Norden
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Chapitre 17 –

Le crépuscule était là. La brume enveloppait l’île dans son intégralité, d’un épais manteau gris cendré. Le vent était glacial et soufflait avec force faisant craquer les branches et tomber les premières feuilles qui commençaient progressivement à virer au jaune. Non loin de là, des corbeaux par dizaines croassaient sur la cime des arbres, se répondant les uns les autres, donnant à ces lieux une atmosphère lugubre et sinistre accentuée par le hululement des chouettes qui arpentaient le ciel à la recherche de gibier. Un renard traversa la route, un lièvre dans la gueule, fraîchement capturé, et dont le sang coulait à flots le long de ses babines jusqu’à s’écraser sur le sol, créant une multitude de taches rouges vives.

Un jeune homme sur un imposant cheval marchait dans la brume le long de la route cabossée. L’animal avançait d’un pas rapide et décidé, ses sabots s’enfonçant dans les flaques qui recouvraient la chaussée. Ses oreilles dodelinaient, espérant ainsi repérer chaque bruit suspect annonçant un danger potentiel. De la vapeur s’échappait de ses naseaux fumants et il broyait son mors avec nervosité. Le garçon portait un long manteau sombre et une écharpe grise en laine qui lui encerclait le cou. Une épaisse paire de gants lui couvrait les doigts afin d’éviter les engelures provoquées par la morsure ardente du froid. Son médaillon en forme de corbeau était épinglé sur sa poitrine et sa canne, accrochée à sa selle, pendait sur l’un des flancs de l’animal.

Soudain, un bruit se fit entendre. Le cheval braqua ses oreilles en arrière et hennit de peur. L’homme serra avec fermeté les rênes afin d’éviter que celui-ci ne parte au galop. Trois silhouettes émergèrent de la brume. Trois garçons fièrement dressés sur trois grands destriers. Le jeune homme les reconnut, il avait déjà eu affaire à eux quelques mois plus tôt.

— Tiens tiens ! Mais regardez donc qui s’amuse à sortir tout seul la nuit ! Nargua Antonin.

— C’est notre cher petit paria ! Ajouta Isaac, qu’est-ce qu’un homme de bonne famille vient faire dans la campagne à une heure pareille ? Tu pars chasser le gibier ? Ou bien commettre un crime ?

— Rien de tout cela, je présume ! Railla Antonin, m’est d’avis qu’il part rejoindre sa dulcinée. Regardez donc comment il est si bien habillé !

— De si beaux habits pour un physique aussi ingrat ! S’esclaffa Théodore.

Tous se mirent à rire. Anselme les écoutait, furieux et aux abois. Le blondinet avança et arriva à sa hauteur. Il braqua son cheval juste à côté de Balthazar. Les deux rivaux pouvaient ainsi se dévisager.

— Serait-ce donc la noréenne de l’autre fois, cette sale petite rouquine ? Proposa Isaac, un large sourire narquois se dessinant sur son visage. C’est vrai qu’elle est mignonne. Et quel tempérament de feu elle a ! Tu en as de la chance toi. Je me demande bien ce qu’elle peut te trouver ! Elle en a sûrement après la fortune de ton imbécile de père !

— On devrait tous aller la rejoindre, lui passer le bonjour ! Lança Théodore le ton grivois, qui se rapprocha également par le côté opposé. Je suis sûr qu’elle serait ravie de nous revoir !

— D’autant que rien ne nous empêchera de passer un peu de bon temps en sa compagnie cette fois ! Ajouta Isaac. Si tu vois ce que je veux dire l’infirme !

Le garçon planta son regard dans celui d’Anselme afin de le défier et lui adressa un sourire carnassier. De ses yeux émanait une aura malsaine, terrifiante. Il approcha un peu plus son visage du sien et fit un geste obscène de la main, qui fit rire ses deux amis.

Anselme sentit la peur et la colère lui monter. Il regarda ses interlocuteurs, la rage au ventre. À présent, les trois cavaliers l’encerclaient sur les flancs et l’arrière ; il était bien loin d’Iriden et personne à cette heure ne pourrait l’aider.

— Que voulez-vous, messieurs ? Finit-il par dire.

