Au-delà du Mur | Across the Wall
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Chapitre 4 : La poursuite mortelle

 

Il était le seigneur des cieux, celui par qui s’organisait la loi, le sommet de la chaîne alimentaire. Oiseaux, Harpies, démons, aucun d’eux ne l’égalait. Comment le pourraient-ils ? Leur faiblesse était un péché impardonnable. Ils ne savaient rien de la toute-puissance. Le dragon, au contraire, pouvait broyer un rocher grâce à sa force physique démesurée ; réduire en cendre toute chose par son souffle brûlant ; faire trembler quiconque par son rugissement effroyable.  Il était, après tout, le souverain de ces êtres inférieurs. C’était son destin que de les dominer, et le leur de se soumettre.

Cette vision du monde était commune chez les dragons. Ils étaient persuadés d’être nés pour régner. Leurs paroles détenaient le pouvoir de vie ou de mort. Même si tous n’étaient pas aussi arrogants, la fierté de leur race était inéluctable. La nature les avait dotés de caractéristiques invincibles, comment pouvait-il en être autrement ? En plus, lui, qui avait vécu près de cent cycles, n’avait jamais été inquiété pour sa sécurité. Cependant, aussi fort eût-il été, face à une majorité de ses semblables, il n’était encore qu’un enfant. Certains avaient même achevé leur ultime étape et étaient devenus des Dragons Ancestraux. Ces entités étaient au sommet de l’évolution, des dieux vivants. Les seuls à les dépasser étaient très certainement le Dragon Monarque ou les dieux eux-mêmes, mais c’était une évidence après tout. 

En conclusion, qui pouvait lui tenir tête ? Personne. Pourtant, un insecte avait osé s’en prendre à lui. Il faisait partie d’une de ces races en déclin. Une telle impudence méritait la mort. Il expulsa les flammes depuis ses entrailles sur la misérable, mais celle-ci avait disparu à peine son odieux méfait commis. Son œil lui faisait souffrir le martyre, mais ce n’était rien face à la colère qu’il éprouvait en cet instant.

Il s’envola et la pourchassa sans plus tarder, se jurant de lui faire payer cet affront. Étrangement, aucune de ses tentatives ne porta ses fruits. La forêt semblait animée d’une conscience et s’évertuait à entraver ses mouvements. Et comme si cela ne suffisait pas, l’avorton venait le harceler jusque dans son sommeil. Pas un seul moment de répit ne lui était octroyé ; il en devenait fou, à tel point que dormir lui était devenu un rêve inaccessible.

Cependant, quelque chose se produisit plusieurs jours plus tard. Alors qu’il survolait la périphérie de la forêt, un bruit lointain attira son attention. En scrutant l’horizon, il repéra une étrange bête, chevauchée par un Humain, se mouvant rapidement à travers la vallée.

“Qu’est-ce ?” s’interrogea-t-il, curieux.

Il n’avait jamais vu pareil être vivant auparavant. Son corps métallique brillait sous le soleil comme un joyau et émettait un bourdonnement insupportable. Il ressemblait vaguement à ces quadrupèdes que les Humains appelaient ‘cheval’, leur chair était d’ailleurs succulente. Mais cette chose n’en était pas un. En outre, son instinct lui disait de ne pas l’approcher. Cependant il n’était pas un lâche. Et puis, que pouvait-il lui arriver ? Il ne craignait personne.

Il se lécha les babines en anticipation à ce défi. Peut-être n’était-elle comestible, mais l’Humain, qui l’accompagnait, l’était. Il commençait à en avoir assez de poursuivre l’Elfe insaisissable. L’arrivée de cet amuse-gueule était une aubaine, il se dirigea vers lui sans attendre. Toutefois, les choses ne se passèrent pas comme escomptées.

Première attaque, ratée. Seconde attaque, encore ratée. Que se passait-il ?

Après plusieurs échecs, le dragon se sentit humilié. Ce n’était pas faute d’avoir essayé, mais la monture était agile et évitait ses attaques chaque fois. Alors qu’ils se rapprochaient de la rivière, il jubila intérieurement. Ces êtres pitoyables ne pouvaient pas voler, c’en était fini d’eux. Cependant, contre toute attente, ils ne ralentirent pas leur course mais, au contraire, accélérèrent en direction de la berge.

