Nefolwyrth
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Chapitre 26 – Qui je suis

-1-

Au milieu des quelques créatures qui expiraient leur dernier souffle, au milieu de quelques cris d’agonie, je continuais à marcher à pas lents. Le bourdonnement dans ma tête s’affaiblissait.

Ce silence, je m’y sens si bien.

Presque apaisé par ce monde où seul moi existais, je ne pouvais réfréner un sourire carnassier.

Des voix, je ne veux plus en entendre. Des visages, je ne veux plus en voir.

Une rage m’animait toujours. Même loin de la surface, je continuais de la maudire.

Ma vie est devenue un enfer dès le moment où je me suis soucié des autres.

Depuis ce jour, je n’ai fait que me blesser, et me blesser encore au contact des autres. J’avais pourtant choisi de m’en éloigner il y a très longtemps. J’avais tellement raison.

Pourquoi ? À quel moment ai-je oublié cette simple vérité ?

Je ne me laisserai plus souffrir pour eux.

Oui. Cette fois-ci, le véritable Lucéard est de retour.

Mes pas étaient silencieux, et irréguliers.

???: Cette chose que je porte autour du cou. C’est par sa faute que je me suis égaré.

Je m’étonnais de cette pensée. Elle était probablement mienne, puisque je l’avais entendue. Je l’avais même sentie. Mais je ne pouvais croire en cette conclusion.

???: Je dois m’en débarrasser.

Quelque chose me perturbait. Je n’étais pas totalement en phase avec ce qui venait d’être décidé.

Mais cette pierre… C’est celle de Mère… C’est celle que Nojù m’a confiée.

???: Elle me retient. Elle est un vestige de ce qui me retient. C’est depuis que je la porte que tout est sans cesse allé de travers.

Ah… ?

???: Quand on est seul, on échappe à la peur de la mort. On échappe à la tristesse, on échappe au doute. La solitude est la seule issue pour échapper à toute souffrance.

…C’est…

???: Sans répit… Si je garde ce collier, je continuerai de souffrir, comme depuis sa mort. Sans répit.

Oui… J’en souffre toujours.

Je me sentais nauséeux, et faible. Je sentais un dégoût puissant s’immiscer en moi, sous ma peau, il me rongeait.

???: Au plus profond de cet endroit, il existe un pouvoir qui me permettra de m’affranchir de toutes ces douleurs.

Un poids infime venait de m’être levé. J’imaginais qu’il suffirait d’atteindre le fond de cette mine pour être à jamais libéré de tous les sentiments qui me tourmentaient.

Je riais faiblement.

Pourrais-je la ramener à la vie… ?

???: Il ne faut pas.

Je me retrouvais dans l’incompréhension. Pourquoi ne pouvais-je souhaiter une telle chose ?

???: J’ai déjà bien assez souffert de sa perte. La ramener m’exposerait à nouveau à toute cette douleur. Ces sentiments qui me poussent à vouloir la ressusciter, ce sont eux qui finiront par me tuer.

Je haletais péniblement.

???: Et puis, ne pensait-elle pas comme tout le monde ? Pourquoi serait-elle différente ? Pourquoi aurait-elle été la seule à m’aimer ?

Une panique insidieuse me dévorait lentement.

Nojùcénie : Il ne se soucie que de lui-même. Il n’aime personne d’autre que lui. Peut-être même qu’il se déteste lui-même. Il me répugne. Il ne fait que se plaindre. Que me rejeter. Tant de fois. Il me dégoûte. Mes amis me tournent le dos par sa faute. Pourquoi dois-je le supporter ? Je le déteste. Il a toujours été si froid avec moi. Pourquoi prétend-il être triste maintenant ? Il n’a jamais été là pour moi quand il en avait l’occasion. Il m’a laissée mourir. De tout mon cœur, je le hais.

J’étais en boule contre un mur, et je tremblais. Serrant tout mon corps pour me contenir. Je ne percevais plus ce qui appartenait ou non à la réalité. L’obscurité qui m’enlaçait m’avait laissé apercevoir ma sœur.

Alors c’était ça… ? Elle s’est toujours sentie obligée… Pourtant, plus que tout le reste du monde, c’était bien elle qui aurait dû me détester.

Oui… C’était sûrement le cas. En la ramenant, je nous ferais juste souffrir tous les deux.

???: Tel est celui que je suis. La malédiction est ma propre naissance. C’est cette vie qui m’a condamné à la solitude. Mais il n’y a pas de souffrance dans l’acceptation. Si j’embrassais à nouveau cette solitude, plus rien ne pourrait m’atteindre, ni me blesser. C’est ce que je porte à mon cou qui m’a fait changer, qui m’a perverti. Qui m’a fait renier celui que je suis. Pas sa mort…

Mais… C’est pourtant sa mort…

???: Son pouvoir est grand. Il m’empêche de me protéger de l’influence des autres. Il me fait devenir exactement comme eux, il m’empêche d’être moi-même.

Je me relevais en titubant, grimaçant, comme pour rejeter la cruauté de ma réalité.

Je ne veux plus souffrir. Je ne veux plus faire souffrir. Je suis prêt à rester seul, à tout abandonner.

J’avançais d’un pas lourd dans une grande galerie naturelle. Le mal qui avait frappé cette mine avait déformé sa topographie, courbant la roche jusqu’à faire de cet endroit une vision de l’enfer.

Les images des gens que j’avais connu s’évanouissaient une à une dans les ténèbres. Je renonçais à chacun d’entre eux.

Et, finalement, je pris la pierre au bout du collier entre mes mains.

???: Enfin, je me retrouve. Sans ce collier, je suis libre. Je suis. Fort.

Je le détachais de mon cou pour la première fois depuis qu’on me l’avait donné, et continuais de le regarder au creux de ma paume.

Je n’en ai… Jamais eu besoin…

Cette pierre à peine luisante était à l’origine de tous mes malheurs, c’était évident. Tout s’expliquait ainsi. Ma vie avait basculé depuis que je l’avais portée pour la première fois.

Cette malédiction prend fin, maintenant.

Ouvrant les doigts un à un, faisant lentement basculer la source de mon mal-être, je savourais l’instant où je me sentirai libéré. Quelque chose en moi brûlait encore plus d’impatience que ce que je ne pouvais ressentir consciemment.

Le son du joyau qui frappa le sol résonna faiblement dans cette caverne distordue.

-2-

Ellébore

Ellébore : « L-lucéard… ? »

L’écho me répondit aussitôt.

Habituée à l’obscurité, je pouvais voir assez loin pour reconnaître une silhouette humaine à l’autre bout de cette pièce dérangeante.

Une lueur à ses pieds venait de s’éteindre.

Il se retourna lentement vers moi. Ce que j’avais vu jusque là m’avait suffisamment terrifiée, mais ce qui brillait dans son regard me pétrifia pour de bon. J’eus la sensation que fixer le jaune maudit de son œil trop longtemps aurait pu me rendre folle.

???: « Tu arrives trop tard. »

Cette voix était à peine celle de Lucéard. Plutôt que d’entendre un autre parler avec celle-ci, j’avais l’impression de l’entendre lui, avec la voix d’un autre.

Ellébore : « Qui êtes-vous… ? »

Lucéard n’avait pas seulement joué avec une sombre magie, il était devenue la chose d’une force maléfique supérieure. Quand je me rendis à l’évidence, ma voix devint tremblante.

???: « J’ai souvent été appelé Absenoldeb, l’Endeuillé. »

Il parlait calmement, mais chacun de ses mots m’emplissait d’une profonde tristesse, sans que je ne sache pourquoi.

Absenoldeb : « Nous nous sommes déjà rencontrés. »

Ellébore : « A-absenoldeb… ? Mais alors… »

Cette présence… Je l’ai effectivement ressentie ce jour-là…

Absenoldeb : « J’ai tenté de te montrer, à toi aussi. J’ai tenté de te mettre en garde. Mais toi qui n’as jamais connu la douleur de la séparation, tu n’y as pas été réceptive. Cette amère douleur qui ne te quitte jamais, puisses-tu ne jamais la connaître. »

Ellébore : « … »

J’étais incapable de répondre quoi que ce soit. Je me sentais terriblement mal. J’avais déjà lu beaucoup sur ce genre d’entité. Il n’y avait cependant aucune source fiable, puisque la plupart affirmait qu’on ne survivait pas à une telle rencontre.

Un… Démon…

Converse avec un démon, et tu perdras à jamais la raison. Observe le mal droit dans les yeux, et ton esprit sombrera dans le chaos silencieux. Deviens l’objet de ses desseins, et tu connaîtras ta fin.

J’avais déjà entendu cette inquiétante chansonnette. Souvent, elle venait de la bouche d’enfants. Si cela avait été transmis de génération en génération, quelque chose d’avéré devait en être à l’origine. C’était ainsi que je pensais. Et maintenant, que je le voyais de mes propres yeux, j’y croyais dur comme fer. Tout mon corps me sommait de repartir, de céder à la panique qui montait en moi.

J’étais pratiquement soulagée qu’il finisse par me tourner le dos, et reparte à pas lents. Si je partais à toute jambes maintenant, j’avais peut-être une chance de m’en sortir.

Je frissonnais sans pouvoir m’arrêter. Je tentais pourtant de le cacher, mais mes yeux ne savaient pas mentir.

Ellébore : « A-attendez… ! »

Presque contre mon gré, j’avais tendu la main pour l’inviter à s’arrêter. Après son dernier pas, il décida de rester de dos pour me répondre.

Absenoldeb : « Je lui en ai débarrassé. »

L’air de la mine était froid, mais cette atmosphère glaciale qui m’enveloppait soudain était tout sauf naturelle.

Absenoldeb : « Tout le mal que vous lui avez fait. Je l’en ai débarrassé. Il est libre. Il est libre de cette douleur qui le retenait. Toi qui n’es pas en mesure de comprendre, tu t’évertues à vouloir le ramener. Tout ce que tu essayes de lui donner deviendra un jour une douleur insoutenable. Tu penses lui rendre service, mais ces liens le feront inexorablement souffrir le jour prochain, celui où ils seront rompus en un instant, et pour l’éternité. Et même avant ce jour, il souffrira par ta faute, et toi par la sienne. Si tu prétends vouloir son bien, alors tu dois partir, sortir d’ici, et nous sceller à tout jamais ici. »

La confusion que m’inspiraient ses mots ne devaient pas m’atteindre. Je tentais de conserver mon sang-froid, quels que soient les sentiments qui me rongeaient. Quelles intentions nourrissaient-ils ? J’étais incapable de le deviner.

Dissimuler l’épouvante qu’il m’inspirait devenait de plus en plus dur.

Ellébore : « … »

Je ne bougeais pas. Si je trouvais la force de me mouvoir, ç’aurait été pour fuir aussi vite que je ne le pus. Je ne pouvais pas me permettre de bouger.

Absenoldeb : « Bien sûr. »

Ce calme avec lequel il s’exprimait me glaçait le sang.

