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Chapitre 313 : La Bataille des Âmes

Elle n’avait pas senti un soleil aussi chaud depuis fort longtemps.

Garcia, qui se trouvait dans le jardin, prit une profonde inspiration et huma l’odeur du romarin apportée par la brise.

Bien qu’elle eût les yeux fermés, elle sut qu’elle n’était plus au Royaume de l’Éternel Hiver. Outre le sol  gelé en permanence et la fleur d’hiver non aromatique, ce pays de l’extrême nord n’avait vraiment rien à offrir. Dans l’arrière-cour de ce château, on avait l’habitude de suspendre des morceaux de viande et des tripes de cochon pour les faire sécher, ce qui rendait impossible de se débarrasser de la puanteur.

Elle n’était pas non plus au Port de Clearwater, avec son goût familier de sel et son air humide, où rien qu’en fermant les yeux, la Princesse pouvait entendre des vagues se briser sur la plage.

« Je dois être au Palais de Graycastle », pensa-t-elle.

Mais le cadre était quelque peu différent de ce dont elle se souvenait.

Garcia s’assit près de l’étang fleuri au centre du jardin et caressa doucement les rochers un peu rudes : petite, alors qu’elle jouait  à cache-cache, elle était tombée et s’était violemment cogné la tête contre ces pierres. Depuis ce jour, son père avait ordonné que toutes soient réduites en petits galets. On ne pouvait plus se blesser en trébuchant et il était devenu difficile de se cacher derrière.

Elle se souvint que Gerald et Timothy étaient présents ce jour-là. Tous deux avaient eu grand peur en voyant leur jeune sœur tomber. Afin qu’elle cesse de sangloter, ils avaient imité sa chute et s’étaient délibérément cogné la tête contre les pierres au bord de l’étang. Devant cet acte inconsidéré, tous deux avaient été sévèrement battus par leur père.

C’était une période dans sa vie que Garcia pensait avoir oubliée à jamais, un peu comme un secret profondément enfoui sous un arbre. Mais maintenant qu’elle était de retour dans ce lieu familier, elle réalisait que ce souvenir était toujours aussi vivant dans son esprit.

Elle eût le sentiment d’être revenue à l’époque de son enfance.

– « Ainsi, voici votre univers… », dit une voix inconnue derrière elle. « Comme lieu de repos, c’est un excellent choix. »

Garcia se retourna et aperçut une femme vêtue de blanc sortir de derrière l’étang fleuri. Elle ressemblait à un ange avec ses longs cheveux blancs, ses traits si délicats qui semblaient avoir été sculptés, ses yeux rouges et sa voix mélodieuse, comme sortie tout droit d’un rêve.  

Le visage de la Reine de Clearwater s’assombrit :

– « Vous êtes la sorcière de l’Église! »

– « Mon nom est Cléo. Le mot ײsorcièreײ ne me convient pas, je suis une Purifiée », dit-elle avec un sourire.  « Mon sang est très différent de celui des déchues. »

– « Une Purifiée ? Vous n’êtes rien d’autre que le jouet de l’Église », répondit froidement Garcia. « D’où vient ce paysage ? Votre capacité vous permet de créer des illusions ? »

Soudain, elle prit une pierre et la serra dans sa main : « Rien de tout ceci n’est réel! Je ne me laisserai pas abuser! »

Le cri de la Reine avait pourtant voyagé loin, mais le paysage restait inchangé. Elle ouvrit la main et constata que la pierre était toujours là. Elle avait même entaillé sa peau en raison de ses bords et de ses angles durs. La douleur liée à sa blessure était elle aussi bien réelle.

– « Visiblement, vous connaissez un peu les capacités des sorcières. Vous me facilitez les choses. »  Cléo saisit l’ourlet de sa jupe et s’inclina légèrement : « Bienvenue dans le monde de la conscience. J’appelle ce lieu le ײChamp de Bataille des Âmesײ. C’est ici que nous mènerons notre combat. Le gagnant aura tout gagné et le perdant tout perdu… comme le proclame le Livre Saint. »

Les Âmes … Un champ de bataille…

Garcia la regardait fixement, s’efforçant de digérer ce qu’elle venait d’entendre lorsqu’elle sentit soudain une douleur aiguë traverser son poumon. Elle ne savait pas d’où venait cette pique : sans qu’elle s’en aperçoive, Cléo avait dû l’invoquer et l’enfoncer dans sa poitrine. Aussitôt, sa respiration devint difficile. Elle tenta de crier mais ne put proférer un son. Cléo tourna le manche de la pique et la retira ; le sang se mit à jaillir et inonda le corps de la Reine. Garcia se mit à genoux et tenta de couvrir la blessure mais en raison de l’importante perte de sang, elle perdit connaissance.

L’instant d’après, elle se retrouva debout au même endroit, indemne. La sorcière se tenait à quelques mètres d’elle, comme si elle n’avait jamais quitté sa place.

« Qu’est-il arrivé ? » Garcia prit une profonde inspiration. « Etait-ce une illusion ? » Elle porta vivement ses mains à sa poitrine : l’endroit où un instant plus tôt se trouvait la plaie était encore douloureux. Elle baissa la tête et aperçut une mare de sang à ses pieds.

