Norden
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Chapitre 12 –

 

Les villes de Varden et d’Iriden étaient déjà très animées en ce samedi matin. Ambre s’était vêtue de son nouvel ensemble, celui-ci mettait en valeur sa poitrine et ses hanches galbées. Elle avait épinglé sa broche en forme de chat et s’était attachée les cheveux en arrière de son habituelle queue-de-cheval haute. Sa longue crinière rousse ondulait le long de son dos et laissait échapper une mèche rebelle qui venait se frotter contre sa joue droite. Elle avait également pris soin de nettoyer et de lustrer sa vieille paire de bottes noires à talons hauts afin de leur redonner de l’éclat et de paraître moins négligée. Adèle était à ses côtés, toute de blanc vêtue, tel un petit cygne. Son aînée lui avait brossé et coiffé ses longs cheveux blancs en deux grandes tresses qui lui arrivaient jusqu’en bas des omoplates et avait fait parcourir le ruban doré entre ses nattes.

Beyrus, dans son accoutrement habituel, attendait à l’entrée de la taverne. Quand il vit la jeune femme arriver, il la guida jusqu’à l’emplacement du stand de Bernadette situé sur la grande place de la haute-ville.

Il faisait beau et chaud, le soleil était là, le ciel complètement dégagé et il n’y avait presque pas de vent.

Les rues étaient surchargées de monde, tant de vendeurs que de visiteurs. Il régnait en ces lieux un incessant brouhaha. Les tréteaux et les tables étaient installés de part et d’autre de la chaussée. Tous arboraient des articles en tout genre : bijoux, sacs, bouteilles d’alcool et bien sûr gâteaux et confiseries. Adèle ne pouvait s’empêcher de regarder avec envie les immenses bocaux garnis de cookies, de sablés, de viennoiseries et de friandises de toutes les couleurs ainsi que les grands plateaux sur lesquels trônaient de multiples tartes aux fruits et brioches de toutes tailles. Les odeurs s’entremêlaient et offraient une farandole de parfums enivrants.

Les passants avaient l’air de bonne humeur, l’heure était à la fête et à la légèreté. C’était un des seuls jours de l’année où presque tous avaient droit à un jour de congé. Hormis pour les commerçants qui profitaient de cette journée chargée pour augmenter drastiquement leur chiffre d’affaires. Une bonne partie des nordiens du territoire se rendaient à Iriden et Varden ce jour-ci. Il s’agissait de l’un des évènements les plus importants de l’année et beaucoup venaient admirer les fastes des deux villes ou venaient rendre visite à leur famille.

Le trio remonta avec lenteur l’allée principale, se frayant tant bien que mal un chemin entre les dédales de gens, jusqu’à la grande place d’Iriden où les maisons arboraient fièrement le drapeau national. Celui-ci représentait une licorne dorée, dirigée vers la gauche, symbole du peuple aranéen, située au-dessus d’un cerf argenté, symbole du peuple noréen, tourné vers la droite. Les deux animaux étaient placés sur un fond bicolore séparé par la diagonale : le rouge cardinal du côté gauche et le bleu impérial du côté opposé.

Ils arrivèrent sur la grande place d’Iriden, majestueusement bien décorée : drapeaux, banderoles et bannières en tout genre ornaient chaque recoin. Leurs couleurs vives reflétaient les rayons du soleil, les faisant scintiller, et projetaient de vastes halos colorés sur le sol. Une grande estrade se tenait juste devant l’hôtel de ville où l’orchestre attendait patiemment l’arrivée des musiciens. Les stands étaient disposés le long du tour extérieur de la place. Là encore, il se vendait toutes sortes d’objets et de friandises, savamment organisées par thème, bien loin du foisonnement et des aménagements désordonnés de Varden.

Bernadette les attendait sur place, sa petite échoppe située juste en bas de la bibliothèque. Elle s’était bien habillée pour l’occasion ; elle avait peigné et attaché ses cheveux bruns en arrière et était vêtue d’une robe grise à carreaux cintrée par un ruban noir. Elle avait épinglé son médaillon représentant une mésange sur son bustier. Elle se tenait bien droite et affichait un air noble. Elle ressemblait étrangement à ces femmes domestiques de la haute bourgeoisie, dans son accoutrement tout comme son attitude. Elle avait également mis une goutte de parfum floral, dont l’odeur agréable, était mélange de jasmin et de fleur d’oranger.

Je ne sais pas par quel miracle la Bernadette a réussi à obtenir un stand sur la grande-place, déclara Beyrus, ébahi, mais il va falloir que je lui demande.

Ils arrivèrent à son niveau. La dame les salua et demanda à Ambre de l’aider à décharger sa petite charrette garnie de gâteaux et de pâtisseries soigneusement emballées sous des couches de cartons et de torchons. Adèle lui vint en aide. La petite s’était engagée à être serviable et gentille envers sa sœur. En échange de quoi elle avait pu avoir cette belle paire de souliers écarlates qu’elle avait aux pieds.

Ainsi donc, tartes, gâteaux et liqueurs prenaient à présent place sur la planche. Tous étaient mis bien en valeur sur des plateaux en verre et en porcelaine. Il y avait également quelques bocaux de fruits confits et de confitures, concoctées avec soin par Bernadette. C’était une bonne cuisinière. Sa cuisine n’était pas des plus élaborées, mais elle maîtrisait les classiques et pouvait vendre ses desserts à des prix plus qu’abordables. Souvent, elle les faisait livrer à domicile. Et selon certaines rumeurs, le Duc lui-même, passait régulièrement lui prendre des commandes. Pour cela, elle avait à disposition un nouveau coursier du nom de Thomas, un jeune noréen de quinze ans qu’Adèle appréciait énormément.