“Que comptent-ils faire ?” se demanda-t-il.

C’est alors que la monture s’engagea sur la rivière mais, contrairement à ce qu’il espérait, elle ne coula pas. Elle semblait avoir la faculté de se déplacer à la surface, sans jamais la toucher. Interloqué par cette sorcellerie, le dragon tarda à attaquer, laissant à ses proies l’occasion de se réfugier dans la forêt.

Une nouvelle fois irrité, il abandonna la chasse et s’envola. Néanmoins, il n’était pas pressé, il savait que tôt ou tard ils finiraient par sortir de leur cachette. Quant à la femelle Elfe, bien qu’il ne la vît pas, il sentait sa présence. Celle-ci se situait non loin de sa position, mais cachée par les feuillages.

Le lendemain, l’Elfe réapparut devant lui, résolue et prête pour un dernier baroud d’honneur avant sa chute inéluctable ; il était temps de régler ses comptes avec elle une bonne fois pour toutes. Il cracha ses flammes et le feu se répandit sur le sol ainsi que sur les arbres, réduisant la zone en cendre en quelques temps. Pourtant, la femelle Elfe n’était toujours pas morte. Pire, elle s’était mise à lui tirer dessus méthodiquement.

Alors qu’il s’apprêtait à atterrir pour lui faire face, un vrombissement se fit entendre. Il le reconnut aussitôt, la chance lui souriait enfin.

La monture apparut à l’orée de la forêt, chevauchée par son maître Humain et tous les trois se regroupèrent. Ils s’échangèrent quelques mots, ‘le langage’ appelaient-ils ça, avant que l’Elfe ne se décide à les accompagner. Peu après, ils quittèrent les bois et filèrent à toute allure vers la vallée.

“Se sont-ils alliés ?” se demanda-t-il.

Le dragon connaissait cette tactique. C’était ainsi que les faibles se battaient, mais il était étrange que ces deux races s’allient. De mémoire, c’était la première fois que cela se produisait. Quel marché avaient-ils conclu pour surpasser leur haine mutuelle ?

“Qu’importe, ils mourront de toute manière,” avait-il pensé alors qu’il les pourchassait.

***

Aussitôt sorti de la forêt, le trio dépassa le dragon et John découvrit sa peau écaillée reluisante au soleil. Voir ce dernier d’aussi près lui donna la chair de poule, mais également des palpitations d’excitation au cœur. Il était, pour ainsi dire, impressionnant et l’homme avait du mal à imaginer cet animal vivre dans son monde.

“Moi aussi,” renchérit Nyfeirg.

Ryvelirn, ayant entendu cette réponse sortie de nulle part, éleva les sourcils avec scepticisme. De son côté, John se perdit dans la contemplation de la bête qu’il venait de dépasser.

“John…”

Ce dernier reprit ses esprits et accéléra. La moto prit rapidement de la vitesse et se dirigea vers le fin fond de la grande vallée. Ils traversèrent d’abord le fleuve, non sans révéler la stupeur de l’Elfe ignorante de cette capacité, puis continuèrent tout droit. Ils étaient précédés de peu par un dragon passablement énervé et pressé d’en finir avec eux. Il battit rapidement des ailes et rejoignit les nuages afin de pouvoir les observer aisément.

Alors qu’il les survolait, il constata qu’il éprouvait quelques difficultés à les rattraper. Comment osait-elle le défier, lui ? Blessé dans son amour-propre, il rugit de colère et amorça sa descente.

Voyant la menace se rapprocher, Ryvelirn s’écria et frappa l’épaule de John en lui sommant d’accélérer, elle avait armé son arc et visait le monstre malgré les vibrations qui l’assaillaient. Le châssis tremblait de partout à cause de la vitesse excessive et elle éprouvait des difficultés à se stabiliser. Néanmoins, elle parvint à décocher sa flèche après un grand effort.

Le dragon esquiva le projectile en se décalant légèrement puis reprit sa position initiale. Il contre-attaqua en ouvrant grand la gueule, relâchant son feu destructeur.

“Attention !” s’écria Ryvelirn, les pupilles contractées.

John, ne voyant pas derrière lui, tarda à réagir, mais parvint à éviter le pire en braquant maladroitement. Ryvelirn fut secouée violemment et se rattrapa in extremis en l’agrippant au dernier moment. Elle ne put s’empêcher de maudire l’Humain devant elle en voyant les flammes les frôler de près.