Absenoldeb : « Depuis qu’il t’a rencontré, tu n’as pas cessé de le conduire dans la mauvaise direction. Tu l’as fait davantage s’égarer. Tu lui as fait croire que ces sentiments étaient les bons. Ceux qui pouvaient le sauver. Ces mêmes sentiments qui ont été la cause de ce deuil atroce. »

Une vague hostilité s’était mêlée à ses mots.

Absenoldeb : « Tu ne seras jamais prête à accepter ce qui est vraiment bon pour lui. Tu reviendras systématiquement, aussi longtemps que tu penseras pouvoir le ramener à la surface. Je ne peux pas. »

Il venait de prendre une décision qui l’attristait.

Absenoldeb : « Je ne peux pas te laisser continuer ainsi. »

Mes jambes étaient prêtes à lâcher à tout instant. Je ne parvenais déjà plus à réfléchir rationnellement.

Absenoldeb : « Avec l’orbe que tu convoites, je pourrais m’assurer qu’il soit en sécurité à tout jamais. Mais quelqu’un comme toi ne fera toujours que blesser les autres, aussi longtemps que tu ne connaîtras pas la véritable douleur. »

Je ne vais tout de même pas…

Absenoldeb : « Bientôt, j’aurai la force de libérer tous ceux qui souffrent. Mon pouvoir sera à nouveau illimité. Mais pour toi… Tout s’arrête ici. »

…Affronter Lucéard… ?

Absenoldeb : « Lamina eius. »

Sans même se retourner vers moi, il fit apparaître d’un claquement de doigt une lame de ténèbres dans son dos et la projeta dans ma direction.

Elle avait beau se mêler à l’obscurité, la force effroyable qui émanait de ce sort me permit de deviner sa présence. Je savais heureusement comment fonctionnait les lamina, et dès que l’incantation fut prononcée, je m’étais préparée à bondir le plus haut possible.

L’attaque avait légèrement dévié, j’en avais la conviction. J’étais censée l’avoir évitée de très loin, mais le coup était passé si près que je m’étais sentie absorbée par ce pouvoir démoniaque.

Sans même avoir été effleurée, la simple sensation que m’avait instillée la proximité de ce sort m’avait perturbée au point de me faire rater mon atterrissage.

Je me relevais aussitôt, tétanisée. Je faisais face à un véritable démon. Je ne pouvais tout simplement pas m’en sortir.

-3-

Absenoldeb : « Anguem iridis. »

Encore une fois, il se contenta d’un murmure et d’un claquement de doigt pour incanter l’attaque. La tristesse insondable qu’il portait en lui donnait toute leur force à ses sorts.

Je m’esquivai en toute hâte, mais le ruban ténébreux était bien trop maniable pour que je puisse espérer l’éviter. Il s’enroula autour de ma jambe, et me tira d’un coup sec. Il me traînait maintenant au sol, lentement, jusqu’à son lanceur. Je n’avais rien pour me débarrasser de cette entrave.

Étendue au sol à ses pieds, la peur de mourir était si intense qu’elle en devenait douloureuse, comme si des éclats de verre poussaient dans ma chair. C’était une sensation qui ne pouvait que précéder les derniers instants d’une vie.

Ellébore : « Je vous en prie… »

J’implorais celui qui portait le visage de Lucéard. Il était parfaitement indifférent.

Absenoldeb : « J’ai pitié de toi. Tellement, pitié. »

Il mit un genou au sol à côté de mon épaule. Le sourire qu’il arborait était inhumain.

J’entendis le bruit du métal effleurant son fourreau. Il portait le cimeterre de mon ami dans sa main gauche, la pointe vers le bas.

Ellébore : « Arrêtez… Pas ça… »

Ma voix n’était plus qu’un faible sanglot. Je n’avais aucun contrôle sur la situation, et essayer de m’en sortir ne me venait même plus à l’esprit. Je ne pouvais plus que fixer la lame de Caresse, je n’avais plus aucun espoir.

Absenoldeb : « N’aie pas peur. Tout s’arrête, maintenant. »

Sans hésiter un seul instant, il planta froidement sa lame dans mon cœur.

Ellébore : « AAAAAAAAAAAAAAAHH ! »

Il n’y avait rien pour décrire la douleur qui s’ensuivit. En une fraction de seconde, j’en étais venue à espérer mourir pour mettre un terme à cette souffrance.

Il retira paisiblement l’arme, couverte de mon sang.

La plaie se refermait instantanément, limitant l’hémorragie qui avait déjà souillé mes vêtements.

Absenoldeb : « Quelle magie… La promesse d’un monde sans tragédie. Et pourtant, dans tes yeux, il n’y a pas d’horreur plus grande que ce cimeterre. Tu comprends à présent ce que j’ai ressenti quand je t’ai vu brandir cette affection cauchemardesque avec laquelle tu as corrompu le cœur de ce garçon. »

Je ne comprenais plus rien à ce qu’il déblatérait. Il n’y avait à proprement parler plus de douleur physique, pourtant, je n’étais toujours plus en mesure de réfléchir.

Absenoldeb : « Non… C’est pire encore. Bien pire encore ! »

Ellébore : « A-ah… ! »

Avant même que je ne puisse l’implorer, il planta de plus belle la lame de Caresse.

Ellébore : « GAAAAAAAAAAAAAAAAAH !! »

Une fois l’arme retirée de mon poitrail, la douleur disparaissait progressivement. Je ne m’étais pas évanouie, mais le choc avait été si intense que mon regard était pratiquement vide.

Absenoldeb : « Ce n’est pas encore ça… Mais si je te coupais la tête, qu’adviendrait-il ? »

Ellébore : « Pitié…Pitié…Pitié… »

On ne pouvait pas se faire à cette douleur. J’étais prête à tout pour ne plus subir cette sensation.

Absenoldeb : « J’aimerais tellement ne pas avoir à faire ça. »

Il ne prenait en effet pas le moindre plaisir à répéter cette action, mais, sans plus attendre, il me poignarda à deux reprises dans la poitrine, plus violemment encore que les fois d’avant.

Ellébore : « Hhh- »

Je m’étais étouffée avant même d’avoir pu crier. Je toussais à m’en arracher les poumons tandis que ceux-ci se reformaient. Le liquide qui m’asphyxiait était chaud, il était monté jusqu’à mes lèvres. J’étais toujours en vie, ce supplice ne voulait pas finir.

Je gelais. Mes sueurs froides, et le sang qui se rigidifiait sur mon corps provoquait chez moi une sensation atroce. Tout ce que je ressentais me poussait à vouloir mettre un terme à mon existence.

Absenoldeb : « Non, malgré tous mes efforts, je ne pourrais jamais te la faire ressentir. Le calvaire de perdre quelqu’un ne dure pas qu’un si court instant. »

Une lueur mourante m’était revenue dans le regard.

Papa…

Cette douleur dont il parlait, je n’allais pas la connaître.

Mais si mon corps refusait de bouger, ce serait mon père qui finirait par la ressentir. Je ne voulais pas lui infliger ça une fois de plus, et en définitive, c’était suffisant pour que je ne reste pas immobile une seconde de plus.

Je me retournais sur le ventre, faiblement, reniant la terreur qui pétrifiait chacun de mes muscles. Je me mis à ramper, naïvement. Le démon ne se pressait pas pour me retenir. Il me regardait m’éloigner lentement. Je ne pouvais de toute façon lui échapper que s’il l’avait décidé.

Absenoldeb : « anguem iridis. »

Le ruban s’entoura autour de mon torse et me traîna jusqu’à lui, me retournant à nouveau sur le dos.

Ellébore : « Non… »

Mes forces m’abandonnaient, mon espoir s’évanouissait. Je n’étais plus loin de craquer. C’était probablement une facilité au point où j’en étais. Je pensais vouloir m’échapper, quitte à ce que ce soit mon esprit seul, ou bien mon cœur.

Il souleva lentement l’arme dans sa main. Elle n’avait plus la même apparence qu’auparavant. Elle n’inspirait plus que l’effroi et le dégoût.

Absenoldeb : « Intéressant. Quelle magie, en effet. Puisqu’elle n’est plus ce qu’elle était, pourquoi ne pas lui donner un nouveau nom ? Appelons-la… Détresse. »

Il ne s’autorisait pas à se réjouir de son idée. Il était difficile de ressentir de la haine lorsqu’on fixait cette triste mine qu’il montrait. Plus encore parce que ce visage était celui de mon ami. Le voir en pareil instant était, pour une raison que j’ignorais, la seule chose qui me rassurait.

Ellébore : « Lucéard… »

Le ton doux avec lequel j’avais prononcé ce nom avait contrarié Absenoldeb. Cet appel désespéré ne semblait pas avoir atteint la conscience du prince.

Absenoldeb : « Il m’a accepté. Tu ne peux plus rien y faire. L’appeler ne lui apporte que de la souffrance. »

Je ne voyais aucune issue, mais il me restait encore assez de voix pour persister.

Ellébore : « Ne l’écoute pas… Lucéard… Il- »

Absenoldeb : « Tu n’as donc pas retenu la leçon… ? »

…La leçon… ?

Absenoldeb : « Tu as souhaité en finir. Je le sais. Je l’ai senti. Tu ne peux duper personne. Tu as voulu échapper à tout prix à cette souffrance. Cette souffrance que tu n’aurais jamais pu connaître si tu étais restée seule, loin des autres. Ne réalises-tu pas encore que tu es l’architecte de ton propre malheur ? »

Il avait raison. J’y avais songé. Pire encore, cette idée ne me quittait pas. Tout était bon pour ne plus avoir à souffrir comme ça.

Absenoldeb : « Lucéard, lui, a enfin pu y échapper. Par ta faute, cela a pris tellement plus de temps. Et toi, tout en sachant ce que tu lui fais endurer, tu continues de le poignarder de tes mots ? »

Absenoldeb : « Si tu partais maintenant, loin de tous, tu aurais toi aussi ta chance de pouvoir vivre sans souffrir. »

Je ne pouvais plus m’empêcher d’y penser. La terreur était toujours trop forte en moi pour que je ne considère pas sa proposition. Néanmoins…

Néanmoins… Une autre pensée m’obsédait.

Ellébore : « Bien sûr que non… »

La voix toujours tremblante, je venais de tenir tête au démon. J’essayais de plonger mon regard suffisamment profondément dans le sien pour qu’au-delà de la folie qui s’était emparée de lui, je puisse atteindre ce qu’il était en son cœur.

Ellébore : « Quel genre de vie est dépourvue de douleur ? J’ai beau essayer d’imaginer, je n’y parviens pas. Et si une telle façon de vivre existe, de toute façon, je n’en veux pas. »

Il ne cherchait pas à comprendre. Si j’étais moi-même incapable de le comprendre, il n’en était pas non plus capable. Toute ma vie, j’avais imaginé les démons, au même titre que les anges, comme des créatures supérieures, au-delà de notre compréhension. J’avais toujours pensé qu’ils étaient absolument inhumains. Néanmoins, dans cet élan de lucidité qui m’avait poussé à lui répondre, je m’étais rendue compte que c’était tout l’inverse. Le démon de la solitude face à moi était bien trop humain. Cette humanité exacerbée avait fait de lui le plus redoutable des monstres.