Beyrus prit congé et regagna la taverne. Ambre et Bernadette attendaient patiemment les premiers clients. Adèle s’amusait à pourchasser les mouettes rieuses qui avaient pris place sur la fontaine et regardaient avec avidité tous ces plats fort appétissants qui se trouvaient à portée d’aile.

Au bout de plusieurs minutes, les gens affluaient et commençaient à se réunir sur la grande place. Les musiciens venaient de monter sur l’estrade et entamaient leurs mélodies.

Ambre regarda en direction de sa sœur et la vit en compagnie de Louis et Ferdinand, les deux comparses étaient habillés simplement. Adèle, toute joyeuse, les emmena jusqu’au stand où se tenait son aînée et leur présenta les gâteaux. Les trois amis lui firent les yeux doux afin d’obtenir une part. La jeune femme les regarda avec un sourire et leur demanda de repasser plus tard en journée. Elle leur promit que s’ils se tenaient sages, tous trois auraient droit à une récompense. Le trio, ravi, décida après concertation, d’aller jouer au ballon à Varden où ils seraient beaucoup plus tranquilles et auraient la chance de rencontrer leurs camarades.

La matinée passa rapidement, Ambre et Bernadette furent submergées par les ventes. Presque toutes les parts de gâteaux furent vendues en l’espace de deux heures. Ambre en acheta trois et les mit de côté pour Adèle et ses amis. Quant aux bouteilles d’alcool et bocaux de fruits confits, une grande partie fut réservée et mise de côté pour être retirée un peu plus tard. Bernadette, fatiguée, prit une pause et alla se promener en ville, laissant la jeune femme gérer le stand en son absence.

Ambre était en train de servir un client lorsqu’elle vit au loin la silhouette d’Anselme et ce qui semblait être celle du Baron. Les deux hommes étaient habillés sobrement. Ils portaient tous deux un costume similaire ; une redingote noire ouverte par-dessus une chemise de lin blanc cintrée par un veston. Ils se tenaient bien droits, Anselme tenant fermement sa canne de la main gauche. Ils avaient leurs cheveux noirs impeccablement coiffés ; le Baron les avait accrochés en catogan tandis qu’Anselme les avait laissés détachés. Habillés ainsi, les deux hommes se ressemblaient, c’en était troublant, d’autant qu’ils n’étaient ni du même sang ni du même peuple. Ils se déplaçaient avec élégance tels deux cerfs en parade au milieu des passants qui s’inclinaient légèrement devant eux en signe de respect.

Ambre fut alors troublée par l’apparence du Baron ; l’homme lui semblait familier. Elle ne l’avait pourtant jamais croisé et n’avait qu’une vague représentation de sa personne.

C’est étrange, il ressemble à ce nanti du mois dernier ! S’étonna-t-elle en fronçant les sourcils.

Elle le dévisagea longuement, tentant de discerner le moindre de ses traits.

Non, mais arrête un peu de délirer, c’était juste un nanti lambda, beaucoup d’aranéens sont grands, bruns et aux yeux sombres. En plus il était bien bizarre et son comportement était bien trop étrange ; rien à voir avec ce que m’a dit Anselme au sujet de son père. Et puis, réfléchit un peu, que viendrait foutre le Baron en pleine campagne au beau milieu de la nuit ?

Anselme la remarqua et lui adressa un bref signe de la main. Ambre lui sourit en retour et continua sa besogne, tout en gardant un œil sur son ami. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle n’arrivait pas à décrocher son regard de lui. Il restait en compagnie du Baron, qui avait l’air de s’être engagé dans une grande conversation avec des aranéens de bonne famille. Ils s’étaient installés sur les gradins, proches de l’estrade, et discutaient.

La jeune femme reconnut le maire, le Duc Friedrich von Hauzen : un homme d’âge mûr, d’une soixantaine d’années aux cheveux poivre et sel. Il était grand et de carrure imposante. Il était vêtu tout aussi sobrement que le Baron, habillé entièrement de noir et de gris. Cet homme dégageait une grande prestance, accentuée par son air grave et digne de magistrat.

À ses côtés se tenait sa femme, Irène. C’était une grande femme mince, aux pommettes hautes et au regard hautain, âgée de quarante-sept ans. Elle avait la peau blanche bien mise en valeur par ses cheveux blond-châtain et possédait de grands yeux bleus. Irène était une noréenne et la deuxième épouse du Duc. Celui-ci l’avait épousé à la suite de la mort de sa première femme, Eleonora, décédée alors qu’elle mettait au monde son fils, Henri, mort-né. Irène, orpheline, travaillait à l’époque à son service en tant que domestique. Elle avait été placée dès son plus jeune âge à l’école des domestiques, un internat public et orphelinat, afin de recevoir une éducation privilégiée, dans le but de servir au mieux les riches familles aranéennes d’Iriden. Irène n’avait que faire des coutumes noréennes, qu’elle reniait sans vergogne, car elle aspirait à plus de grandeur. C’était une femme impitoyable, manipulatrice et intelligente. Elle avait rapidement su charmer le Duc grâce à ses atours et à s’imposer en peu de temps comme sa nouvelle épouse légitime. De leur union naquirent deux magnifiques jumelles baptisées Blanche et Meredith, âgées de dix-sept ans.

