Norden
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Chapitre 19 – La hargne du Chien battu

À son grand soulagement, Théodore entendit enfin la grosse porte se claquer, suivi du cliquetis métallique des clés dans la serrure. Cela faisait plus d’un quart d’heure qu’Ambre était descendue dans les cuisines.

Elle revint dans la pièce, la mine un peu moins renfrognée, transportant sous le bras une coupelle chargée de nourriture. Elle avait ramené avec elle un assemblage de fruits, un sachet garni d’amandes et de noisettes, un paquet de biscottes émiettées, ainsi qu’un bocal d’olives vertes et de tomates séchées. Elle avait également pris soin de monter la petite boîte de tabac et la bouteille de whisky.

Elle disposa le tout sur le lit et commença à piocher avidement dans les vivres, ne prononçant aucun mot. Elle croquait avec frénésie dans les fruits, plantant voracement ses dents dans la chair tendre des pommes, la pulpe moelleuse des poires et gobant un à un les grains de raisin. Elle avalait les amandes à la chaîne sans prendre la peine de les déguster, mâchant bruyamment, mastiquant la bouche ouverte. Elle broyait ensuite les biscottes, répandant des miettes sur les couvertures. Puis elle piochait les olives et les tomates par poignées à même le pot, faisant goutter l’eau huileuse sur les tissus et dégoulinant le long de son bras. Elle les engouffra dans sa bouche, recracha les noyaux à même le sol et s’essuya les lèvres d’un revers de la main avant de recommencer.

Pour l’accompagner, et bien qu’écœuré par ses manières, le jeune marquis se risqua à prendre un fruit. Mais elle plaqua la coupelle contre son ventre, la lui mettant hors de portée, et grogna. Puis, jugeant son emportement ridicule, elle se ravisa instantanément et le laissa faire.

Tout en mangeant sa poire, il l’observait, muet et atterré par son comportement ; elle ressemblait à une bête sauvage et affamée. Au fur et à mesure qu’elle se remplissait, il la voyait reprendre des couleurs, son visage se déridait et ses mains tremblaient moins.

Dès qu’elle fut rassasiée, elle se lécha les doigts et la main et eut un petit rot incontrôlé. Puis elle s’allongea et se massa le ventre, repue. Enfin elle ferma les yeux quelques minutes avant de les rouvrir et regarda du coin de l’œil le marquis qui paraissait outré devant ses manières rustres.

Reprenant de sa conscience et de sa maîtrise, elle se sentit soudainement embarrassée par son attitude décontractée devant lui. Elle toussota et se releva. Le jeune homme ricana, ouvrit la bouteille d’alcool et but de grandes gorgées avant de la lui tendre, qu’importe les médicaments qu’ils avaient avalés plus tôt. Mais celle-ci, atteinte d’un haut-le-cœur en reniflant le contenu, déclina.

— Je vais me passer d’alcool, marmonna-t-elle, j’ai un mal de crâne épouvantable et je veux rester lucide en cas de danger. Il faut que je reste éveillée, j’ai peur de m’endormir si j’en bois.

Il n’insista pas et continua de boire, le cachet commençait à faire effet et il se sentait un peu plus détendu et grisé.

Ambre déplaça la coupelle et les déchets sur le sol et se leva lentement, allant en direction de la fenêtre afin d’observer discrètement ce qui se passait en extérieur. Elle l’ouvrit doucement, passa sa tête au-dehors et prit une grande bouffée d’air frais, agréable et vivifiant. L’air humide faisait ressortir un fort effluve de pierre mouillée accompagné des embruns de la marée ainsi que d’une odeur âcre de fumée.

Il faisait nuit et les lieux, parfaitement calmes, étaient plongés dans l’épaisse brume nocturne ; aucun lampadaire n’éclairait les ruelles d’une noirceur inquiétante. La pluie avait diminué, seul tombait un léger crachin. Elle passa ses bras dehors et profita des gouttes fraîches pour les frotter afin de se débarrasser de la substance poisseuse qui lui parcourait les bras.

