Norden
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Chapitre 18 –

Le soleil venait de pointer ses rayons sur l’île lorsqu’Ambre se réveilla. Elle était retournée dans sa chambre. Elle s’étira de tout son long, enfila une veste par-dessus sa robe de chambre et regagna le salon. Le feu avait presque consumé tout le bois présent dans le foyer, la chaleur de la pièce était agréable. Anselme n’était plus sur la banquette et elle remarqua que les couvertures étaient soigneusement pliées. Elle s’avança en direction de la cuisine où émanait du bruit.

Elle découvrit le jeune homme assis à table, une tasse de thé entre les mains. Adèle était à ses côtés et lui préparait des tartines. La petite était souriante et parlait à Anselme de sa voix flûtée. Il l’écoutait en silence, le sourire en coin. Il avait à peine meilleure mine que la veille, ses yeux étaient encore creusés et le coquart présent sur sa tempe gagnait en intensité.

Lorsqu’il aperçut la jeune femme, il voulut se lever, mais à peine se redressa-t-il qu’une douleur vive le submergea à la jambe et il se laissa retomber instantanément sur sa chaise.

Ambre eut un petit rire gêné en le voyant ainsi.

— Bonjour Ambre ! Fit Adèle. J’ai préparé le petit déjeuner ce matin ! Tu veux une tartine toi aussi ?

Avant qu’elle ne puisse répondre, la petite lui tendit le morceau de pain sur lequel elle avait étalé une couche de confiture de rhubarbe. Son aînée la remercia.

— Tu vas mieux ? Demanda-t-elle à Anselme.

— Un peu mieux ! Ma tête et mon genou me lancent, mais la douleur est supportable. Sauf pour mon poignet qui, je le crains, va mettre un certain temps à guérir. Je ne pense pas qu’il soit cassé cela dit, j’arrive à le bouger péniblement.

Adèle revint vers sa grande sœur, une tasse de thé entre les mains qu’elle déposa devant elle.

— Merci bien ma Mouette ! Dit-elle en croquant dans sa tartine, tu as réussi à t’endormir ?

La petite fit oui de la tête. Même si Ambre devinait de par les cernes contenus autour de ses grands yeux bleus, que cela n’avait pas dû être le cas.

— Puis-je aller sur la plage s’il te plaît ? Demanda-t-elle, maman doit certainement m’attendre !

— Va ma petite Mouette ! Mais fais attention à toi d’accord ? Je ne veux pas que tu t’éloignes trop du chemin.

La petite partit dans sa chambre et s’habilla en hâte. Puis elle revint dans la cuisine vêtue de son ciré et de ses bottes, donna un baiser sur la joue de sa sœur, salua Anselme et sortit.

Ambre et Anselme se retrouvèrent seuls. Un long silence pesait sur les lieux. Dehors le soleil éclairait l’île et les branches des arbres, couvertes de feuilles jaunies, ondulaient à la brise.

— Il fait vraiment beau aujourd’hui ! Déclara-t-elle, son regard porté en direction de la fenêtre.

Anselme acquiesça tout en buvant une gorgée. Puis il fut pris d’une intense quinte de toux. Elle contempla tristement son état pitoyable, le cœur serré en voyant son visage tuméfié.

Sache que je ferais payer celui ou ceux qui ont osé te faire ça ! Ragea-t-elle intérieurement.

— Comment… comment est-ce arrivé ? Demanda-t-elle.

Il eut un rictus et resta silencieux quelques instants, réfléchissant à ce qu’il allait dire :

— Te souviens-tu du trio qui t’avait agressé à Iriden ?

Ambre fut parcourue d’un frisson. Ses poils se hérissèrent et son estomac se contracta en repensant en cet instant douloureux et humiliant.

— Tu… tu veux dire que ce sont eux qui t’ont fait ça ? Bafouilla-t-elle outrée, une main devant la bouche.