La première avait la peau aussi blanche que sa mère, un doux visage fin aux pommettes rosées et hautes ainsi qu’une bouche en forme de cœur. Elle possédait des yeux vairons : l’un bleu, l’autre marron clair, bordés par de longs cils blonds. Elle avait une multitude de taches de rousseur relativement claires au niveau des yeux. Sa longue chevelure blonde et bouclée descendait au-dessous de la taille. Elle avait une silhouette élancée accentuée par une taille très fine.

La seconde avait la peau caramel, un visage et un physique en tout point similaire à celui de sa sœur. Ses yeux et ses taches de rousseur sur les joues de son visage étaient d’un noir profond. Ses cheveux, couleur ébène étaient coupés en carré et s’arrêtaient au bas du cou.

Ambre apercevait les deux jeunes demoiselles. Elles étaient en train de discuter avec un groupe d’aranéens de leur âge, non loin de leurs parents. Toutes deux étaient vêtues d’une robe longue et cintrée, couleur mauve pour Blanche et bleu paon pour Meredith. Elle ne les connaissait que très peu et par la seule renommée de leur beauté et de leur statut social.

Ambre venait de finir de servir un client, lorsqu’une voix l’interpella :

Oh, mais c’est la petite rouquine de la dernière fois !

C’était une voix d’homme, une voix qui lui donna un frisson et fit accélérer son cœur. La jeune femme s’arrêta, se retourna puis planta son regard dans celui de son interlocuteur. C’était le jeune homme blond de la dernière fois, accompagné de ces deux acolytes. Tous trois affichaient un sourire radieux et portaient leur costume bleu universitaire mettant fièrement en valeur leur blason.

Le cœur d’Ambre s’accéléra. Elle grimaça et le scrutait avec sévérité. Oh putain… Pas eux !

C’est exact ! Répliqua-t-elle d’un ton acerbe. Comment va votre nez, monsieur ? Je ne vois nulle cicatrice présente dessus… quel dommage !

Les deux amis rirent devant son impertinence.

Je vois que tu n’as pas froid aux yeux ! Rétorqua le blondinet, un sourire en coin. C’est rare pour quelqu’un de ton peuple !

Il s’approcha d’elle, lui prit la main et y déposa un baiser. Il la regardait avec défiance, la scrutant de ses yeux perçants, telle une proie à dévorer :

Au fait la noréenne, je ne pense pas m’être présenté la dernière fois, je m’appelle Isaac de Malherbes. Dit-il d’un ton mielleux. Je suis le digne fils du marquis Laurent de Malherbes, haut dignitaire de l’île, magistrat, chargé des affaires de commerce entre Norden et la Grande-terre et propriétaire de L’Alouette ainsi que membre éminent de l’Hydre.

J’en ai rien à foutre, barre-toi et laisse-moi tranquille ! Cracha-t-elle entre ses dents.

Ne sois pas si malpolie ma jolie, voyons ! S’offusqua-t-il tout en lui adressant un sourire carnassier.

Ambre plissa le nez et fronça ses sourcils, dévisageant avec aigreur le jeune homme. Elle savait de par son ton mielleux qu’il tentait de l’intimider grâce à son statut. De plus, Isaac était grand à la carrure musclée, elle ne faisait clairement pas le poids face à lui et elle ne se souvenait que trop bien de la douleur vive qui l’avait submergée lorsqu’il lui tordit le poignet.

Il fit un signe de la main et désigna ses deux amis.

Voici Antonin de Lussac et Théodore von Eyre ; tous deux fils de hauts magistrats également. Nous sommes les héritiers des familles parmi les plus puissantes de Norden.

Les deux hommes s’inclinèrent poliment, sourire en coin.

Qu’ils sont abjects, ils ne peuvent pas dégager et me laisser tranquille ! Je les vois d’ailleurs jubiler en me révélant leurs titres, ils sont pitoyables ! D’autant qu’il y a trop de monde pour que je puisse les envoyer balader, ces sales bâtards ! Pesta-t-elle.

Le garçon s’avança dans sa direction et la regardait avec malice et avidité.

La demoiselle a-t-elle un nom ? Railla-t-il.

En quoi cela vous intéresse-t-il ? Lâcha-t-elle.

Tout doux ma jolie ! Tempera Antonin, nous ne venons pas pour t’agresser cette fois. On veut juste apprendre à te connaître, il n’y a rien de mal à cela !

Ambre plissa les yeux. Elle sentait son cœur s’accélérer et commençait à bouillonner intérieurement. Elle voulait à tout prix les voir s’en aller au plus vite, de peur de risquer de s’emporter et de créer un scandale sur la place publique.

Allez donc jouer ailleurs, messieurs ! Cracha-t-elle, je n’ai pas envie de converser avec vous, j’ai à faire ! Alors, laissez-moi et fichez le camp !

Les trois hommes rirent, la jeune femme n’était définitivement pas tentée de se laisser faire. Pour la taquiner davantage et tester ses limites, Isaac se positionna à côté d’elle, son visage à quelques centimètres du sien. Il sortit de sa poche une pièce de bronze et la lui tendit sous le nez. Puis il fit parcourir son doigt le long du cou de la jeune femme, caressant délicatement sa peau duveteuse et approcha sa bouche de son oreille.