— Il y a matière à s’inquiéter pour ce soir ? Demanda-t-il calmement, une fois qu’elle eut inspecté l’extérieur.

— Je ne sais pas, répliqua-t-elle, anxieuse, mais c’est vraiment tranquille dehors, trop calme. Et il n’y a aucune lumière, les lampadaires sont tous éteints, ici comme à Varden. Je ne vois aucune rue d’éclairée. Seuls les feux des tours sont allumés.

— C’est normal ça, rouquine. Depuis le coup d’État, la Compagnie Gazière a reçu l’ordre de couper l’alimentation de gaz de ville en cas de trouble. Tu devrais le savoir !

Ambre fronça les sourcils et fit la moue, agacée par son ton désobligeant.

— J’espère surtout qu’Alexander va bien, marmonna-t-elle, je ne sais pas où il est, probablement encore à la mairie.

Les paroles d’Alastair von Dorff lui revinrent en mémoire et elle fut parcourue d’un frisson. Le cœur serré et les yeux embués de larmes, elle hoqueta.

C’est vrai que le marquis avait prévu d’assaillir la mairie… qu’en est-il à présent ? Alexander est-il encore vivant ? Et cette odeur de brûlé qui imprègne l’air n’a rien de rassurant !

Un bruit de sabots la tira de ses réflexions et elle vit ce qui paraissait être un taureau dévaler l’allée en galopant à vive allure. Interloquée, elle se frotta les yeux.

Décidément la fatigue me donne des hallucinations !

Elle resta quelques instants à la fenêtre, immobile, désirant se relaxer et ne pas se laisser submerger par ses émotions. Au vu de son état, il était impensable qu’elle se risque à aller dehors, pouvant défaillir à tout moment.

Tremblante de froid, elle la referma et alla devant l’armoire à la recherche d’une éventuelle couverture. Curieuse, elle prit un temps pour observer l’intérieur, intriguée par les divers objets qui s’y trouvaient, n’osant se demander quelles personnes notables fréquentaient cet établissement. En fouillant rapidement, elle remarqua de nombreux costumes en tout genre ; tenue d’infirmière, de marin, d’écolier ainsi que des objets de taille et de forme variées dont elle ne connaissait ni le nom ni la fonction.

— Les jouets t’intriguent ? Demanda-t-il, grivois en allumant et en lui tendant une cigarette qu’il venait de rouler. Je ne suis pas au mieux de ma forme, mais comme tu le sais, pour toi je peux faire un petit effort, ma rouquine. Toi qui t’es si gentiment occupé de moi tout à l’heure.

Ambre grimaça et porta la cigarette à ses lèvres.

— Merci de ta proposition, Théodore ! Scanda-t-elle, en le dévisageant avec dédain, mais je pense pouvoir aisément me passer de toi pour ce genre de chose.

Elle défit ses chaussures et s’avachit sur le fauteuil, plaquant ses jambes contre son buste. Puis elle déplia la couverture et se couvrit.

— C’est fort dommage, répondit-il en fumant la sienne. D’autant que maintenant je corresponds à tes critères, vu que mademoiselle aime les estropiés.

Ambre toussa et le regarda avec des yeux ronds.

— Co… comment ? Parvint-elle à articuler.

— Comment est-ce que je suis au courant pour ton cher Baron, annonça-t-il, le sourire aux lèvres. Ce n’est pas tant un secret tu sais, on est quelques-uns à être dans la confidence. Faut dire que ma famille est fautive dans l’histoire.

La voyant interdite, la bouche entrouverte, il poursuivit :

— Quoi ? Ton petit Baron ne t’a pas raconté sa charmante petite histoire ? En même temps c’est normal tu vas me dire, ce n’est pas une histoire des plus joyeuses. Tu veux que je te la raconte peut-être ? On a que ça à faire de la soirée de toute façon.