— Oui, répondit-il gravement. Ils m’ont suivi alors que je me rendais chez toi. Je voulais te faire une surprise. Je vous avais acheté pour toi et Mouette une tablette de chocolat et un peu de café. Il est rare d’en trouver sur l’île et j’ai eu la chance de pouvoir m’en procurer. Le paquetage est toujours dans la sacoche de Balthazar. Le pauvre a dû passer la nuit entière dehors avec son mors entre les dents. Adèle s’est gentiment proposée d’aller le lui ôter et de le placer à l’écurie avec votre poney. Mais je doute qu’elle ait réussi à lui enlever sa selle. Ce gros canasson doit faire au moins le triple de sa taille !

— Mais… Pourquoi t’ont-ils rossé à ce point ! Fulmina-t-elle. Tu as vu ton état ! Ils auraient pu te tuer Anselme !

— Je le sais bien ! Répondit-il calmement, et ils étaient bien partis pour ! Ils n’ont pas supporté l’affront que je leur avais fait en te sauvant la dernière fois. Et ils ne supportaient pas le fait qu’un noréen ou un paria ne leur ne fasse la morale.

— Comment as-tu réussi à t’en tirer ?

Il se mit à rire.

— C’est mère qui m’a sauvé ! La louve est arrivée. Elle est sortie de la brume et s’est jetée sur Isaac. Elle l’a tué d’un coup sec, les crocs plantés dans le cou de cet imbécile ! Il n’a rien vu venir.

Elle mit une main devant la bouche.

— C’est horrible ! Répondit-elle, faisant mine d’être choquée.

Bien fait pour lui ! Ce pervers n’a eu que ce qu’il méritait ! Elle jubilait intérieurement, plus que satisfaite de ce sort funeste réservé à un individu aussi mauvais et pourri jusqu’à la moelle.

Puis elle dévisagea son ami d’un regard inquiet :

— Que va-t-il se passer à présent ? Tu penses qu’ils vont se lancer dans une chasse au loup ? Ta mère est pourtant innocente dans cette histoire. Enfin… Pas totalement… Et comment vas-tu justifier ton état au Baron ? D’ailleurs, il doit s’inquiéter en ne te voyant pas rentrer ! Comment…

— Du calme Ambre ! Coupa Anselme, chaque chose en son temps, veux-tu !

Il but une gorgée et s’éclaircit la voix :

— Tout d’abord, je doute fort qu’Antonin et Théodore ne racontent quoique ce soit au sujet de mon altercation avec eux. Ils ne voudraient pas que leurs pères soient au courant du fait qu’ils aient agressé sciemment le fils adoptif du Baron, au risque de très sérieuses représailles. Ils raconteront sans doute s’être fait attaquer alors qu’ils se baladaient tous les trois. En revanche, je doute fort que le marquis de Malherbes laisse la mort de son fils impunie. Il partira très certainement dans une chasse au loup… ça je suis prêt à le parier ! Mais bon, l’île est grande et la forêt vaste, ça ne sera vraiment pas simple de retrouver la louve. Quant à mon père, il doit en effet être parti à ma recherche. Heureusement, j’ai averti Pieter, un des domestiques, que je partais vous voir. Bien qu’il ne sache pas réellement où vous habitez, cela donnera une piste au Baron pour me retrouver.

La jeune femme le contemplait tristement, un soupçon d’angoisse dans le regard.

Si seulement tu savais Anselme. Ton père sait très bien où j’habite figures toi !

— Comment vas-tu justifier ton état auprès de lui ? Il sera très certainement furieux lorsqu’il te verra ainsi. Il voudra rendre des comptes, non ?

Il eut un rictus et contemplait devant lui, songeur. Elle remarqua qu’il tremblait encore.

— Oui, ça ne fait aucun doute, avoua-t-il, je ne compte pas lui cacher la vérité. Étant un homme calculateur, je ne pense pas qu’il irait spontanément demander justice et réparation auprès de leurs parents. Je serais prêt à parier qu’il attendra le moment opportun pour agir. Le Baron est un homme terrifiant, justement parce qu’il a toujours un coup d’avance sur ses assaillants. C’est un maître en la matière et…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’un bruit de sabots martelant le sol approchait à vive allure.