Surtout reste calme ma grande ! Il y a bien trop de monde sur la place pour que tu puisses l’engueuler ou le gifler… fais chier…

Ambre, agacée, tenta discrètement de le repousser d’un bref coup de coude dans le ventre qui n’eut aucun effet si ce n’est de le faire rire.

Il va falloir frapper plus fort si tu veux me voir à terre ma jolie, murmura-t-il.

Puis il désigna le gâteau aux noix.

Je vais prendre une part de ce gâteau qui m’a l’air fort appétissant, si tu le veux bien !

Profondément énervée, elle prit la pièce et la mit dans la petite boîte en fer. Puis, après avoir pris une grande inspiration, elle se munit d’un couteau et commença à couper une part. Pendant qu’elle découpait, elle sentit la main du jeune homme se balader sur sa taille et l’agripper fermement au niveau du bassin. Elle se raidit instantanément et sentit son échine se dresser. La colère l’envahissait.

Toi mon gars si un jour je te croise, crois-moi que je vais défouler sur toi toute ma rage ! Et rien cette fois ne m’empêchera de te faire souffrir. Ragea-t-elle.

À cet instant précis, elle aurait volontiers planté son couteau dans la chair du blondinet et le voir agoniser sous ses yeux. Malheureusement, il y avait trop de monde sur la place et elle ne voulait pas se faire remarquer, au risque de finir en prison à vie… Voire pire !

Elle ne savait alors que faire pour se débarrasser de lui. Le garçon ne semblait pas être enclin à vouloir lâcher son emprise et Ambre sentait ses doigts s’enfoncer un peu plus dans la chair tendre de son ventre. Contre toute attente, quelqu’un arriva et vint à son secours :

Messieurs, pourquoi importunez-vous cette charmante demoiselle ! Déclara une voix douce et distinguée.

Les jeunes hommes détournèrent leur regard de la rouquine pour se concentrer sur leur interlocuteur.

Allez, prenez votre part de gâteau et laissez mon amie tranquille ! Poursuivit la voix.

Ambre, surprise par ce chevalier blanc, leva les yeux et se retrouva tout hébétée. Devant elle se tenait Meredith von Hauzen, la fille du Duc. Elle la contemplait avec un large sourire accentué par un regard espiègle.

Bonjour mademoiselle Meredith, dit Isaac, confus. Désolé de vous importuner, mais la connaissez-vous ?

Meredith planta son regard dans le sien puis lui fit un signe de la main, l’obligeant à s’éloigner en hâte de la jeune femme. Sans broncher, l’homme lâcha prise et alla rejoindre ses amis, deux pas en arrière. La jeune duchesse rit et vint se presser contre Ambre, passant son bras sous le sien et enlaçant sa main dans la sienne. Puis elle appuya sa tête contre son épaule.

Tout à fait messieurs ! Minauda-t-elle, il s’agit de mademoiselle Ambre, une de mes plus chères amies. Je vous prierais donc de ne pas l’importuner outre mesure !

Elle rit à nouveau et plaça une main devant sa bouche :

Sinon je vais encore devoir avertir le Duc de votre comportement outrancier. Ce serait vraiment dommage d’être encore dévalorisés à ses yeux alors que vos parents font tout pour être dans ses bonnes grâces ! Vous ne pensez pas ?

Les trois jeunes hommes devinrent blêmes, ils se sentirent honteux et terriblement gênés. Mademoiselle Meredith inspirait le respect et jamais personne n’osait la contrarier ou la contredire. La jeune brune passa une main sur ses lèvres et poussa un léger rire. Les trois hommes s’inclinèrent et partirent rejoindre leurs parents sans mot dire.

Les deux femmes regardèrent en silence le groupe s’éloigner. Meredith, tenant toujours le bras d’Ambre, l’emmena un peu plus loin pour bavarder. Ambre allait objecter, mais Bernadette revenait à cet instant et, la voyant avec la fille du Duc, lui fit signe qu’elle pouvait partir en sa compagnie. La duchesse marchait d’un pas à la fois léger et décidé.

Cette femme à la grâce d’une biche !

Elles arrivèrent aux remparts, situés au Sud-Ouest d’Iriden. D’ici, il y avait une vue plongeante sur l’océan, le vieux port et la ville portuaire de Varden. Ambre n’était jamais venue en ces lieux. L’enceinte rocheuse faisait partie des toutes premières constructions bâties par les aranéens à leur arrivée sur l’île. La roche poreuse, faite de gros rochers calcaires grossièrement taillés, rappelait l’architecture des maisons noréennes de Meriden. Il y avait une légère brise emportant avec elle une agréable odeur d’eau de mer. En aval, la ville de Varden s’étendait sur plusieurs kilomètres.

Ambre ne la voyait pas si grande. La basse-ville paraissait fort belle vue d’ici. Les maisons avaient l’air ordonnées et construites autour de rues parallèles et perpendiculaires. Il y avait une certaine harmonie architecturale, à la fois simple et variée où maisons à colombages côtoyaient maisons en pierres et en briques. Quelques monuments d’institution, à peine plus hauts que les simples bâtisses, se distinguaient : notamment l’école, la mairie et la bibliothèque ainsi que la poste ou encore les halles du marché couvert de la grande place. Un peu plus loin, face à l’océan, des centaines de bateaux étaient amarrés au port. Les marins et les charrettes se déplaçaient telles des fourmis le long des quais. Il y avait également un des deux bateaux cargos, l’Alouette. C’était un immense voilier à trois-mâts, fait de bois clair et possédant la partie supérieure de la proue de couleur bleu outremer. L’embarcation devait mesurer près de cent mètres de long et s’apprêtait à partir les jours prochains. À sa vue, Ambre eut une pensée pour son père et commença à se mordiller les lèvres afin de maîtriser le sentiment de frustration qui la gagnait.

