Nefolwyrth
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Chapitre 11 – Une route pour deux

-1-

Un cliquetis nostalgique et irrégulier, presque lointain, se faisait entendre. Il sublimait l’étrange et confortable silence qui régnait entre ces murs.

La grande fenêtre ne laissait plus voir que de sombres nuages. Et la pluie n’avait guère l’intention de cesser.

Nojùcénie : « Faisons un cache-cache à l’intérieur ! »

Entre les grondements du tonnerre, la douce voix d’une enfant venait de résonner. Alors qu’elle n’avait que neuf ans, ma petite sœur débordait déjà d’énergie. Ses joues rougissaient aussitôt qu’elle avait une idée en tête. Brynn, lui, avait dix-neuf ans en ce temps, et commençait déjà à crouler sous les responsabilités. Toujours aussi sérieux, il dut se montrer ferme, sans pour autant négliger le sourire qu’il arborait face à sa cousine.

Brynn : « Hélas non. Je ne peux accepter, Nojùcénie. »

Dilys : « Tu es de quel côté, Brynn ? »

Toujours prête à ronchonner, il n’en fallait pas plus à Dilys pour qu’elle lui lance un regard noir.

Ceilio : « Si Brynn ne veut pas, c’est qu’il ne faut pas, Dilys. »

La voix de la sagesse s’incarnait dans ce jeune homme de douze ans à la chevelure tombante. En ce temps-là aussi, il ne jurait que par son frère. Eira aussi n’était qu’une jeune adolescente. Mais elle avait tout d’une grande, de quoi rendre fier son père.

Eira : « Nous allons bien trouver quelque chose d’autre. »

La pièce où nous étions avait tout d’une chambre de princesse. Et le scénario qui se produisait ici-bas était loin d’être nouveau : six enfants qui s’ennuyaient un jour de pluie. Des enfants assez particuliers, qui d’habitude subissaient une éducation extrêmement rigoureuse.

Quand ils avaient le temps d’être ensemble, ils le passaient souvent à réfléchir en vain dans le but de trouver une activité qui contentait chacun.

Nojùcénie : « Lucé, toi seul peut nous sortir de cette impasse ! »

La jeune fille s’agitait de manière dramatique sous les yeux de ses cousins, et tendait le bras vers son frère de onze ans. Celui-ci était légèrement à l’écart et s’était fait le moins possible entendre jusque là.

Dilys m’ôta heureusement les mots de la bouche, tout en se mettant devant moi, comme pour me protéger.

Dilys : « Si nous l’écoutons lui, nous allons nous ennuyer pour le restant de nos vies. »

J’allais justement proposer une activité qui raccourcirait la tienne.

Le regard las, je me décidai finalement à ne pas répondre.

Eira : « Dilys, arrête donc d’embêter Lucéard. »

La voir jouer les mamans fâchait davantage la jeune fille.

Dilys : « Ah, vous m’énervez ! Je rentre dans ma chambre si c’est comme ça ! »

Face à ce haussement de ton, Brynn fronça les sourcils. Il n’était pas contrarié par l’attitude de sa sœur. Il lui fallut juste un instant pour s’étonner de la remarque de cette dernière, avant de laisser son sourire s’étendre le long de ses traits.

Nojù éclata de rire.

Nojùcénie : « On est déjà dans ta chambre, Dilousse ! »

Sa cousine explosa de rage.

Dilys : « Je le sais très bien ! C’est une façon de dire que je souhaite que vous partiez ! Et arrête avec Dilousse ! »

Alors qu’elle fuyait ses propres appartements en dernier recours, Nojù la ceintura et la retint de force avec nous, sans même chercher à contenir son hilarité. Ce fut la dernière vision qui précéda mon réveil, sept ans plus tard.

-2-

Je revêtais le visage qui était devenu pour moi un masque depuis quelque temps. C’était toujours ainsi que je me réveillais. Je me rendis rapidement compte que j’étais assis, et mon coude effleura quelqu’un.

Ellébore ouvrit les yeux lentement. Nos regards endormis se croisèrent. Ce n’est qu’une fois nos visions claires que nous nous rendîmes compte qu’il y avait quelqu’un sur la banquette opposée.