Absenoldeb : « Quelle candide enfant. Ta conception du monde n’est qu’une fantaisie, et quoi qu’il advienne, elle viendra bien assez tôt se briser. »

Ellébore : « Lucéard, tu le sais toi aussi…! »

Ce cri étouffé n’était certainement pas parvenu à mon ami. Mais, avec la même ferveur, je poursuivais.

Ellébore : « Tout cela est nécessaire. La tristesse. La douleur. La mort… Tu t’en es rendu compte toi aussi, Lucéard ! »

Comme si mes mots ouvraient d’anciennes plaies dans son cœur, le démon grimaçait. Mais le chagrin dans ses yeux, était-ce uniquement le sien ?

Absenoldeb : « Voilà d’étranges paroles. Es-tu sûre d’être humaine ? Désires-tu réellement mourir ? »

J’avais le cœur lourd, et une brève introspection me ramena davantage à mes sens. Ma voix se fit fluette.

Ellébore : « Je… Je ne veux pas mourir… »

La terreur ne m’avait quitté à aucun moment. Mais il m’avait suffit d’un instant, d’une pensée pour me rendre compte que j’étais encore en vie.

Ellébore : « J’ai tellement… Tellement honte d’avoir pensé le contraire. Bien entendu que je veux vivre… Bien entendu que je ne veux plus souffrir… Mais… »

Mon père m’attendait à la maison, et jetait un œil vers le ciel bleu dès qu’il avait un instant à lui.

Ellébore : « Mais… »

Baldus, Ceirios, et tous ceux à leurs côtés étaient en train de se battre pour bloquer le passage à nos ennemis. Ils risquaient tout sans hésiter.

Ellébore : « …Comment puis-je espérer être heureuse sans m’exposer au malheur ? Comment puis-je vivre pleinement sans cette limite qui me souffle de prendre soin de chacun des miens tant que je le peux ? Toute cette souffrance à un sens. Rien de bon n’a de saveur tant qu’on a pas connu les affres les plus amères. Je ne suis pas la mieux placée pour dire ça, moi qui n’ai pas vécu grand-chose. Mais même une enfant comme moi peut comprendre que l’indifférence ne mène nulle part. »

Il levait l’arme de nouveau, las d’écouter mes fadaises plus longtemps.

Ellébore : « La vie de solitude que tu veux pour mon ami… Lui n’en veut pas ! »

Je ne l’avais pas connu si longtemps, mais les gens qui étaient entrés dans sa vie, il ne faisait aucun doute qu’il ne voulait pas s’en séparer. Et si j’étais là, c’était pour le sauver.

Avant qu’il n’ait pu faire quoi que ce soit, je fermai les yeux et claquai des doigts.

Ellébore : « FLASH ! »

Ce cri fut immédiatement suivi par une lumière éblouissante.

Je me relevais d’un bond, constatant le succès de cette tactique désespérée.

Aussi longtemps que ton corps n’est qu’humain, la lumière que je peux produire un infime instant dans une obscurité pareille suffira à t’aveugler.

-4-

Absenoldeb : « Lamina eius. »

J’avais suffisamment pris mes distances pour pouvoir éviter le sort une fois de plus.

Absenoldeb : « Lamina eius. »

Le deuxième sort était tout aussi rapide, et venait de m’effleurer le bras.

Une sensation glaciale me parcourut, comme si toutes mes veines gelaient en un instant. Mon corps était devenu si lourd en une fraction de seconde, et ma vision, trouble. Si je n’avais pas perçu l’attaque, je serais morte sur le coup.

Je l’ai perçue… ?

Je me tenais le bras et tentais de garder mon équilibre. Mes jambes vacillaient comme si le poids de mon corps devenait trop lourd pour elles.

Absenoldeb : « Tu l’as encore fait souffrir. Il n’y a rien à faire. Tant que tu es là, tu es une source de malheur pour lui. »

J’avais une occasion de plus de m’enfuir. Malgré la témérité dont je venais de faire preuve, je ne voyais pas quoi faire de plus. Je n’allais tout de même pas tenter de blesser Lucéard. Que pouvais-je encore faire pour lui ?

Absenoldeb : « Anguem iridis. »

Ellébore : « Flash ! »

En réponse immédiate à son sort, je l’aveuglai de nouveau. Cet artifice ne fonctionnerait hélas pas longtemps. À cette distance, je ne pouvais pas être aussi efficace que la première fois, et il ne se laisserait plus avoir si j’en abusais.

Comme si je n’avais rien d’assez menaçant pour entamer sa patience, il se contentait d’attaquer une fois de plus sans digresser.

Absenoldeb : « Anguem iridis. »

Je bondis en avant, les jambes par-dessus la tête pour éviter au dernier moment le ruban, et rendre sa manœuvre pour me rattraper plus longue. Je profitais de ce moment en apesanteur pour dégainer la dague que m’avait confiée monsieur Heraldos.

Je frappais le sort hâtivement, utilisant l’énergie cinétique pour pallier à ma faible force physique. Hélas, mon arme fut repoussée au contact, et le ruban qui continuait de s’étendre se rapprochait de nouveau. Je tendais la paume de ma main, les doigts bien droits pour créer un minuscule bouclier magique, il ne me servit qu’à dévier le sort un instant plutôt qu’à le contrer de front. Le sombre anguem finit par disparaître. Ma stratégie n’avait pas porté ses fruits malgré les risques que j’avais pris. J’étais passée si près de la mort que je ne pouvais pas considérer ça comme une réussite.

Il levait une fois de plus la main, annonçant que ce cauchemar ne pouvait prendre fin qu’avec mon trépas.

Absenoldeb : « Anguem iridis. »

Je bondis le plus haut possible, m’appuyai sur une paroi au plafond pour tenter un second bond, et m’éloignai davantage du ruban qui me prenait pour cible. Je pris appui sur mes jambes dès mon atterrissage et repartis dans les airs.

J’étais déjà essoufflée. Outre ma faible endurance physique, tout mon corps et mon esprit avait été mis à bien trop rude épreuve, et je ne pouvais voir le bout de cet affrontement. Il n’y avait qu’une conclusion possible.

Je préparais la dague devant moi, espérant pouvoir faire face au sort. Mais quand je me rendis compte que le cimeterre était au bout du ruban, pointe en avant, il était déjà trop tard.

Je sentis quelque chose de froid et brûlant sortir de mon dos. La lame de la dague chut au sol la première. Il ne me restait plus qu’une moitié de l’arme dans la main.

Le poumon perforé, j’expirai à nouveau une grande quantité de sang avant de m’écrouler à mon tour sur la pierre dure.

Cette arme maudite décuplait encore la douleur de l’empalement, et empêchait ma conscience de s’extraire pour y échapper. Mon corps se réparait lentement, pressant sur la blessure. Je n’étais plus en mesure de réfléchir, et pourtant, je pus me rendre compte qu’il y avait encore plus atroce que ce que j’avais ressenti jusque là. Cette fois-ci, j’en gardais même une sorte de cicatrice. Pas sur mon corps, mais bien plus profondément. Je me sentais étrange, comme si je ne serais plus jamais la même. Comme si ce calvaire s’était gravé en moi. J’étais en réalité couchée au sol, presque inerte.

Le ruban magique semblait se rembobiner, et Détresse revint dans les mains du démon endeuillé.

Absenoldeb : « Anguem iridis. »

Il réitéra le sort, et la terreur se renouvela aussitôt que je sentis quelque chose agripper ma jambe.

Je relevais la tête tandis que je me faisais traîner le long du sol. Le sang séché se mêlait à la poussière de la roche. Je me rapprochais de lui. Le visage de Lucéard était de plus en plus méconnaissable.

Je m’étonnais d’être aussi lucide dans un tel moment. J’étais pourtant pétrifiée d’effroi. C’était sûrement le signe que mon corps me pensait à la conclusion de mon existence. C’était un dernier sursaut avant d’embrasser ma fin.

J’étais à nouveau à ses pieds, dans cet univers distordu. Puis son sort me souleva une fois de plus, et mon visage à l’envers fit face au sien. Mes bras pendaient.

Absenoldeb : « J’aimerais que tu comprennes que je lui rends service en faisant ça. »

Affirma t-il en posant Détresse contre mon cou.

Ellébore : « S’il vous plaît… Rendez-moi mon ami… »

Je ne parvenais pas à lui en vouloir. C’était absurde de ma part. C’était un démon tout ce qu’il y avait de plus horrible. C’était le mal absolu. Mais cette créature née de la solitude semblait si triste que je ne parvenais pas à la haïr. J’avais pourtant une peur panique de cette même entité.

Absenoldeb : « Tu n’as pas compris. Il n’y a plus rien à faire, ton ami est déjà sauvé. »

Il n’en fallait pas plus pour briser cet infime espoir.

Absenoldeb : « Il ne veut plus te voir, ni toi, ni qui que ce soit. Si tu veux lui montrer ta sympathie, alors fais en sorte de ne pas être là à mon retour. »

Affirma-t-il avant de me laisser tomber au sol. Il se retourna et partit, comme si je n’existais plus.

Je restais dans le froid, immobile. Je ne sentais plus cette sinistre étreinte.

Je relevais le buste, incrédule.

Il m’a… Il m’a épargnée…

Malgré moi, je laissais échapper un sourire crispé.

-5-

J’avais fait ce qui était en mon pouvoir. De puissants mages auraient pu venir à bout de lui, c’était probable. Mais quelqu’un comme moi n’avait aucune chance. Je ne voulais même plus impliquer mes alliés de la surface. Les ramener ici les condamnerait à leur tour.

Il a sûrement raison. C’est déjà trop tard…

Si je continue, je ne serai qu’une victime de plus. Le mieux que je puisse faire à présent, c’est de prévenir les villageois de ne plus jamais descendre dans cette mine. Il n’y a qu’eux et moi que je puisse sauver à présent.

Je me relevais péniblement. Ce nouvel objectif était supposé me conforter dans ce choix.

Entre mourir à coup sûr, et mettre en garde les habitants de Gorwel, il n’y a vraiment pas à hésiter.

Rien que de penser à revoir ce démon me tétanisait au point que je n’en grimace. J’imaginais presque encore les sévices qu’il m’avait fait subir.

Je dois rentrer. Je dois rentrer pour Papa…

Je faisais dos au chemin qu’avait pris Abselnodeb, et me retrouvais face à la galerie qui me permettait de remonter à la surface.

J’ai vraiment essayé…

La simple idée de me tourner à nouveau vers les profondeurs de la mine me faisait blêmir. Je ne voulais jamais plus vivre pareille horreur.

M’acharner ferait de moi une victime de plus. Juste une victime de plus. Il n’y a rien que je puisse faire pour empêcher ça.

Je levais le pied pour entamer le chemin du retour. Cette idée m’inspira un tel soulagement que j’en souriais de nouveau.

Après ce pas, je ne bougeais plus.

Un silence de mort régnait dans cette galerie.

