Norden
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Chapitre 14 –

 

Ambre se réveilla après une nuit bien agitée. Elle avait dormi seule chez elle, Adèle avait passé la soirée chez son ami Ferdinand. Elle mit de l’eau à chauffer et prit une tasse dans laquelle elle y glissa quelques feuilles de verveine. Elle se posa tranquillement à table et sirota sa boisson. Elle ne pouvait encore rien avaler et n’avait pourtant rien mangé depuis midi la veille. Toute la nuit, elle n’avait cessé de penser à Anselme, à Meredith et au Baron. La rencontre de ces personnages aussi charismatiques que particuliers lui avait provoqué un retranchement dans ces jugements, ses idées se mélangeaient et ses certitudes s’ébranlaient. Au point qu’elle commençait à voir le peuple aranéen d’une manière bien différente de ce qu’elle avait jusque-là toujours imaginé.

Ils ne sont peut-être pas si horribles finalement, ces aranéens…

Elle s’habilla en hâte, prit son manteau et profita de l’absence de sa petite sœur pour se promener en pleine nature.

Dehors, l’air était frais et la brume envahissait les lieux. Pantoufle était présent sur le perron et s’amusait à chasser une souris, jouant avec elle, l’assommant à base de violents coups de patte et observant sa réaction, les yeux ronds comme des billes et la queue battante. Elle le regarda un instant, amusée par son comportement malsain.

Qu’est-ce que tu es cruel mon cher Pantoufle ! L’instinct de prédation est vraiment plus fort que tout.

Puis, lasse de s’amuser avec sa proie, le félin lui donna une ultime tape qui étourdie le rongeur pour de bon, et le croqua sans cérémonie.

La jeune femme, médusée, poursuivit sa route et s’engagea à travers champs. De fines gouttelettes se déposaient sur les hautes herbes, révélant un agréable parfum d’humus. Des oiseaux volaient à l’aveugle dans le ciel entièrement gris, cherchant quelques insectes grouillant au sol pour assouvir leur appétit.

La nature est bien hostile ce matin ! À moins que ce ne soit moi qui devienne trop fleur bleue ? En même temps, je me sens bien légère, apaisée.

Elle longea le chemin de pierres bordé par les champs et arriva sur la plage. Elle regarda avec sérénité l’horizon qui se déployait devant elle. Le vent soufflait une brise vigoureuse et vivifiante et les mouettes entamaient leur mélodie habituelle, accompagnées par les bruits des phoques situés en contrebas de la falaise. Elle aperçut le fameux phoque blanc qui dormait non loin et ne put s’empêcher de penser à sa petite Mouette.

Sous cette atmosphère douce et sereine, la jeune femme se sentait rêveuse, portée par un sentiment mélancolique. Elle prit une grande bouffée d’air frais, s’éclaircit la voix et chanta : L’éloge de la danse, un chant typiquement aranoréen et plein de sous-entendus.

« Veux-tu danser avec moi ?

Mon cher ami aimant

Comme nous le faisons autrefois

Lorsque nous étions enfants

 

Aujourd’hui le temps a passé

Oh, comme tu m’as manqué

Dansons une valse effrénée

Du matin jusqu’au coucher

 

Viens danser avec moi !

Mon très cher oiseau roi

Que ton corps et le mien

S’unissent et ne fassent qu’un

 

Après cette danse langoureuse

Laissons nos mains baladeuses

Goûtons ainsi à ce fruit défendu

Car adulte nous sommes devenus »

 

Ambre s’apprêtait à rentrer lorsqu’elle vit, au loin, la silhouette de sa petite sœur gambadant à travers champs.

Lorsqu’elle aperçut sa grande sœur sur la plage, Adèle accourut à toute allure et se jeta dans ses bras. Ambre remarqua qu’elle était plus lourde que d’habitude.

Elle a dû sacrément bien manger pendant la fête hier, la coquine ! Songea-t-elle, amusée.

Alors ma petite Mouette, comment s’est passée ta journée d’hier ? Fit-elle d’une voix douce, tu as profité de la fête ?

