Chapitre 1108 – Retour
L’immense tentation qui se présentait à lui ne parvint pas à modifier le moins du monde l’expression de Leylin.
« Une fausse éternité ? Très peu pour moi, » haussa-t-il les épaules avec apathie, un rictus ironique se dessinant sur son visage.
Ce que Leylin recherchait, c’était l’immortalité authentique conférée par le rang 9 — un niveau de puissance transcendant les limites du plan astral lui-même. Ce Fruit du Monde le lierait à jamais au Monde des Ombres, bloquant toute progression future. D’autres mages, dénués de perspectives d’avancement, auraient sauté sur l’occasion, mais Leylin visait bien plus haut.
Cependant, la Douairière Serpent ne fut pas aussi impassible en le voyant s’approprier le fruit des machinations de Shar. Une convoitise mal dissimulée brillait dans son regard alors qu’elle s’avançait. Après tout, ce fruit condensait l’essence même de la Volonté du Monde des Ombres. Il pouvait lui restituer sa souveraineté perdue et, en fusionnant avec ses lois, la hisser au sommet du rang 8.
Leylin savait pertinemment que la Douairière aurait accédé à n’importe laquelle de ses exigences pour l’obtenir. Pourtant, il ne daigna pas entamer de négociations. Elle et Shar appartenaient toutes deux au rang 8 ; il ne pouvait les garder sous contrôle qu’en maintenant leur rivalité. Si l’une d’elles atteignait l’apogée du rang 8, elle s’empresserait de le trahir.
Leylin n’avait pas lutté ni comploté par pure magnanimité, ni uniquement pour siphonner la Force Originelle. Le Monde des Ombres constituait un domaine vaste et précieux, qu’il préférait garder sous sa coupe sans pour autant s’y enchaîner par une fusion.
Ces deux femmes sont loin d’être simples. En laisser une seule comme représentante serait une erreur. Le mieux est de les installer en binôme : elles seront ainsi forcées de collaborer et de se neutraliser mutuellement. Telle était la décision de Leylin, et le moment s’y prêtait à merveille. La Douairière Serpent et Shar gisaient toutes deux grièvement blessées ; il était le seul en position de dicter ses conditions.
Bang !
Au même instant, l’avatar de Shar épuisa ses dernières réserves et se dissipa en volutes éthérées.
« Où s’est-elle éclipsée ? » fronça les sourcils la Douairière Serpent.
« Réintégrer son corps véritable, évidemment. Après les dégâts qu’elle vient de subir, il serait miracle qu’elle maintienne sa conscience éveillée, » secoua la tête Leylin. Grâce au Fruit du Monde qu’il tenait en main, rien dans le Monde des Ombres ne pouvait lui échapper.
« Mon rôle ici s’achève, » lança-t-il avant de disparaître brusquement. La Douairière Serpent, couvant un profond ressentiment, le regarda s’évanouir dans le vide.
Au cœur du Monde des Ombres, la mer de Force Originelle s’était drastiquement tarie. La lumière de la civilisation s’étant éteinte, seul subsistait un antique palais de pierre.
La silhouette de Leylin se matérialisa au-dessus de l’édifice. La Force Originelle se fendant instantanément pour lui livrer passage, il pénétra sans obstacle dans le sanctuaire. Là, il découvrit Shar, scellée au centre d’un bloc de cristal monumental.
Observant la structure, Leylin hocha la tête : « Le Cristal du Monde… Est-ce là le prix pour avoir tenté d’asservir la Volonté du Monde ? »
La jeune femme emprisonnée sembla percevoir sa présence et rouvrit lentement les yeux. Une projection spectrale s’échappa du cristal, dessinant les traits familiers de la déesse, bien que son aura parût singulièrement affaiblie.
« Te voilà… Es-tu venu m’achever ? » Un sourire amer affleura sur ses lèvres. Bien que le Mage n’eût pas consommé le Fruit du Monde, l’autorité absolue qu’il exerçait désormais sur le plan lui permettait de la supprimer d’un simple geste.