“Est-ce ainsi que tu comptes m’aider ?” cria-t-elle, en colère.

“Ne blâme pas mon partenaire,” riposta immédiatement Nyfeirg sur un ton glacial.

L’Elfe tempéra ses émotions. Elle ne voulait pas s’attirer les foudres de Nyfeirg et, en toute honnêteté, elle ne pouvait pas non plus vraiment en vouloir à John. C’était déjà une chance pour elle que de chevaucher cette fabuleuse monture. Cependant, le feu de la haine s’exprimait dès qu’il le pouvait.

John tâchait de faire de son mieux, mais il n’avait aucune idée de la direction à prendre. Tout ce qu’il pouvait faire était d’écouter les directives de sa passagère, quand bien même celle-ci tardait à réagir.

“Dirige-toi par-là,” dit-elle froidement tout en pointant du doigt un point lointain dans la vallée.

Il acquiesça et fit comme elle le lui avait indiqué. Au même moment, le dragon revint à la charge. Constatant que ces insectes ne se laissaient pas tuer docilement, il réitéra son attaque avec, cette fois-ci, plus de vigueur ; Manquée. La chasseuse le fixait désemparement. Ce dernier se repaissait de son désarroi et décida de se rapprocher un peu plus afin de l’acculer davantage.

La moto roulait au maximum de sa vitesse et son moteur hurlait à travers la vallée. Les pétarades provoquaient la fuite des animaux alentours. John transpirait profusément sous la concentration excessive ; il savait que leurs vies ne tenaient qu’à un fil. Une seule erreur et ils étaient finis.

“Il s’approche !” avertit Ryvelirn tout en préparant une autre flèche.

Elle visa le monstre et tira quand celui-ci fut suffisamment près d’eux. La flèche vint percuter la carapace d’écaille mais manqua de pénétrer l’animal : son épaisse armure l’immunisait à ses ripostes. La chasseuse fit claquer sa langue avec agacement alors qu’un léger sourire se dessinait sur le visage de son adversaire. Il approcha rapidement et ouvrit grand la gueule. Son objectif était clair : découper brutalement les occupants de la moto.

John se retourna à cet instant et, voyant la menace se rapprocher dangereusement, freina brusquement, faisant pencher la machine abruptement vers l’avant. L’Elfe, ne s’y attendant pas, vint le percuter violemment mais parvint à se maintenir droite en se servant de son dos comme appui. L’homme sentit le souffle de sa passagère jusque dans son cou et frissonna. Ryvelirn se mordit la lèvre inférieure à sang tout en se retenant de le trucider jusqu’à ce que la moto reprenne son équilibre.

Pris de cours, le dragon les dépassa, stupéfait. Il opéra un demi-tour, mais sa proie en profita pour le distancer.

Après s’être remise de ses émotions, Ryvelirn jeta un coup d’œil derrière elle et vit leur poursuivant au loin. Elle devait avouer que, quand bien même cette action eut été dangereuse, elle avait été salvatrice. Des sentiments contradictoires se confondaient dans son regard quand elle posa les yeux sur l’Humain ; sentiments qu’elle s’empressa de renier instamment. Elle n’avait ni le cœur ni la tête à ça. Et puis, il ne s’agissait que d’un frémissement passager dans sa psyché, une erreur de jugement confondue par la situation, rien de plus. Il ne pouvait pas en être autrement. Elle secoua la tête et se mit à considérer sa partenaire à la place.

“Tout de même, je dois avouer que cette Nai… Naifagu est bien plus formidable que je l’avais imaginé,” pensa-t-elle, le cœur battant.

La vallée s’étendait sur plusieurs centaines de kilomètres. La traverser aurait pris un temps considérable, même en marchant jour et nuit, mais cette machine rendait l’entreprise aussi facile qu’il en fallait pour dire “oups”. En le réalisant, l’elfe sentit l’avarice s’emparer d’elle.

Au loin, le fleuve, ondulant à travers les terres, prenait sa source sur les sommets d’une montagne dont le pic, constamment plongé dans les nuages, était visible, et ce, même depuis son village. C’était le mont le plus élevé de la région. En ce moment, le trio se dirigeait vers lui mais il était si éloigné que plusieurs jours de trajet seraient nécessaires pour l’atteindre, même à ce rythme.