Un homme sombrement vêtu profitait du voyage en notre compagnie. Son chapeau était large et son dos rond. Il avait plusieurs couches de vêtements qui donnaient l’illusion d’un embonpoint. On pouvait pourtant voir des jambes squelettiques dépasser de ses longs sabots. Plus inquiétant encore, son visage était d’une pâleur dérangeante, et son nez particulièrement volumineux. Je ne parvenais pas à voir ses yeux. Cependant, tous mes sens étaient à présent en alerte. Les traits difformes de son visage semblaient baigner dans la pénombre du rideau tiré. Une voix grinçante m’alarma davantage.

???: « Avez-vous bien dormi ? »

Une de ses mains gantées se tourna paume vers le ciel tout en nous pointant, comme pour nous saluer. Sa dentition était teintée de diverses nuances de cendre, et quand il la révéla, un frisson me parcourut. Je venais de me rendre compte qu’une odeur âcre émanait de ses hardes.

Lucéard : « Qui êtes-vous ? »

Cet homme n’avait rien fait pour attiser mon hostilité. Mais l’aura qu’il dégageait, l’atmosphère étouffante qui emplissait le véhicule en sa présence, tout cela ne m’inspirait aucune sympathie.

???: « Je ne suis qu’un voyageur. Je me nomme Dirgel Pentref. Enchanté de faire vos connaissances. »

Il renifla bruyamment avant de me fixer.

Ellébore : « Quand êtes-vous montés ? »

Au timbre de la voix de la jeune fille, je compris qu’elle était aussi troublée que je ne l’étais. Elle attrapait nerveusement ses genoux.

On ne discernait plus les cernes de ses rides, mais ce qui me surprit le plus étaient ses yeux. Ils étaient petits et globuleux, et ses paupières grises ne semblaient plus se fermer entièrement, comme si elles étaient sèches et gondolées. Mais je vis dans ses pupilles un calme d’autant plus perturbant. A y regarder de plus près, je n’y lisais même rien du tout. Tout ce qui composait ce terrifiant voyageur était un mystère pour moi.

Dirgel : « Votre chauffeur m’a laissé monter, car il semblerait que je me dirige dans la même direction que vous. Je n’ai pas osé vous réveiller. »

Il ne se souciait clairement pas de la qualité de notre sommeil, et n’essayait même pas de nous le faire croire. C’était de pire en pire.

Ses lèvres plates s’étiraient comme si elles s’apprêtaient à se déchirer.

Dirgel : « Et si pour passer le temps, je vous posais quelques devinettes ? »

Je lançai aussitôt un regard à la demoiselle à ma droite. Ce réveil était brusque et la tension qui s’était installée en si peu de temps me plongeait dans une étrange confusion. Peut-être était-ce tout simplement car j’avais peur d’être seul dans ce pétrin que j’agis ainsi. Je cherchais dans ses traits la même crainte que celle qui me prenait au cœur. Elle m’observa un court instant de ses grands yeux lumineux avant de délier ses lèvres.

Ellébore : « Pourquoi pas ? »

Oh pitié.

Le plus inquiétant à présent était le sourire d’Ellébore. Elle se rendait pourtant bien compte que quelque chose n’allait pas.

C’était ce que j’avais lu sur son visage. Soit la jeune fille était purement idiote, soit son sourire avait pour unique but de me rassurer.

Dirgel : « Très bien… Je vais vous en poser trois ! »

Le naturel avec lequel l’apprentie détective lui avait répondu ne manquait pas de le réjouir, et ses muscles faciaux se contorsionnèrent au point que sa joie nous parût douloureuse.

Ce type a vraiment quelque chose d’horripilant. Mais peut-être que c’est mieux de rentrer dans son jeu.

Je regardais de nouveau la demoiselle, comme pour la féliciter de sa sagacité. Je me rendais à présent compte qu’elle y prenait plaisir, et mon désespoir grandit.

Vous aimez les devinettes, c’est ça… ?

Dirgel : « Commençons. »

Avec tout le sérieux du monde, nous regardions Dirgel qui s’apprêtait à nous montrer sa mâchoire de plus bel.