Ambre regarda par la fenêtre et vit la silhouette du Baron sur son destrier s’approcher en hâte de la maison. Il s’arrêta à quelques mètres de l’entrée et mit pied à terre. Elle ouvrit la porte et vit qu’il était vêtu sobrement, les cheveux lâchés.

Quand on parle du loup ! Vu comment il est débraillé, ça fait longtemps qu’il est debout et le cherche.

L’homme s’avança vers elle, enleva sa paire de gants et lui donna un baiser sur le dos de la main.

Elle s’inclina avec respect.

— Bonjour, mademoiselle. Fit-il d’une voix grave. Sauriez-vous, par hasard, où se trouve mon cher Anselme. Un domestique m’a dit qu’il se rendait chez vous hier soir. Le bruit court qu’un jeune garçon de bonne famille s’est fait attaquer et tuer par un loup cette nuit. J’ose espérer qu’il ne s’agisse pas de mon fils et qu’il se trouve chez vous, en votre compagnie !

Ambre le dévisagea. Les traits de l’homme étaient tirés, il paraissait inquiet. Voyant l’apparence désinvolte de la jeune femme, un léger sourire se dessina sur le visage du Baron. Elle portait toujours sa chemise de nuit usée et à demi transparente. Heureusement, la veste masquait le haut de son corps, cachant une partie de son intimité.

— Je présume que mon fils est chez vous, n’est-ce pas ?

Elle ne dit rien et s’écarta pour le laisser entrer.

L’homme pénétra dans la maison. Son regard balaya rapidement les lieux puis alla se poser sur la silhouette d’Anselme. Son sang ne fit qu’un tour lorsqu’il remarqua l’état déplorable de son fils. Ambre constata qu’il était en état de choc. L’homme était devenu pâle, ses mains tremblaient et son visage se déforma de colère. Anselme regardait son père, l’air grave. Ambre proposa au Baron de s’asseoir afin qu’il récupère un peu de couleurs. Elle savait que les deux hommes ne quitteraient pas les lieux avant d’avoir eu une explication.

Elle lui servit un thé et s’apprêta à quitter la pièce afin qu’ils aient leur discussion en privé. Mais avant qu’elle n’ait pu faire un pas, le Baron l’interpella :

— Je vous prie mademoiselle, déclara-t-il. Veuillez rester avec nous, s’il vous plaît ! Vous êtes ici chez vous et êtes donc tout autant concernée.

Ambre obtempéra et s’assied.

Le Baron regardait Anselme, une pointe d’amertume dans le regard, attendant que celui-ci parle.

— Père ! Finit-il par dire. Excusez-moi de vous avoir causé autant d’ennui…

Anselme raconta en détail les évènements qui s’étaient déroulés la veille au soir : l’attaque qu’il avait subie en plein chemin ainsi que son sauvetage par la louve. Lui et son père avaient déjà eu maintes discussions eu égard de la nouvelle forme de Judith. Il raconta ensuite qu’il s’était rendu chez son amie afin de se faire soigner, ne voulant rentrer en pleine nuit chez lui au manoir dans un état pareil.

Le Baron l’écoutait avec attention, le regard froid et sévère. Il ne laissait transparaître aucune émotion. Son visage demeurait de marbre, impassible. Ambre fut subjuguée par la maîtrise dont l’homme faisait preuve.

Ma parole, mais comment fait-il pour être aussi inexpressif ! Ça m’arrangerait bien de pouvoir faire la même chose.

Une fois que le il eut terminé son récit, le Baron observa les deux amis puis, sans mot dire, se redressa et se leva.

— Peux-tu marcher mon garçon ? Demanda-t-il posément.

— Péniblement…

— Soit !

L’homme s’approcha de lui et passa son bras autour de sa taille, l’aidant à le soulever. Ambre alla leur ouvrir la porte.

Ils sortirent. La jeune femme enfila rapidement la première paire de chaussures qu’elle avait sous la main et partit en courant à l’écurie chercher Balthazar.