On entendit mes poings se serrer dans toute la galerie.

Ellébore : « Qu’est-ce que je viens de faire… ? »

Je regardais ma botte avec dégoût.

Ellébore : « Je suis sérieusement en train de l’abandonner ?! »

Ce cri résonna dans cet enfer de pierre.

Ellébore : « Moi qui lui avais promis de ne plus jamais me laisser abattre, je suis en train de laisser Lucéard à ce funeste sort ?! »

Je serrais ensuite les dents.

Ellébore : « Il n’est pas encore mort… ! »

Mes épaules tremblaient, et mon pied pivotait légèrement. Je n’avais toujours pas la force de revenir sur ce pas.

Ellébore : « Il n’y a que moi… Que moi qui puisse encore le sauver… ! »

Tous mes souvenirs en la compagnie de Lucéard me revinrent. Des souvenirs que j’avais puisés en moi pour trouver le courage, et qui étaient restés scellés dans mon inconscient jusque là, puisque tout mon être s’opposait à ce que je continue cette folie.

S’il utilisait le pouvoir de l’orbe, tout serait fini. Personne ne serait là à temps pour l’en empêcher. Je ne pouvais compter sur aucun miracle. Je ne pouvais compter que sur moi. Même cette fille pathétique qui avait considéré laisser tomber son ami pour pouvoir survivre devait le faire. Même si elle n’avait aucune arme pour le sauver. Même si l’obstacle était un démon.

Si je pars maintenant, tout sera fini. Et je ne pourrais jamais plus rien y faire.

J’étais furieuse contre moi d’avoir considéré revenir à ma petite vie. Furieuse d’avoir pensé que je n’avais pas d’autre solution.

Comment pourrais-je faire quoi que ce soit ? J’ai déjà oublié ce qui vient de se passer ? Qu’est-ce que je peux faire une fois en bas ? C’est du suicide.. !

Des pensées dictées par la peur venaient s’immiscer dans cet élan de rage. Je n’avais que des sentiments contradictoires.

J’ai survécu à un démon, et je dois bien être devenue folle pour penser y retourner.

Je fis un pas en arrière, et me retournai malgré tout.

Mais Lucéard… Il va tout perdre si je ne fais rien… Ce qu’il est en train de vivre est pire encore que ma douleur, pire encore que ce que voulait me faire ressentir Absenoldeb. Il est tout seul. Tout seul au fond de cette mine.

Ellébore : « Aaaaaah !! »

Je hurlais en me tenant la tête, comme pour chasser les pensées qui ne me convenaient plus.

Ellébore : « Je n’ai pas le choix ! Je ne le laisserai pas tomber ! »

Je fis un pas de plus vers les profondeurs de la mine, avec une résolution inébranlable.

Ellébore : « Pas moyen que j’accepte une fin aussi amère ! »

Je venais de marcher sur quelque chose, et constata ce qu’avait laissé Lucéard derrière lui.

Ellébore : « Oh… ? »

-6-

Quelques minutes plus tard, je descendais encore plus profondément. La galerie était progressivement devenue un inquiétant escalier.

J’aurais dû me presser davantage, mais la terreur ralentissait toujours mon corps.

J’ai été tuée plusieurs fois… Mais mon corps ne semble même pas l’avoir réalisé. Je… Je…

Je me frappais les deux joues.

Ressaisis-toi, Ellébore, bon sang ! Si tu as décidé d’être totalement inconsciente, ne fais pas les choses à moitié !

Une autre pensée me traversa l’esprit. Je me souvenais de la raison pour laquelle je m’étais mise en quête de cet orbe en premier lieu.

Allez, du nerf ! Tu n’es pas là que pour sauver Lucéard…

Un cri d’outre-monde vint me faire tressaillir jusqu’à la moelle.

J’étais pratiquement arrivée. Quelque chose éclairait à peine la pièce qui m’attendait.

La présence que je ressentais à nouveau rendit mon pas hésitant. Bientôt, j’aperçus cette très vaste salle.

Au fond de celle-ci se trouvait le corps d’un monstre gigantesque fraîchement abattu. Il était à l’origine du cri que je venais d’entendre. C’était le dernier rempart du trésor de ces profondeurs.

La bête tout droit sortie d’un cauchemar fiévreux se désintégrait en silence, et ne fit rapidement plus qu’un avec les ténèbres.

Sur une petite stèle, l’unique source de lumière révélait le visage d’un jeune garçon.

Alors, c’était bien vrai. Elle était là…

Lucéard : « L’orbe à vœux. »

J’entendis la voix de mon ami. Ce qui me glaça le sang était de constater qu’il semblait en paix. Il savait que je l’écoutais et se retourna vers moi.

C’était bien son visage. Ou plutôt le visage de ce qui restait de lui.

Lucéard : « Une fois qu’il réalisera mon vœu, Absenoldeb aura retrouvé tous ses pouvoirs, et je pourrais continuer à vivre ici, sans jamais plus avoir à souffrir. Je n’aurai plus besoin de manger, plus besoin de lumière, de chaleur. Je pourrais rester loin des autres, et ne plus dépendre d’eux. Je serais enfin seul. »

Je ne voulais pas entendre ces mots de sa bouche. Si c’était une libération pour lui, c’était simplement douloureux pour moi.

Je m’avançais, chagrinée.

Ellébore : « Tu n’y penses pas… Si tu lui laisses le plein pouvoir, il ne fera que t’assimiler, et tu mourras… ! »

Il n’était pas inquiété par mes propos. Il était déjà bien trop loin pour que je puisse l’atteindre.

Lucéard : « Il m’a compris. Je sais que c’est la bonne chose à faire. »

Le regard cerné par la folie qui le manipulait, il me fixait tandis que j’approchais.

Lucéard : « Non seulement il m’a compris, mais il m’a aussi fait comprendre que depuis le début, la seule personne qui me rattachait à ce monde n’a toujours fait que me subir. Je n’étais vraiment pas digne d’elle. Non. Je ne le suis toujours pas. Et je ne le serai jamais. La personne que je suis est ainsi. Misanthrope et arrogante. Je suis un prince bien pathétique. »

Il se complaisait dans ce constat.

Ellébore : « C’est faux… Tu- »

Lucéard : « Pas un pas de plus. »

Je m’arrêtais de parler comme de marcher en entendant cette menace.

Lucéard : « Ne t’approche pas. Je ne veux plus rien entendre. Je ne veux plus entendre un seul mensonge. Tu peux t’épargner tout ça. Je sais déjà la vérité. »

Il soupirait avec légèreté.

Lucéard : « C’est pour ça que je resterai seul. Je ne pourrais plus faire de mal à qui que ce soit, et plus personne ne pourra me faire de mal. »

Mes lèvres se détachèrent, je restais coi d’entendre de telles paroles.

Ellébore : « Autrement dit… Ton vœu est simplement de mourir… ? »

Lucéard : « … »

Sa non-réaction me terrifia.

Ellébore : « Ne plus faire de mal à qui que ce soit… ? Tu penses que c’est si simple que ça ! Tu as pensé à toute ta famille ? Que s’est-il passé quand nous avons visité la famille de Kynel ? Ils étaient heureux selon toi ? »

Lucéard : « Ce ne sera que provisoire. »

Ellébore : « Tu as pensé à ton père ? Il n’a plus que toi. Tu es tout ce qui compte pour lui. Ne me dis pas que tu ne l’as pas remarqué ? »

Lucéard : « Comment pourrait-il… Il… C’est ma faute s’il a perdu sa fille bien-aimée… »

Ellébore : « Eilwen m’a parlé de votre promesse de cuisiner quelque chose tous les deux. Tu as eu l’impression qu’elle se forçait ? Tu n’as pas pensé que ça comptait beaucoup pour elle ? Ça ne comptait pas pour toi ? »

Presque comme s’il mettait sa résolution à l’épreuve, il acceptait de me confronter une dernière fois.

Lucéard : « Tout ça n’a plus d’importance. Après tout, eux aussi devaient penser que j’étais de trop. »

Il était moins posé que l’instant d’avant, quoi qu’il ait pu dire.

Ellébore : « Et moi… ? »

Il releva les sourcils. J’étais toujours à une dizaine de mètres, mais il pouvait apercevoir mes yeux humides.

Ellébore : « Tu penses que j’ai envie de te perdre ?! Tu penses que je serai venue jusqu’ici en me forçant ?! Que j’aurai subi toutes ces sévices juste parce que je m’y sentais obligée ?! »

Lucéard : « Arrête… »

Il tentait de rester impassible, mais sa voix était plus aiguë.

Ellébore : « Tu sais très bien que tous les gens que tu laisseras derrière toi en souffriront pour toujours. Tu sais très bien quelle peine tu vas leur infliger ! C’est bien pour empêcher des tragédies comme celle-ci que tu as décidé de te battre ?! »

Après avoir enfin aperçu une réelle réaction de sa part, son visage redevint sombre à nouveau.

Absenoldeb : « Je t’avais pourtant prévenu. Si tu venais encore à le faire souffrir, je ne pourrais plus te laisser la vie sauve. »

Ellébore : « Lucéard ! Je t’en prie, ne meurs pas ! »

Ignorant les propos du démon, je tentais une dernière fois de raviver l’esprit de mon ami.

Absenoldeb : « C’en est assez. Péris. »

Il leva sa main devant lui.

Absenoldeb : « Magna lamina eius »

Une lame de ténèbres surgit et bien que je bondis au-dessus du sort, le sachant moins flexible qu’un anguem, je vis l’espace se courber.

Le lamina était capable de me rattraper, et je me retrouvais coincée dans les airs, à sa merci.

Par désespoir, plutôt que d’essayer d’annihiler la gravité, j’attendis le moment de la descente pour tenter de l’intensifier. Ce n’était qu’une différence de quelques centimètres, mais je pus éviter le sort.

Je m’écrasais au sol, plus fort que prévu, aveuglée par l’influence de l’attaque. Mon corps était parcouru par le froid et l’horreur.

J’ai du mal à croire qu’il n’ait pas ses pleins pouvoirs. Quelle puissance terrifiante…

Après tout, il avait mis en pièces la monstruosité qui gardait l’orbe.

Je me relevais en toute hâte, essayant d’anticiper sa prochaine attaque.

Absenoldeb : « Auxilia eius. »

Ellébore : « Quoi… ? »

Un sombre bouclier apparut autour de moi. Se retrouver ici était désagréable. Je sentais des picotements dans tout mon corps, et le froid était similaire à celui que j’avais ressenti en étant effleurée par le lamina. Que pouvais-je faire contre un sort que je ne pouvais pas éviter. Il lui suffirait de n’importe quelle attaque pour en finir avec moi sans que je ne puisse réagir.

Absenoldeb : « Cura eius. »

Tout l’intérieur du bouclier fut plongé dans les ténèbres les plus totales en un claquement de doigt. Avant que je ne comprenne ce qui venait de se passer, je sentis mon énergie vitale se faire drainer, et la masse noire s’échappa du bouclier quand celui-ci disparut, rejoignant le lanceur du sort qui l’absorba.