Elle baissa les yeux, pensive, et hocha la tête.

Il prit une nouvelle bouffée et s’éclaircit la voix.

— Alors déjà je ne vais pas m’attarder sur les très nombreux faits du passé de ton cher Baron, car je crois que parmi tous les membres de l’Élite, c’est vraiment lui qui a le plus morflé. Je te dirai même qu’il a eu une vie de chien et ce depuis l’enfance.

À ces mots, elle sentit son cœur se serrer et les larmes commencèrent à lui monter. Cependant, elle lui fit signe de poursuivre, désirant connaître le fin mot de cette histoire qui ne cessait de l’obséder depuis qu’elle avait vu le corps meurtri de son bien-aimé Baron.

— Bon, avant cela je te fais une petite remise en contexte. T’es peut-être pas au courant, mais dans les années 272 à 288, il y a eu une drogue qui a circulé sur le territoire, appelée drogue à haut potentiel agressif, connue autrement sous le nom de D.H.P.A… Cette drogue provenait de Providence et était transportée par les deux navettes sous la direction de Desrosiers et de Malherbes et vendues sur place au marquis von Eyre, mon père, qui la commerçait dans son cabaret. Elle avait un réel succès, car elle permettait aux gens de se sentir puissants et d’entrer dans ce qui s’appelait un « état de fureur » ou « syndrome Berserk ». La drogue coûtait cher et avait un haut degré de dépendance. En plus, elle avait la fâcheuse manie de brouiller le cerveau des consommateurs à cause de ses nombreux effets psychotropes au point qu’ils en devenaient terriblement agressifs.

Ambre prit un temps et regarda ses mains, celles-ci tremblaient légèrement ; elle appréhendait ces annonces, sachant pertinemment que la vérité serait douloureuse à entendre.

— Voyant une occasion pour faire fortune, des combats illégaux étaient alors organisés au cabaret, dans les salles du sous-sol. C’était un accord commun entre les deux beaux-frères, Laurent et Wolfgang, laissant Lucius sur le flanc.

Il fut pris d’une quinte de toux et but une gorgée d’alcool.

— Ainsi des combats sanglants s’engagèrent faisant s’affronter des consommateurs, principalement des marins et des commerçants, contre des bêtes sauvages ou des membres de la noblesse, consommateurs également. Autant te dire que ces derniers gagnaient toujours, car ils possédaient quelques petits avantages non négligeables dans ces combats truqués. Je n’entrerai donc pas dans les détails concernant le mode opératoire de ces combats ni combien de victimes mon père et mon oncle ont fait, mais ça a été un véritable fléau et le scandale a éclaté au grand jour en hiver 288 grâce à ton cher Baron.

— Que s’est-il passé ? S’enquit-elle, d’une voix étranglée.

— Pour te la faire courte, car je suis loin de connaître toute son histoire, mais ton cher Baron est l’une des plus grandes victimes de ce trafic. Vois-tu, son père, Ulrich Desnobles, était un homme très respectable et respecté. C’était un pianiste de renom, un habitué des soirées mondaines et chouchou de la gent élitiste. Il n’avait pas de titre, mais était parvenu à séduire la toute jeune baronne Ophélia von Tassle. Et d’après ce que je sais, le couple s’aimait profondément, un amour sincère et reconnu puisque de nombreuses chansons et valses d’Ulrich étaient faites en son honneur. De leur union naquit en février 270, Alexander, leur fils unique, un petit gamin chétif, mais néanmoins choyé et dorloté.

Il s’arrêta, toussa et roula deux nouvelles cigarettes, laissant le temps à sa rouquine d’assimiler son discours. Il était ravi de la voir suspendue à ses lèvres, buvant la moindre de ses paroles, sans rien dire. Chose faite, il les alluma et lui en tendit une qu’elle accepta avant de s’acharner dessus afin de défouler ses nerfs.