Elle revint au bout de cinq minutes. Le cheval était sellé et elle avait pris la peine de lui enfiler son mors. Avant qu’Anselme ne monte en selle, il sortit de sa sacoche un petit sac de toile qu’il donna à Ambre.

Le Baron l’aida à grimper sur sa monture, puis il enfila à nouveau ses gants et monta avec élégance sur son cheval. Il adressa un signe de tête respectueux en direction de la jeune femme. Puis il donna un vif coup de cravache sur l’arrière-train de l’animal et partit au galop à travers champs. Anselme salua son amie d’un geste de sa main encore valide et donna une pression sur les flancs de Balthazar qui partit au galop à la suite du Baron.

Ambre resta quelques minutes en extérieur, profitant de cette belle matinée d’automne. Les feuilles d’arbres arboraient des couleurs, allant du jaune au marron et bordées par de jolis dégradés d’orange et de rouge. Une brume légère parcourait le sol, déposant de petites gouttes de rosée sur les brins d’herbe haute. L’air extérieur était doux et la brise légère. Elle s’installa sur le perron, à l’entrée de chez elle, et fuma tranquillement une cigarette. Ses cheveux ondulaient au vent et elle profitait de cet instant de tranquillité pour méditer, sous le chant mélodieux d’un rouge-gorge qui gazouillait sur le rebord de la fenêtre.

Elle se remémorait l’étrange nuit et la matinée qu’elle venait de passer. Elle avait eu peur pour son ami. Ses agresseurs n’y étaient pas allés de main morte. Pourtant, ce qu’elle retint de cette nuit était un souvenir doux-amer, agréable même. Elle se revoyait parcourir le corps meurtri de son ami, sentant sa chaleur et épousant le moindre mouvement de son torse dénudé.

Elle fut prise d’un frisson, son cœur battant avec vigueur dans sa poitrine. Une étrange sensation l’envahit, elle se sentait légère. Elle inspira profondément et ferma les yeux, sentant encore ses cheveux noir de jais glisser entre ses mains.

Suis-je donc vraiment amoureuse de toi ? Pourquoi est-ce que je me sens bizarre tout d’un coup ? Qu’est-ce qui a changé ces derniers mois pour que je sois autant troublée par ta présence ?

Puis elle pensa alors au Baron. Elle était à la fois émerveillée et terrifiée par sa personne. Tout chez lui était énigmatique. Elle savait à présent qu’il n’avait pas un mauvais fond, contrairement à ce qu’elle avait toujours imaginé jusque-là.

Alors pourquoi est-ce que je ne peux m’empêcher d’éprouver autant de peur et de rancune envers lui ? Il paraît tellement différent du nanti que j’ai croisé le premier soir, je peine à croire qu’il s’agisse de la même personne, lui avait l’air chaleureux, gentil.

Elle fut sortie de sa rêverie par sa petite sœur qui chantonnait à travers les champs, regagnant gaiement son logis. La fillette avait l’air en forme, au grand bonheur de l’aînée. Ambre était reconnaissante des bons traitements dont faisaient preuve les parents de Ferdinand à son égard car, grâce à eux, la petite ne paraissait ni triste ni anxieuse ; même si elle disait régulièrement que sa grande sœur lui manquait.

Arrivée à sa hauteur, Adèle ouvrit les bras et se lova contre elle. Ambre la serra fort et elles restèrent ainsi un moment.

— Où il est Anselme ? Il est déjà parti ?

— Oui ma Mouette, répondit Ambre avec douceur, le Baron est venu le chercher.

— Le Baron ? Fit-elle, surprise, waouh ! Ça alors !

— Comme tu le dis… Mais avant de partir, notre cher ami Anselme nous a apporté un petit cadeau !

— C’est quoi ? c’est quoi ? c’est quoi ? S’enquit la cadette qui se tenait debout et trépignait.

