Chapitre 24 – Grande Messe
756
Après avoir patienté près de dix minutes devant la salle de prière, Klein et les autres fidèles venus assister à la Messe de la Lune entrèrent sous la conduite du prêtre.
Dans l’atmosphère sombre et sereine, ils entendirent des chants unis et célestes :
« Au-dessus de la terre se dressait la lune cramoisie, pleine et rayonnante ;
» Et il était doux de rêver d’eux-mêmes,
» D’enfants, d’épouses et de parents ; mais toujours [1]… »
Des voix saintes et rythmées résonnèrent dans la salle de prière tandis que les fidèles, comme par magie, se taisaient, comme s’ils avaient oublié toutes leurs frustrations et les difficultés du monde.
Guidés par quelques prêtres, ils prirent place. Devant l’autel, l’évêque Elektra, qui célébrait la Messe, lut la Révélation de la Nuit Éternelle et commença son sermon.
À la fin de cette prédication, les prêtres présentèrent de l’eau et du pain et les distribuèrent à Klein et à ses compagnons. C’était la grâce bienveillante de la Nuit Éternelle, une nourriture que les vivants et les morts pouvaient partager.
N’ayant pas dîné, Klein ne gaspilla naturellement pas le pain de qualité moyenne ni l’eau de sa coupe. Puis, il vit des bougies s’allumer sur l’autel et, dans l’obscurité, elles apparurent comme des étoiles dans le ciel nocturne, diffusant une lumière et une chaleur apaisantes.
À cet instant, l’évêque Elektra mena les quelques prêtres et tous les membres de la chorale à chanter à l’unisson :
« Nous levons les yeux vers le ciel nocturne,
» Nous prononçons tendrement son nom : « Déesse de la Nuit Éternelle ! »
» Nous ne connaissons d’autres mots que « Déesse de la Nuit Éternelle »,
» Que la Déesse nous invite parmi le chœur des anges,
» Dans le doux silence, rassemblez-vous,
» Et tenons-nous tous dans « Sa » main droite si douce.
» « Déesse ! » Si « Elle » nous entendait, « Elle » serait certainement d’accord,
» Souriant avec pureté aux morts :
» Venez, reposez-vous et dormez bien, mes enfants ! [2]»
La voix pure, emplie de sainteté, résonna dans les oreilles de chaque croyant. Il semblait que tous les esprits présents vibraient à l’unisson. En tant que Transcendant de Séquence 5, Klein sentit son Corps Astral se purifier tandis que sa spiritualité s’écoulait naturellement, source de réconfort.
Aussitôt, une obscurité paisible sembla se dessiner devant ses yeux, une obscurité sans le moindre bruit.
Dans les ténèbres, des corps gisaient là ; leurs visages calmes et sereins, comme s’ils n’étaient pas morts, mais plongés dans un profond sommeil.
Klein traversait l’obscurité d’un pas impassible lorsqu’il s’arrêta brusquement et regarda en diagonale devant lui.
À l’endroit où des fleurs de lune s’épanouissaient silencieusement, quelques personnes dormaient.
Il s’agissait de Dunn Smith, sans chapeau et vêtu d’un imperméable ; du vieux Neil, toujours vêtu de sa robe noire classique ; et du petit Kenley, qui travaillait dur pour économiser.
Ils fermèrent les yeux avec décontraction, un léger sourire semblant se dessiner sur leurs lèvres. Autour d’eux se dressaient des tombeaux, chacun portant le même mot inscrit : « Gardien ».
Klein ferma aussitôt les yeux lorsqu’une voix sacrée et éthérée résonna à ses oreilles :
« Croisez humblement les mains,
» Sur votre poitrine !
» Faites la prière en silence,
» Et criez du plus profond de votre cœur :
» Seule la tranquillité peut nous sauver ! »[3]
Klein baissa la tête, ferma les yeux et leva les mains avant de les croiser sur sa poitrine. Il répéta alors en silence : Seule la tranquillité peut nous sauver !
Seule la tranquillité peut nous sauver !
…
Il répéta cela encore et encore jusqu’à ce que le silence soit total dans la salle de prière. Ce n’est qu’alors que Klein rouvrit les yeux et se frotta le coin des yeux.
Il expira lentement et regarda autour de lui. À la lueur des bougies, il constata que la plupart des fidèles étaient en larmes sans s’en rendre compte. Même son valet, Richardson, laissait librement couler à flot ses larmes.