Je me retrouvais au sol, vidée de toute énergie. J’étais livide. Je peinais à respirer.

Ellébore : « … »

Je me hissais sur mes mains, le souffle haletant.

Absenoldeb : « Quelle obstination. Ton acharnement n’apporte que de la souffrance. Pour lui, comme pour toi. »

Ellébore : « Alors pourquoi… ? »

Je me retrouvais à nouveau sur ces faibles jambes, luttant pour maintenir un contact visuel avec le démon.

Ellébore : « …Pourquoi ne me tuez-vous pas ? »

Absenoldeb : « Lamina eius. »

Je parvins cette fois-ci à éviter la lame, même si ce fut de peu.

Ellébore : « Une partie de vous souhaite réellement ne faire souffrir personne. »

Depuis le début, j’essayais de comprendre ce qui tourmentait Lucéard. C’était forcément la clé. Ce qui permettait au démon de l’influencer. Mais, ce démon, n’avait-il pas lui-même un point faible ?

Absenoldeb : « Ne te méprends pas, il m’a parfaitement accepté. Tu l’as constaté par toi-même. Tes efforts sont vains. »

Ellébore : « Permettez-moi d’en douter. »

Il s’apprêtait à claquer du doigt une fois de plus.

Ce court répit qu’il m’avait accordé m’avait fait réaliser que s’il avait voulu, il aurait pu en finir en un instant. C’était évident à présent. Il préférait me voir fuir. Fut-ce sa volonté ? Je ne parvenais pas à le deviner.

Absenoldeb : « MAGNA LAMINA EIUS »

La lame me pourchassa quand il s’aperçut que j’avais bondit le plus haut possible. Mais au dernier moment, je disparus de sa vue.

Une explosion retentit.

Dans la zone où la mince clarté de l’orbe projetait l’ombre de Lucéard, il faisait évidemment trop sombre pour que des yeux humains ne puissent tout distinguer. Il avait beau être capable de me percevoir, il ne s’était pas rendu compte qu’une stalactite de pierre m’avait servi de bouclier, mais aussi de support pour pouvoir rebondir vers le sol.

Je m’étais malgré tout reçu un débris de roche sur la tête avant d’avoir pu m’enorgueillir de cette tactique.

Ellébore : « Je suis encore là ! »

Triomphai-je, en me frottant la tête.

Le démon n’était pas étonné, et pourtant :

Absenoldeb : « Tu n’as vraisemblablement aucune prédisposition pour la magie, mais tu parviens à voir mes sorts, bien qu’ils se fondent dans les ténèbres. »

Doutait-il de ma faiblesse magique ? Sous-entendait t-il que j’étais capable de percevoir la magie avec un pouvoir inné ? Quoi qu’il en soit, j’étais à présent plus confiante. J’avais fini par comprendre.

Ellébore : « Ils ne sont pas invisibles. »

Cette déclaration l’interpella. Il s’attendait à ce que ses sorts soient totalement imperceptibles dans l’obscurité. Et c’était presque le cas. Mais le fait que je pouvais malgré tout les voir confirmait une chose.

Ellébore : « Ces sorts… Ils dégagent tous de la lumière. »

Je lui lançais un sourire. Non pas au démon, mais à mon ami qui sommeillait en lui.

Ellébore : « Si je peux encore voir vos attaques, c’est que Lucéard est encore là. C’est qu’il ne vous a pas totalement accepté. C’est grâce à lui si je suis encore en vie. »

Comme s’il était relié à tout ce que ressentait Lucéard, le démon grimaçait.

-7-

Absenoldeb : « Tu n’as pas déjà oublié avoir trahi sa confiance ? Tu lui as caché la vérité sur sa cousine, tu l’as trompé. Lui n’oubliera jamais ce que tu lui as fait subir. C’est ce qui l’a finalement décidé à accepter la solitude. »

Ces paroles étaient un terrible venin pour son hôte. Il cherchait à détourner l’attention de Lucéard. Ce qui voulait dire que ce dernier m’entendait.

Ellébore : « Et vous espériez que je l’abandonne ? Que je le laisse à son sort pour le conforter dans son choix ? Pour qu’il n’ait plus aucun regret, pour qu’en me voyant jeter l’éponge, il décide de vous accepter corps et âme ? Mais Lucéard est mon ami, et hélas pour vous, tout ce qu’il peut voir, c’est que je mettrais ma vie en jeu pour lui autant de fois qu’il le faut ! »

Cette déclamation avait fait son effet. Même si je me tenais à vingt mètres de lui, je me rendais compte qu’il n’était plus aussi posé qu’auparavant.

Absenoldeb : « Tu as raison. »

La lueur jaune dans son œil m’envoûtait.

Absenoldeb : « Tout comme ce collier, tant que tu es là, il ne pourra pas rebâtir le mur qu’il avait créé pour se protéger des autres. C’est certain, c’est ce collier qui a fini par briser la barrière. Il a affaibli ce garçon. Il a perdu toute son hostilité à l’encontre du monde. Toute une partie de lui a été détruite par le maléfice de cet objet. Il vaudrait mieux que comme cet horrible artefact, Lucéard se débarrasse lui-même de toi. S’il a la force de le faire, alors il sera enfin libéré. Il pourra retrouver celui qu’il- »

Ellébore : « Ça suffit ! »

Démon ou non, il dépassait les bornes.

Ellébore : « Arrêtez d’essayer de lui faire croire ça ! »

Je commençais à voir quel artifice il avait utilisé pour piéger ce pauvre Lucéard.

Ellébore : « Il n’a jamais été la personne que vous lui faites croire qu’il est ! Lucéard n’est pas comme ça ! »

Sans même répondre à ma contrariété, il poursuivit avec monotonie, et une profonde mélancolie.

Absenoldeb : « Que sais-tu de lui, humaine ? S’il est une partie de moi, je suis une partie de lui. Je vis ses souvenirs, comme je ressens son présent. Personne ne l’aura aussi bien compris que moi. »

Sa tristesse était toujours aussi réelle, et pourtant, je le trouvais de plus en plus antipathique. Utilisait-il aussi cette façade pour abuser de la compassion de Lucéard ? Je ne savais pas à quoi me fier. Je ne pouvais pas être totalement lucide en étant si près d’une créature aussi néfaste.

Ellébore : « Vous mentez. »

J’étais au moins sûre de ça. Tout ce qu’il disait n’était qu’un tissu de mensonge, qu’il y croit ou non.

Ellébore : « Lucéard… Tu as toujours été le même ! Ta sœur t’aimait ! Je ne peux pas croire que tu n’en aies pas conscience ! Il m’a suffit de la rencontrer une fois pour le comprendre ! Ne me dis pas que tu doutes de tout ce que vous avez dû vivre ensemble ! Elle a tout mis en œuvre pour te sauver ! Elle a été prête à sacrifier sa vie pour toi ! C’est toi même qui me l’as raconté ! Ne me dis pas que tu as déjà oublié à quel point elle t’aimait ! »

Cette fois-ci, j’étais vraiment hors de moi. Je ne pouvais pas supporter qu’il joue avec de tels sentiments.

Absenoldeb : « Tout ce qui concerne sa sœur n’est qu’une source de souffrance pour lui ! Tu n’as pas idée du mal que tu lui fais en l’évoquant encore une fois ! »

Mon visage avait retrouvé ses couleurs. J’étais indignée d’entendre un tel discours.

Ellébore : « Comment osez-vous… ? Ce qu’il ressent à l’égard de sa sœur n’est pas ce que vous croyez… Ne me dites pas que vous êtes incapable de faire la différence entre la souffrance et l’amour ? »

Démon ou pas…

Ellébore : « Comment osez-vous affirmer que sa sœur ne l’aimait pas ?! Nojùcénie a sacrifié sa vie pour lui ! Comment osez-vous lui faire croire que ce qu’il ressent pour sa sœur n’est que souffrance ?! Vous ne vous rendez pas compte à quel point c’est cruel ce que vous faites ?! Qu’il souffre d’avoir perdu une personne qu’il aimait, ce n’est pas une malédiction ! C’est tout à fait normal ! »

…Je ne le laisserai pas faire ! Je l’arrêterai coûte-que-coûte !

Ellébore : « Lucéard n’a certainement pas besoin de vous ! Lucéard a besoin de gens qui l’aiment vraiment ! C’est pourquoi je vais le ramener à Lucécie ! »

Ce hurlement perça les ténèbres. Je pouvais voir le dégoût dans le regard du démon, puis l’étonnement quand il me vit foncer sur lui, désarmée.

Absenoldeb : « …Tant pis pour toi… Je vais devoir le blesser davantage. Mais ta mort sera… Un mal nécessaire. »

Ellébore : « Lucéard ! Je suis là ! Tu n’es pas seul ! »

Alors qu’Absenoldeb levait sa main, il vit ses doigts trembler.

Absenoldeb : « Magna lamina eius. »

La lame de ténèbres fusa à pleine vitesse. L’espace se courbait déjà avant que je n’aie pu commencer mon saut. Réalisant qu’il anticipait mon esquive, je dérapais sur le sol, et passa sous son attaque. En recouvrant une partie de mon corps de givre, je glissais sans douleur, et il ne put modifier suffisamment sa trajectoire pour me toucher. Son sort s’écrasa au sol derrière moi. Sa marge de mouvement avait été trop faible.

Ellébore : « Aaah ! »

Je me rapprochais dangereusement de lui, portée par l’élan de ma glissade.

Il n’avait aucune raison de se sentir inquiet, je ne pouvais rien contre un démon. Mais il reconnut dans mon regard que je n’étais pas folle. Et, incapable d’imaginer ce que j’avais en tête, il ne pouvait plus perdre un instant.

Abselnodeb : « Magna auxilia ei- »

La terre se souleva sous son pied, attirant toute son attention sur cette attaque surprise.

Ce n’était qu’une simple motte de terre. C’était le mieux que je pouvais avec mes pouvoirs magiques. Et c’était un succès total, il était tombé dans le panneau. J’avais réussi à le distraire, et son sort avait échoué.

Ellébore : « Crochenwaith summon ! »

Avant même qu’il ne relève la tête, je lui jetai un bol en plein visage. Il para l’ustensile avec Détresse comme s’il avait ressenti une menace venant du projectile.

Il ne pouvait pas se séparer des sentiments humains qui l’habitaient, et même avec ces maigres pouvoirs, il ne pouvait garder entièrement son sang-froid. La faible jeune fille que j’étais venait de combler la distance avec lui en une poignée de secondes. Cette succession de sorts imprévisibles de ma part avaient fini par ébranler son calme.

Absenoldeb : « Je t’ai dis de ne plus l’approcher… Giga anguem iridis ! »

Giga ??

Un cobra géant d’encre et de magie apparut derrière lui, il était gigantesque. Le souffle de son apparition m’avait coupé dans mon élan. Le reptile plongea sur moi férocement.

Néanmoins… J’étais déjà assez proche du démon.

