Chapitre 1115 – Réunion
Le vieux majordome et le jeune homme furent placés sous la protection d’un groupe de soldats indigènes « amicaux et polis » dès leur arrivée sur l’île de Debanks. Se trouvant en terre étrangère, ils n’eurent d’autre choix que d’accepter la situation. Après quelques jours d’une attente angoissée, ils parvinrent enfin à obtenir une audience avec Leylin.
Sur le chemin menant à la montagne sacrée, le vieux majordome dévisagea le jeune homme avec gravité :
« Te souviens-tu de ce que je t’ai dit, jeune maître ? »
Le garçon s’était raidi dans cette atmosphère oppressante, mais il parvint à hocher la tête :
« Oui. »
« Soupir… Ce pays magnifique et fertile… C’est une base solide, même pour un demi-dieu. Pas étonnant qu’il puisse prospérer sans craindre d’être balayé par les puissances du continent… »
Le vieux majordome contemplait la capitale impériale en pleine effervescence et soupira d’admiration. Leylin avait choisi l’emplacement idéal : la population nombreuse lui offrait un terreau inépuisable pour la foi, tandis que les Églises du continent y possédaient une influence négligeable.
Cependant, rares étaient ceux qui auraient osé bâtir un domaine sur des terres autochtones comme Leylin l’avait fait. À cause de la corruption qui rongeait l’âme des indigènes, la plupart des divinités les fuyaient.
Grâce à un concours de circonstances favorables, Leylin avait su tirer le meilleur parti de la situation. Sans l’appui de ces tribus, l’île de Debanks aurait été dépecée par les grands panthéons depuis bien longtemps, et il n’aurait jamais pu y établir ses quartiers.
Clang !
Les lourdes portes de l’Église du Serpent Géant s’ouvrirent lentement. Les chasseurs de démons postés aux abords et la foule de prêtres et d’acolytes qui sillonnaient les couloirs conféraient une grande solennité au lieu.
« Soyez les bienvenus ! »
Tiff arborait ses vêtements pontificaux, tiarre sur la tête. Dressé sur le haut des marches, il affichait l’expression bienveillante d’un pasteur guidant son troupeau.
« Le souverain pontife n’aurait pas dû se déranger pour d’humbles serviteurs comme nous… »
Le majordome tira sur la manche du jeune homme, qui s’empressa de s’incliner profondément.
Tiff se contenta d’un sourire magnanime :
« Veuillez me suivre. Mon maître va vous recevoir en personne… »
À ces mots, le majordome et le garçon sentirent leur nervosité monter d’un cran.
Le Serpent Géant, le plus jeune Mage légendaire de l’histoire, qui a soumis un empire entier… Leylin Faulen, la légende vivante…
Le jeune homme échangea un regard inquiet avec son tuteur. Mais Tiff marchait déjà devant eux, et toute retraite était désormais impossible. Il ne leur restait plus qu’à emboîter le pas, l’estomac noué.
Tous trois gagnèrent bientôt le sanctuaire situé à l’arrière du quartier général. Une figure drapée de blanc les y attendait, dressée au pied d’une statue monumentale. Une clarté dorée émanait de sa silhouette, faisant vibrer l’effigie du serpent à plumes. L’homme semblait faire corps avec l’édifice sacré.
Un seul regard suffit au majordome pour en être certain : il s’agissait bien de Leylin Faulen. Le maître absolu de Debanks, le Mage demi-dieu !
« Ô être souverain, daignez accepter l’hommage d’un humble mortel ! »
Le majordome s’agenouilla en posant le front au sol, imité aussitôt par le jeune homme.
« Mage d’élite, Main de l’Aube Schliff… Votre loyauté envers votre ancien maître est remarquable… »
La voix de Leylin ne portait pas, mais elle résonna avec une clarté limpide dans tout le sanctuaire, imprégnée d’une autorité incontestée.
L’Église du Serpent Géant avait déjà rassemblé l’intégralité des renseignements sur ce Mage. Devant le regard de Leylin, les véritables intentions du vieil homme ne pouvaient être dissimulées.
« Est-ce donc l’héritier du Scorpion Venimeux ? »
Le regard du demi-dieu quitta Schliff pour se poser sur le garçon.
« Ra… Raike salue Votre Altesse… » balbutia l’adolescent.
Il percevait l’aura de Leylin comme une contrainte bien plus écrasante que celle de son propre père, qui régnait jadis sur leur culte.
« En effet ! Raike porte le sang et la gloire de notre maître, il deviendra assurément un pilier de notre foi ! » À l’évocation de son culte, Schliff ne put s’empêcher d’intervenir : « Votre Altesse, nous vous en supplions, accordez-nous votre protection en souvenir des liens qui vous unissaient à notre maître… »
Face à cette supplique, Leylin resta impassible. Seule une pointe de pitié affleura dans ses yeux lorsqu’il scruta le visage de Raike.
« En tant que fils d’un demi-dieu, connais-tu seulement le destin qui t’attend ? »
« Mon… destin ? » murmura Raike, le regard troublé.
« En tant que descendant du Maître, son devoir est tout tracé ! » s’empressa d’interrompre Schliff d’une voix forte, cherchant manifestement à couvrir les propos de Leylin.
« Heh. »
Leylin se contenta de secouer la tête avec un sourire énigmatique, sans insister.
Si les divinités accomplies n’avaient besoin que d’un flux de foi suffisant pour renaître, la situation s’avérait bien plus complexe pour un demi-dieu. Le maître du Scorpion Venimeux n’avait pas accumulé assez d’essence divine de son vivant. Désormais tombé, même si ses fidèles parvenaient à réunir la ferveur nécessaire, il lui manquerait l’élément fondamental de sa résurrection : un réceptacle de chair.