— En 278, Ophélia mourut, foudroyée par le mal gris. Il faut que tu saches que l’épidémie avait fait de sacrés ravages cette année-là et la baronne comptait parmi les nombreuses victimes, d’autant qu’elle était de santé fragile. Enfin bref, fou de chagrin, Ulrich perdit la tête et sombra dans l’alcoolisme. Pour le réconforter, ses nouveaux grands amis, Laurent et Wolfgang, lui conseillèrent de prendre ces délicieuses pastilles vertes afin d’apaiser son esprit si tourmenté. Le musicien désespéré les écouta. Or il en devint accro et qui de plus indiqué pour défouler sa rage en toute discrétion que de s’acharner sur son fils de huit ans.

Ambre respirait bruyamment et renifla, incapable de retenir les larmes coulaient sur ses joues.

— Les années passent et ton cher petit Baron tente de survivre aux coups de plus en plus virulents de son père. Les rares domestiques encore à leur service n’osaient parler. Car ils étaient effrayés par les accès de rage de leur maître et surtout par les représailles éventuelles contre leur famille. Cela pouvait se comprendre vu que leur maître connaissait énormément de gens importants qui pouvaient se permettre de les éliminer aisément s’ils venaient à entacher sa notoriété. À l’époque vous, les noréens, étiez encore moins considérés qu’aujourd’hui et pouviez être mis sous fer ou condamnés pour un rien.

— Ça n’a pas vraiment changé ! Pesta-t-elle, la rage au ventre. Quand je vois comment l’Élite se comporte encore envers nous !

— Crois-moi que si rouquine ! Il y a plus de vingt ans tu aurais été emprisonnée rien que parce que tu n’aurais pas fait tout ce que moi, marquis exige ! Y compris te prendre sauvagement devant l’assemblée si j’en avais eu l’envie, qu’importe que tu le veuilles ou non, et pire si tu avais été ma domestique ! J’aurais pu te céder à n’importe quel ami et tu te serais pliée de bonne grâce à ses désirs.

À l’entente de ces propos, Ambre fulmina et se redressa en hâte. Voyant qu’il s’était engagé dans un terrain hasardeux Théodore, livide leva ses mains devant lui et poursuivit en hâte.

— Ça n’est absolument plus le cas je te rassure ! Fit-il en se reculant, le dos fermement appuyé contre le dossier du lit. Depuis le mandat de von Hauzen beaucoup de choses ont changé à ce niveau-là ! Et il est hautement condamnable pour un maître de ne pas respecter la dignité de ses gens, aranéens comme noréens.

Remarquant qu’elle s’emportait inutilement contre lui, et désireuse de connaître la suite de l’histoire, la jeune femme se rassit et le dévisagea d’un œil noir.

Théodore déglutit péniblement, pétrifié devant ses yeux ambrés luisant étrangement, et continua d’une petite voix.

— Au fil des ans, Ulrich dégénérait, mais parvenait à faire bonne figure devant la noblesse. Laurent, dans sa grande magnanimité lui proposa de se défouler autrement et l’embrigada dans ses combats illégaux ayant lieu au sous-sol du cabaret, soit juste sous nos pieds. Le père prenait apparemment un réel plaisir à s’exécuter et à défouler sa haine dans ces cages obscures ou quelques spectateurs, sous couvert d’un voyeurisme morbide, s’attardaient afin de se rincer les yeux, avides de duels sanglants. Mon père, le propriétaire des lieux, était écœuré de toute cette violence et laissait souvent Laurent seul orchestrer les combats tandis qu’il s’adonnait à la luxure deux étages plus hauts. Enfin, c’est ce qu’il m’a raconté. Et je veux bien le croire, car mon père, malgré ses innombrables défauts, n’a jamais été foncièrement violent, en dehors de tout ce qui touche à la sexualité j’entends. Même s’il est très axé sur l’argent et les femmes et qu’il est surtout orgueilleux à outrance, il n’a jamais pris de réel plaisir à ces duels sanglants, seul l’argent comptait. En revanche, mon oncle, tout comme Isaac, adorait la violence sous toutes ses formes et prenait un plaisir sadique à torturer de pauvres gens, et ce, sans le moindre scrupule. Pour mon oncle c’était plus de l’ordre de la souffrance psychologique alors que mon cousin, lui, ne pouvait s’empêcher de jouir de toutes les opportunités que son titre de marquis lui offrait pour infliger toutes sortes de sévices à n’importe quel badaud, pauvre comme riche. Il adorait plus que tout tourmenter une femme lorsqu’elle avait le malheur de l’intéresser, allant jusqu’à la viol…