Oh oui ! S’écria la petite. On était un bon petit groupe d’enfants et j’ai rencontré plein de monde ! Je me suis même fait une nouvelle amie, elle s’appelle Lucie. Elle a six ans comme moi, tu l’as vue hier. Elle est aranéenne mais elle est très gentille et sa maman aussi d’ailleurs ! En plus elle nous a offert des gâteaux lorsqu’on est allé la raccompagner Ferdinand et moi. En plus ils étaient au chocolat ! Mais je n’avais jamais mangé de chocolat, moi ! C’est tellement bon ! Il paraît que c’est très rare d’en trouver ici, car ça provient de la Grande-terre ! C’est devenu mon aliment préféré ! Et…

Ambre sourit, Adèle était très en forme et lui faisait un rapport détaillé de sa journée. L’aînée avait fini par l’écouter d’une oreille et marchait avec elle jusqu’au bas de la falaise afin de retrouver le phoque sur la plage. Lorsqu’Adèle vit l’animal, elle arrêta son monologue et fonça sur le mastodonte, l’enlaçant de toutes ses forces.

Maman ! S’écria-t-elle. Tu es enfin revenue ! Ça fait des jours que je ne t’avais pas vu ! Tu m’as tellement manqué !

Elle porta son regard sur l’animal et lui fit maintes caresses. Celui-ci couina, la renifla, espérant trouver de la nourriture.

Ah ah ! Rit la petite, je n’ai rien pour toi ma petite maman chérie ! Je ne pensais pas te voir ! Tu as vu mon papa récemment ? Tu sais, il t’a rejoint maintenant. Tu as la chance de pouvoir le croiser dans l’océan !

Ambre contempla la scène avec un pincement au cœur. La petite décrocha son regard de l’animal et invita sa sœur à venir les rejoindre. Elle déclina la proposition, prétextant qu’elle venait de le voir juste avant qu’elle n’arrive.

Les deux sœurs restèrent ainsi une bonne partie de la matinée, Adèle jouant avec les phoques et les mouettes tandis qu’Ambre profitait de ce moment de tranquillité pour réfléchir et faire un point sur la situation actuelle. Pour l’instant, elle n’avait pas eu tant de mal à s’en sortir financièrement, mais les réserves diminuaient à vue d’œil, un peu trop rapidement que ce qu’elle n’imaginait. Elle savait qu’Anselme s’était proposé de les aider, mais elle était trop fière pour pouvoir s’abaisser à cela, quand bien même il le ferait de bon cœur.

Le ventre de la jeune femme émit un grondement sourd ; la faim commençait à la gagner. Elle appela Adèle, lui faisant signe qu’elle allait repartir. La fillette la rejoignit et toutes deux s’en allèrent, main dans la main regagner leur logis.

Arrivées à leur cottage, l’aînée se lava les mains et prépara le repas avec les restes de l’avant-veille : une petite portion de velouté de carottes et de navets, accompagné d’un morceau de pain rassis qu’elle émietta et incorpora au breuvage pour lui donner plus de corps. Adèle n’avait pas faim ; elle avait tellement englouti de nourriture la veille qu’elle ne pouvait plus rien avaler. Ambre mangea alors sa portion sans se faire prier.

Elles passèrent la journée ensemble chez elles, prenant soin d’Ernest et s’occupant du poulailler ainsi que du potager. La récolte fut plutôt bonne : les haricots et les courgettes commençaient à émerger et les épinards, céleris et panais n’allaient pas tarder. Elles allaient pouvoir diversifier leur alimentation, qui ne tournait ces derniers temps qu’autour des tubercules. Ambre avait déjà quelque peu réduit les aliments annexes tels que la viande ou les produits céréaliers et laitiers, ne se suffisant que des plats concoctés par son patron.

Adèle était d’excellente humeur et ne rechigna pas à aller se laver et dormir. Ambre lui lut une histoire et partit se coucher à son tour. Elle avait accumulé beaucoup de fatigue, n’ayant que peu dormi la veille, et il fallait qu’elle soit en forme, une nouvelle semaine commençait et le lundi était la journée la plus harassante.