Alors que le paysage ne cessait de défiler, John voyait les animaux s’écarter du fleuve et prendre refuge sur les hauteurs. Cependant, ce qui attira le plus son attention était un groupe de créatures qui se tenaient en retrait sur les falaises abruptes. Elles ressemblaient à des lions mais chacune d’elles avait une gueule démesurément grande par rapport à leur corps, un pelage kaki, terminé par une queue au bout de laquelle vacillait une flamme verte. Tout comme les herbivores, ceux-ci semblaient se déplacer en meute et observaient la scène avec des yeux intrigués. Toutefois, leurs crocs acérés en faisaient des adversaires redoutables que John se jura de ne jamais affronter puis il lança son regard devant lui.

“Jusqu’où ce monstre compte-t-il nous poursuivre ?” demanda-t-il, perplexe.

“Plus loin il sera, le mieux ce sera,” répondit l’Elfe, perplexe.

“Et après ? C’est tout ?”

Ses sourcils froncés traduisaient le scepticisme qu’il ressentait. Il avait du mal à croire que cette affaire allait se terminer ainsi. Nyfeirg ne pourrait pas rouler indéfiniment et eux ne pouvaient pas demeurer éveillés éternellement.

“C’est… déjà bien ainsi ! Contente-toi de suivre mes indic—… !”

Le dragon interrompit leur conversation en poussant un rugissement féroce. Ses ailes battaient l’air avec fougue, mais la fatigue le gagnait progressivement. Il souffla une énième fois, en vain. Heureusement, John commençait à s’y faire et parvenait à les esquiver aisément.

La poursuite continua pendant un bon moment. Toutefois, alors qu’ils approchaient de la première partie de la vallée, Ryvelirn ordonna de bifurquer en direction d’une chaîne de montagnes aux pics acérés. Ces dernières s’étendaient au loin vers le mont et émettaient une aura oppressante. Le seul problème était qu’il y avait un grand précipice qui la longeait. Plusieurs accès existaient mais ceux-ci étaient très espacés les uns des autres et impraticables dans leur situation. Son plan était de le traverser puis d’attirer le dragon vers les terres Humaines où il y sèmerait mort et désolation.

“Va là-bas,” dit-elle en pointant du doigt un pont situé au loin. “Si on arrive à le traverser, nous serons sauvés.”

Ce n’est que lorsqu’elle jeta un œil derrière elle que la panique la gagna. Leur poursuivant avait tout bonnement disparu. Elle scruta frénétiquement alentour, mais elle ne le trouva pas.

“Où est-il ?” s’écria-t-elle en silence.

Elle eut un mauvais pressentiment. Elle tenta d’établir une communication les esprits alentours, mais leurs réponses étaient noyées par le vacarme ambiant. Alors qu’ils approchaient du pont, elle fit signe à John de s’arrêter. L’air circonspect, ce dernier obtempéra néanmoins et se stoppa à quelques centaines de mètres du rebord de la falaise. Il en profita pour observer leur environnement. Le pont avait l’air usé et sa praticité discutable, mais Ryvelirn semblait être sûre d’elle. Quand il se retourna pour l’interpeller, il remarqua qu’elle était en pleine concentration. Après quelques instants, elle soupira profondément.

“Il y a un problème ?”

“Je… Rien,” répondit-elle avec exaspération.

Le vent se mit à souffler subitement. Il ressemblait aux complaintes des esprits, donnant des frissons à chacun. Un profond malaise s’installa entre eux.

“Où est-il ?” se demanda-t-il sombrement.

Ryvelirn ne répondit pas, mais ses oreilles étaient tendues et son attention portée à son paroxysme, elle cherchait à comprendre ce que les esprits lui disaient. Malheureusement, ceux-ci demeuraient muets.

“Tant pis, on verra ça après,” ajouta-t-il tout en s’avançant près du précipice.

L’archère pouvait entendre les battements de son cœur s’accélérer à mesure que l’angoisse l’envahissait. Quelque chose ne tournait pas rond, elle en était certaine. Le dragon ne pouvait pas avoir disparu comme ça, mais où était-il ?

“Peut-on vraiment traverser ce pont ?” demanda John avec inquiétude.