Il s’arrêta à nouveau et tenta un timide regard à son interlocutrice dont l’éclat de ses yeux cuivrés continuait de luire d’une aura malveillante, conscient qu’il valait mieux éviter de poursuivre son explication à ce sujet. Il grimaça et se passa une main dans ses cheveux, gêné par la situation et son manque de tact, tandis qu’Ambre sanglotait et tentait vainement de stopper les larmes.

— Tu veux que j’arrête ? Demanda-t-il, troublé.

Elle fit non de la tête et l’engagea à poursuivre.

— Très bien… dans ce cas je vais essayer d’être moins dissipé et moins explicite.

Pour la réconforter, il lui tendit la bouteille de whisky. Sans réfléchir, elle commença à boire le contenu au goulot. La sensation de liquide brûlant lui traversant la trachée était aussi agréable que douloureuse.

— Bon… en bref, sache qu’Ulrich a fini par lâcher son môme dans l’arène. Il voulait le punir pour je ne sais quelle raison et lui avait pour cela fait avaler une dose. Il le fit combattre contre un molosse, du genre gros chien enragé. Il devait avoir dans les quatorze ans donc autant te dire que vu le gringalet qu’il était, il ne faisait clairement pas le poids. Les organisateurs ont dû arrêter le combat. Au vu de son état, ton Baron dut passer des semaines en convalescence, à l’abri des regards, de la presse et du tribunal surtout. Je crois que c’est d’ailleurs de là que vient son surnom, le Chien, à cause des jappements et des couinements qu’il lâchait alors qu’il se faisait attaquer et défoncer par le clébard.

Il s’arrêta et reprit une bouffée de cigarette :

— Et puis il y eut une seconde altercation entre le père et le fils, la plus violente et celle qui engagea le procès.

— Que s’est-il passé ? Parvint-elle à articuler, la voix cassée et tremblante de tous ses membres.

— En février 287, ton Baron, tout juste majeur, commence à gagner en assurance et à se révolter contre son père. Ulrich, le cerveau complètement bousillé, conserve toujours l’ascendant sur lui. Je ne sais pas vraiment comment ça s’est fait, mais tous les deux se sont retrouvés sur les docks l’année d’après afin de s’affronter, le père contre le fils. Je ne vais pas t’annoncer qui a gagné le combat, vu que ton homme est encore vivant et que son père non. Néanmoins, le combat fut violent, tous les deux se sont servis d’une main prédatrice et étaient sous l’emprise de D.H.P.A. au moment du duel. On dit que sans l’intervention de son oncle Desrosiers, le jeune Baron aurait pu y passer lui aussi. En même temps, d’après les rumeurs, on dit qu’ils se seraient servis de mains prédatrices alpha. C’est-à-dire des gantelets rares et extrêmement onéreux dont les griffes sont composées de vardium, un alliage tranchant qui rend la cicatrisation très compliquée voire impossible sans intervention médicale, laissant des marques à vie.

Il baissa les yeux et contempla la blessure de son flanc, soigneusement bandée d’un large bandage qui lui enveloppait tout le ventre.