« Tu te méprends sur mes intentions, » répondit Leylin d’un ton calme. D’un revers de manche, il fit éclater le Cristal du Monde. Le corps de Shar fut libéré et projeté en douceur sur le dôme.
« Lord Leylin… Que signifie ceci ? » Retrouvant son enveloppe charnelle, Shar fixa le Mage avec stupeur.
Bien qu’elle conservât ses traits divins, elle arborait une pâleur maladive. Sa faible prestance lui donnait un charme vulnérable, bien éloigné de l’éclat tyrannique qu’elle affichait autrefois.
« Te détruire ne me demanderait aucun effort. Cependant, les querelles ancestrales entre Mages et Divinités ne me concernent pas directement, » expliqua Leylin, un sourire serein aux lèvres, les mains jointes dans le dos.
« Dans ce cas, une longue négociation s’impose… » Un sourire énigmatique étira les lèvres de Shar. Prenant l’initiative, elle saisit la main de Leylin pour le guider vers les appartements secrets du palais. Sa défaite cuisante avait radicalement modifié sa vision des choses.
Il fallut encore plusieurs années à Leylin pour régler les affaires du Monde des Ombres avant de reprendre le chemin du retour. En jetant un dernier regard en arrière, il crut distinguer les silhouettes de Shar et de la Douairière Serpent. Un sourire appréciateur se dessina sur ses lèvres.
En ce bas monde, la puissance brute dictait sa loi. Leylin s’imposait comme l’entité la plus redoutable du Monde des Ombres, et donc le seul arbitre légitime pour en partager les dépouilles. Il avait pris le temps de restructurer le gouvernement du plan.
Ne pouvant maintenir son corps véritable sur place indéfiniment, il avait désigné la Douairière Serpent et la Maîtresse de la Nuit comme co-régentes. Il avait concédé à chacune 20 % de son autorité sur le monde, les plaçant sur un pied d’égalité stricte tout en conservant la majorité absolue du pouvoir (60 %).
Bien que la Douairière Serpent eût manifesté des réticences, elle mesura vite qu’elle n’obtiendrait rien de mieux sans l’aval de Leylin et se résigna au silence. De son côté, Shar, vaincue et à sa merci, n’était nullement en position de formuler des exigences.
De surcroît, ces 20 % d’autorité suffisaient amplement à maintenir leur rang 8. Elles pouvaient ainsi puiser dans la Force Originelle du Monde des Ombres pour se régénérer et renforcer leurs fondations. C’est pourquoi toutes deux s’inclinèrent devant leur nouveau souverain.
Chacune avait rivalisé d’ingéniosité pour s’assurer les faveurs de Leylin, mais au bout du compte, c’est lui qui avait tiré le meilleur parti de l’accord. La Douairière Serpent avait tenu sa promesse en lui cédant une empreinte de son sang originel, lui offrant le contrôle direct de toute sa descendance. Quant à Shar, refusant de se faire devancer, elle lui avait dévoilé les secrets arcaniques les plus reclus du Monde des Dieux, accumulés durant son règne en tant que divinité intermédiaire. Leylin y puisa des enseignements inestimables en vue de sa future ascension divine.
Quant aux détails plus intimes de leurs entretiens… Leylin se caressa le menton, un brin nostalgique, tout en parcourant le bilan de son statut :
[Leylin Farlier]
Classe : Sorcier de rang 7 | Lignée : Targaryen
Force : 275,11 | Agilité : 229,88 | Vitalité : 400,97 | Force Spirituelle : 653,19
Physiologie : Corps des Lois
Compréhension des Lois : Dévoration (100 %), Massacre (58 %), Désastre (27 %), Décomposition (15 %), Malédictions (1 %), Ombres (33 %)
Saturation de la Force Originelle : 100 %
« J’ai enfin saturé mes réserves de Force Originelle… »
Contrairement à celle, altérée, du Pays des Rêves, la Force Originelle du Monde des Ombres était d’une pureté parfaite. Leylin n’eut aucun mal à la digested. Shar et Allsnake avaient pensé l’appâter avec cette ressource, mais il s’était approprié le domaine tout entier. Même la très calculatrice Shar n’aurait pu prédire qu’elle finirait vassale d’un Sorcier de rang 7.