— Mon cher petit paria, déclara le blondinet, tu nous as causé bien des misères la dernière fois. Je dois laver mon honneur et réparer l’affront que tu m’as fait. Je te casserais bien l’autre patte ! Mais après cela tu risques d’aller brailler auprès de ton patriarche, la queue entre les jambes, comme le pauvre petit pleurnichard que tu es. Et puis, après tout, tu ne pourrais être plus laid que tu ne l’es actuellement avec ton corps difforme et ta tête de chien battu !

— Ainsi donc, vous m’avez suivi jusqu’ici afin de me rosser. Répliqua Anselme avec fureur. Et à trois contre un. Quelle dignité vous faites preuve messieurs ! Vous êtes encore plus pitoyables et affligeants que je ne l’imaginais.

— Ce qui est affligeant, cracha Isaac, c’est de ne pas te montrer qui gouverne sur cette île ! Nous sommes les dignes héritiers des familles les plus puissantes, dois-je te le rappeler ! Alors que toi, sale noréen, si le Baron n’était pas là pour te protéger, tu ne serais rien ! Et tout comme ton vrai père, tu mérites que l’on t’enseigne où est ta place !

Sur ce, le blondinet prit sa cravache et fouetta avec force l’arrière-train de Balthazar qui se braqua, rua et partit au galop. Anselme, surpris par le mouvement brusque de l’animal, lâcha les rênes et tomba à la renverse. Il se retrouva étendu au sol, hébété, les mains sous son ventre pour amortir la chute. Il sentit sa main droite se disloquer sous le choc et sa jambe meurtrie lui faisait atrocement mal. Les trois garçons descendirent de cheval et vinrent à sa hauteur. Isaac prit Anselme par les cheveux et planta son regard dans le sien :

— Tu vois sale noréen, à jouer avec plus fort que soi ça finit toujours mal ! Dommage que ta copine ne soit pas là en cet instant. J’aurais tellement aimé la pénétrer pendant qu’elle te regarderait souffrir !

Il passa la main au-dessus de son propre sexe et se massa l’entre-jambes.

— Ah ! quel bonheur ç’aurait été de l’entendre couiner et gémir pendant que tu serais lâchement étendu à terre et que tu ne pourrais rien faire pour lui venir en aide. Surtout que je suis sûr que, contrairement aux autres, celle-ci ne se laissera pas monter et dominer si aisément. Cela aurait été un réel délice.

Tous trois se mirent à rire, un rire effroyable, glacial. Anselme était terrorisé, jamais il n’aurait cru quelqu’un capable d’avoir de telles pensées infâmes. Il avait peur pour son amie. Il voulait être auprès d’elle et la protéger, mais c’était lui l’être fragile à présent, à la merci de ces monstres sans foi ni lois.

Le trio se rua sur lui et le roua de coups : le frappant au visage et au ventre. Le jeune homme parvenait difficilement à respirer, son corps convulsait. Il ne pouvait plus bouger. Il crachait du sang et ses yeux se voilaient. Sa tête tourbillonnait, ses oreilles sifflaient. Il manquait de perdre connaissance. Isaac prit sa canne qui se trouvait au sol et le martela d’un virulent coup au visage suivi de violents coups de botte que l’infirme tentait de dissimuler sous ses bras afin de se protéger.

Soudain, un puissant hurlement retentit non loin d’eux. Les trois assaillants stoppèrent net leur assaut et observèrent la brume, intrigués par la provenance de ce cri. Des craquements résonnaient autour d’eux. Des bruissements de pas effleurant le sol rocheux se distinguaient. Deux yeux jaunes luisants apparurent. Les trois hommes se regroupèrent et firent face à leur menace. Les yeux disparurent aussitôt :

— C’est… c’était quoi ça ! Bégaya Théodore.

— J’en ai aucune idée ! Répondit Antonin.

— Certainement le fameux loup dont parle le journal ! s’écria Isaac. Il paraît que cette bête a déjà attaqué et enlevé des enfants !

Ils scrutèrent les environs. La bête semblait avoir disparu. La brume gagnait en intensité, il n’était désormais plus possible de distinguer quoi que ce soit à plus de deux mètres.

— Vous croyez qu’elle est partie ? Demanda Théodore.

— Sans doute, je ne vois rien avec ce foutu brouillard !

Ils se retournèrent et firent de nouveau face à Anselme. Celui-ci était toujours allongé au sol, face contre terre, à moitié inconscient.