“Ça devrait aller…” murmura l’Elfe sans grande conviction.

Elle-même hésitait à avancer, mais elle n’avait aucune autre solution, et ce, malgré sa prétendue assurance. Elle avait prétexté un moyen de se débarrasser de leur poursuivant, mais espérait secrètement pouvoir l’amener en terres ennemies. Si son plan réussissait, elle était certaine de faire le plus grand mal aux Humains, mais dans le cas contraire, elle n’aurait plus qu’à se laisser mourir.

De son côté, John n’était pas rassuré, même s’il n’avait pas vraiment d’autre choix que de lui faire confiance. En, ce moment, sa vie ainsi que celle de sa partenaire reposaient sur les plans de cette femme, mais il n’avait pas grand espoir quant à leur réussite. Comment pourraient-ils se protéger d’un tel monstre après tout ? Il regretta, l’espace d’un instant, son choix et pensa même s’enfuir tout en laissant l’Elfe face à son destin, mais se ravisa en fin de compte. Rien ne garantissait sa sécurité, et il n’avait aucune intention d’affronter ces félidés monstrueux rencontrés auparavant.

Le trio s’engagea finalement sur le pont avec beaucoup de précaution. Parce qu’il craignait que les vibrations ne le détruisent, John avait minimisé leur vitesse et maximisé sa vigilance. Bien que l’espace entre chaque planche permît au véhicule de passer, aucun d’eux ne miserait sa vie dessus. Pendant ce temps, la menace du dragon planait toujours sur le dessus de leurs têtes.

“Tout va bien se passer,” murmurait Ryvelirn avec appréhension. “On n’est plus qu’à la moitié…”

“Danger…Fuir…” soupira une voix.

La distance jusqu’à l’autre rive rétrécissait peu à peu et il n’était plus qu’une question de temps avant qu’ils ne l’atteignent. Pourtant, à cet instant, un rugissement retentit des profondeurs du précipice, anéantissant toute idée d’échappatoire.

“FUIS !!!”

“Que—…”

À peine Ryvelirn eut-elle le temps de crier que le pont se souleva telle une vague avant de céder sous la force de l’impact. Le choc fut si violent que l’armature se déchira et se brisa littéralement en mille morceaux, éjectant l’équipage de l’autre côté de la falaise.

“John !” cria Nyfeirg.

Le temps fut comme suspendu. Ryvelirn aperçut une ombre carmin passer devant ses yeux tandis qu’elle se voyait être emportée dans le ciel comme une feuille morte, totalement impuissante. Elle croisa alors le regard effaré de John, mais celui-ci disparut aussitôt de son champ de vision.

Toutes deux atterrirent ensuite de l’autre côté du précipice et vinrent s’écraser au sol brutalement avant d’être finalement stoppées par les arbres. Sa tête vint percuter une souche et, tandis que sa conscience s’étiolait, elle aperçut un Humain lutter à mains nues avec un dragon enragé. Tous deux s’élevaient vers le ciel comme deux démons prêts à s’entre-tuer avant de disparaître de son champ de vision.

“In… croyable…” murmura-t-elle avant de s’évanouir.

John, quant à lui, luttait pour ne pas être éjecté par les secousses erratiques de son opposant. Il s’était agrippé instinctivement à la seule chose qui lui était passée devant les yeux et ne l’avait plus lâchée.

L’une des cordes du pont s’était enroulée autour du cou du dragon à la manière d’une laisse et le retenait de tomber. Alerté par la présence de ce passager inopportun, il se débattit et prit rapidement de la hauteur. Toutefois, John ne céda pas et se cramponna du mieux qu’il put. Ses pieds glissaient le long de la peau du grand reptile et seule sa volonté le retenait d’une chute mortelle. L’autre main agrippait fermement le bâton qui l’avait accompagné depuis son arrivée.

Le reptile, constatant que sa tentative menait à un échec, se mit à tournoyer violemment afin d’expulser cet insecte, mais celui-ci était tenace. De plus, la fatigue accumulée durant les derniers jours de traque commençait à se faire ressentir. Il devait s’en débarrasser absolument, et le plus vite possible. Il virevolta et John fut soulevé l’espace d’un instant. Il sentit son corps s’élever dans le ciel tel un ballon. Durant ce court moment, il se retrouva dans la même situation précédant sa mort. Il venait à peine de vivre une expérience similaire, allait-il à nouveau mourir ?