Meredith lui lâcha la main, alla se poser sur le muret et d’un geste amical de la main, l’invita à la rejoindre.

Excuse-moi pour mon entrée si cavalière tout à l’heure ! Déclara-t-elle, tout sourire. Mais j’ai vu à ton regard que tu avais des ennuis. Je n’ai pas pu résister à l’idée de te porter secours !

C’est très aimable à vous, mademoiselle ! Répondit Ambre timidement, ce n’est pas la première fois que j’ai des ennuis avec eux !

Meredith fit la moue et la regarda, embarrassée.

Tu n’es pas la seule, je te rassure ! J’ai l’impression qu’ils passent leur temps à importuner toutes les jeunes femmes qui passent à leur portée ! Et ils n’en sont pas à leurs premiers coups d’essai, loin de là. Mais comme ils sont pratiquement intouchables, aucune victime n’ose se plaindre aux autorités. Ce sont de fiefs connards, de vrais pervers, surtout cet Isaac de « malheur » ! Mais je pense que tu l’as remarqué.

Elle rit aux éclats, heureuse de son jeu de mots. Voyant la jeune femme aussi expressive, Ambre eut un rire nerveux.

Oui mademoiselle ! Vous avez raison, merci à vous d’être venue à mon secours.

Meredith reprit son calme et la regarda de ses yeux rieurs ; une lueur de folie enfantine se dessinant sur son visage encore juvénile.

– Hi hi ! Tu peux me tutoyer, ma chère ! S’exclama-t-elle, nous ne sommes que toutes les deux alors pas de mondanité entre nous, je te prie !

Ambre fut désarmée par cet élan de sympathie à son égard. La jeune duchesse semblait sincère.

Soit, mais merci quand même !

Meredith s’allongea contre la paroi et, tel un chat, s’étira de tout son long avec une élégante désinvolture :

Il n’y a pas de quoi ma mignonne ! La solidarité féminine c’est à ça que ça sert, non ?

Elle remarqua que le comportement de la jeune duchesse venait de changer. Celle-ci n’était plus aussi mesurée que lorsqu’elles étaient sur la grande place. Bien au contraire, elle paraissait à présent naturelle ; affichant une grâce nonchalante très inhabituelle pour une aranéenne issue d’un milieu aisé.

Tu… tu es Meredith von Hauzen, la fille du Duc, c’est bien cela ? Hésita Ambre. Comment me connais-tu ? Je veux dire, tu ne m’as jamais côtoyé en classe et je ne crois pas t’avoir déjà vu à Varden.

Meredith se redressa, s’assit sur le muret, les mains entre les jambes et planta ses iris noirs dans les siens.

Oh, mais je connais presque tout le monde ici ! Je suis la fille du maire. Je dois donc être au courant de qui sont les habitants de l’île, ou du moins ceux d’Iriden et de Varden, autant noréens qu’aranéens. Je ne fais pas de préférence là-dessus. Pour moi, il n’existe que des Nordiens ici. Par exemple, je sais que tu t’appelles Ambre et que tu travailles à la Taverne de l’Ours pour un certain monsieur Beyrus. Et je sais aussi que tu as une petite sœur qui s’appelle Adèle. J’ai tout bon ?

Ambre était prise au dépourvu, elle ne se serait jamais doutée que la jeune femme puisse connaître autant de choses à son sujet !

Tu es très douée, fit-elle, décontenancée.

Merci ! Fit-elle en minaudant, tu es bien la première à le reconnaître. D’habitude les gens se fichent complètement de savoir qui sont les noréens, c’est à croire que vous n’existez pas !

Elle fit la moue et leva les yeux au ciel :

Bon… en même temps, ils se moquent de tout ce qui ne touche pas à leur petite personne en règle générale. Et ils se fichent pas mal du fait que je sois dotée d’un minimum d’intelligence. Ils ne jugent que par ma beauté et mon statut social, c’est incroyable ! J’ai l’impression d’être plus une poupée d’apparat qu’une personne à part entière, c’est consternant !

Ambre la regardait avec stupeur ; elle l’avait visiblement mal jugée. Elle s’avança vers elle et vint s’accouder sur le muret à côté d’elle.

Tu veux dire que personne ne te prend jamais au sérieux ? Pas même tes amis ou ta famille ?

Meredith rit nerveusement.

Ah ah ! Des amis, moi ? Certes non ! Je suis la chasse gardée du maire, mon père. Selon lui, ma sœur et moi ne méritons de ne côtoyer que l’élite. Cette même élite composée de ces abrutis que tu as malheureusement croisée tout à l’heure. Les aranéens… enfin, plutôt « l’Élite » aranéenne n’est composée que de fils à papa et de pimbêches. Je les déteste tous autant qu’ils sont. Les hommes ne jurent que par leur titre de noblesse, leur honneur et leur fortune et pour les femmes c’est pire : elles doivent absolument être le mieux apprêtées que possible, passant leurs journées à minauder. On dirait des pantins articulés sans aucune vraie personnalité !