Dirgel : « Je suis inoffensif la plupart du temps. Je vis dans la forêt comme dans la montagne. Quand j’ai peur, je me mets à trembler, et c’est là que je deviens dangereux. Je me nourris de ceux qui sont morts. Je ne suis pourtant pas un charognard. Qui suis-je ? »

Je déglutis silencieusement.

Dirgel : « Prenez votre temps, mais vous n’avez le droit qu’à une réponse. »

Le doigt qu’il leva devant lui avait l’apparence d’une longue brindille, et devait certainement en avoir la robustesse. J’écarquillai les yeux en entendant la fin de sa phrase.

Comment ça une seule réponse ? Sinon quoi ?

Ellébore : « Peut-on se concerter ? »

Avec une innocence feinte, Ellébore fut encore une fois la seule à daigner répondre.

Dirgel : « Bien sûr… »

Il était bien plus enthousiaste que nous à l’idée de commencer.

Ellébore me fit signe de me retourner. Ce n’était d’ailleurs pas quelque chose qu’on pouvait se permettre vis-à-vis d’un prince, mais c’était le dernier de mes soucis. Derrière les beaux sièges garnis, il y avait un petit renfoncement où l’on rangeait parfois des bagages légers. Après s’être hissés sur nos genoux, on rapprocha suffisamment nos têtes pour ne pas que nos réflexions soient entendues. C’était une démarche suspecte, certes, mais cela ne semblait pas déranger Dirgel.

Lucéard : « Vous ne voulez pas parler de l’énigme, je me trompe ? »

La proximité qu’il y avait entre nous était gênante, mais l’individu derrière nous nous préoccupait bien plus encore. La jeune fille parvint pourtant à esquisser un sourire après ma remarque. Mon détachement habituel devait la soulager un peu. Quant à moi, ce fut son odeur fruitée qui m’apaisa.

Ellébore : « On ne peut rien vous cacher décidément. Mais ôtez-moi d’un doute : à part moi, les gens normaux ne partagent pas le même carrosse qu’un prince, si ? »

Lucéard : « Les gens normaux ne voyagent même pas en carrosse à vrai dire. Je ne pense pas que ce Dirgel ait soudoyé notre chauffeur. Au mieux, ce dernier a eu pitié en voyant ce vieil homme au bord de la route. »

Ellébore : « Si je rencontrai quelqu’un comme lui en pleine forêt, ce n’est pas de la pitié que je ressentirai en premier. »

D’aussi près, je pouvais voir dans ses yeux une inquiétude marquée.

Ellébore : « Je me sentirai bête s’il n’était finalement qu’un gentil vieillard. »

Il y avait toujours une telle douceur dans sa voix, à tel point qu’on ne pouvait pas l’imaginer médire sur qui que ce soit. Néanmoins, elle avait tout à fait raison de se méfier.

Lucéard : « Rien n’est moins sûr. Il a dit que nous n’aurions qu’un seul essai pour répondre à ses énigmes. Et je ne pense pas qu’il se contentera de ne pas nous donner la réponse si nous ne trouvons pas. »

Elles semblait apprécier mes remarques, bien que je négligeais probablement la gravité de la situation.

Ellébore : « Vous ne pensez tout de même pas qu’il va nous tuer ? C’est un peu extrême comme enjeu pour une devinette, non ? »

Lucéard : « Vous y avez pensé aussi, pourtant. En tout cas, une chose est sûre : ce n’est plus moi qui vous met mal à l’aise maintenant. »

La demoiselle étira ses lèvres jusqu’à ce que ses joues rougissent.

Ellébore : « Je dois reconnaître que mes compagnons de route sortent de l’ordinaire. J’aurai peut-être dû me contenter d’un chariot. »

La situation était aussi étrange pour elle que pour moi. Mais il était temps de faire place au sérieux. Nous étions en danger.

Lucéard : « Et si on commençait à réellement se concerter ? »

La jeune fille avait l’air plus assuré que je ne l’aurai cru. Cette histoire de devinette ne semblait pas l’intimider.

