Les Mondes Epars
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Chapitre 10 : Le monde d’Arozon (3)

A l’aube, ils reprennent leur route. A perte de vue, le désert s’étend. Seul un insignifiant rocher en trouble la monotonie. Il constitue un bon repère pour la carte que trace Yann dans cette immensité sans intérêt. Après une courte halte le midi, ils atteignent les confins du monde dans le courant de l’après-midi après une marche de vingt kilomètres depuis leur point de départ, selon les estimations de Yann. Même si à vol d’oiseaux, la distance reste moindre, cela fait une trotte importante avec leur condition de voyage.

Ils avisent sur leur prochaine étape. Yann souhaite retourner au camp tandis que Lucie propose de vadrouiller dans le coin, passer la nuit une nouvelle nuit à l’oasis avant de revenir à leur point de départ. Elle concède à Yann le dernier mot, à son étonnement. Ils se dirigent vers le village des pionniers. D’après ses calculs, ils y parviendront à la nuit tombée dans environ quatre heures puisque cette fois, ils n’auront pas l’inconvénient de l’approvisionnement en eau.

Ils arrivent au camp au milieu de la nuit, loin des prévisions de Yann. En effet, par malchance, une gigantesque zone rocheuse leur a bloqué le passage. Ils ne l’ont franchi qu’après un détour de trois kilomètres au bout duquel ils ont fini par trouver une brèche. Sauf que comble de l’infortune, la brèche renfermait un petit groupe d’ouvrières vorlines qu’ils ont combattus au prix d’une piqûre pour Yann. Quand ils rentrent dans le camp, la sentinelle les laisse passer sans justification de leur part. Ils pénètrent dans leur bâtiment et se traînent, éreintés, dans leur lit.

Le lendemain, le bruit de leurs colocataires les réveille. Ils découvrent ainsi, les deux humains de la bande de pionniers. Le plus jeune des deux, Noti, sort tout juste de l’adolescence. Malgré sa constitution chétive, ses yeux brillent d’une malice qui donnerait des sueurs froides à n’importe quel professeur endurci. Le second, Adrel, à l’orée de la trentaine, détonne au sein du groupe avec son musculeux mètre quatre-vingts. Ils profitent de leur rencontre pour déjeuner ensemble. Au détour de la discussion, Yann mentionne leur façon d’explorer ainsi que les cartes qu’il dessine, ce qui attise la curiosité de Mélida :

« Une carte ? C’est plutôt rare les explorateurs débutants qui prennent ce genre de peine… Ça tombe, bien nous aussi nous en traçons une, que diriez-vous de les mettre en commun, histoire de gagner du temps ?

– Nous ça nous irait mais vous ?

– Hors de question ! Intervient Gueudar, le gobelin, nous avons investi suffisamment de temps dedans pour ne pas refiler ces informations au premier venu !

– Ne l’écoutez pas, nous pouvons nous le permettre. Après tout, nous avons le même objectif et en cas de problèmes, nous pourrons toujours les résoudre une fois le travail terminé… Si jamais cela ne plaît pas aux membres de mon groupe, ils pourront toujours se dévouer pour la faire la prochaine fois, dit-elle en esquissant un sourire éloquent à l’encontre du gobelin.

– Dans ce cas, c’est d’accord, accepte Yann.

– Parfait ! Que dites-vous de nous retrouver cette après-midi pour faire le partage, Yann ?

– Avec plaisir.

– Affaire conclue alors.

– D’ailleurs, à vous voir comme ça, je m’interrogeais, depuis combien de temps travaillez-vous ensemble ? Demande Lucie.

– A l’origine nous étions que deux, Mélida et moi, explique Gueudar, l’air mélancolique. Nous formions une sorte de groupe de parias pour nos pairs dû à nos races… Puis notre route a croisé celle de Noti à qui nous avons donné le goût de l’exploration. Il y a maintenant plus d’un an qu’il fait parti du groupe. Et puis juste avant d’accepter cette mission pour le compte d’Yrcor, nous avons été rejoint par Adrel, un guerrier à l’excellente réputation. Voilà pour notre histoire. Et vous ?

– Yann est un mercenaire que j’ai embauché pour qu’il m’aide dans l’exploration.

La révélation de Lucie à l’effet d’une bombe, tous les regards se tournent vers Yann, choqués par l’explication de Lucie. Celle-ci, face à l’hostilité soudaine envers son compagnon, se sent obligée de se justifier :

– C’est-à-dire que chez nous, nous ne connaissons pas l’existence d’autres mondes, donc, quand j’ai eu besoin de quelqu’un pour m’aider, j’ai du embaucher le genre de personne qui acceptait ce type de travail…

Ses explications ne changent guère l’attitude générale, Yann soupire face à tant d’animosité :

– Je ne sais pas ce que vous avez contre les mercenaires mais sachez que je ne fais pas ça par bonté de cœur… D’ailleurs si j’avais eu le choix, j’aurais refusé net à l’époque… Il y a cinq jours de cela…

– Désolé pour notre réaction mais… commence Mélida.

– Dans nos mondes d’origine, les mercenaires sont considérés comme des chiens de guerre qui ne recherchent que la violence et l’argent facile… complète Gueudar.