— Je peux te dire que j’en sais quelque chose maintenant, ce truc-là tranche la peau aussi aisément que du beurre. Ça fait un mal de chien !

— Et comment ça s’est terminé ?

Il déglutit et fut pris d’une intense quinte de toux rauque.

— Ton Baron, gagné par la haine vis-à-vis de son père et de l’Élite qui laissait faire, décida de les défier en permanence, de ne plus courber l’échine face à ses bourreaux. C’est à partir de là qu’il entra dans la magistrature, dans le but de pouvoir les condamner plus tard. Il devint le protégé du Duc von Hauzen. Et Desrosiers parvint à faire voter une loi visant l’arrêt définitif de la commercialisation de la D.H.P.A. Après de longs mois de débats, le décret a été instauré en automne 288.

Ambre resta coite et regarda devant elle, les yeux rougis, perdus dans le vide. Elle avait cessé de pleurer et affichait un visage grave. Théodore la dévisageait, toujours allongé dans le lit, le teint blême et les membres tremblants. Il était trempé de sueur, gagné à nouveau par la fièvre.

— Et si tu veux une anecdote personnelle, précisa-t-il faiblement, sache que ma mère nous a abandonnés après cela. Elle était incapable de vivre auprès de nous en réalisant ce qu’avaient fait son frère et mon père. Elle était horrifiée d’avoir eu un enfant avec lui. Mon père la pensait morte, d’où le fait qu’on le nomme souvent le veuf marquis von Eyre, mais au bout de neuf ans, elle lui envoya une lettre pour lui demander le divorce et lui signifier qu’elle était partie pour Wolden où elle avait refait sa vie. Je ne l’ai donc jamais connue.

Il toussa et eut un petit rire nerveux :

— Je suis le gamin d’un beau connard et le pire c’est que je ne vaux vraiment pas mieux que lui.

Il baissa la tête et regarda devant lui, l’œil vide et la mine déconfite. Il tremblait, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage.

En remarquant son état se dégrader, Ambre se leva et vint vers lui. Elle posa délicatement sa main sur son front et nota qu’il était bouillant. Avec lenteur, elle se dirigea vers la salle de bain, emportant le verre d’eau avec elle et alla le remplir à nouveau. Puis elle revint et lui tendit accompagné d’un cachet qu’il prit d’une main fébrile.

— Dors maintenant ! Ordonna-t-elle. Ton état empire.

— Que vas-tu faire toi ?

Elle prit un temps pour réfléchir puis porta son regard sur le fauteuil.

— Je pense que je vais me reposer également. Je ne pense pas que l’on subisse d’attaque cette nuit et je tiens à être en forme pour demain. Je dois rejoindre Ale…

Un bruit incroyablement puissant et strident, semblable au hurlement d’une bête que l’on égorge résonna en écho à travers la ville. Il fut suivi d’une détonation tonitruante, s’apparentant à un éboulement de roches et à du bois brisé.

Cet événement s’accompagna de violentes secousses successives qui firent trembler le sol à plusieurs reprises et fissura la vitre de leur loge. De nombreux objets chutèrent, les vases se brisèrent, les murs se fissuraient, dégageant une quantité astronomique de poussière. Perdant pied, Ambre s’effondra au sol, incapable de tenir debout tant le plancher était instable.

C’était quoi ça ? Une explosion ? Un séisme ? D’où est-ce que ça provient ? Songea-t-elle totalement alarmée.

Pétrifiée, elle resta un instant immobile, avachie sur la moquette, ventre à terre. Le cœur battant à tout rompre, elle ressentait encore les secousses faire vibrer le sol à intervalle irrégulier. Puis, une fois la crise passée, elle regarda Théodore, tout aussi effrayé, et se dirigea d’une démarche tremblante vers la fenêtre. Elle l’ouvrit timidement, tentant de ne pas briser la vitre.