Ellébore : « La solution est plutôt limpide une fois que- »

Lucéard : « La terre ! »

Je posai mon poing dans ma paume énergiquement, à la surprise de mes deux camarades de jeu. Parler de surprise pour Dirgel était pourtant un bien grand mot, il me parut simplement soulagé à l’idée que la partie continue.

Dirgel : « Exact ! »

L’air quelque peu supérieur, je pris le temps d’expliquer ma réponse.

Lucéard : « La terre est partout, et ceux qui y meurent la fertilisent. Et bien évidemment, quand elle tremble, la terre cause de terribles dégâts. »

Ellébore applaudissait discrètement, satisfaite de ma prestation.

Ellébore : « C’est bien joué ! …Mais il serait plus prudent de se mettre d’accord sur la solution plutôt que de répondre sur un coup de tête, Lucéard. »

La demoiselle m’avait refroidi en douceur. Même si j’étais sûr de mon choix, j’avais été impulsif.

Lucéard : « Oui, vous avez raison. Vous m’en voyez navré. »

Ellébore : « Ce n’est pas grave. Je suis contente d’avoir un équipier aussi compétent. »

J’ai passé ma vie à étudier, j’espère bien que je suis utile.

J’avais beau penser ça, je gardai dans un coin de ma tête le fait qu’elle ait été plus vive d’esprit que moi.

Dirgel : « Deuxième devinette. »

Cet individu s’investissait beaucoup pour ne pas que l’on s’ennuie durant notre voyage, et je lui en étais tout sauf gré. Notre attention se rivait sur le visage lugubre de ce personnage.

Dirgel : « Chevauchant toujours mon fidèle destrier sur le champ de bataille, je porte des couteaux, mais je ne me battrai pas, et quoi qu’il arrive, je ne mourrai pas. Qui suis-je ? »

Je m’attendais à plus glauque.

Ellébore : « Une selle ! »

Je sursautai en entendant la voix de mon alliée.

Lucéard : « Et que sont devenues les concertations ?! »

J’étais plus amusé que contrarié car j’avais eu le temps de comprendre sa déduction.

C’est vrai que les selles possèdent des couteaux d’étrivières pour relier les étrivières à l’arçon.

La jeune fille écarquilla les yeux, confuse.

Ellébore : « D-désolée ! Ça m’a complètement échappé ! »

Lucéard : « Aucun problème. …Du temps qu’on a bon. »

Je haussai les épaules en soupirant. Celui qui s’apprêtait à juger notre réponse posa lentement ses mains sur ses genoux.

Dirgel : « Tout juste. »

L’espace semblait se restreindre dans l’enceinte de ce carrosse. Je ressentais de plus en plus la nécessité de m’éloigner de ce véhicule, et tout particulièrement de ce gentilhomme louche. Il était plus ravi que jamais.

Dirgel : « Passons à la dernière devinette… »

Je ne sais pas ce qu’il nous réserve en cas de victoire, mais nous ne pouvons pas nous tromper maintenant.

Ellébore était aussi concentrée qu’on ne pouvait l’être. Son corps ne bougeait plus d’un millimètre. La voix plus rauque que jusqu’alors, l’inquiétant personnage poursuivit.

Dirgel : « Nos erreurs font de nous ce que nous sommes. Mais quels que soient nos regrets, nous ne nous lamentons pas, car nous sommes en sécurité. La lumière du jour nous épargne, car de lourds murs nous séparent des autres. Nos voisins ne sont parfois qu’à quelques mètres de nous, mais nous ne discutons jamais, ni ne nous voyons. Qui sommes-nous ? »

Alors que nous nous imprégnions du malaise ambiant, j’attendis quelques secondes avant de sourire en coin.

Elle n’était pas si difficile que ça, celle-ci.

Le regard confiant, je me tournai vers Ellébore, qui était paniquée. La voir ainsi me surprit. Elle me fit signe pour que nous nous retournions.

Sa respiration était à peine plus rapide, mais à la distance qui nous séparait désormais, je pouvais faire la différence. Je me mis à chuchoter.

Lucéard : « Ne vous en faites pas, j’ai la réponse. Il n’y a pas à s’inquiéter. Par contre, va savoir ce qu’il a prévu pour nous après ça… »

Elle agita la tête de droite à gauche rapidement.