L’aînée rit et l’accompagna dans la cuisine. Elle défit le paquetage et sortit un paquet de café finement moulu ainsi qu’une tablette de chocolat au lait soigneusement emballé sous un papier à motifs qu’elle trouva très joli. Là-dessus était écrit, en fine écriture dorée : Chocolat au lait de qualité supérieure . Adèle avait les yeux grands ouverts, impatiente de pouvoir y goûter. Ambre ouvrit l’emballage, prenant soin de ne pas abîmer l’image, et coupa deux carrés. Elle en tendit un à la petite qui l’engloutit aussitôt et en quémanda un nouveau. La jeune femme dégusta le sien avec plaisir et lenteur, faisant fondre le morceau dans son palet. Le goût à la fois fruité et crémeux dégageait un fort arôme. Il était sucré comme il le fallait et sa texture était très agréable ; cela faisait une éternité qu’elle n’avait pas mangé quelque chose d’aussi bon.

Dès qu’elle eut fini son morceau, elle rangea l’emballage sur la plus haute étagère du placard afin qu’Adèle ne puisse l’attendre et dévorer tout son contenu.

Elles passèrent les deux jours au cottage. Une pluie battante venait de s’installer et le vent soufflait fort. Une forte odeur d’humus régnait dans l’air et le logis était devenu très humide au point qu’Ambre dût se résoudre à allumer le chauffage afin de limiter la moisissure qui gagnait du terrain sur les murs. La jeune femme dut également s’occuper d’Ernest et de ses poules. Le pauvre poney paraissait irrité et s’ennuyait seul dans son box, à tourner en rond et piétiner le sol. En effet, elle n’avait plus le temps de le sortir et de le promener. C’était Adèle qui s’occupait de lui et se baladait souvent jusqu’à la plage sur son dos, mais à présent il restait la plupart du temps à l’écurie et déprimait.

Ambre se rendit compte que ses animaux lui coûtaient cher en entretien, surtout en fourrage et en paillage. Il fallait, à contrecœur, qu’un jour ou l’autre elle se sépare d’Ernest et de ses poules, ne gardant auprès d’elle que le petit félin tigré. Mais elle avait peur d’annoncer cette décision à sa petite sœur.

Le lundi arriva. Les pluies torrentielles de la veille et de l’avant-veille avaient laissé place à un faible crachin. Le temps s’était radouci, le vent s’était calmé, mais le ciel demeurait gris et menaçant par endroits.

Les deux sœurs marchaient d’un pas rapide, Adèle allant en direction de l’école et Ambre à la taverne pour commencer sa nouvelle semaine de travail. La petite était devant et sautillait gaiement de flaque d’eau en flaque d’eau. De grosses gouttes de boues bardaient son ciré et ses bottes jaunes. L’aînée était atterrée, mais ne dit rien, c’était ses dernières minutes en compagnie de sa petite Mouette. Après, elles allaient de nouveau devoir se dire au revoir et se séparer pour la semaine.

Arrivées devant l’école, l’aînée se mit à hauteur de sa petite sœur. Celle-ci l’enlaça et l’embrassa sur la joue. Elle passa le portique et entra dans l’enceinte de l’établissement tout en saluant sa grande sœur d’un geste de la main avant de rentrer définitivement en classe.

Ambre se retrouva seule. Elle avait un peu d’avance sur ses horaires et décida de se promener dans la basse-ville. Elle quitta la grande place et s’engouffra dans une petite ruelle menant au port. Il n’y avait pas grand monde dans les rues et elle profita de ce moment de calme pour s’allumer une cigarette. Dès qu’elle eut passé la ruelle, elle leva la tête et contempla l’immense flanc de falaise qui se tenait à sa droite. Tout en haut se dessinaient les remparts de l’ancienne enceinte fortifiée d’Iriden. Elle resta ainsi quelques instants, songeant à ses amis Meredith et Anselme. Son cœur s’apaisa soudainement et un léger sourire s’esquissa sur ses lèvres. Elle savait son ami entre de bonnes mains. Elle aurait aimé le revoir et s’enquérir de son état, mais la présence éventuelle du Baron à ses côtés la dérangeait. Une fois qu’elle eut fini sa cigarette, elle jeta le mégot dans une corbeille et s’en alla rejoindre Beyrus.