Elle mit deux doigts devant la bouche et fit semblant de se faire vomir.

C’est pathétique ! Lâcha-t-elle avec un profond mépris.

Ambre haussa les sourcils et eut un rire nerveux, décontenancée par de tels propos ; sa manière d’appréhender le monde ressemblait à celle d’Anselme.

Je ne m’attendais pas à ça ! Chuchota Ambre. Pourtant, tu aurais tout ce qu’il faut pour vivre pleinement. Après tout, tu es riche et en bonne santé !

Ne dis pas de telles sottises, s’il te plaît ! Maugréa-t-elle. Je sais parfaitement que je ne manque de rien ! Du moins pas en qui concerne les biens matériels. Je suis bien nourrie, logée et blanchie. J’habite une somptueuse demeure. J’ai des dizaines de domestiques à mon service et je possède plusieurs animaux de compagnie. J’ai également reçu une très bonne éducation : j’ai appris à chanter, danser, jouer de la harpe… Et surtout, je suis belle et les gens ne me définissent que par cela ! Alors que j’ai une bonne personnalité. J’aime beaucoup de choses, je suis facile à vivre et je ne suis pas chiante. Mais ça, personne ne veut en entendre parler ! Je suis prisonnière de ma condition, tel un oiseau en cage, je fais juste figure d’ornement ! Ce n’est pas juste !

Et ta sœur Blanche ? Elle pense la même chose ? Vous devriez être proches toutes les deux, non ?

Par Alfadir, non ! Répondit-elle, outrée. Blanche est au contraire ravie de sa situation et de la vie qu’elle mène. Elle est la digne fille de sa mère, lui ressemblant trait pour trait, autant physiquement que mentalement. C’est une femme imbue d’elle-même, ne désirant que la gloire et être adulée. C’est une fieffe manipulatrice qui sait ce qu’elle veut et comment parvenir à ses fins. Mes parents l’adorent. Blanche voue un mépris sans nom au peuple noréen alors qu’elle est elle-même aranoréenne ! Elle renie totalement cette culture, ne jurant que par les dogmes aranéens. On se déteste mutuellement. De toute manière, dans ma famille, seul père me montre un minimum d’affection. Même s’il ne sait pas grand-chose de moi finalement…

Meredith laissa un temps, elle se pinça les lèvres et se caressa le bras pour se rassurer. Ce geste n’échappa pas à Ambre qui portait sur elle un regard à la fois peiné et sceptique ; ne sachant si la jeune femme s’amusait d’elle en déclarant de tels propos et en inventant une histoire de toute pièce afin d’acquérir sa sympathie.

Tu sais, j’ai depuis longtemps caché ma personnalité aux autres et je me sens seule si tu savais ! Ajouta-t-elle.

Elle affichait une mine déconfite, à l’expression boudeuse et planta son regard dans les yeux ambrés de la rouquine, tendit une main vers elle, puis déclara :

Alors que toi au moins, tu es pauvre, mais tu es libre ! Aussi libre que je ne le serais jamais !

Ambre, désabusée, fronça les sourcils et croisa les bras.

Tu parles d’une liberté, rit-elle nerveusement, je passe mes journées à travailler d’arrache-pied pour nous nourrir ma petite sœur et moi. Je n’ai pas de temps libre, je n’ai plus de parents. Je suis seule, je n’ai pas de vie. Je ne suis là que pour prendre soin des autres, enchaînée à un quotidien qui me dépasse et dont je ne peux me défaire ! Quelle joie !

Pendant qu’elle parlait, les larmes lui montaient aux yeux. Elle se rendait compte qu’elle était seule, abandonnée dans une situation injuste qu’elle n’avait jamais désirée. L’espace d’un instant, elle sentit la fureur monter à l’encontre d’Adèle.

Si elle n’avait jamais existé, tout aurait été différent !

Puis avec effroi, elle se ravisa. Il était impensable, inadmissible d’envisager une telle chose !

Non, Adèle n’y est pour rien dans cette situation. Ce n’est qu’une enfant innocente et abandonnée qui n’a jamais rien demandé à personne.

Voyant son malaise, Meredith s’approcha et l’enlaça. Ambre, surprise, se laissa faire et pleura dans ses bras ; elle ne savait pas pourquoi elle craquait ni pourquoi elle révélait le fond de sa pensée à une inconnue, à la fille du maire qui plus est ! La duchesse l’étreignait avec douceur de ses bras fins et avait sa tête juste à côté de la sienne. Ambre pouvait ainsi sentir son parfum à l’odeur florale et délicate, particulièrement agréable et qui eut don de l’apaiser.

Je suis désolée, je suis peut-être allée un peu loin dans mes propos, murmura Meredith à son oreille. Toi et moi nous ne sommes pas si différentes l’une de l’autre finalement. D’ailleurs, je ne sais même pas pourquoi je t’ai dit tout ça, sans doute parce que j’ai besoin de soutien et d’une amie à qui parler librement !

Elle relâcha son étreinte et posa délicatement sa main sous son menton :

Toi et moi sommes bien seules dans ce monde !

Elle prit les mains de la jeune femme qu’elle serra avec douceur et examina Ambre de la tête aux pieds.