Ellébore : « Flash !! »

Le flash eut lieu avant même l’annonce que j’en fis, et il était plus éblouissant encore que les précédents. Aveuglé par ma magie, déséquilibré par la roche, perturbé par la fureur de ce dernier cri, acculé par une simple enfant, le démon fit plonger le sort en toute hâte. Et dans un grand fracas, l’impact du serpent contre le sol souleva pierres et poussières, recouvrant cette scène pendant une poignée de secondes.

Le sort ne pouvait pas frapper trop près de l’orbe au risque de le briser, ni trop près de son lanceur. Cette attaque surpuissante l’avait plus desservi qu’autre chose.

Quand le calme revint enfin, deux silhouettes l’une contre l’autre se dessinaient derrière la lueur de l’orbe.

Je serrais Lucéard contre moi de toutes mes forces. Et avec ma voix la plus douce, je lui murmurais ces mots :

Ellébore : « Rentre avec moi, Lucéard, s’il te plaît. Si l’on veut briser la chaîne du malheur sans jamais céder à l’indifférence, alors il nous faut rester ensemble. Grâce à toi, j’ai rencontré pleins de gens géniaux. Et je t’ai rencontré toi. Je suis sûre que si nous restons ensemble, tout finira par s’arranger. Il y a certaines choses que nous ne pourrons jamais réparer. Mais pour ta sœur… Mais pour Kynel… Il faut que nous continuions d’être unis et que nous prenions la route vers cet avenir qu’ils ont pavé pour nous. »

Il restait immobile quelques instants. J’entendais son cœur battre.

Puis il me repoussa violemment de ses mains, et me fit tomber au sol.

Je le fixais, perdue.

Absenoldeb : « Tu es allée… Trop loin. »

Il ressortit Détresse de son fourreau.

Absenoldeb : « Beaucoup trop loin. »

Toujours mélancolique d’apparence, sa voix semblait plus chagrine encore que jusqu’alors.

Absenoldeb : « Pourquoi ? »

Une larme coulait le long de sa joue.

Absenoldeb : « Anguem iridis. »

Avant même que je n’ai pu réagir, il me souleva dans les airs après avoir enroulé tout mon torse.

Absenoldeb : « Pourquoi t’acharnes-tu ainsi ? Je lui avais promis qu’on ne lui briserait jamais plus le cœur… »

Je ne savais pas si le moment était bien choisi, mais je lui lançais un sourire triomphant.

Ellébore : « Je ferai en sorte de ne pas l’avoir fait souffrir pour rien. »

Absenoldeb : « Tu n’as rien accompli. Rien. Du tout. »

Son sort céda avant même qu’il ne puisse recommencer à me torturer. Je retombai sur mes deux jambes, et soupirais de soulagement.

Ellébore : « N’en soyez pas si sûr. »

Il baissa les yeux pour apercevoir une pierre luisante à son cou.

Absenoldeb : « Non… »

Alors, j’avais vu juste. S’il blâmait le collier de la mère de Lucéard, c’est parce que celui-ci limite son influence sur mon ami, et donc son pouvoir.

Absenoldeb : « Ne sais-tu donc pas ce que symbolise cette maudite pierre pour lui… ? »

Il ne semblait pas inquiété par ce qui venait de se passer. Peut-être avais-je trop attendu des pouvoirs de cet objet.

Absenoldeb : « Tous les malheurs qu’elle porte. La profonde blessure. Je ne lui laisserai pas subir ça une fois de plus. »

Il approcha sa main du collier qu’il redoutait tant, mais hésitait à le toucher. Il en avait peur, c’était certain. Peur de se blesser comme s’il s’agissait d’une ronce. Peur de s’y brûler comme s’il s’agissait d’une braise.

Je souriais presque en ayant l’assurance qu’il s’agissait de son point faible.

Lucéard : « Laisse-moi faire. »

Je n’avais pas le moindre doute. C’était Lucéard qui venait de parler. Il venait de reprendre le contrôle. Le démon semblait presque stupéfait de ne pas avoir prononcé les mots qui venaient de sortir de cette bouche.

Absenoldeb : « Comment… ? Tu es encore capable de parler ? »

Le jeune homme détacha lui-même le collier et le prit dans sa main.

Ellébore : « Lucéard… »

Je ne savais plus quoi lui dire. Je ne savais pas ce qui lui passait par la tête. Absenoldeb n’arrivait même plus à le contrôler.

Lucéard : « N’écoutes-tu donc jamais ? »

Ce ton froid, c’était bien celui de Lucéard. Et c’était contre moi qu’il était dirigé.

Lucéard : « Ce collier, je ne veux plus jamais le voir. »

Sur ces mots, il jeta avec dédain la pierre derrière lui, réduisant tous mes efforts à néant.

-8-

Lucéard

Lucéard : « Tu n’as toujours pas compris, Ellébore ? J’ai moi-même mis trop longtemps pour réaliser ce que ce collier m’avait fait devenir. Et à présent, c’est à toi de te rendre à l’évidence. Celui que tu veux sauver n’existe pas. »

La demoiselle face à moi paniquait. Son esprit était trop étriqué pour comprendre ce qui se passait.

Ellébore : « Comment peux-tu croire ça… ? Des gens t’aimaient avant même que tu ne le portes, Lucéard. »

Lucéard : « Non. C’est faux. Il me l’a montré. Tout le mal que j’ai fait aux miens. Même à celle qui semblait le plus tenir à moi. »

Ellébore : « Je t’ai déjà dit que- »

Lucéard : « Silence. Ma décision est déjà prise. »

Coupée dans son élan, elle ne trouvait plus ses mots.

Lucéard : « Je regrette tellement. D’avoir été ainsi. D’être ainsi. J’ai toujours été mauvais. Foncièrement mauvais. L’avoir réalisé n’arrange rien. Je suis le mal qui a frappé mon entourage. Je les ai fait souffrir. »

Maintenant que j’étais résolu à en finir, j’aurai dû être en paix, mais ressasser ma vie était toujours pénible, infiniment pénible.

Lucéard : « Je n’ai jamais été le frère qu’elle méritait. »

Je souriais, tristement.

Lucéard : « Je vais réaliser le vœu d’Absenoldeb. C’est la dernière chose que je ferai. Et tu ne m’en empêcheras pas. »

L’effroi dans ses yeux me répugnait.

Ellébore : « Non… Lucéard… »

Absenoldeb : « Il ne faut pas que tu fasses attention à ce qu’elle dit, elle essaye de- »

Lucéard : « N’interviens pas. »

Ellébore me fixait, transie par la peur. Elle ne savait plus qui dans ce corps était le démon.

Lucéard : « Je la ferai taire personnellement. J’ai retenu la leçon cette fois-ci. »

Le visage d’un vieil homme m’apparut un fugace instant. Je me tenais la tête comme si elle s’était soudain alourdie.

Ellébore : « Tu n’es pas…sérieux… ? »

Au comble de la détresse, le regard de la demoiselle se chargeait de larmes.

Je levai le cimeterre face à elle.

Lucéard : « Adieu, Ellébore. »

Plutôt que son habituelle fureur de vivre, plutôt que son habituelle bonne humeur, Ellébore montrait un bien triste visage. Me plonger dans ses yeux était extrêmement douloureux.

Une vision m’apparut. Un souvenir qui s’était gravé en moi ce jour-là, dans le temple d’Absenoldeb.

Ce moment d’hésitation permit à la jeune fille de se relever, puis de s’écarter.

Lucéard : « MAGNA LAMINA EIUS ! »

Ellébore : « FLASH ! »

L’énième usage de cette combine me surprit, m’éblouit, et elle n’encaissa pas l’attaque de plein fouet. Néanmoins, elle posa un genou au sol.

Ellébore : « Lucéard… Tu n’es pas ce que tu prétends être ! Il n’y a rien de mauvais chez toi ! Je suis très fière d’être ton amie, et je serai prête à tout pour que tu puisses retrouver une vie heureuse ! Alors, je t’en prie… »

Lucéard : « MAGNA LAMINA EIUS ! »

Alors qu’elle se concentrait à ne pas fondre en sanglot au milieu de sa tirade, elle ne vit pas le sort venir, et fut éjectée quelques mètres plus loin.

Je ne ressentais aucun plaisir à assister à ça. J’étais même plus décontenancé que je n’aurai souhaité l’être. Et par-dessus le marché, une partie de moi s’étonnait de la voir se relever.

Lucéard : « Absenoldeb… Pourquoi mon sort est-il si faible ? »

Absenoldeb : « Elle te retient. Tout comme le collier, cette fille te retient. Elle bride tes pouvoirs, elle bride ta nature. Elle est un poison pour ton cœur. »

Je fixai une fois de plus la demoiselle, cherchant à constater par moi-même la véracité de ses propos.

Ellébore : « Qu’est-ce que tu te reproches, Lucéard… ? Tu penses vraiment avoir fait souffrir ta sœur ? »

Malgré tous les maux qui l’assaillaient, elle cherchait à dialoguer, quitte à rouvrir davantage mes plaies.

Lucéard : « C’est évident… Elle n’aura jamais pu être heureuse avec un frère comme moi. C’est la conclusion que j’ai atteint. Sa mort, sa vie… Tout… Tout est de ma faute… ! »

La réalité était aussi dure à dire qu’à entendre. La fille du docteur n’en menait pas large.

Ellébore : « Alors c’est ça… Absenoldeb… Vous tenez à tout prix à rendre son deuil insupportable. C’est ça votre but ? Vous vous nourrissez des sentiments négatifs ? Tout ce qu’on dit sur les démons est vrai. »

Quand elle s’adressait au démon, c’était avec une certaine remontrance, contrairement à la douceur qu’elle employait toujours pour me parler, même maintenant.

Absenoldeb : « Je n’ai fait que lui révéler la réalité. Rien de plus. »

Ellébore : « …Vous utilisez son amour pour sa sœur pour lui faire du mal. Je ne vous- »

Lucéard : « Silence ! »

La demoiselle était blessée, boueuse, terrorisée, gelée, épuisée. Elle était à bout.

Ellébore : « Lucéard… »

Lucéard : « Cette farce a assez duré. Vois par toi même… Qui je suis. »

Elle tendit sa main, et me sourit affectueusement.

Ellébore : « Lucéard, tu es- »

Lucéard : « MAGNA ANGUEM IRIDIS »

Elle écarquilla les yeux en entendant ce cri plein de douleur. Un sourire difforme déchirait mon visage. J’étais devenu le mal absolu.

Détresse était au bout du ruban qui frappa à plusieurs reprises comme un fouet, lacérant de toute part Ellébore qui disparut dans cette valse sanglante.

La jeune fille tomba sur le derrière, les genoux rentrés en avant. Elle n’avait même pas pu hurler de douleur. Ses vêtements étaient en loques. Toutes les blessures se refermaient. Mais son corps n’en restait pas moins couvert de sang. Le ruban qui nouait ses cheveux lâcha, et le blond soyeux qui la caractérisait, noirci par la crasse, vint caresser la pierre froide sur laquelle elle reposait.