Ellébore : « Ce n’est pas ça le problème. La réponse qu’il attend… »

Lucéard : « …Nous sommes morts… »

J’avais compris dans ce regard où elle voulait en venir. La solution de cette énigme revenait probablement à nous condamner. Venant d’un individu aussi douteux, ça ne pouvait pas être une coïncidence.

Lucéard : « Ne vous en faites pas, j’ai sorti ma flûte-double. S’il tente quoi que ce soit, j’interviendrai. »

Si je suis assez rapide, un sort à bout portant pourra avoir raison de lui. Enfin, je l’espère.

Ellébore n’était toujours pas rassurée. Elle devait se dire que cet homme était particulièrement menaçant. Ce qu’il dégageait me donnait l’impression que je ne pouvais rien contre lui.

Lucéard : « S’il arrive quoi que ce soit, descendez du véhicule et courez le plus loin possible sans vous retourner. »

La demoiselle plongea son regard dans le mien.

Ellébore : Alors Lucéard maîtrise vraiment la magie… Après tout, il a survécu jusqu’ici. Mais à l’écouter, il ne donne pas l’impression d’être en mesure de le vaincre, c’est plus comme si…

Le visage de la jeune fille se fit plus sévère.

Ellébore : « Vous ne comptez tout de même pas… ? »

Lucéard : « Je ne compte pas mourir si c’est la question. Il doit bien y avoir une autre solution. »

Ellébore : « …Une autre solution… »

Malgré notre proximité, je n’entendis pas ce dernier murmure. L’apprentie détective était à nouveau plongée dans ses pensées.

Dirgel : « Vous avez trouvé, n’est ce pas ? »

Bien trop heureux à l’idée que le jeu prenne fin comme il l’avait souhaité, il contorsionna une fois de plus ses traits faciaux.

J’apposai lentement ma main contre mes hanches tout en me retournant. Il pouvait agir d’une seconde à l’autre.

Dirgel : « Votre réponse ? »

Alors qu’il nous invitait d’une main à donner la solution qu’il attendait, nous restions tous les deux immobiles. Si mon timing n’était pas bon, nous mourrions à coup sûr, j’en étais à présent convaincu.

Quel pétrin ! Mais si j’endommage le carrosse pendant l’attaque, nous sommes bloqués. Je n’ai pas le droit à l’erreur.

Je sentais le bois ciré de la flûte-double contre le bout de mes doigts. Dirgel, lui, rabaissait sa main lentement. Très lentement.

Ellébore : « J’ai trouvé ! »

Ce cri du cœur me fit sursauter une fois de plus. Je me rendis compte que j’avais des sueurs froides.

Dirgel : « Je vous écoute. »

Qu’est-ce qu’elle compte faire ? On sait tous les deux ce qui va se passer si elle répond.

La jeune fille affichait un air victorieux malgré la situation dans laquelle nous étions embourbés.

Ellébore : « Nous sommes des prisonniers modèles. »

Le plus sérieusement du monde, je la fixai. Dirgel ne nous infligeait plus son sourire sordide. Toute son attention se portait aussi sur Ellébore.

Ellébore : « C’est évidemment nos erreurs qui font de nous des prisonniers. Et un prisonnier qui cherche à se repentir ne se morfondra pas malgré ses regrets. Dans les cachots, on n’a jamais accès à la lumière car les murs en question sont bien ceux d’une prison. Et les prisonniers n’ont certainement pas le droit de parler à leur voisin dans les cellules, et ne peuvent pas les voir. Même si, dans notre duché, les criminels ne sont pas aussi mal traités. Nous n’utilisons même plus de cachots. Il n’y a plus que des geôles. »

Les dents rongées de Dirgel nous apparurent alors.

Dirgel : « En êtes-vous sûrs ? »

La pression qu’il faisait peser sur Ellébore était immense. Celle-ci peinait à garder son sourire.

Lucéard : « Bien sûr que c’est ça. »

Ma voix posée apaisa la demoiselle.

Je ne sais pas si c’était la réponse qu’il attendait. Mais la logique se tient. Et maintenant que j’y pense, c’est évident qu’il voulait nous induire en erreur.