C’est vrai que tu es plutôt jolie, je comprends pourquoi ces garçons sont attirés par toi. Tu dégages quelque chose de… comment dire… magnétique !

Elle prit une mèche rousse et la fit parcourir entre ses longs doigts fins. Puis elle observa son regard avec intérêt, hypnotisée par ses yeux à l’éclat si particulier.

Certainement grâce à tes incroyables yeux à la couleur si rare et étrange… Je ne crois pas avoir déjà vu des personnes possédant un regard d’une telle intensité… quoique si en fait, j’en connaissais une autre. En tout cas cela te donne vraiment un air sauvage… imprévisible !

Ambre eut un rictus, elle voulait lui demander de qui la jeune duchesse faisait allusion, mais elle ne lui laissa pas le temps de formuler sa phrase.

Quel joli médaillon, tu as là ! S’émerveilla Meredith en remarquant la petite broche en forme de chat épinglée sur sa chemise bleue.

Elle caressa légèrement le bijou du bout des doigts. Ambre fut gênée par ce geste qu’elle jugeait outrancier ; son médaillon était quelque chose de précieux et d’intime, mais elle ne voulait pas paraître impolie devant la fille du maire qui ne devait très clairement rien connaître de leurs coutumes.

Ainsi donc tu es vouée à être un chat ! Ajouta-t-elle. C’est un chouette animal, j’en possède deux au manoir, ils s’appellent Châtaigne et Prune. Ce sont de beaux petits félins et j’aime leur personnalité. Ils sont doux et câlins et en même temps tellement imprévisibles et solitaires. Ils sont à la fois totalement libres et dépendants de nous. Cela les rend terriblement attirants ! Sans parler de leur instinct de prédation ; sous leurs airs d’adorables boules de poils, ce sont des créatures sanguinaires et impitoyables ! Un peu comme toi j’ai l’impression.

Voyant qu’Ambre la dévisageait, intriguée, elle pouffa :

Pardonne-moi de te parler aussi franchement, je n’ai pas l’habitude d’être moi-même devant quelqu’un !

Ce n’est pas grave. Finit-elle par répondre, totalement décontenancée par son attitude. Ça ne me gêne pas. C’est bien la première fois que quelqu’un me juge sans arrière-pensée. À moins que…

Il y eut un silence, elle n’avait pas osé terminer sa phrase, confuse.

Ha ha ! Rit Meredith en comprenant sa gêne, oh non ne t’inquiètes pas, mon p’tit chat ! C’est vrai que je n’ai pas de préférence envers les hommes ou les femmes et je ne m’en cache pas d’ailleurs… Mais jamais je ne me permettrais de te faire la cour ainsi et de manière aussi rustre, voyons !

Elle lâcha les mains d’Ambre et tournoya sur elle-même avec grâce, les bras tendus. Sa robe virevoltait au vent. Elle avait l’air heureuse, amoureuse.

Non, j’aime quelqu’un d’autre, finit-elle par ajouter, un grand garçon brun à la silhouette dégingandée. C’est un solitaire et il est très intelligent.

Elle s’arrêta de danser puis déclara avec amertume :

L’ennui est que si mon père l’apprend je vais être sévèrement punie. Jamais il ne voudrait que je sois avec quelqu’un comme lui ! Je pense même qu’il serait capable de l’emprisonner s’il savait que cet homme se permettait de me faire la cour.

Le cœur d’Ambre se serra, elle avait le souffle court et sentait son estomac se nouer.

Oh non ! Se pourrait-il qu’il s’agisse d’Anselme ? Se dit-elle avec tristesse.

Après tout, la jeune femme pouvait tout à fait lui correspondre. Et lui aussi était de bonnes conditions. De plus, leurs pères se détestaient au plus haut point. Puis elle se souvint des paroles de Beyrus.

Se pourrait-il qu’ils se voient le soir, en cachette ? Qu’ils s’aiment et se soient promis l’un l’autre ? Surtout qu’il avait très clairement éludé ma question la dernière fois !

Je… Je ne savais pas que toi et Anselme, vous… commença-t-elle timidement.

Une grimace s’afficha sur le visage de Meredith qui la dévisagea, interloquée.

Quoi ? Mais de quoi parles-tu  ? Fit-elle, outrée. Je n’ai jamais dit qu’il s’agissait de lui !

Ambre sentit son cœur battre à nouveau normalement et poussa un soupir de soulagement.

Celui que j’aime, poursuivit Meredith, est un jeune scientifique du nom de Charles ! C’est un anthropologue, il étudie le peuple noréen. Il est arrivé sur l’île avec un de ces amis, un certain Enguerrand, il y a trois ans maintenant et il travaille à l’observatoire. Le souci est qu’il a tout abandonné pour venir s’installer ici. Il n’a donc ni titre ni fortune.

Ambre se souvint du jeune homme ; il correspondait bien à la description qu’elle venait de lui faire.

Je vois de qui il s’agit, murmura-t-elle, je l’ai déjà rencontré à son atelier. C’est Enguerrand qui nous a présentés justement.

Meredith afficha un sourire franc :

Je le sais bien puisque c’est grâce à eux que j’ai commencé à m’intéresser à toi, avoua-t-elle, j’ai cru comprendre qu’ils s’intéressaient à toi et à ta petite sœur.

Ambre la regarda avec des yeux ronds.

Oh ! Ne vois rien de mal là-dedans, la rassura-t-elle en hâte, mais je me dis que tu dois être quelqu’un de sympathique si Charles te porte de l’intérêt.