– « C’est la règle de base. La conscience n’est pas immortelle », expliqua Cléo en étendant les mains. « À chaque fois que vous mourrez, la douleur vous semblera réelle. Elle consumera peu à peu vos forces physiques et mentales et lorsque vous aurez atteint vos limites, le moment sera venu de vous reposer pour l’éternité. »

« À chaque fois que vous mourrez, votre corps retournera à son état d’origine. La majorité des gens n’ont pu le supporter que trois ou quatre fois tout au plus.  Bien entendu, j’ai également vu des individus à la détermination farouche qui ont réussi à supporter sept ou huit morts, voire davantage », expliqua-t-elle de sa voix douce. « J’attends beaucoup de vous, mais je comprendrai si vous décidez d’abandonner. Mourir continuellement est une souffrance insupportable. À ce stade, quitter le combat n’est pas de la lâcheté, surtout si vous êtes déjà condamnée.

La sorcière n’avait pas fini de parler qu’elle lâcha la pique, tira de son dos une longue épée et se rua sur Garcia dans l’intention de la réduire en miettes.

Cette dernière la regarda, les yeux écarquillés : « Avec sa robe blanche, elle ne saurait dissimuler une telle arme. Celles-ci viendraient-elles… de nulle part ? »

Soudain, les paroles de son adversaire lui revinrent en mémoire :

« Alors voici votre monde… »

« Je l’appelle le Champ de Bataille des Âmes. »

« La conscience n’est pas immortelle… tout est bien réel pour vous. »

La grande épée s’abattit, mais au lieu de couper en deux la Reine de Clearwater, elle se heurta à un immense bouclier de fer. L’arme rebondit avec tant de force que Cléo la lâcha. Celle-ci vola dans les airs en même temps que la sorcière reculait de quelques pas. Garcia s’écroula en raison de la force qu’elle avait dû utiliser pour parer le coup.

– « Comme ça je suis déjà condamnée ? » Elle serra les dents et ricana : « Vous avez bien dit que c’était ײmon mondeײ, n’est-ce pas ? »

Sur ces paroles, elle roula sur le côté, se releva et invoqua une arbalète à main. Alors qu’elle décrochait sa flèche en direction de Cléo, un crucifix se dressa derrière elle et la paralysa.

En un éclair, la flèche transperça l’abdomen de la Purifiée dont le visage se crispa de douleur. Elle haleta un moment :

– « Je… j’ai… été surprise… hum hum… pour une personne ordinaire… il est déjà difficile de comprendre les règles… mais de plus, vous avez su utiliser votre conscience pour riposter. La… Reine de Cleawater est décidément un adversaire redoutable pour le Seigneur Mayne. »

– « Merci beaucoup pour vos éloges », dit Garcia en ramassant la lance. « Si vous n’aviez pas tant parlé, je n’aurais jamais compris si vite comment fonctionne le merveilleux Monde de la Conscience. À présent, dois-je continuer à vous transpercer ? »  

Cléo eut un rire amer :

– « À vous de décider. »

Lorsque Garcia l’eut poignardée pour la dixième fois, la Purifiée finit par mourir. La Reine avait délibérément évité les points vitaux, se contentant de toucher les membres et l’abdomen. Au départ, Cléo poussait de misérables cris, mais par la suite, sa voix s’était peu à peu brisée.

« En principe, cette sorcière va revenir à son état  d’origine. Mais le Palais de Graycastle est ma terre natale. Comme je peux transformer à volonté l’environnement et les objets, il est impossible que je perde. »

Effectivement, une lumière blanche se mit à briller à travers le corps de la Purifiée. En un clin d’œil, toutes ses blessures disparurent et Cléo ouvrit à nouveau ses yeux rouges.

Garcia levait la pique, prête à la tuer une nouvelle fois, lorsque soudain, contre toute attente, la sorcière se débarrassa sans peine de la corde qui liait ses mains au crucifix et donna un coup de pied dans la pique. En un instant, elle fut devant la Reine et la frappa de sa main levée. Celle-ci n’eut pas le temps de réagir : elle perdit à nouveau conscience.  

Privé de sa tête, son corps s’effondra devant la sorcière qui n’avait pourtant aucune arme dans la main.

« Comment cela se peut-il ? »

Revenue à elle, la Reine de Clearwater, les mains cramponnées à son cou, recula de quelques pas incertains :

« Cette sorcière m’aurait-elle coupé la tête à main nue ? »

Mais lorsqu’elle vit la corde de chanvre brisée et le sang sur ses mains, Garcia comprit que rien de ceci n’avait été une illusion. »

– « Si vous ne comprenez pas la nature du Monde de la Conscience, comment aurais-je eu un vrai combat ? » Dit Cléo en souriant. « Vous semblez particulièrement intriguée par la manière dont je suis parvenue à me libérer de cette grosse corde, n’est-ce pas ? En fait, ce n’est pas si difficile à comprendre. Comme je vous l’ai dit, le gagnant obtient tout, le perdant perd tout… Parmi ces gens que j’ai absorbés, il y avait des sorcières particulièrement puissantes. Leurs pouvoirs sont illimités, leurs corps ne redoutent pas les effets de la Pierre du Châtiment Divin. Vous n’en avez peut-être jamais entendu parler mais l’Église les désigne sous le nom d’Extraordinaires. »

Elle ouvrit les mains : « Vous ne réussirez jamais à me battre avec des méthodes conventionnelles. Si vous voulez survivre, vous devrez redoubler d’efforts. C’est mon tour à présent. »