“Non ! Pas question de finir ainsi !”

Il était désormais résolu à tout faire pour survivre. À ce moment, le ventre de l’animal lui faisait face. Il saisit inconsciemment son bâton et frappa de toutes ses forces. La pointe du bâton vint perforer la partie tendre de la peau et un gémissement douloureux se fit entendre. Le sang frais se mit à couler et perler sur les écailles.

Sentant la mort le guetter, le reptile paniqua et s’éleva davantage, emportant avec lui le pauvre Humain. Ils dépassèrent rapidement la cime des montagnes qui leur faisait face tandis que le premier semblait avoir perdu la tête et continuait son ascension. À ce rythme, John ne savait pas ce qui allait advenir de lui. Sa main n’avait pas lâché la corde et son corps pendait dans le vide dangereusement. Il leva les yeux et vit son arme imbibée de sang remuer frénétiquement sous les spasmes violents de son hôte. Sans hésiter, il saisit le bâton et y appliqua une force supplémentaire, aggravant la blessure déjà présente.

Le dragon gémit à nouveau et se débattit en constatant sa vie en grand danger, mais ses mouvements ralentissaient peu à peu. Son énergie se dissipait à grand pas et il parvenait difficilement à maintenir son vol. Comment un tel insecte avait-il pu le blesser, lui, le grand monarque des cieux ? Il n’en revenait toujours pas. Un tel déshonneur revenait à lui claquer le visage ouvertement.

Dans un élan d’agressivité, il décida de le réduire en pièce avec ses dents. Il tendit le cou, occasionnant son corps à basculer de côté et ouvrit la gueule dans l’espoir d’attraper cet insolent. Au même moment, John vit le danger approcher et tenta de se protéger comme il le put. Ses mains s’agrippèrent maladroitement sur les deux mâchoires qui se rapprochaient de lui alors que son corps était repoussé vers l’arrière, touchant malencontreusement le bâton, ce qui valut au dragon de lâcher prise aussitôt.

Ayant pied momentanément, John cria et enfonça l’arme davantage dans le corps de l’animal. Celui-ci gémit encore avant de s’évanouir, faisant chuter les deux adversaires en direction de la montagne. Et puis, le corps massif du monstre vint percuter les flancs escarpés de la montagne et emporta John avec lui. Tandis que le premier dévalait, inconscient, la surface, l’Humain priait pour survivre à cette calamité. Sa vie si fragile ne tenait plus qu’à un fil.

En quelques instants, tous deux arrivèrent au bas de la montagne. Soudain, un choc violent emporta John au loin. Son corps filant comme une comète approcha rapidement d’une immense forêt s’étendant jusqu’à l’horizon. Sa tête, toujours protégée par son casque, serait la première à toucher terre, mais il ne donnait pas cher de sa peau malgré la protection qu’il lui offrait. Une telle chute mènerait forcément à une seule et même destination : la mort.

Quand bien même, il se protégea instinctivement le visage et ferma les yeux aussitôt.

“Merde !”

Le craquement des branches et le frottement du feuillage sur son corps le malmenaient considérablement. Plusieurs branches vinrent ainsi le fouetter, manquant chaque fois de le trancher en deux puis il sentit un second choc et sa conscience s’effondra.

***

Bien plus tard, alors que le calme avait repris ses droits, une garnison, alertée par les déclarations des habitants de cette région sauvage, arriva aux alentours du point de chute.

“Par les dieux, qu’est-ce donc ?” s’écria un soldat.

“Que se passe-t-il ?” s’enquit son supérieur en arrivant après lui.

Il stoppa la marche et accourut vers l’arrière. Non loin de là, une femme à l’air fier et aux yeux perçants chevauchait un étalon ébène, observant la troupe arrêtée avec suspicion.

“Général, nous avons découvert le cadavre d’un dragon !” annonça-t-il avec excitation.

Arrivée sur les lieux, elle se stoppa momentanément, son regard s’était porté sur la dépouille de la créature, un pieu fermement planté dans ses entrailles. Elle connaissait la férocité de ces bêtes, pour quelles raisons avait-il fini empalé ? Son intuition lui révéla l’absurdité de la situation, déclenchant une salve d’ordres dans l’immédiat. Les soldats se mirent en mouvement et en peu de temps, la zone fut quadrillée.