– Dans le nôtre ce n’est pas mieux pour être honnête même si je trouve une partie de notre réputation injustifiée… Maintenant que j’y pense c’est ironique de penser cela de votre part, après tout, les explorateurs ont le même principe de fonctionnement…

– Comment ?! S’exclame Gueudar. Tu oses comparer des meurtriers avec des mrbll…

Il est interrompu par Adrel qui le soulève tout en plaquant une main sur sa bouche pour le calmer. Mélida intervient, jouant les médiatrices :

– Yann ne voulait pas nous vexer, il partageait juste son étonnement, c’est bien cela ?

– Euh… Oui tout à fait…

– Donc, pas la peine de s’énerver, continuons et finissons notre repas dans la bonne humeur, je vous prie. »

Sur ces sages paroles, ils reprennent leur déjeuner avec des sujets plus consensuelles. Gueudard refuse d’y participer, bougonnant jusqu’au départ de Yann et Lucie. Ils profitent de leur jour de repos imposé pour visiter le camp.

Outre les innombrables cabanes servant de dortoirs aux pionniers, une dizaine de bâtiments constitue l’épine dorsal de l’endroit. Au centre, le quartier général contient l’ensemble des responsables du camp, ainsi que l’appareil administratif nécessaire à sa gestion. A la surprise de Yann et Lucie, pas moins de cinq cents pionniers vivent et travaillent dans ce véritable petit village. A côté, les bâtiments servants à la vie quotidienne forment un quartier des artisans avec les cuisiniers, les forgerons et les divers métiers indispensables à l’activité du campement. De l’autre, des entrepôts regorgent de matières premières extraites dans ce monde ainsi que des chevaux nécessaire à son acheminement vers Yrcor. Le tout s’approche d’un district des marchands avec des scribes notant tous les détails sur les futurs produits. Chacun porte un blason différent symbole de son employeur.

Le principe des expéditions au sein de la cité d’Yrcor ressemble à celle de l’armement des navires explique Lucie à Yann. Différents marchands forment une entente commerciale pour financer les outils nécessaires tandis que la ville fournit les pionniers. En contrepartie de cet investissement, ils récupèrent une portion des marchandises et des recettes générés au prorata de leur participation initiale. Cette méthode qui réparti le risque en cas d’échec de l’expédition a permis l’essor de la cité pour en faire une référence dans son monde d’origine.

La difficulté d’embauche des explorateurs constitue le principal inconvénient de ce système puisque les pionniers reçoivent un salaire élevé et disposent de perspectives d’évolutions sociales importantes. Ainsi, peu de personnes se portent candidat aux charges d’explorateur qui nécessitent un lourd investissement personnel avec une espérance de vie souvent limité. Pour compenser cette faiblesse, la cité n’hésite pas à débaucher des groupes entiers d’explorateurs au sein d’autres mondes, ce qui explique le cosmopolitisme de ces derniers.

Yann réagit à la dernier partie de l’explication de Lucie :

« Mais dans ce cas, pourquoi veux-tu en devenir un si c’est si ingrat d’après ce que tu décris ?

– Parce que j’en ai envie… Je sais que cette raison peut paraître idiote mais je n’en ai pas d’autres… elle hésite avant de continuer. Mon père était un grand explorateur, le meilleur même à ce qu’il paraît… C’est lui qui a bercé mon enfance et mon adolescence avec ses récits et qui m’a donné envie de suivre cette voie.

– Ton père est…

– Mort ? Complète-t-elle. Non, il est bel et bien vivant. Enfin aux dernières nouvelles… Pour tout te dire, il n’est pas originaire de la Terre. Après sa longue carrière, il a décidé de s’y installer loin de toutes ces histoires de créatures, de mondes et d’éther. Tout du moins, c’est qu’il espérait. Puis il a rencontré ma mère…

– Je croyais que c’était une magicienne, comment est-ce possible ? Je veux dire, pour une terrienne d’en être une ?

– Ah ça, elle ne l’était pas avant qu’il ne l’a rencontre. C’était juste une informaticienne un peu rêveuse et excentrique qui a plu à mon père. Ils se sont mariés sans qu’il ne lui dise la vérité sur ses origines. Jusqu’à ce que son passé le rattrape. En guise de cadeau de mariage, une coalition d’états lui a envoyé requête lui demandant de l’aide pour résoudre un problème avec un monde épars. Pendant son absence, ma mère a appris la magie par elle-même…

– Quel genre de problème a-t-il du résoudre ?

– Le genre qui soit suffisamment grave pour que mon père n’en parle jamais. Même en faisant des recherches et en interrogeant des personnes, je n’ai jamais rien trouvé comme si l’évènement en question avait été effacé des mémoires et des archives… La seule chose que j’ai trouvé, c’est le nom sous lequel ils en parlent entre eux. Une fois, j’ai surpris une de ses conversations où il l’a mentionné chez nous : le Cataclysme de Hyacrile. Je sais aussi que la résolution de ce problème lui a permis d’obtenir le titre de Héros Par-delà les Mondes, la plus haute distinction que peux obtenir un explorateur.

– Et donc tu veux avoir ce titre toi aussi ?

– Exactement !

– Je comprends mieux certaines choses maintenant… »

Suite à l’histoire de Lucie, son empressement permanent s’explique soudain pour Yann : elle souhaite progresser aussi vite que possible pour obtenir le même titre que son père.

Plus il repense aux révélations de Lucie en se rendant à sa réunion avec Mélida, plus il sourit en se rappelant sa monumentale erreur de qualifier sa mission actuelle de mission de routine.



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