— On dirait que ce ne sera pas ce soir que quelqu’un viendra à ton secours finalement ! Railla le blondinet.

Il s’apprêtait à le frapper de nouveau, lorsque la créature fondit sur lui et l’attrapa par la nuque. L’homme tomba au sol, le loup fermement agrippé à son cou, ses crocs profondément plantés dans sa chair. Isaac cria, se débattit en vain puis se tut… Il gisait au sol, immobile. Il était mort. Les deux autres hurlèrent de terreur et partirent en hâte regagner Iriden à travers l’intense brouillard. Durant l’assaut, les chevaux avaient pris peur et il était impossible pour eux de les récupérer dans une telle obscurité.

Le loup desserra la mâchoire. Du sang luisait de ses crocs et tombait au sol par gouttelettes écarlates. Puis, après s’être léché les babines, l’animal renifla quelques instants Anselme, s’assit à côté de lui et patienta sagement.

Celui-ci parvint à reprendre peu à peu conscience et ouvrit timidement un œil afin de comprendre ce qui avait pu faire fuir ses assaillants. Au bout d’un long moment, il réussit à se mouvoir et à se rasseoir péniblement. Un goût ferreux et amer le prenait à la gorge. Il passa sa main sur son visage et s’essuya les yeux afin de voir un peu plus clair.

Il remarqua la louve qui se tenait près de lui. Il reconnut alors sa mère qu’il venait voir régulièrement le soir venu. Celle-ci planta ses gros yeux jaunes dans les siens et couina. Elle approcha sa tête de celle de son fils. Anselme réussit à bouger sa main encore valide et la posa toute tremblante sur la truffe de l’animal. La bête ne broncha pas. Elle renifla la main puis, après une brève hésitation, la lécha d’un léger coup de langue.

Le jeune homme tenta de se lever, chancelant, mais il était à bout de forces et s’écroula sur lui-même. Il avait mal partout, son corps était couvert d’ecchymoses et il saignait au niveau du visage. Il portait une large entaille peu profonde juste au-dessus du genou. Celui-ci avait atterri directement sur un caillou tranchant.

Un bruit de sabots approchait. Le cheval Balthazar revenait dans sa direction et accourrait vers son cavalier, sans aucune peur envers le grand loup qui se tenait auprès de son jeune maître. Ses oreilles étaient dirigées vers l’avant et ses naseaux étaient dilatés, recrachant une importante quantité de fumée. Le destrier arriva à sa hauteur et s’abaissa afin que celui-ci puisse se hisser sur son dos. Le jeune homme attrapa les rênes et parvint à remonter en selle. Puis il se remit en route. La louve, quant à elle, s’éloigna dans la brume après avoir fini de déguster une partie de sa proie.

Ambre dormait depuis plusieurs heures lorsque quelqu’un vint frapper à la porte. La jeune femme se réveilla en sursaut, méfiante. Elle craqua une allumette, alluma la lanterne posée sur sa table de chevet puis avança avec prudence jusque dans l’entrée. Adèle vint la rejoindre, interloquée par le bruit ; jamais personne ne s’était présenté à elles à une heure aussi tardive. La petite alla se cacher derrière sa sœur et lui tint sa chemise de nuit. Elles marchaient à pas de velours, pieds nus, sur le parquet glacé du sol qui manquait de se rompre à chacun de leurs pas. De la vapeur s’échappait de leur bouche, l’air ambiant était froid, à peine plus chaud que dehors. Ambre jeta furtivement un regard par la fenêtre de la cuisine et distingua l’imposante silhouette d’un cheval devant sa porte à travers l’intense brouillard. Elle reconnut l’animal et ouvrit aussitôt. Elle scruta les environs et découvrit le corps d’Anselme qui se tenait assis, le dos appuyé contre le mur de l’entrée, à moitié conscient.

— Anselme ? Mais que fais-tu ici à une heure pareille ! S’étonna-t-elle, grelottante.

Elle s’approcha de lui et réprima un cri.

— Oh, mais tu saignes ma parole ! Ajouta-t-elle avec effroi.

Le jeune homme grogna, n’ayant plus la force de parler correctement.