“Général, vous devriez venir voir,” interpella plus tard un haut gradé.

Celle-ci plissa les yeux et suivit ce dernier dans la forêt, accompagnée de ses subalternes. Au milieu des branches cassées et des feuilles éparpillées, gisait un homme. Intriguée par son apparence, elle mit pieds à terre et s’avança vers lui, chacun de ses pas résonnait avec force, indéfectible. Les soldats s’écartèrent respectueusement et reprirent leur activité.

Elle s’arrêta à seulement quelques pas puis le considéra.

La première chose attirant son attention fut ses vêtements. De mémoire, rien n’y ressemblait ou ne s’y apparentait. La seconde fut le casque qui recouvrait son visage. Celui-ci n’était clairement pas fait pour le combat mais possédait certains aspects protecteurs. Le matériau utilisé s’apparentait à de la roche mais était bien plus léger. Toutefois, la chose la plus surprenante était l’état de cette personne. Elle leva les yeux et vit le trou dans la cime des arbres, témoignant de la violence de la chute. Cependant, elle ne comprenait pas comment cet homme avait survécu et était demeuré indemne. Il n’avait visiblement aucune blessure grave, tout au plus quelques contusions, et semblait simplement endormi.

“Que faisons-nous de lui ?” demanda l’officier en second.

Elle s’agenouilla puis fit pivoter le casque, révélant le visage de l’étranger. Elle fronça légèrement les sourcils puis, après un moment de réflexion, se releva, chevaucha sa monture et ordonna qu’on rapatrie homme et dragon immédiatement.

Plus tard, le convoi repartait en direction du camp.

***

Dans une région reculée du monde, le ciel était bleu et infini. Quelques nuages flottaient dans l’immensité azurée et survolaient une mer cristalline reflétant sur sa surface une myriade d’éclats scintillants. Pourtant, au loin, une étrange ligne sombre s’étirait de gauche à droite. En y regardant d’un peu plus près, cette ligne était en réalité composée d’innombrables taches dont certaines étaient plus grandes que d’autres. Une, en particulier, détonnait parmi celles présentes, dominant les autres de manière évidente. Et si des yeux pouvaient alors les agrandir davantage, ils remarqueraient qu’il s’agissait en réalité de monstres semblables à celui ayant combattu John.

Parmi eux, le plus puissant de tous, trônant fièrement dans le ciel, était entouré de ses plus proches congénères. Son corps immense était recouvert d’écailles immaculées dont la plus petite d’entre elles était aussi grande que cinq Humains adultes. Chaque fois qu’il battait des ailes, la mer en dessous s’affaissait violemment avant de reprendre lentement sa forme limpide.

Autour de lui gravitaient une multitude d’autres dragons, de toutes tailles, de toutes formes et de toutes couleurs.  Aucun d’eux ne lui manquait de respect et tous se tenaient à bonne distance. Soudain, dans cette apparente tranquillité, le monarque fronça les yeux, déclenchant la panique dans la horde. Chacun d’eux jeta un regard inquiet en sa direction, attendant sa réaction. Voyant que personne n’osait intervenir, l’un d’entre eux se risqua à poser la question que tous pensaient en cet instant.

“Votre magnificence, que vous tracasse-t-il ?”

L’un d’eux, habillé d’écailles émeraude sombre et volant aux côtés du grand dragon, rugit férocement.

“Comment oses-tu questionner notre souverain de la sorte ? Impudent !”

Sa voix était tyrannique et son ton meurtrier. Il s’approcha du malheureux et s’apprêtait à le tuer de sang-froid quand une voix majestueuse résonna, le stoppant dans son élan.

“Grayll est tombé.”

Cette annonce fit frémir le cœur de chacun, déclenchant par la suite une colère incontrôlable.

“Ce jeune impétueux ? Comment est-ce possible ?” s’écria le dragon aux écailles émeraude, indigné. “Qui ose s’attaquer à notre divine race ?”

Cependant, le Grand Dragon demeura silencieux. N’osant pas le déranger, la horde continua sa route en silence, mais l’image fragile d’un Humain évanoui apparut subrepticement à la surface de ses yeux iridescents avant de disparaître peu après.

 

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