Elle arriva à la taverne, s’empressa de déposer ses affaires humides au coin du feu et alla saluer son patron. Le géant était affairé en cuisine, commençant à préparer le repas du midi.

— Que nous fais-tu de bon cette fois ? Demanda-t-elle joyeusement, les mains appuyées contre le bras du géant.

— Eh bien ma grande, c’est un simple ragoût d’agneau accompagné de champignons et de carottes.

Un fond de bouillon était en train de mariner dans la marmite sur l’un des foyers de la gazinière, formant un liquide marron à la consistance pâteuse et luisante.

— Ça sent rudement bon ! Dit-elle en trempant nonchalamment son doigt dans la sauce qu’elle porta à ces lèvres, le léchant avec plaisir. C’est délicieux !

Beyrus la regarda, amusé. Il ne l’avait jamais vu se comporter ainsi. Il fronça les sourcils et croisa les bras.

— Tu m’as l’air en meilleure forme toi ! Ça fait plaisir à voir !

Elle gloussa. Elle donna une tape amicale sur son bras et retourna dans la pièce afin de préparer les tables, car déjà les premiers clients affluaient.

Le soir venu la jeune femme buvait tranquillement une tasse de thé, plongée dans la pénombre où seul le halo de la lune luisait au ciel et éclairait l’intérieur de son cottage de sa pâle lueur. Elle s’apprêtait à fumer lorsque quelqu’un vint frapper à la porte ; cela la fit sursauter.

Qui ça peut bien être à cette heure-ci ?

Elle regarda l’horloge, celle-ci indiquait vingt-deux heures. Elle s’avança timidement jusque devant la fenêtre et vit la robe crème d’un cheval se dessinant à travers l’obscurité.

Intriguée, elle ouvrit lentement la porte.

Un homme se tenait sur le pas-de-porte. Il portait un costume de couleur blanc, sur lequel un petit médaillon en forme de blaireau et les armoiries von Tassle étaient épinglés. Son physique juvénile était soigné, ses cheveux blonds coiffés en brosse. Il se tenait droit les bras croisés dans le dos. En voyant la jeune femme, il s’inclina par respect.

— Que puis-je pour vous ? Demanda-t-elle.

Le cavalier retira de sa poche une missive qu’il lui tendit.

— Une lettre pour vous mademoiselle… répondit-il solennellement. De la part de monsieur le Baron Alexander von Tassle.

Elle la lui prit. Le garçon s’inclina de nouveau et remonta en selle. Il donna un coup vif sur les flancs de l’animal et s’engagea au galop à travers la nuit.

Ambre referma la porte et retourna s’asseoir sur sa chaise. Elle but une gorgée et étudia la lettre. Celle-ci était cachetée d’un sceau aux initiales du Baron : un A, un V et un T, superposés à la verticale. Elle craqua une allumette, prit une bougie se trouvant sur l’étagère et l’alluma. Elle empoigna ensuite un couteau et décacheta l’enveloppe.

La lettre était en papier d’ivoire épais et de qualité supérieure, agréable au toucher. L’écriture manuscrite à l’encre noire était particulièrement belle et lisible. La jeune femme but une autre gorgée et commença la lecture.

Mademoiselle Ambre, Chat :

Je souhaiterais vous remercier vivement pour le traitement et le soin que vous avez prodigué envers mon fils Anselme.

Ainsi donc, je vous invite à déjeuner en mon humble demeure ce samedi midi. Un fiacre vous récupérera vous ainsi que votre petite sœur Adèle à votre domicile, aux alentours de onze heures.

Veuillez accepter mademoiselle, l’expression de mes salutations distinguées.

Monsieur le Baron A. von Tassle.

Ambre la relut plusieurs fois, analysant chaque mot. Elle se pinçait les lèvres du bout des dents. Elle était à la fois excitée et intimidée à l’idée de côtoyer le Baron d’aussi près. Mais son esprit s’apaisa en pensant à Anselme. Elle soupira et posa le morceau de papier sur sa table de chevet.



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