Elle s’accroupit, passa son bras au-dessus de son épaule et l’aida à se relever. Son ami peinait à se tenir sur ses deux jambes et se laissa porter à l’intérieur. Il respirait péniblement. Son sang gouttait en abondance sur le sol. Ambre le fit s’allonger sur la banquette située dans le petit salon. Adèle, voyant Anselme couvert de sang et pris d’une importante quinte de toux, était pétrifiée, terrorisée.

— Qu… que s’est-il passé ? Qu’est-ce qu’il a Anselme ? Et pourquoi il est tout rouge… c’est… c’est du sang ? Demanda-t-elle complètement paniquée.

— Adèle par pitié ne reste pas là, s’il te plaît ! Déclara Ambre, je ne peux pas m’occuper de toi là ! Alors, va dans ta chambre et ne reviens pas avant que j’aie terminé ! Tu m’entends ?

La petite tremblait de la tête aux pieds. Dans cet état Anselme était méconnaissable. Son arcade sourcilière avait triplé de volume et était devenue bleue. Son visage était recouvert de sang et de boue.

— Adèle ! cria Ambre, fais ce que je te dis ! Allez dépêche-toi ! Va donc te recoucher !

Après un moment d’hésitation, la cadette s’exécuta et regagna sa chambre, claquant sa porte avec fureur au passage. Son aînée l’entendait pleurer, mais elle était beaucoup trop occupée pour s’en soucier. Elle regarda, catastrophée, l’état pitoyable de son ami, se demandant qui donc avait pu lui infliger de telles blessures.

Elle posa sa main sur le front du jeune homme.

— Tu es glacé ma parole !

Elle s’approcha de la cheminée et mit tous les morceaux de bois qui se tenaient à disposition dans le foyer afin de faire un feu. Puis elle craqua une allumette et tenta tant bien que mal d’attiser les flammes, tout en prenant soin d’ajouter un peu de corps gras pour accélérer le processus. Mais le feu était capricieux et parvenait difficilement à prendre.

Enfin, elle se tourna vers son ami et réfléchit quelques instants, observant attentivement son triste état afin d’évaluer la gravité de ses blessures. Les meurtrissures étaient nombreuses et il lui fallait procéder par ordre de gravité.

— Anselme, je suis désolée, mais il va falloir que je te déshabille. Chuchota-t-elle. Tes plaies se doivent d’être soignées. Je crois que ton poignet est cassé et tu as une très vilaine blessure au-dessus du genou.

— Fais ce que tu dois faire ! Répondit-il mollement.

Il avait la respiration sifflante et tremblait autant de froid que de douleur. Jamais encore Ambre n’avait vu quelqu’un d’aussi affaibli, pas même son père lors de ses derniers instants. Elle se demanda si elle allait pouvoir le soigner toute seule et attendre le lendemain matin pour aller chercher de l’aide ou s’il lui fallait partir dès maintenant tout en le laissant ici, fort mal en point en compagnie de sa petite sœur, seuls et vulnérables. Elle trancha rapidement pour la première proposition qui lui semblait la plus judicieuse.

Avant de commencer à le dévêtir, elle remplit une petite bassine d’eau froide qu’elle déposa en hâte devant lui. Puis elle alla dans une pièce annexe afin de récupérer des serviettes et une couverture ainsi qu’une grande quantité de compresses et un flacon d’huile de millepertuis ; une huile végétale réputée pour ses vertus cicatrisantes et anti-inflammatoires. Elle prit également une aiguille, du fil et une boîte d’allumettes.

Elle enleva avec difficulté les bottes qu’elle jeta une à une dans un coin de la pièce. Puis elle déboutonna la redingote et, avec la plus grande délicatesse, passa les bras du jeune homme à travers les manches afin de la lui ôter sans l’abîmer ni le blesser davantage. Elle prit ensuite une paire de ciseaux et coupa sans scrupule sa chemise en deux ; celle-ci était imbibée de sang et déchirée par endroits. Elle eut un affreux rictus en découvrant le corps de son ami couvert d’ecchymoses et d’entailles. Les larmes lui montèrent aux yeux.

Par Alfadir ! Mais qui t’a fait ça !

— C’est grave ? Demanda-t-il faiblement.

Ambre grimaça et regarda son buste :

— Je ne pense pas, même si tu es sacrément bien amoché. Ton agresseur n’y est pas allé de main morte ! Je vais d’abord m’occuper de ton genou, cette plaie me semble la plus grave.