La journée à la taverne se révéla être plus tranquille que prévu. Peu de clients étaient venus, la plupart ne venant que pour boire un verre. La taverne avait attiré du monde et Beyrus était fier de son chiffre d’affaires. Il glissa quelques pièces de bronze dans la poche de sa jeune protégée et lui raconta qu’il avait eu vent du résultat du tirage au sort. Comme il l’avait prédit, les cinq noréens sélectionnés pour l’évènement étaient presque tous des domestiques travaillant auprès de bonnes familles. Bien qu’à sa grande stupéfaction, Bernadette faisait, elle aussi, partie des heureux élus.

Selon ce que j’ai cru comprendre en bavardant avec elle ce matin, dit-il, elle travaillait autrefois, il y a vingt-cinq ans, au service du Duc von Hauzen lui-même. C’est pour ça qu’elle cuisine si bien et que le maire vient la voir régulièrement à La Mésange Galante. Elle m’a raconté qu’elle avait quitté son travail de domestique, qui pourtant payait très bien, afin d’élever seule sa fille, Ann. Elle n’a pas voulu me dire qui était le père, mais d’après ce que j’ai cru comprendre c’est un aranéen et il travaille encore au manoir du Duc. Je me demande bien de qui il s’agit, mais bon ça ne me regarde pas. En tout cas maintenant elle vit seule, la pauvre, sa fille est partie vivre à la campagne il y a quatre ans. Je ne sais pas si tu l’as connue, mais elle était vraiment mignonne ; c’était une très grande fille aux cheveux auburn et aux yeux verts, toujours aimable et souriante.

Non, je ne la connais pas, avoua-t-elle, je ne suis jamais allée à cette boulangerie avant de travailler à ton service.

C’est dommage, je suis sûr que vous vous seriez bien entendues toutes les deux. Vous avez des caractères plutôt similaires. Elle était aussi têtue, caractérielle et volontaire que toi.

Ambre ne l’écoutait que d’une oreille tout en continuant de débarrasser et de nettoyer les tables. La taverne était vide à présent. La pièce plongée sous une chaude lumière dorée émanant du foyer.

Elle s’apprêtait à partir lorsque Anselme arriva. Il était vêtu simplement, les cheveux lâches, et s’installa à sa place habituelle, juste devant la cheminée. Il commanda deux bières et lui en offrit une. Ambre, ravie de le revoir aussi rapidement, prit deux verres qu’elle remplit à ras bord et vint s’asseoir face à lui. Tous deux trinquèrent. Elle remarqua que son ami avait l’air en forme, ses traits étaient moins tirés qu’à l’accoutumée et son sourire franc de la veille ne l’avait pas quitté.

Comment s’est passée la soirée chez le maire en compagnie de ton adorable beau-père ? S’enquit-elle, moqueuse.

Ma foi, pas trop mal ! Répondit-il tout en buvant une gorgée d’alcool. Père était une nouvelle fois au centre de l’attention de la gent féminine, c’est impressionnant de voir combien de femmes passent la soirée entre ses bras. Je ne sais pas s’il a de réelles conquêtes, car je ne l’ai jamais vu en ramener une à la maison, et ce même depuis la transformation de maman.

Ambre eut un petit rire en se remémorant la soirée où elle l’avait rencontré. Elle aussi avait succombé à son charme. L’homme était habile et savait se mettre en valeur.

Ça ne te fait pas mal de savoir ça ? De le voir réagir ainsi, surtout devant toi ? Demanda-t-elle, gênée.

Non, avoua-t-il, je m’y suis fait et puis c’est sa vie et il ne me doit rien. D’autant que du temps où maman était auprès de lui, jamais il n’a eu de geste déplacé envers une autre femme. Hormis lorsqu’il en invitait certaines à danser. Il respectait Judith et elle était son épouse, qu’importe ce qu’il pouvait éprouver pour elle.

Ambre déglutit péniblement.

Quel homme étrange, je trouve ça fortement déplacé tout de même.

Et toi alors ? Tu as profité de ta soirée ? dit-elle afin de changer de sujet.

Il y avait énormément de monde et les ragots allaient de bon train. J’ai été plus que surpris par le nombre d’invités qui sont venus me parler. Apparemment, notre petit moment de danse n’est pas passé inaperçu, surtout auprès des femmes. Je crois bien que tu as fait des jalouses !

Il sourit, Ambre ne savait quoi penser. Elle était embarrassée de cette situation, elle qui voulait être la plus discrète que possible se retrouvait à présent au centre de l’attention.