Lucéard : « Nous avions pensé qu’il pourrait s’agir de gens morts. Mais la plupart des gens ne meurent pas à cause de leurs erreurs. »

Alors que je pensais reprendre l’ascendant psychologique, je perçus dans le regard vitreux de Dirgel qu’il n’était pas du tout pris de court. Le carrosse s’arrêta.

Dirgel : « Eh bien. On dirait que j’arrive à destination. »

J’entendais à présent mon cœur battre dans mes oreilles. Qu’est-ce qui se passait ? L’homme venait de se lever et son corps bossu semblait se pencher au-dessus de nous. Je n’avais même pas songé à attaquer. Les portes du véhicule s’étaient ouvertes. Les avaient-ils ouvertes lui-même ? Je n’en savais rien. Je n’osais plus bouger.

Dirgel : « Et vous aussi. »

Sa voix n’avait pas changé, mais je l’avais ressentie comme distordue. Son visage difforme apparaissait enfin au grand jour, alors qu’il tournait le cou pour nous observer une dernière fois.

Dirgel : « Disons-nous, au revoir. »

Tout mon corps était comme pétrifié. Il n’était plus là. L’atmosphère macabre qu’il traînait avec lui ne s’était pourtant pas encore dissipée.

Je me tournai vers Ellébore. Je lus une terreur insondable dans son regard. Elle devait être en train de lire la même chose dans le mien.

On entendait à présent des voix criardes qui se répondaient entre elles à l’extérieur. J’attrapai Ellébore par la main et avant même qu’elle ne le réalise, je l’entraînais dehors avec moi.

Nous étions au beau milieu de la forêt. Les deux chevaux qui tiraient le carrosse paniquaient comme s’ils venaient de croiser un monstre. Il n’y avait aucune trace du chauffeur. A sa place, un homme désarticulé tenait les rênes. Il était inerte, et heureusement pour moi, de là où je me trouvais, je ne parvenais pas à voir son visage. J’étais horrifié.

Je rêve… !

Des visages se révélaient derrière les troncs et les buissons. D’un seul coup d’œil, je devinais qu’il s’agissait de bandits de grands chemins.

Bandit : « Allez-y, attrapez-les ! »

Les membres engourdis par la peur, je me plaçai devant Ellébore.

Ils sont au moins quinze, je n’aurai jamais assez de magie pour venir à bout d’eux. Autrement dit, je ne peux compter que sur Caresse.

Alors qu’ils s’attroupaient pour former un demi-cercle, je dégainais le cimeterre que le maître m’avait confié.

Cette fois-ci, je ne peux compter que sur moi. Personne ne pourra me sauver.

Lucéard : « Restez derrière-moi, Ellébore ! »

Cet éclat de voix ne pouvait certainement pas rassurer la demoiselle. Elle hocha la tête, tétanisée à l’idée d’être impliquée dans un tel désastre.

Bandit : « Joli épée, gamin ! Tu me la donnes ? »

Ils commençaient à plaisanter entre eux, et à siffler à tort et à travers. Ils me pensaient incapable de manier mon arme. Et peut-être n’avaient-ils pas tort. La terreur que m’avait instillé le départ de Dirgel me faisait trembler de façon incontrôlable. J’étais effrayé à l’idée de mourir, plus encore que les fois d’avant.

Un des malfrats lança les hostilités. Sa hache était usée et certainement émoussée. Mais même ainsi, un seul de ses coups pouvait avoir raison de moi.

Je réussis ma parade adroitement, et, sans perdre un instant, je le désarmai d’une riposte bien placée. Sa hache vint se planter au sol derrière lui. Je soufflai un grand coup tout en me remettant en garde, le visage grave.

Je dois me ressaisir.

Ellébore reculait lentement pour ne pas me gêner pendant le combat qui s’annonçait. Deux mains sortirent alors du carrosse et l’entraînèrent dedans. Je l’entendis à peine crier avant qu’elle ne disparaisse.

Lucéard : « Ellébore… ? »

N’osant pas me retourner, j’employai ma vision périphérique au maximum pour tenter de l’apercevoir. Je n’eus aucune réponse. Alors que tout empirait, les autres bandits s’approchèrent, plus déterminés que jamais à causer ma fin.