Régnant sur plus de la moitié du Monde des Ombres, Leylin avait naturellement puisé dans la Force Originelle pour porter ses attributs statistiques à leur apogée.
« Je ne suis encore qu’un Sorcier de rang 7… Je reviendrai fouler ce sol quand j’aurai franchi le rang 8… » Un sourire confiant éclaira son visage. Que la Force Originelle du Monde des Mages fût verrouillée par le Noyau Mère ou que celle du Pays des Rêves fût viciée importait peu désormais : fort du soutien du Monde des Ombres, sa progression restait fulgurante. Devenir le maître souverain d’un monde entier n’était pas une moindre réussite.
« Shar et Allsnake y sont allées un peu fort cette fois… Le Monde des Ombres va devoir traverser une longue période de convalescence. Sans leurs ravages, j’aurais pu en tirer des bénéfices encore plus colossaux… » En tant que maître suprême et juge souverain du plan, il avait enjoint à la Douairière et à la Maîtresse de la Nuit de collaborer pour restaurer la prospérité passée de son domaine.
« Bon, mes engagements contractuels sont honorés ! » Leylin reprit sa route sans hésitation, le regard étincelant. « Il ne me reste plus que deux chantiers majeurs à mener dans le Monde des Mages… »
« Tout d’abord, me concerter avec les entités majeures, à commencer par le Noyau Mère. Après tout, je ne pourrai pas raser le Monde des Dieux à moi seul… » Leylin gardait une appréciation lucide de ses capacités. Sa conquête du Monde des Ombres avait failli tourner au désastre ; sans le sort arcanique de rang 12 qu’il gardait en réserve, l’issue aurait été bien différente.
Le Monde des Dieux s’annonçait autrement plus redoutable. Les adversaires y étaient infiniment plus puissants, sans compter la présence de Mages antiques aux desseins obscurs, tel l’Ombre Distordue, prêts à tendre des pièges mortels.
Leylin comptait rassembler des alliés, mobiliser l’ensemble du Monde des Mages et écraser toute opposition sous le poids d’une force irrésistible. Il lui suffirait de distiller quelques révélations stratégiques sur le Monde des Dieux pour éviter aux Mages de rang supérieur de tomber dans les embûches.
« Ensuite, il me faudra régler le sort des Seigneurs du Calamité dans le Pays des Rêves… et traiter le cas du Corps Absorbant les Cauchemars… » Leylin laissa échapper un profond soupir. Ce physique particulier était un présent du Pays des Rêves, mais c’était aussi la lame forgée par le plan pour purger ses parasites — une arme conçue spécifiquement pour éradiquer les Seigneurs du Calamité.
Cependant, Leylin refusait de jouer les exécuteurs dociles. La sagesse populaire voulait qu’on éliminât le chien de chasse une fois le gibier abattu. Même s’il ne craignait pas d’être détruit ainsi, la prudence restait de mise.
Le Physique Absorbant les Cauchemars avait pour fonction de contenir les Seigneurs du Calamité. Si Leylin déployait toute sa puissance pour exterminer jusqu’au dernier de ces Seigneurs, comment réagirait la Volonté Mondiale du Pays des Rêves ? Le laisserait-elle jouir paisiblement d’un tel pouvoir une fois la menace dissipée ? Il jugeait bien plus avantageux de maintenir quelques Seigneurs du Calamité en vie.
« Peut-être devrais-je appliquer la même stratégie qu’ici : jouer les arbitres suprêmes et châtier les Seigneurs du Calamité après avoir entretenu leurs divisions… » Leylin refusait catégoriquement d’être l’instrument d’une volonté supérieure ; les pions finissaient toujours mal. Il entendait être le maître du jeu et dicter ses propres règles.
Puisque le Pays des Rêves s’affaiblissait du fait que les Seigneurs du Calamité drainaient une part trop importante de sa Force Originelle, il lui suffirait de rationner la quantité d’énergie qu’ils pouvaient absorber. De cette façon, il satisferait les exigences du plan tout en préservant ses propres intérêts.