La Messe de la Lune s’apparente à un rituel, un rituel impliquant des pouvoirs Transcendants. Son effet est susceptible de faire résonner l’esprit de chacun, permettant à différentes personnes de voir dans l’obscurité les défunts avec lesquels ils entretenaient des liens profonds. Cela apaise la douleur et procure la tranquillité… Oui, ce n’est pas une anomalie réservée aux Transcendants, je peux donc être rassuré… Pour les gens ordinaires, ce pourrait être une illusion passagère. Ils croiraient seulement que c’est le fruit de la grandeur de la Déesse, et non de pouvoirs extraordinaires… Les Transcendants de la séquence 5, sur la voie de l’Éternelle Nuit, semblent acquérir une maîtrise nettement accrue des esprits… Klein détourna le regard, absorbé par sa réflexion.
Aussitôt après, il se souvint des ténèbres et des défunts gisant parmi les fleurs de lune.
Fermant les yeux, Klein laissa ses pensées vagabonder.
Cette plaine obscure, emplie de fleurs de lune, de vanille nocturne et de fleurs du sommeil, serait-elle une manifestation du royaume divin de la Déesse ?
À quoi correspondait alors la source du danger qui rôdait dans les ruines de cette bataille des dieux ?
Klein esquissa peu à peu les contours de l’obscurité glaciale et du brouillard qui enveloppait la mer à l’Est de la Mer de Sonia.
Dans le brouillard se dressait une ancienne cathédrale d’un noir d’encre, surmontée d’un clocher. Des corbeaux tournoyaient au-dessus, comme s’ils portaient un mémorial ou étaient en deuil. Autour de la cathédrale, des habitants ordinaires, de simples huttes de bois, des moulins grisâtres et des silhouettes indistinctes.
Logiquement, cette scène brumeuse, intimement liée à la nuit et aux rêves, devait être née de l’aura laissée par la Déesse lorsqu’elle terrassa le Loup Démoniaque de l’Annihilation. Mais cela ne ressemble en rien au royaume divin correspondant… Oui, les mortels ne peuvent percer les secrets des divinités, alors peut-être que ces plaines sombres et fleuries ne sont pas une projection du royaume divin, mais plutôt le résultat du rituel… Voyant que la messe de la Lune touchait à sa fin, Klein glissa la main dans sa poche intérieure et en sortit son portefeuille.
Tenant son portefeuille, il se leva et s’engagea dans l’allée, se dirigeant droit vers l’autel. Sous le regard bienveillant de l’évêque Elektra, il se dirigea en diagonale vers l’urne.
Il se frappa la poitrine quatre fois dans le sens des aiguilles d’une montre, traçant la lune cramoisie sur son cœur avant de donner tous ses billets de forte valeur.
Un total de 300 livres !
À cet instant, Klein ne ressentit plus la même gêne que les fois précédentes. Il était très calme, car il se souvenait du rituel qu’avait utilisé le vieux Neil pour s’acquitter de sa dette.
Alors, ils avaient récupéré un portefeuille contenant 300 livres, grâce à la bénédiction de la Déesse.
Reculant d’un pas, il traça de nouveau le symbole de lune cramoisie et céda sa place au donateur derrière lui.
À ce moment, l’évêque Elektra s’approcha et, en signant la lune cramoisie sur son cœur, dit : « Que la Déesse vous bénisse. »
« Que la Déesse le sache. Ce que je souhaite maintenant, c’est recevoir quelques enseignements », répondit Klein avec un sourire.
L’évêque Elektra jeta un coup d’œil à la porte latérale de la salle de prière et dit : « Si vous pouvez patienter un quart d’heure, je peux vous expliquer la Bible à la bibliothèque. »
« J’en serais ravie », dit Klein avec un sourire chaleureux.
L’évêque Elektra chargea aussitôt un prêtre de conduire Dwayne Dantès et son serviteur hors de la salle de prière par une porte latérale. Ils empruntèrent un escalier en colimaçon pour rejoindre la bibliothèque voisine.
Une immense bibliothèque s’y trouvait, garnie de divers ouvrages de l’Église de la Déesse de la Nuit Éternelle. Des tables et des chaises étaient disposées de part et d’autre, permettant aux prêtres et aux évêques d’étudier et de prêcher aux fidèles.
