Chapitre 141 – Première nuit
Klein toucha le charme Neuvième Loi qu’il avait mis dans sa poche, puis ajusta sa taille et quelques détails afin de ressembler trait pour trait à Amyrius Rieveldt.
Il quitta ensuite la salle par une autre porte et par un couloir silencieux, retourna dans le bureau du gouverneur général.
Des serveurs et servantes passaient de temps en temps devant lui, mais nul n’osait le regarder en face. À la seule vue de son uniforme d’amiral, ils se retiraient sur le côté et s’inclinaient en baissant la tête.
N’importe quelle personne de même taille pourrait probablement se frayer un chemin jusqu’à la salle de banquet dans cette tenue… Je dois dire qu’il est parfois plus facile de jouer le rôle d’un personnage important que celui d’un homme ordinaire…
L’air sombre et regardant droit devant lui, le jeune homme, sans se presser, se dirigea vers un chemin pavé de briques noires.
Il entendit bientôt une belle et mélodieuse musique tandis que d’élégantes appliques à gaz éclairaient l’environnement sombre.
Alors que Klein s’approchait d’une salle de repos, il vit une pièce dont la porte était ouverte. Un homme d’âge moyen attendait là.
L’individu avait les cheveux noirs et les yeux bleus. Son visage ressemblait un peu à celui d’Amyrius, mais son front était plus haut et il avait les paupières gonflées. Les coins de sa bouche ne tombaient pas.
Ce n’était autre qu’Aston Rieveldt, le plus jeune frère d’Amyrius.
Ce monsieur avait autrefois servi dans la marine et avait été promu colonel après avoir rendu des services méritoires dans les colonies du Continent Sud. Plus tard, lassé de sa carrière militaire et dans un souci d’équilibre politique, il avait accepté de changer de carrière et était devenu gouverneur général.
Durant les cinq ou six années qu’il passa à Oravi, en raison de l’importance accordée à la localisation et aux ressources de l’île, il fit en sorte que la famille Rieveldt achète en masse terres agricoles et domaines, ce qui lui permit de posséder de nombreuses propriétés.
Il n’avait d’ailleurs pas obtenu ses biens uniquement grâce à ses pouvoirs. Aston et la famille Rieveldt avaient payé un prix conséquent et même contracté des emprunts auprès de la banque. Ce n’était pas comme sur la côte est de Balam, où les terres appartenant au peuple de Feysac avaient été achetées de force à des prix extrêmement bas.
Bien entendu, s’il n’avait pas été gouverneur général d’Oravi et si son frère aîné n’était pas le plus haut commandant de la marine sur la Mer de Sonia centrale, la famille Rieveldt n’aurait pas si facilement convaincu ses cibles de vendre d’aussi bonnes terres agricoles et propriétés.
C’est le moment du test … pensa Klein qui s’approcha calmement et s’arrêta devant Aston Rieveldt.
L’homme regarda autour de lui et demanda d’une voix grave :
– « Avez-vous pris une décision concernant cette question ? »
Quelle question ?… Klein se sentit d’abord perdu, puis se souvint d’une introduction dans les informations qui lui avaient été remises : « si Aston demande une discussion privée ou une réponse à une certaine question, dites-lui qu’une réponse lui sera donnée au moment où vous quitterez Oravi. »
L’amiral Amyrius avait donc bien prévu cela. Je dois juste surveiller mon attitude et mon ton. Et je dois penser à employer les termes et la prononciation propres aux aristocrates de Loen…
Klein hocha doucement la tête et répondit d’un ton austère :
– « Encore quelques jours. La réponse vous sera donnée au moment du départ d’Oravi. »
Aston, qui ne se doutait de rien, eut un petit rire :
– « Vous semblez attendre que quelque chose vous donne la force de décider. »
Est-ce l’affaire que l’amiral Amyrius doit régler seul ?
Le cœur de Klein s’emballa et il répondit sur le ton familier d’un supérieur :
– « Gardez pour vous vos spéculations. »
Sur ce, il poursuivit son chemin vers la salle de réception.
Aston Rieveldt regarda son aîné s’éloigner et son visage devint froid. Il secoua légèrement la tête.
Arrivé dans la grande salle, Klein inspecta les lieux et se dirigea vers la longue table garnie de mets. De temps à autre, il s’arrêtait pour échanger quelques civilités avec les personnes qui s’approchaient de lui.
Il s’aperçut alors qu’il n’avait pas besoin de comprendre les sujets abordés. Il lui suffisait de hocher la tête de temps en temps pour que la conversation se déroule harmonieusement jusqu’à son terme.