Toute cette douleur avait fait lâcher ses nerfs. Elle sanglotait au sol, comme une enfant. Elle ne pouvait plus rien faire d’autre. Je l’avais totalement brisée.

Je restais quelques instants à la fixer. Je n’arrivais pas à détourner le regard.

Absenoldeb : « Tu ne l’achèves pas ? »

Le démon de la solitude semblait souffrir de cette scène déchirante. Tout s’était déroulé au-delà de ses espoirs malgré quelques imprévus. Pourtant, il semblait compatir à sa façon. J’étais incapable de lui répondre.

Absenoldeb : « Ce n’est pas important. Son esprit ne pouvait pas supporter plus. Elle ne nous causera plus de tort. Maintenant, tu peux prendre l’orbe. »

Je hochais la tête.

Tandis que j’entendais encore ses gémissements qui me prenaient au cœur, je posai mes deux mains sur l’orbe et la pris contre moi.

Ses pleurs. Ses cris. C’était insupportable. Elle ne s’arrêtait plus. Je me retrouvais à regarder une fois de plus dans sa direction, malgré moi.

Elle était en état de choc, légèrement recroquevillée sur elle-même, et tremblait sans s’arrêter, elle ne pouvait plus bouger. Elle ne pouvait même plus essuyer ses larmes qui coulaient sans discontinuer.

Une image se superposa sur cette bien trop triste scène. C’était encore une vision du passé. Une vision plus lointaine que les autres. Une de celles qui avaient fini par être enfouies au plus profond de moi.

Une lueur qui m’étais propre éclairait à nouveau mon regard.

Je… Je m’en souviens…

-9-

On toqua à la porte.

Je me retrouvais dans ma chambre au palais, à peine plus jeune que je ne l’étais. Ce souvenir était pourtant si loin déjà.

Ernest : « Mon Prince. »

Ce bon vieux majordome n’avait jamais changé de visage aussi longtemps que je l’avais connu. Cette chevelure grisonnante lui allait si bien.

Il avait toujours ce flegme à toute épreuve, mais je pouvais deviner qu’il était troublé, inquiet.

Ernest : « Votre sœur a eu un accident. Il y a plus de peur que de mal, ne vous en faites pas, mais j’ai pensé que vous souhaiteriez venir la consoler. »

Ne me connaissait-il pas assez pour deviner ma réponse ? Il savait bien que ce n’était pas mon genre d’agir ainsi.

Lucéard : « Vous voyez bien que je suis occupé, enfin. Si ce n’est rien de grave, pas la peine que j’aille la voir. »

Je dissimulais l’activité qui prenait toute ma concentration. Il pouvait néanmoins voir le bout qui dépassait de la flûte-double sur mon bureau.

Ernest : « Elle est sortie de la cour alors qu’elle jouait, et une bête errante l’a attaquée. Elle a apparemment éveillé sa magie, et a détruit toute une partie des fortifications sud ce faisant. »

Ma chaise racla soudainement le sol, lui coupant la parole.

Je m’étais levé d’un bond, stupéfait.

Je lançai un regard effrayé à mon majordome.

Ernest : « Elle est dans sa chambre. »

Me précisa t-il, devinant que j’allais le demander. Il souriait avec compassion.

J’accourus hors de ma chambre, et traversa le corridor. Je croisai Madeleine sur mon chemin qui me fit signe d’y aller.

Quand j’entrais dans sa chambre, après avoir hésiter à frapper, elle était sur son lit.

La princesse pleurait à chaudes larmes.

Nojùcénie : « Lu…Lucéééé… ! »

Elle ne parvenait pas à s’arrêter, et tendait ses bras vers moi, comme si j’étais la seule chose au monde qui pouvait la réconforter. Je me rapprochais lentement d’elle.

Lucéard : « A-arrête de pleurer comme ça, enfin… »

Voyant que mes mots ne suffisaient pas à la calmer, je soupirai.

Lucéard : « Bon, je ne l’ai pas finie mais voilà pour toi. Je n’ai pu graver que le Nojù de Nojùcénie, mais ça suffira, non ? »

Me défendai-je en lui présentant la flûte-double que je gardais dans mon dos.

Lucéard : « B-bon anniversaire. »

Le prince que j’étais manquait cruellement d’honnêteté.

La fillette s’était arrêtée de gémir pendant un instant, juste pour me poser une question.

Nojùcénie : « …C’est pour ça que tu ne voulais pas jouer avec nous… ? »

Je détournai le regard, gêné.

Lucéard : « J’ai pris un peu de retard. »

Elle s’essuyait les yeux, mais sa voix était encore chargée de chagrin.

Nojùcénie : « Tu sais, ce que j’aurai voulu le plus pour mon anniversaire, c’est que tu le passes avec moi. Recevoir ton cadeau en retard ne me dérange pas du tout. Mais merci beaucoup… Je l’adore. »

Dit-elle en prenant l’instrument entre ses mains. Les joues rougies d’avoir tant pleuré, elle me lançait un sourire rempli d’un amour inconditionnel.

Je restais sans voix. Comment pouvait-elle toujours se comporter comme ça avec moi et mon caractère de cochon.

Nojùcénie : « Dis, tu veux bien rester avec moi… ? »

Gênée d’avoir à me demander ça, elle me fit cet air de chien battu dont elle avait le secret.

Nojùcénie : « Je me sens toute bizarre. J’ai envie de dormir. Mais j’ai encore peur. J’aimerais que tu sois là pendant que je dors… S’il te plaît. »

Cette attitude ne lui ressemblait pas. Elle devait vraiment se sentir en détresse. Je n’avais pas le cœur de refuser.

Lucéard : « Oui, c’est d’accord… »

Père me grondera si je refuse de toute façon.

Je pris la chaise de son bureau et vins m’asseoir à côté de son lit. Elle s’était blottie sous ses draps, et en moins de deux s’endormit. Son visage était si paisible que j’aurais presque pu me rendre compte de ce que je représentais pour elle.

Je finis par m’assoupir à mon tour, et je n’avais aucun souvenir de ce qu’il s’était passé ensuite. Pourtant, il me semblait avoir entendu une conversation. Et ce ne fut que maintenant que je réalisai qu’elle était toujours quelque part dans ma mémoire, et qu’elle avait attendue ce jour pour ressurgir.

Nojùcénie : « J’aimerais qu’il reste encore un peu, s’il te plaît, Madeleine. »

Madeleine : « Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je le ramène dans sa chambre ? Il y sera mieux. »

Nojùcénie : « S’il te plaît. »

Un long silence s’ensuivit.

Madeleine : « Ah, vous aimez beaucoup votre frère, décidément. »

La domestique était ravie de voir la demoiselle regarder le prince avec autant d’affection.

Nojùcénie : « Mais je n’ose jamais lui dire… »

Elle sourit, tout en continuant de me fixer.

Nojùcénie : « Tout le monde pense qu’il a un cœur de pierre. Mais c’est faux. Je sais qu’il a sa personnalité, mais moi je l’aime bien comme ça ! Et puis, j’ai toujours su qu’au fond de lui, c’est le plus gentil des grands frères au monde. Et si un jour il arrivait quelque chose de grave, je sais qu’on pourrait compter sur lui. Il a toujours été comme ça, et il le montre de plus en plus, tu ne trouves pas ? »

Un rire délicat lui échappa. Je ne l’avais pas entendu depuis déjà si longtemps.

Nojùcénie : « J’aimerais qu’il puisse s’entendre avec tout le monde. Tout ce que je souhaite, c’est qu’ils se rendent compte à quel point Lucéard est adorable. »

Peut-être était-ce mon imagination, mais je pouvais pratiquement voir ce sourire auquel je n’avais pourtant pas assisté.

Tu n’y es pour rien…

J’entendais son rire de plus belle.

Jamais ton sourire ne m’a fait souffrir.

Ce sourire ne voulait plus me sortir de la tête.

Bien au contraire, tout ce qui m’est arrivé de mieux, c’était grâce à ton sourire, Nojù.

Une chaîne se brisa en moi, suivie par une infinité d’autres. Le fracas assourdissant du métal qui rompt libéra enfin mon cœur.

Qui j’étais n’a aucune importance. Qui je suis m’importe peu. Ce qui me définit en fin de compte, c’est celui que j’aimerai être.

Mes yeux se rouvrirent. L’orbe était face à moi.

J’aimerais être ce Lucéard que tu aimais.

J’étais à nouveau au milieu de la pénombre. J’étais rappelé à la réalité en entendant le sanglot d’Ellébore. Son état me forçait à faire face à mes actes.

Qu’est-ce que j’ai fait… ?

J’avais fait terriblement souffrir ma meilleure amie. Celle qui avait tout bravé pour me porter secours. Elle avait eu raison sur toute la ligne et je ne l’avais pas écouté. Je n’avais même pas pu l’écouter. Je n’étais même pas sûr d’avoir été celui qui lui avait parlé.

Je sais pourquoi tu es là. Inconsciemment, j’ai fini par le comprendre. Les blessures de Ceirios, ce plan, cet orbe, ce que tu m’as caché. Tout est clair maintenant. C’est peut-être ça qui m’a fait ressurgir.

Absenoldeb : « Maintenant, tu peux y aller. Tu peux mettre fin à tout ça. Il te suffit de souhaiter me céder ton corps. Tu n’as qu’à lever l’orbe et prononcer ton vœu. »

Je serrai cette sphère luisante entre mes mains et la portai au-dessus de ma tête.

Je sais ce que j’ai à faire, à présent.

Une larme coulait le long de ma joue. Je pris mon souffle.

Mon vœu…

Lucéard : « …Guéris… ! »

Ce hurlement étouffé surprit le démon en moi. Il précéda un puissant cri du cœur.

Lucéard : « …Guéris Eilwen !! »

Ce rugissement résonna dans toute la galerie.

Absenoldeb : « Im… Impossible… ! »

Cette sensation brûlante en moi ne voulait plus s’éteindre.

Ellébore : « …Heu… ? »

La force de ces mots avait ramené la demoiselle à ses esprits. Elle restait bouche-bée, n’étant pas sûre d’avoir bien entendu.

Ses yeux étaient encore embrumés, mais elle parvint enfin à voir le véritable Lucéard. Je me tournais vers elle, souriant. Et pleurant. Pleurant à mon tour toutes les larmes de mon corps.

Lucéard : « C’était bien ça, ton vœu, n’est-ce pas ? »

Elle n’en revenait pas. Tous ses espoirs avaient pourtant été broyés.

Lucéard : « Tu as entrepris bien des choses pendant mon sommeil, je me trompe… ? Tu comptais guérir ma cousine avant que je ne me réveille. Tu espérais réussir avant même que je ne la revois. C’est pour ça que tu me l’as caché, n’est-ce pas ? »

Ellébore : « L-lucéard… »

Elle n’avait plus aucune force, et ne parvenait même plus à confirmer mes dires.

Lucéard : « Je suis tellement désolé… Et tu n’as pas non plus idée à quel point je te suis reconnaissant. Je ne mérite clairement pas d’être ton ami… »

Je lui montrai à présent un air confiant, assez pour chasser ses derniers doutes.