Je ne sais pas comment je dois le prendre, répondit Ambre, sceptique.

C’était un compliment un peu maladroit je l’avoue ! S’excusa-t-elle en se passant une main dans les cheveux. Tu sais, Charles est vraiment quelqu’un de merveilleux. C’est sa personnalité et son comportement que j’aime plus que tout chez lui. Il est le seul être au monde à me voir telle que je suis réellement ! On est fait l’un pour l’autre, mais notre union est impossible ! Par chance, il vient souvent dans notre demeure, mon père est très intéressé par ses travaux !

Pendant quelques instants, Meredith demeura pensive. Puis elle examina Ambre avec attention et un sourire narquois se dessina sur ses lèvres. Elle se cabra légèrement et croisa les bras :

Tu l’aimes si je ne m’abuse ?

De quoi parles-tu ? Demanda la jeune femme, intriguée.

Oh ! ne fais pas l’innocente ! Gloussa-t-elle, tu vois très bien de qui je parle… d’Anselme ! Tu avais le même regard que si je t’avais poignardé en plein cœur lorsque tu as cru que je parlais de lui !

Ambre sentit la chaleur lui monter et son visage devint aussitôt rouge écarlate.

N… Non… Pas du tout ! Bafouilla-t-elle. C’est juste un bon ami à moi, un ami d’enfance avec qui j’ai repris contact.

Meredith fit la moue et plissa les yeux :

Tu m’en diras tant ma chère, j’ai très bien vu comment tu le regardais tout à l’heure lorsque tu travaillais !

Mais comment… comment as-tu pu remarquer… répliqua-t-elle, scandalisée.

Ma chère tu n’es absolument pas discrète, pouffa la duchesse, j’observe tout et je vois tout ! Tu n’arrêtais pas de le dévorer des yeux ! C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai voulu t’aborder !

Ambre eut un rictus et fronça les sourcils :

Ne me dis pas que t’es venue à mon secours uniquement parce que tu voulais me parler d’Anselme ou t’intéresser à moi parce que ton Charles me porte de l’intérêt ! Cracha-t-elle, l’air menaçant.

Calme-toi ma grande ! Je ne voulais pas t’offenser. Sache que je serais venue à ton secours, même sans motif. Je ne suis pas cruelle, moi ! D’autant que je tenais absolument à te connaître et à en apprendre plus sur toi, avec ou sans les dires de Charles. C’était une occasion en or !

Ambre se dérida quelque peu et toisait avec méfiance son interlocutrice.

Ne fais pas cette tête ! Dit Meredith avec douceur. Je voulais juste te dire de faire attention avec cet homme. Comme tu le sais, il est le fils adoptif du Baron. Et tout le monde sait que von Tassle est un homme dangereux, un manipulateur né et sans scrupule !

Tu me dis ça uniquement parce que tu es la fille de son plus grand rival ! Pesta Ambre. Je ne vois pas pourquoi je devrais te croire là-dessus ! Anselme m’a dit qu’il fallait plutôt me méfier de ton père et je ne vois pas pourquoi je ferais moins confiance en mon ami d’enfance plutôt qu’à toi !

Ambre, écoute-moi ! S’écria-t-elle. Le Baron est un homme mauvais, approche-toi un peu de sa personne et tu verras que ce que je dis est vrai. Il est puissant, c’est un homme charismatique, ce qui le rend d’autant plus dangereux ! Et à mon avis ton pauvre Anselme ne peut se permettre de le critiquer de peur de sévères représailles ! Von Tassle est un homme foncièrement violent. On dit qu’il a abusé de certaines femmes par le passé et des rumeurs courent au sujet de la mort de sa femme Judith ! Certains semblent penser qu’il l’aurait tué et cacher son corps tout en faisant passer cela pour un simple accident ! D’ailleurs pour quel motif un cheval se jetterait-il sciemment dans le vide, c’est absurde !

Ambre ne dit rien et contemplait l’océan, le regard dans le vide. Elle ne savait quoi penser de ces paroles. Il y avait une grande part de vérité et de sincérité dans ces mots. Elle ne savait plus qui croire. Meredith vint à sa hauteur et lui posa une main sur l’épaule :

Il faut que j’y aille, dit-elle avec douceur, pardonne-moi de te chambouler ainsi. Mais je tenais à t’avertir !

Ambre ne dit rien et se contenta de hocher la tête.

Je te ferai signe pour que l’on se revoie un jour prochain, j’ai beaucoup aimé converser en ta compagnie ! Ajouta-t-elle tout bas.

Sur ce, elle s’en alla. Ambre contempla encore quelques instants le paysage, tout ceci la perturbait.

Anselme serait-il vraiment victime de tout cela ?

Après tout, il paraissait sans arrêt abattu et froid.

En même temps, il a perdu sa mère il y a peu et n’a plus vraiment de parents ou de proches…

Elle sentit à nouveau les larmes lui monter et tenta de penser à autre chose pour se ressaisir. Puis l’image de son ami lui vint nettement à l’esprit. Elle repensa à lui et à ses sentiments qu’elle éprouvait à son égard.

Je ne suis pas amoureuse de lui ! Je suis juste heureuse à l’idée de pouvoir à nouveau le voir et parler avec lui, c’est tout !

Une fois calmée, elle se mit en route et alla rejoindre Bernadette sur la grande place.

 



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