Le statut de personnage important facilite effectivement certains aspects du jeu de rôle, mais en contrepartie, certaines choses peuvent être difficiles …
Klein passa un “obstacle” après l’autre et arriva enfin devant la longue table.
Il prit une assiette et, pensant que l’amiral aimait le poisson, le bœuf et le homard, mais pas le poulet ni l’oie, il laissa de côté les plats comme le poulet rôti et l’oie à la Backlund. À la place, Il prit du bœuf, du poisson « Os de Dragon » frit et du homard Odora au beurre et au fromage.
Le fond des conteneurs métalliques étant recouvert d’amiante, posés sur du charbon de bois chauffé au rouge ou de l’eau bouillante, tous les aliments étaient maintenus à bonne température. Klein n’eut pas plutôt pris la première bouchée qu’il manqua ruiner son personnage.
Son assiette à la main, il fit de son mieux pour préserver l’image de l’amiral Amyrius tandis qu’il discutait avec le député de la ville portuaire, les fournisseurs de la marine, etc. Il écoutait sérieusement ce qu’ils avaient à dire et de temps à autre, fourrait une bouchée de nourriture dans sa bouche.
Il s’aperçut alors qu’un jeune homme en queue de pie le suivait.
L’individu avait des cheveux blonds, soignés et peignés vers l’arrière, le front haut et les yeux bleu pâle. C’était un bel homme aux manières courtoises.
Identique à la photo. C’est Luan, le secrétaire d’Amyrius … pensa Klein qui s’abstint de le dévisager. Il comptait bien se rassasier avant la fin de la réception.
Une fois sorti du bureau du gouverneur général, Klein monta dans une calèche encadrée par des gardes du corps et s’assit près d’une réserve à vin.
Luan le suivit. Ses bottes de cuir foulèrent l’épaisse et moelleuse moquette tandis qu’il se dirigeait sans un mot vers une place face au jeune homme.
Il s’y assit, mais ne prit qu’un tiers du siège.
La voiture se mit en marche et Luan sortit de sa mallette noire une pile de documents.
– « Votre Excellence, voici le registre comptable de la base navale d’Oravi pour l’année 1349. »
Klein le prit et en feuilleta quelques pages avec désinvolture. Il fit de rapides calculs qui lui révélèrent toutes sortes d’absurdités.
Quoi ? Une Livre pour un rouleau de papier toilette ? La salle de bains rénovée vingt fois en un an ?
Cette comptabilité n’est-elle pas trop simple et évidente ? Je peux même leur donner des cours et leur apprendre à faire des réclamations ! pensa-t-il tout en réfléchissant sérieusement à l’attitude à adopter.
De son point de vue, le plus difficile eu égard à son rôle de doublure d’Amyrius était de réussir à tromper Luan.
Non pas que le gouverneur général et Mlle Cynthia connussent moins bien l’amiral que son secrétaire, mais Aston, s’il venait à recevoir un indice, pourrait aider son frère à dissimuler l’affaire s’il s’apercevait que quelque chose clochait et Cynthia, en tant que maîtresse, ferait certainement de même.
Cela dit, on ne pouvait exclure la possibilité que Cynthia fût une espionne ou qu’un espion se servît d’elle. Mais nul n’était plus dangereux que Luan, dont le devoir était de surveiller l’amiral.
Je ne dois soulever aucun problème… Quelle attitude l’amiral Amyrius adopterait-il face à un tel rapport ? Entrer dans une colère noire ou faire semblant d’être furieux ? Non, le personnel de la base navale d’Oravi n’aurait pas l’audace de lui remettre un rapport clairement problématique comme s’il était aveugle. Il doit y avoir entre eux un certain niveau de confiance et une entente tacite …
Les informations qui lui avaient été communiquées ne disant rien de tout cela, il n’avait d’autre choix que de se fier à son expérience.
De plus, il avait la certitude que soit le rapport de la base navale d’Oravi dépassait les attentes de l’amiral Amyrius, soit il était considéré comme peu important. En se basant sur le calendrier, ceci pouvait être facilement réglé.
Indépendamment des possibilités, il me faut adopter l’attitude d’une personne de haut rang.
Klein referma les documents et impassible, les rendit au secrétaire en disant :
– « Mettez cela sur mon bureau. »
Entre les lignes, cela voulait dire : « Je l’examinerai attentivement », mais d’autres, en fonction de leur point de vue, pouvaient comprendre autre chose.
