eric poursuivit :
— Les techniques de cultivation sont elles-mêmes une forme de connaissance. Les méthodes permettant de contrôler le Néon sont des connaissances. Comprendre son corps, ses méridiens, son environnement… tout cela repose également sur la connaissance.
Il marqua une pause.
— La différence fondamentale entre un mortel et un cultivateur réside justement dans le fait que le cultivateur connaît les moyens de manipuler le Néon, contrairement au mortel.
Le regard du vieil homme devint progressivement plus attentif.
Eric continua :
— C’est pourquoi je pense que la comparaison avec l’eau est particulièrement juste.
Il désigna l’inscription.
— Toute chose vivante a besoin d’eau pour subsister. Mais pour un cultivateur…
Il réfléchit un instant.
— La connaissance est comparable à cette eau.
Sa voix devint plus assurée.
— Sans connaissance, il est impossible de progresser véritablement.
Il regarda les innombrables livres disposés dans le pavillon.
— Un cultivateur peut avoir du talent. Il peut posséder une grande quantité de ressources. Il peut même avoir un physique extraordinaire.
— Mais s’il ne possède pas les connaissances nécessaires…
Eric secoua légèrement la tête.
— Son potentiel restera limité.
Le vieil homme caressait lentement sa barbe.
Il écoutait chaque mot avec une attention inhabituelle.
Eric poursuivit. Peu à peu, il se laissait emporter par ses propres réflexions, comme s’il avait oublié la question initiale du vieil homme. Ses paroles s’éloignaient légèrement du sens direct de l’inscription, mais restaient profondément liées à la connaissance.
— C’est également pour cette raison que les grandes dynasties de cultivateurs peuvent conserver leur domination pendant des générations.
Son regard devint plus profond.
— Leur force ne repose pas uniquement sur le nombre de cultivateurs qu’elles possèdent.
— Elles disposent également d’une accumulation de connaissances que les autres n’ont pas.
Eric regarda autour de lui.
— Des techniques de cultivation plus avancées. Des méthodes de combat plus efficaces. Des connaissances sur les plantes spirituelles, les bêtes spirituelles, les formations, l’alchimie…
Il serra légèrement le poing.
Une mélancolie l’envahit. Il se rappela le nombre de villageois de Gandon qui avaient perdu la vie simplement parce que leur village entretenait des échanges commerciaux avec le monde extérieur.
— Chaque génération transmet ce qu’elle a appris à la suivante.
— Puis la génération suivante ajoute ses propres découvertes.
— Avec le temps…
Eric marqua une pause.
— Cette accumulation devient une puissance en elle-même.
Le silence retomba dans le pavillon.
Le vieil homme continuait de caresser sa barbe.
Son regard avait changé.
Puis, soudain…
— Excellent.
Eric se tut.
Le vieil homme sourit.
— Excellent…
Mais son sourire disparut presque aussitôt.
Son expression devint sérieuse.
Il regarda Eric droit dans les yeux et posa une question qui allait changer à jamais le destin de ce dernier.
— Tu vises la perfection du Bloodening Realm, n’est-ce pas ?
Eric ne comprit pas immédiatement le sens de cette question. Mais, vif d’esprit, il comprit que le vieil homme cherchait à lui faire prendre conscience de quelque chose.
Son cœur manqua presque un battement.
Il fixa le vieil homme.
— La perfection ?
Il fronça légèrement les sourcils.
— Qu’est-ce que la perfection, Ancien ?
Le vieil homme resta silencieux un instant.
Puis il répondit d’une voix profonde :
— La limite absolue d’un royaume.
Eric ne dit rien.
Son regard resta fixé sur le vieil homme.
Il joignit le poing droit à la paume gauche devant sa poitrine, puis inclina légèrement le buste pour le saluer respectueusement, attendant son explication.
Parmi toutes les personnes qu’il avait rencontrées depuis son arrivée dans le monde de la cultivation…
Cet homme était de loin le plus mystérieux. Il lui donnait même l’impression d’être plus puissant que le Grand Ancien Tiger Ren, que lui avait présenté l’Ancien Feng Yun.
Mais une fois de plus, l’explication qu’Eric attendait ne vint pas.
Après l’avoir observé quelques instants, le vieil homme fit quelque chose d’inattendu.
Il glissa une main à l’intérieur de son manteau et en sortit mystérieusement un livre qu’il tendit à Eric.
Puis, sans ajouter un mot, il lui tourna le dos.
À cet instant, une voix résonna directement dans l’esprit d’Eric.
« Cache-le bien et n’en parle pas à n’importe qui. Le savoir est bien, le partager est encore mieux. Mais le fléau du savoir, c’est de l’enseigner à ceux qui n’en sont pas dignes. »
Eric resta figé un instant, le livre entre les mains.
Pendant ce temps, le vieil homme retourna tranquillement s’asseoir derrière son pupitre. Il ferma les yeux et baissa légèrement la tête, reprenant exactement la même posture que lors de ses précédentes visites.
Comme si rien ne s’était passé.
Et, étrangement, aucun des disciples présents ne semblait avoir remarqué l’échange entre le vieil homme et Eric, ni même ce qui venait de se produire.
Eric s’empressa de ranger le livre dans son anneau spatial, sans même avoir eu le temps d’en lire le titre.
Il s’avança ensuite vers le pupitre du vieil homme et s’inclina respectueusement. Il joignit son poing droit fermé à la paume gauche ouverte devant sa poitrine et maintint cette position pendant environ cinq secondes, en guise de remerciement.
Il savait que cet homme venait de lui accorder une faveur immense.
Il ne le connaissait même pas et pourtant, le vieil homme l’avait guidé et lui avait transmis quelque chose de précieux.
Depuis son enfance, on lui avait enseigné que celui qui t’apprenait ne serait-ce qu’une seule lettre devenait ton bienfaiteur, une personne envers laquelle tu devais conserver respect et reconnaissance pour le reste de ta vie.
Eric prit donc bonne note de cette dette.
Un jour, il lui rendrait la pareille.
Après cette dernière pensée, il se redressa et pénétra dans le Pavillon des Livres.