Ce réceptacle devait posséder une constitution capable d’encaisser le réveil d’une puissance divine, et surtout, partager une stricte consanguinité avec l’entité. Ce jeune Raike constituait le vaisseau sacrificiel préparé par le Scorpion Venimeux : un jour, la volonté de son père écraserait la sienne pour s’emparer de son enveloppe charnelle et réintégrer le monde des vivants.
Ce procédé n’était d’ailleurs pas l’apanage des seuls demi-dieux. Leylin soupçonnait même la Déesse de la Toile d’avoir façonné Alustriel, la reine du Nord, pour répondre à un dessein analogue.
« Un pacte d’assistance mutuelle me liait au Scorpion Venimeux. À notre niveau, les engagements scellés conservent leur valeur », déclarations dont Leylin gratifia son auditoire.
« Merci infiniment, Votre Altesse ! » s’exclama Schliff en s’inclinant jusqu’au sol, peinant à masquer sa joie. Il ne s’attendait pas à ce que le demi-dieu se montre aussi conciliant. Cependant, en jetant un coup d’œil à Raike, Schliff se reprit aussitôt : « Puissant seigneur, veuillez accepter cette humble offrande de notre part. »
Croisant le regard impérieux de Schliff, Raike serra les dents et détacha de son cou le pendentif étincelant, le tendant à deux mains.
Une fois les visiteurs congédiés, Leylin examina l’artefact resté dans sa paume.
Une arme divine ? Il semble même qu’une signature magique y soit dissimulée…
La Puce IA analysa la structure en un éclair. Leylin jeta négligemment le collier dans un demi-plan. Alors qu’il travaillait à la confection d’une arme de Force Originelle, un simple artefact divin ne présentait pour lui qu’un intérêt de curiosité.
Ce garçon, Raike… Son sang regorge d’essence divine…
Leylin fixa la direction prise par le navire des fuyards, son regard divin lui dévoilant les événements à venir.
Dans la voiture qui les ramenait au port, Raike finit par rompre le silence en se tournant vers Schliff :
« Tout à l’heure… Ce que Son Altesse a sous-entendu concernant mon destin… »
« Cela ne vous regarde pas, jeune maître ! » tranchât Schliff d’un ton glacial.
Son aura de Mage d’élite se déploya légèrement, coupant court à toute remise en question.
« Tout ce que vous devez retenir, c’est que votre existence appartient à notre maître. Votre chair, votre âme et votre sang sont destinés à servir sa résurrection… »
Une ferveur fanatique brillait dans les yeux du vieillard, une exaltation si sombre que le garçon baissa les yeux, terrifié.
En sa qualité de demi-dieu, Leylin sondait la conversation du Mage sans la moindre difficulté. Les véritables intentions de Schliff lui étaient exposées à nu.
Il n’éprouvait toutefois aucune compassion pour le jeune Raike et n’envisageait nullement d’intervenir.
Son sang est concentré, ce qui accroît les chances de réussite de la résurrection… Mais cela reste insuffisant pour mes projets…
Sa perception divine franchit les océans pour se porter sur le continent.
Au sud du continent, au cœur d’un marécage insalubre.
Un chasseur de démons portant les insignes de l’Église du Serpent Géant progressait prudemment à travers les territoires contrôlés par des guilde d’assassins, des tribus de barbares et des clans de kobolds.
Le secteur passait pour mortel. La rumeur voulait qu’un monstre à neuf têtes y nichât, diffusant un miasme toxique capable de dissoudre la chair. Même la magie cléricale s’y avérait inefficace.
Pourtant, une peuplade humanoïde avait établi son habitat au centre de ce bourbier.
Oooo-h !
Des mugissements rauques résonnèrent tandis que des dizaines de créatures se rassemblaient. Ces êtres présentaient une morphologie hybride, à mi-chemin entre le gnoll et le kobold.
Un chaman s’avança vers un autel de pierre :
« Ukekelu, notre Maître souverain… Reçois notre prière et ce sacrifice de sang ! »
Plusieurs captifs furent dépouillés de leurs vêtements. Le vieux chaman saisit un dague d’obsidienne, en baisa la lame avec dévotion, puis s’approcha des victimes enchaînées.
Il commença le dépeçage méthodique des sacrifiés, appliquant une technique rituelle destinée à maintenir les victimes conscientes jusqu’à l’ultime entaille. Seule une souffrance prolongée permettait de saturer l’autel et de capter l’attention d’Ukekelu.
Les demi-dieux, les archidémons et les princes diaboliques — toutes ces fausses divinités — différaient des dieux majeurs. En quête permanente de puissance pour maintenir leur existence, ils exigeaient un culte démonstratif et des tributs sanglants.
Leylin estimait souvent que c’était précisément à cause de ces méthodes barbares que la réputation des demi-dieux était à ce point exécrable, ce qui compliquait l’implantation de son propre culte sur le continent.
Il s’agissait là d’un simple constat. Sans ces sacrifices barbares, la plupart des demi-dieux auraient disparu depuis longtemps, faute de foi suffisante. Seul Leylin, régnant sans rival sur l’empire de Debanks, pouvait se payer le luxe de rejeter ces pratiques atroces tout en offrant des conditions de vie décentes à ses sujets. À long terme, son modèle s’avérait bien plus stable, mais la plupart des demi-dieux manquaient de ressources pour l’imiter.
Alors que le chaman poursuivait son office, les fidèles se prosternèrent dans la boue. Le sang ruisselait sur l’autel, alimentant une présence sombre qui commençait à s’éveiller.