Si la base navale d’Oravi avait agi sans prévenir, cela signifiait que l’amiral était quelque peu mécontent et attendait une explication.
Si les deux parties étaient parvenues à un accord tacite et mutuel sur la question, cela laissait à penser qu’Amyrius souhaitait en tirer davantage de bénéfices. Quant à savoir si cela pouvait offenser qui que ce fût, Klein n’en avait que faire. Encore quelques jours et il ne serait plus Amyrius Rieveldt, et de son avis, un vrai demi-dieu avait les moyens de réprimer la colère de ses subordonnés.
Par ailleurs et heureusement, Amyrius n’était pas un demi-dieu de l’Église des Tempêtes, sans quoi il aurait été contraint de se demander s’il devait hocher la tête et approuver le rapport, ou balancer le document avec colère et jeter, en passant, quelques personnes à la mer pour nourrir les poissons.
– « Bien, Votre Excellence », répondit Luan sans changer d’expression.
Puis, comme s’il s’attendait à cette réponse, il rangea le document dans sa mallette noire.
Sur le chemin du retour, Klein, comme l’amiral en avait l’habitude, se laissa aller contre le dossier de son siège et ferma à demi les yeux comme s’il réfléchissait. Mais en réalité, il ne pensait à rien.
Luan garda le silence.
Les réverbères noirs à hauteur d’homme défilèrent rapidement tandis que la calèche s’approchait de la base navale avant de prendre un virage qui menait à une maison avec jardin et pelouse.
Au moment où Klein montait les marches, un majordome lui ouvrit la porte tandis que des domestiques, alignés de chaque côté, attendaient respectueusement son entrée.
Le salon était décoré de manière très classique. On pouvait y voir, entre autres, des tableaux représentant de magnifiques paysages, des statues en pierre calcaire, des vases simples et élégants. Un parfum léger mais persistant émanait de la pièce, un parfum qui atteignait le cœur.
Klein, qui aurait dû se détendre, se crispa en voyant s’avancer vers lui une belle dame vêtue d’une robe d’intérieur.
Elle avait l’air d’avoir une vingtaine d’années. Ses cheveux blonds tombaient en cascade et lorsqu’elle promenait son regard, on aurait dit qu’une lueur s’y cachait. S’il émanait d’elle une douce féminité, on pouvait percevoir en elle quelques vestiges de sa jeunesse. Ce n’était autre que Cynthia, la maîtresse de l’amiral.
Réprimant son malaise, le jeune homme eut un sourire qui vint illuminer le visage austère d’Amyrius et écarta les bras.
Cynthia vint s’y jeter et se mit sur la pointe des pieds. Les joues contre les siennes, elle murmura en souriant :
– « Amiral, je vous ai fait préparer un bain chaud. »
Elle a donc fait surveiller la fin de la réception… Être une maîtresse n’est pas facile… L’amiral Amyrius aime prendre des bains chauds afin de se détendre l’esprit… pensa Klein, désireux d’ignorer la proximité de leurs joues.
En tant qu’hétérosexuel, il aurait dû se sentir à la fois gêné et ravi d’être approché par une si belle personne du sexe opposé. Cependant, en raison du contrat temporaire, il ne ressentait pas de désir mais plutôt de l’embarras.
– « Très bien », répondit le jeune homme en repoussant doucement Cynthia, n’ayant nulle part où placer ses mains.
Sachant que l’amiral n’aimait pas faire montre d’intimité devant les domestiques, Cynthia se retira et le précédant à l’étage, se rendit à la salle de bains où elle lui prépara un peignoir.
Cela fait, la jeune femme demanda aux domestiques de ne pas monter à moins d’entendre la cloche. Elle retourna ensuite dans la chambre à coucher, se déshabilla et enfila une chemise de nuit en soie.
Celle-ci dévoilait en grande partie sa poitrine d’un séduisant blanc neigeux et au cœur de son décolleté, on pouvait voir un étrange pendentif. On aurait dit une corne de rhinocéros noir miniaturisée de la longueur d’un segment de doigt.
Cynthia ôta le collier et le glissa sous son oreiller. Rougissante et hésitante, elle quitta la chambre et se dirigea vers salle de bain puis, prenant son courage à deux mains, elle tourna la poignée.
Sa main s’arrêta net : la porte de la salle de bains était verrouillée de l’intérieur.
Le regard vide, la jeune femme retenta.
La poignée grinça, mais la porte ne bougea pas d’un pouce.