Anselme acquiesça en silence puis toussa à nouveau. Ambre prit son courage à deux mains et enleva avec précaution son pantalon. Ses mains tremblaient au fur et à mesure qu’elle descendait l’habit. Elle ne savait pas si c’était dû au stress de la situation ou bien à la gêne de voir le corps de son ami à moitié nu. Il déglutissait péniblement, sa respiration était sifflante.

Une fois le pantalon enlevé. Elle passa un coup de torchon humide pour enlever le sang et la boue, imbiba un chiffon d’huile de millepertuis et le lui appliqua sur la plaie. Il émit un cri de douleur. Elle posa sa main sur son front pour l’apaiser.

— Excuse-moi ! Mais il faut impérativement que je désinfecte cette vilaine blessure.

— Fais ce que tu as à faire… répéta-t-il, faiblement.

La jeune femme continua à appliquer avec soin le torchon. Puis dès que la plaie fut en grande partie nettoyée, elle prit une aiguille dont elle chauffa le bout à l’aide d’une allumette et y enfila un fil de pêche relativement solide dans le chas.

— Je te préviens de suite, ça risque de te faire très mal ! Je n’ai jamais fait ça de ma vie. Veux-tu que je te donne un verre d’alcool avant ? Ça t’aidera à mieux supporter la douleur.

Anselme émit un grognement approbateur. Ambre alla chercher un fond de bouteille de whisky qu’elle versa dans un verre. Elle revint en hâte auprès de son ami et lui tendit le breuvage qu’il but d’une traite. Puis elle chauffa à nouveau l’aiguille et commença à la planter sous la peau du jeune homme qui fut secoué de tremblements tant la douleur de l’objet s’enfonçant sous sa chair était intense.

— Je vais essayer d’aller au plus vite. Malheureusement, je dois au moins effectuer plusieurs points de suture.

Elle tenta de recoudre sa plaie et fit de son mieux pour faire le moins de points possible afin d’éviter qu’il ne souffre trop.

Une fois l’opération terminée elle appliqua une compresse et enroula un bandage tout autour de la blessure. Elle désinfecta par la suite les coupures et étala une huile végétale à base de lavande fine et de laurier noble sur les ecchymoses afin de les atténuer. Elle massait avec lenteur les parties endommagées afin de bien la faire pénétrer et prenait soin de ne pas trop regarder ou s’attarder en direction de son bas-ventre. Puis elle couvrit ensuite ses jambes à l’aide d’une couverture de laine et s’occupa de son torse.

Pour cela, elle le fit se redresser légèrement. Elle pouvait ainsi s’asseoir sur la banquette et être beaucoup plus confortable pour le soigner. Anselme avait à présent sa tête tournée vers elle et la regardait prodiguer ses soins. Celle-ci était attentive et concentrée. Ses sourcils froncés dessinaient une ride du lion. Ses lèvres étaient pincées et son nez se retroussait par moments sous l’effet de la concentration. Il fut alors troublé de la trouver aussi belle et était perturbé par l’instant si particulier de cette scène. Il se demanda si l’alcool qu’il venait de boire ne l’avait pas grisé et se remémora les paroles de ses trois assaillants. Il trouvait effectivement que la jeune femme était désirable. Sa robe de chambre, vieille et usée, laissait apparaître un bout de sa poitrine à l’orée de son décolleté. C’était la première fois qu’il la voyait ainsi, dans son intimité, sans la moindre pudeur ; lui qui l’avait connue toute son enfance n’avait toujours vu en elle qu’une amie. Mais à cet instant précis, quelque chose avait changé, elle était devenue femme à ses yeux. Le jeune homme tentait donc de maîtriser l’excitation qui montait en lui et qui le submergeait. Une vague d’une intense chaleur l’envahissait. Il savait que c’était mal de penser ainsi, surtout en ce moment précis où il trouvait son attirance envers elle déplacée et indigne de lui.

Ambre, quant à elle, baladait le bout de ses doigts sur le corps meurtri du jeune homme. Elle remarqua que celui-ci gardait encore de profondes cicatrices du lynchage qu’il avait subi presque sept ans plus tôt. Ses mains effleuraient sa peau, épousant avec douceur le mouvement de sa poitrine qui se gonflait et se dégonflait au gré de sa respiration. Malgré les multiples meurtrissures, elle sentait la chaleur du corps de son ami qui reprenait vie au fur et à mesure que la pièce se réchauffait. Elle couvrit le haut de son corps et passa ensuite au visage. Elle posa soigneusement le torchon imbibé sur son arcade ouverte. Il eut de nouveau un mouvement de recul.