Douze minutes plus tard, l’évêque Elektra entra dans la bibliothèque avec un sourire apaisant et aperçut Dwayne Dantès, reconnaissable à ses favoris blancs, penché sur un livre devant une étagère, absorbé par sa lecture. Il dégageait l’aura d’un érudit.
« Que lisez-vous ? » demanda-t-il en souriant.
Klein referma le livre d’un geste brusque et répondit avec un sourire modeste : « La Révélation de la Nuit Éternelle.
» Honnêtement, bien que fervent dévot de la Déesse, je n’ai jamais eu le temps de me plonger sérieusement dans la lecture de la Bible, tant mon quotidien est chargé. »
Tandis qu’il parlait, son visage ne laissait rien paraître d’étrange, mais un profond malaise l’envahissait. Il craignait que la Déesse ne le foudroie pour récompenser ce croyant « pieux », Dwayne Dantès.
Après tout, la foudre n’est pas du domaine de la Déesse… se consola Klein.
L’évêque Elektra sourit et prit la Révélation de la Nuit Éternelle de ses mains.
« Il n’est jamais trop tard pour commencer. »
Suite à cela, il invita Dwayne Dantès à s’asseoir à côté d’une table et présenta systématiquement la structure du Livre de la Révélation de la Nuit Éternelle et la Parole Sainte correspondante.
Richardson tenait le chapeau et la canne de son employeur et se tenait à une légère distance, attendant silencieusement et écoutant les prédications de l’évêque.
Le temps passa, lorsque Klein, qui paraissait sérieux, sentit soudain sa perception spirituelle se déclencher. Une scène devant la porte surgit naturellement dans son esprit.
C’était la vision prévoyante venant d’un clown, renforcée par le brouillard gris !
Devant la porte, un ancien vêtu d’une robe noire d’ecclésiastique passa et se dirigea vers l’escalier en colimaçon voisin.
Il avait des cheveux blancs et luxuriants mais ne les peignait pas, ce qui lui donnait un air plutôt ébouriffé. Il avait un visage mince qui donnait l’impression qu’il était constitué d’os enveloppés dans de la peau. Il dégageait une attitude plutôt froide et sa peau était anormalement pâle. Ses yeux étaient d’un rare noir pur.
Cette silhouette disparut rapidement de la porte alors que les pas semblaient progressivement venir d’en haut.
Un Gardien ! Mais ce n’est pas celui que j’ai rencontré à la salle de prière… Hum, c’est son tour aujourd’hui ? Klein prêtait attention à l’Évêque Elektra tout en portant un regard contemplatif sur le contenu de la Bible.
Il n’était pas surpris de voir un Gardien apparaître dans la cathédrale et passer devant la bibliothèque à cette heure-ci. En effet, les forces de scellement derrière la Porte de Chanis atteignaient leur apogée la nuit. Il était insupportable pour des êtres vivants de s’y trouver ; c’est pourquoi les Gardiens n’entraient qu’au lever du soleil et ne sortaient qu’au coucher. La nuit venait de tomber.
Il faut que je me souvienne de la date… Plus tard, avec plus d’informations, je pourrai déterminer le planning de rotation des Gardiens. Ainsi, je pourrai me comporter comme le gardien ciblé au moment opportun… Klein releva la tête, écoutant attentivement. Finalement, il se leva et prit congé trente minutes plus tard.
Il sourit et dit à l’évêque Elektra : « Aurais-je l’honneur d’écouter vos sermons à l’avenir ? »
« Aucun problème. » Face à un magnat qui venait de faire un don de 300 livres, l’évêque Elektra ne pouvait refuser. Il acquiesça même avec joie. « Pourvu que vous veniez à la cathédrale et que j’aie le temps. »
Klein n’insista pas sur les détails pour éviter tout soupçon. Il le remercia sincèrement et quitta la cathédrale Saint-Samuel avec Richardson.
Il rentra chez lui avant huit heures et dîna tranquillement avant de passer le reste de la soirée à son aise.
…
Tard dans la nuit, dans la chambre principale.
Klein, qui dormait encore, ouvrit soudain les yeux.
Son intuition lui disait que quelqu’un s’était introduit dans son manoir !
1. adapté à partir de the Lotos-eaters by Tennyson.
2. adapté à partir de The Cry of the Children by Elizabeth Barrett Browning.
3. adapté à partir de The Bridge of Sighs by Thomas Hood and Lotos-eaters by Tennyson.