Mais j’ai vite mis court à ses spéculations. Annonça-t-il, réjoui. Je ne veux pas que les gens pensent que je suis engagé ou me jugent pour mes actions. Je leur ai seulement dit ce qu’ils devaient savoir : qu’on était amis étant plus jeunes, que j’avais appris à danser avec toi comme cavalière et que, par conséquent, cela me faisait plaisir de recommencer.

Tu as bien fait, il ne manquerait plus qu’à ce que les gens croient que nous sommes ensemble ! Cela entacherait énormément ma notoriété. Répondit-elle, cynique.

Elle ne comprenait pas pourquoi, mais elle était déçue par cette réponse. C’était pourtant ce qu’elle voulait entendre et Anselme l’avait ainsi préservée d’éventuelles moqueries et médisances. Pourtant cette réponse la troublait.

Il ne m’a donc réellement invité que par hommage, rien de plus ?

Ah ! Et bien sûr, ajouta-t-il, amusé. Ta chère amie Meredith est venue me voir. Pour me parler de toi. J’ai l’impression qu’elle t’a à la bonne et désirerait compter parmi tes amis !

Ambre fronça les sourcils, l’écoutant avec attention.

Il but une autre gorgée :

Cependant, je l’ai senti gênée lorsqu’elle s’est adressée à moi. Je ne sais pas si elle s’en veut encore de son comportement ou si c’est parce que réellement elle se méfie de moi ou ne m’apprécie guère depuis que je l’ai éconduite !

Je ne sais pas pourquoi elle m’accorde autant d’importance. Ce n’est pas comme si j’étais exceptionnelle, je veux dire… Je n’ai jamais fait d’études, j’ai arrêté l’école à onze ans et je ne connais pas grand-chose des mœurs aranéennes. Remarque, c’est peut-être justement ce qu’elle cherche !

Elle a peut-être succombé, elle aussi, à ton charme extraordinaire ! Dit-il d’une voix doucereuse.

Ambre leva un sourcil, sceptique par son ton mielleux.

À moins qu’elle ne soit devenue charitable ou qu’elle fasse cela pour aider son père à obtenir quelques voix supplémentaires pour les élections à venir. Ajouta-t-il, rieur. Du coup, elle s’abaisse à chercher des amis miséreux…

Elle lui donna un coup de poing sur l’épaule, outrée.

– Aoutch ! Répondit-il en ricanant. Mais quelle force absolument incroyable !

Il massa vigoureusement son épaule, le visage grimaçant, faisant mine d’être blessé.

Je peux frapper plus fort si tu veux ? Ça te rappellera des souvenirs ! Le défia-t-elle.

Oh ! Mais que mademoiselle est mauvaise ! On ne t’a jamais dit que ce n’était pas bien de frapper un pauvre petit infirme ? Serais-tu donc si cruelle et impitoyable ?

Un infirme ? Et moi qui pensais que tu étais quelqu’un de normal, juste à peine plus laid et difforme que la moyenne ! Répliqua-t-elle en buvant une grande gorgée.

Je savais que mon physique de bellâtre ne te laissait pas indifférente, rétorqua-t-il en minaudant, entortillant une mèche de ses cheveux noirs autour de son doigt.

À cette annonce, Ambre manqua de s’étouffer et recracha sa gorgée, riant aux éclats.

En les entendant ainsi rire et discuter, Beyrus décida de quitter les lieux et leur fit signe qu’il allait partir. Ambre le salua et s’engagea à fermer la boutique.

Ils étaient à présent seuls dans la pièce, baignée sous la délicate clarté orangée émanant du foyer, où les braises léchaient le bois de leurs flammes ardentes et le consumaient peu à peu.

Je tiens aussi à ajouter… commença-t-il, hésitant.

Oui ? S’enquit Ambre, le visage illuminé par la douce lueur, renforçant encore plus le reflet de ses cheveux qui semblaient s’embraser et intensifiant l’éclat de ses yeux cuivrés.

Non… rien, oublie cela… murmura-t-il.

Ils restèrent quelques instants silencieux, face à face, regardant tous deux le feu crépitant avec vigueur dans la cheminée.

 



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