— C’est bientôt fini, ne t’inquiète pas ! Rassura-t-elle. En revanche je crains de ne pas être en mesure de pouvoir m’occuper de ton bras. Il va te falloir un médecin si tu veux qu’il cicatrise correctement.

Anselme ne répondit rien, toujours autant attiré par son visage aux yeux flamboyants qui était seulement à quelques centimètres du sien. Il pouvait à présent distinguer le moindre grain de beauté se dessiner sur sa peau blanche, bardée de taches rousses, et sentir son odeur. Il ne put résister à l’envie de jeter un bref coup d’œil au niveau de sa poitrine galbée. Il avait une vue plongeante sur son décolleté et les seins de la jeune femme se distinguaient parfaitement. L’espace d’un instant, il eut l’envie de faire parcourir ses doigts contre sa peau ; de palper cette zone si douce et chaleureuse et de se presser fermement contre elle. Il déglutit péniblement puis se ressaisit et regarda ailleurs, terriblement gêné et confus.

Une fois qu’elle eut terminé, elle reposa avec délicatesse la tête du jeune homme sur l’accoudoir. Elle se leva et alla lui chercher un médicament. Anselme la regardait de ses yeux mi-clos. Il admirait sa taille et ses jambes devenues fines se dessiner sous cette robe à demi transparente, dévoilant avec délicatesse les détails de son anatomie, accentués par la douce lueur orangée, provenant du foyer.

Ambre lui servit le cachet avec un grand verre d’eau :

— Bois cela ! Ordonna-t-elle, ça va te faire baisser la fièvre et calmer les douleurs. Tu es bouillant !

Il toussa, engloutit le tout et la remercia. Elle reprit le verre d’eau, le remplit à nouveau et le posa au pied de la banquette.

— Je te laisse ça ici, au cas où tu aurais soif cette nuit. Si tu as besoin de quoi que ce soit, surtout n’hésite pas à m’appeler. Je serai dans ma chambre, juste à côté.

Avant qu’elle ne reparte, Anselme lui prit le poignet.

— Attends ! Reste un peu avec moi, s’il te plaît !

Ambre parut surprise et regarda son ami, l’air interrogateur. Anselme se redressa légèrement et lui laissa de l’espace sur la banquette pour qu’elle puisse s’asseoir. Elle s’exécuta et s’installa à ses côtés.

Dès qu’elle fut assise, il posa sa tête sur ses cuisses et regarda devant lui, les yeux perdus dans le vide. Ambre hésita puis posa ses mains sur son crâne et se mit à lui caresser les cheveux. Ils restèrent ainsi pendant plusieurs minutes, silencieux, contemplant les flammes naissantes onduler dans l’âtre. La pièce était plongée dans la clarté rougeâtre émanant du foyer.

— S’il te plaît… chante-moi une berceuse ! Demanda-t-il calmement. Une comme tu me chantais autrefois.

— Laquelle te ferait plaisir ?

— Peu importe, celle que tu préfères ! Tu m’en chantais tellement, je les aimais toutes.

La jeune femme réfléchit, elle s’éclaircit la gorge et commença à chanter une douce mélodie.

« Au-dessus des nuages, à la lueur du soir

Sans un bruit, sans une parole

Le triste oiseau prend son envole

Tant il est rongé par le désespoir

Le corbeau déploie ses ailes

Voyageant haut dans le ciel

Pauvre corbeau à présent seul

Du frère devant faire son deuil

Qu’une flèche lancée

Venait de faucher

Le corbeau déploie ses ailes

Voyageant haut dans le ciel »

Ambre sentit la respiration de son ami devenir régulière et se rendit compte qu’il venait de s’endormir. Elle lui prit délicatement la tête et, lentement, la releva afin de s’extirper puis elle la reposa sur le coussin. Elle lui remonta la couverture et lui déposa un baiser sur le front avant de regagner sa chambre.

Dès qu’elle eut le dos tourné, le jeune homme ouvrit timidement un œil et esquissa un sourire avant de s’endormir.



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