Dehors, des hurlements épars accompagnés de jappements et de bruits sourds résonnaient à travers les ruelles. Des maisons cédaient et s’écroulaient, provoquant d’impressionnants nuages de poussière. Le pavement de la ruelle était encore intact, tout comme les maisons annexes.

Heureusement que le réseau de gaz était éteint, qui sait combien de personnes auraient été intoxiquées avec ce poison ! Voire combien de maisons auraient explosé !

De sa hauteur, Ambre pouvait apercevoir au loin, malgré la noirceur de la nuit, un épais nuage gris et rougeoyant vers ce qui semblait être le port au vu de la distance.

— Tu me fais un rapport, s’il te plaît, rouquine ? S’enquit le marquis, d’une voix faible.

Elle déglutit péniblement et referma la vitre.

— J’ai l’impression que les secousses ont fait pas mal de ravages. Il y a un monstrueux nuage de fumée et de flammes vers ce que je crois être le port, je dirai que ça vient de là. En plus, le foyer de la Tour des remparts semble éteint. Je ne vois pas ce qui pourrait provoquer un tel événement. Un raz de marée ? Un éboulement ? Ou peut-être un séisme ?

— Non, impossible ! J’ai fait des études notariales. Iriden et Varden ne sont logiquement pas censées se trouver dans une zone submersible et hormis lors des éboulements massif de roches dans les carrières ou lors des soi-disant combats ayant eu lieu entre Alfadir et Jörmungand, il n’a jamais été reporté de séisme d’une telle intensité. Du moins, d’après ce que tu me décris, aucun qui puisse détruire des bâtiments, la voirie et endommager les canalisations de gaz et probablement celles du réseau d’eau courante. Sans parler du fait que la coïncidence serait fort troublante s’il s’agissait d’un événement naturel ayant eu lieu précisément au moment où l’Insurrection survient.

— Il s’agit de quoi selon toi ? Demanda-t-elle en se frottant frénétiquement le bras et en se mordillant les lèvres, paniquée. Tu crois que des gens se seraient attaqués à des bâtiments afin de les faire s’écrouler ? Tu crois que nos ennemis ont fait exploser le port avec des barils de poudre ?

— Non, rouquine, rassure-toi. J’aurais du mal à croire que des gens, alliés ou ennemis, détruisent le port, si tu me dis que l’origine vient de là. Le port et les navires sont précieux aux yeux de tous, ne serait-ce que pour commercer ou pêcher. Personne ne prendrait l’initiative de s’y attaquer, ce serait comme se tirer une balle dans le pied.

— Qu’en est-il des autres institutions ? Et la mairie ? Je dois rejoindre Alexander au plus vite, qui sait ce qui…

— Eh là ! Du calme, rouquine ! Maugréa Théodore en se frottant les yeux. On verra ça demain, si tu ne vois pas d’inconvénient. Il fait nuit, tu trembles comme une feuille, tu es malade, blessée et épuisée. Et surtout si j’étais toi je ne prendrais pas le risque de me balader dans les rues alors qu’un bon nombre de bâtiments risquent encore de s’écrouler dans les prochaines heures !

Ambre baissa la tête et soupira, abattue devant cette fatalité. Les yeux larmoyants, elle observa quelques instants ses mains qui tressaillaient sans discontinu.

Je ne veux pas l’admettre, mais il a raison… je suis trop faible pour entreprendre un tel périple.

— Allez, va dormir rouquine ! Fit Théodore en s’enfouissant sous les couvertures. De toute façon, dis-toi que tu ne pourras rien faire pour le moment. Alors fais-toi une raison et repose-toi si tu veux avoir assez de forces pour rejoindre ton Baron !

Elle obtempéra sans rien dire, éteignit les quelques chandeliers encore allumés et s’installa sur le fauteuil. Puis elle se couvrit chaudement et tenta de trouver le sommeil, les yeux mouillés de larmes et la gorge nouée.



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