Lucéard : « Mais à partir d’aujourd’hui, je ferai tout pour le mériter ! »

L’effroi n’avait toujours pas quitté son regard, mais elle hocha la tête, faiblement. Dans cet état déplorable, elle n’était plus prête à croire en quoi que ce soit.

Tout ça était de ma faute.

Lucéard : « Rentrons. »

Ma voix était aussi douce qu’Ellébore ne l’avait été avec moi tout ce temps.

Elle hochait à nouveau la tête, cette fois un peu plus fort. Son cauchemar était enfin fini.

Absenoldeb : « Tu n’arriveras à rien. »

Ces mots m’avaient échappé, et sans m’en rendre compte, ma mine était devenue maussade.

Lucéard : « Tu es encore là… ? »

Absenoldeb : « Les orbes à vœux se brisent en une infinité de fragments quand le vœu est réalisé. Mais le tien n’aboutira jamais. »

L’orbe était en effet toujours entre mes mains, comme si rien ne s’était passé.

Absenoldeb : « Les vœux ne se réalisent que lorsque nous les souhaitons pleinement. De tout notre cœur. De toute notre âme. Mais aussi longtemps que je suis une partie de toi. Ton souhait sera toujours imparfait. »

Il avait réussi à m’effrayer. Je ne pouvais pas accepter que les choses se passent ainsi.

Lucéard : « Guéris Eilwen ! Guéris Eilwen, je t’en prie ! »

Je criai sur l’orbe en espérant la faire réagir, mais rien ne se produisit.

Absenoldeb : « Si tu avais réalisé notre vœu plus tôt, tout serait réglé. Mais à présent, nous n’aurons plus de point d’entente. Tu ne comprends plus, toi non plus. Nous ne sommes plus unis. Mais je suis toujours là. Et je t’empêcherai de te blesser davantage. »

Mes bras se levèrent encore plus haut malgré moi, sans que je ne puisse contrôler mon corps.

Lucéard : « Non, arrête ! Ne fais pas ça ! »

Il lança l’orbe au sol, qui se brisa instantanément. La lueur de ses fragments s’éteignirent progressivement. Tout était fini.

Lucéard : « … »

Ellébore : « … »

Absenoldeb : « Cet état m’épuise. Je vais devoir me rendormir à nouveau. Mais ne t’en fais pas. Je veillerai sur toi. Et bientôt… Je reviendrai… »

Je sentis la tristesse gravée sur mon visage s’évanouir. Ce mal qui me rongeait disparu, ou plutôt, il s’enfouit en moi. Je me laissais choir à mon tour devant les tessons de l’orbe. Tout mon corps se relâchait.

Ellébore : « J’ai échoué… »

Elle non plus ne parvenait pas à détourner le regard des fragments, puis baissa la tête.

Après m’être relevé, je récupérai mon collier, et le mis à mon cou. Je m’avançais ensuite vers Ellébore.

Une main tendue apparut dans son champ de vision.

Lucéard : « Comment tu te sens ? Tu peux te lever ? Tu dois être exténuée ma pauvre. Nous devrions repartir d’ici. »

Ellébore : « … »

Elle me fixait, incapable de comprendre ce qui me poussait à sourire.

Je la hissais à mon niveau.

Lucéard : « Nous verrons pour Eilwen après. La priorité, c’est de m’assurer que tu sois saine et sauve pour l’instant ! »

Elle finit par décrocher un maigre sourire à son tour.

Ellébore : « Lucéard… »

Ses yeux se fermèrent, et elle se laissa tomber contre moi. Elle avait perdu connaissance.

Lucéard : « Tu as vraiment tenu jusqu’au bout, Ellébore. Je n’arrive pas à croire que tu puisses être aussi courageuse. »

Je la serrai dans mes bras quelques instants.

Merci Ellébore… J’ai vraiment de la chance de t’avoir rencontré.

Je mettais une de mes mains sur son crâne et frottai délicatement ses cheveux.

-10-

Deryn : « Oh, on dirait que j’interromps un moment plutôt intime. Désolée. »

Je sursautai en entendant la voix de Deryn au bout de la pièce. Ma cousine me fixait d’un air railleur. Elle empoignait une lanterne dans sa main et nous éclairait, Ellébore et moi. Les vêtements de la demoiselle que je tenais dans mes bras étaient dans un tel état qu’on pouvait voir sa peau plus que ce qu’elle n’aurait souhaité.

Je rougis en me rendant compte du spectacle que je montrais.

Lucéard : « D-deryn, c’est toi ? »

En entendant l’embarras de son cousin, elle rit espièglement. Elle devait aussi être soulagée de constater que nous étions en vie.

Deryn : « Oui, c’est moi. Tu t’attendais à un monstre ? »

Son attitude nonchalante jurait terriblement avec cet endroit.

Deryn : « Alors ces gens disaient vrai. Tu étais vraiment ici avec Ellébore. Je commençais à en douter. »

J’étais perdu. Qu’est-ce qu’il se passait encore ?

Deryn : « Tu as l’air d’en avoir vu des vertes des pas mûres, mais… Je suis contente de voir que tu t’es réveillé, et que tout est rentré dans l’ordre. »

Elle me lança un large sourire. Elle était visiblement soulagée.

La garde comtale était juste derrière elle, on entendait leurs armures claquer dans les escaliers.

Eilwen : « Vous êtes là ? »

Je sursautai une seconde fois en entendant mon autre cousine. Elle s’était mêlée au groupe d’intervention. Ou plutôt, C’était Deryn qui s’en était éloignée, pressée de nous retrouver.

Même au loin, je pouvais me rendre compte qu’il y avait quelque chose de différent chez Eilwen.

Deryn : « Pourriez-vous vous occuper de la demoiselle inconsciente ? »

Deryn était du genre réservée, et peinait à donner des directives à ceux qui l’accompagnaient. Mais ceux-ci s’exécutèrent. Ils avaient prévu deux civières. Je leur confiais Ellébore.

Après avoir inspecté mon amie, Deryn vint vers moi, elle était plus naturelle en ma compagnie qu’elle ne l’avait jamais été.

Deryn : « Tu penses que c’est grave… ? »

Elle s’en faisait beaucoup pour Ellébore. Elles s’étaient donc bel et bien déjà rencontrées.

Lucéard : « Il n’y a pas à s’inquiéter. Je ne sais pas s’il existe quelqu’un de plus solide qu’elle. »

Mais ça ne m’empêchera pas de m’inquiéter moi-même.

Deryn était toujours étonnée de me voir parler ainsi. Ou plutôt agréablement surprise, devrais-je dire.

Lucéard : « Hm, sinon, qu’est-ce qui se passe au juste ? »

La jeune fille me toisait de haut en bas, s’assurant que j’aille bien. Peut-être associait-t-elle ce qui était arrivé à Ellébore au mal qui avait frappé sa sœur.

Deryn : « Quand j’ai entendu qu’il y avait une attaque à Gorwel, je me suis doutée qu’il s’agissait des gens de la dernière fois, et que tu serais impliqué, d’une façon ou d’une autre. Après tout, ce n’était pas un hasard puisque tu t’étais réveillé la veille selon le message que nous a envoyé ton père. »

J’essayais de me plonger dans son regard. Que ressentait-elle vis-à-vis du groupe de Musmak, je n’en avais aucune idée.

Deryn : « La garde a rapidement réagi. La sécurité dans notre comté est à la hauteur de sa réputation. Tes amis un peu étranges ont tenu le coup assez longtemps pour que les renforts arrivent. Mais ils ont encore réussi à s’enfuir… »

Elle finit par rebondir sur une note positive.

Deryn : « Enfin, la ville est en sécurité maintenant ! Et il n’y a aucune perte à déplorer, si ce n’est quelques blessés légers. »

Elle commença à marcher vers les escaliers pour m’inciter à prendre le chemin du retour, puis finit par s’arrêter une fois que je l’eus rattrapée.

Deryn : « Tu veux bien remonter un peu avec Eilly ? Je vous rattraperai. Pour l’instant, j’aimerai un peu reposer mes jambes. Je ne suis pas très athlétique. »

Elle semblait quelque peu mélancolique.

Lucéard : « Ce n’est pas vraiment le meilleur endroit du monde pour se reposer si tu veux mon avis. »

Répliquai-je avec un air sarcastique.

Deryn : « S’il te plaît. Je vous rattrape tout de suite. »

Son regard insistant finit par me persuader. Elle ne voulait pas me dire honnêtement ce qui la poussait à vouloir rester seule, mais je la connaissais assez pour savoir qu’il n’y avait aucune enfant de 14 ans plus raisonnable qu’elle. Ce n’était certainement pas le genre de personnes à prendre des risques inconsidérés, et, bien que son comportement m’étonnait, je pris sur moi, et la laissai faire.

Lucéard : « On se retrouve là-haut ! »

Deryn me fit de discrets signes de main alors que je m’éloignais.

Au milieu des hommes en armure, je me rapprochais d’Eilwen qui s’était murée dans le silence.

Lucéard : « Merci d’être venues nous chercher. Je ne sais pas comment j’aurais fait pour remonter avec Ellébore sans vous. »

Eilwen : « … »

J’étais pourtant sûr qu’elle m’avait entendu.

Lucéard : « Tout va bien ? »

Eilwen : « Oui… »

La jeune fille semblait contrariée que je lui pose la question. Je commençais déjà à avoir peur de l’offusquer, de mal m’y prendre avec elle.

Lucéard : « Désolé de ne pas avoir pu cuisiner avec toi, l’autre jour. J’ai eu un empêchement. »

Plutôt que de rire, elle me lançait un regard troublé, comme si je venais de dire quelque chose d’étrange.

C’était d’ailleurs volontaire de ma part. Je peinais à aborder le sujet sur un ton trop sérieux.

Eilwen : « Tu nous a fait si peur. »

Ses paroles manquaient d’émotion, mais suffirent à me rassurer un peu. La tension n’arrêtait pas de redescendre. Je me sentais vidé.

Je réalisai qu’une partie des personnes présentes faisaient partie de sa garde personnelle. Je devinais en les observant davantage qu’elle n’était plus considérée comme autonome, et devait être suivie avec la plus grande attention lors de chacun de ses déplacements.

Après une heure de marche, j’aperçus enfin la lumière tombante du jour. Les lampes que transportaient la garde m’avaient déjà habitué à la lumière, mais ce soleil couchant m’éblouit malgré tout.

Lucéard : « Combien de temps ai-je passé sous terre… ? »

Un poids de plus m’était ôté à présent que je sentais l’air frais du soir. Moi qui étais près à abandonner mon existence au fond de cette mine, il y a peu de temps, je pouvais à nouveau contempler l’extérieur, et ma propre bêtise.

Mes lèvres remontèrent en leurs commissures, sans que je m’en rende compte.

Je m’écroulai ensuite au sol.

Eilwen : « L-lucéard ? »

Décidément, cette journée avait été longue pour moi aussi.



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Chapitre 25 – Sans jamais l’oublier Menu à suivre...