Lucéard : « Ellébore ?! »

-3-

Ellébore

Une main me couvrait la bouche alors que l’on me hissait à nouveau dans le carrosse. Basculée par-dessus l’épaule d’un des hommes, je me retrouvais la tête en bas, face à son dos. Je me débattais vainement. Même après avoir compris ce qui m’arrivait, je ne parvenais pas à réfléchir lucidement.

Je…

Bandit : « On va chercher un coin plus tranquille. »

Entendre ces mots provoqua chez moi des frissons d’horreur. L’individu macabre qui avait voyagé avec nous semblait déjà bien loin. Sans que je ne sache comment, je me retrouvais isolée dans la forêt avec un inconnu drôlement patibulaire. Ce cauchemar ne semblait pas vouloir finir, et je me sentais totalement impuissante.

Je vais mourir dans cette forêt. Et papa me cherchera en vain pendant des années.

Cette idée funeste venait de me traverser l’esprit, néanmoins, je luttais contre la panique. Seuls les plus cruels des dénouements pouvaient me terrifier, et tant que je ne les acceptais pas, je pouvais encore leur échapper.

Je ne laisserai pas une telle tragédie se produire !

Je me débattais pour finalement réussir à me retrouver face à l’un de ses bras que je mordis sans plus attendre.

Bandit : « Guuaah ! »

Je poussais ensuite de toutes mes forces pour m’échapper de son entrave, me retrouvant au sol.

Bandit : « Oh, qu’est-ce que tu fais ? Tu as du mordant dis-moi ! Ça me plaît. »

Après lui avoir lancé un regard désapprobateur, je m’échappai aussi vite que ma robe me le permettait. Hélas, je n’étais pas très habile, ni très forte. Il me rattrapa en quelques instants, et me poussa du bout des bras plutôt que de m’attraper. Je me heurtais la tête la première contre le sol.

Sonnée par le coup, je sentais le choc résonner dans mon crâne. Il commençait déjà à s’avancer vers moi, prudemment.

Bandit : « Je sais pas qui c’était ce type, mais je lui en dois une. T’es plutôt mon genre, haha ! »

Pourquoi je n’arrive pas à bouger ?

Dans une telle situation, j’aurais dû m’éloigner d’ici le plus vite possible. Mais ma première réaction fut de rester parfaitement immobile. Plus il avançait et moins je bougeais.

Et Lucéard alors ? A l’heure qu’il est… Non, il est sûrement en vie. Ils étaient nombreux, mais il a sans doute vu pire. Un mage a toutes ses chances face à un bandit. Il va certainement venir à mon secours…

Mécontente de mes propres pensées, je fronçais les sourcils.

Avec ce qu’il a vécu récemment, il n’a sans doute pas envie de tomber sur mon cadavre en partant à ma recherche, le pauvre.

Ces drôles d’élucubrations me ressemblaient bien. J’étais suffisamment motivée pour m’en sortir. Le grand gaillard se jeta sur sa proie.

Bandit : « N’hésite pas à me mordre encore une fois ! »

Ellébore : « Laissez-moi tranquille ! »

Sans réfléchir plus que ça, je lui assénai un coup de pied sous le menton. Son élan lui fit plus mal encore que ma force de frappe. Je profitai de l’occasion pour lui en donner deux de plus au visage avant de décamper.

Bandit : « Eh ! Pourquoi tu t’arrêtes ?! Je commençais à y prendre goût ! »

Je n’aurai pas pu me faire enlever par quelqu’un d’autre ?!

Je le jugeai encore du regard tout en réfléchissant à un moyen de survivre. Mon cœur battait si fort que mes oreilles me semblaient vibrer à son rythme.

Il n’y avait autour de moi que des arbres à perte de vue, et quelques petits marécages où chantaient des grenouilles. Je m’en approchai et m’accroupis juste devant. Le bandit à ma poursuite s’arrêta. Il n’avait pas à pourchasser quelqu’un qui s’arrêtait volontairement.

Bandit : « Bois pas ça, c’est dégueu ! »

Je rougis de honte. Pourquoi ferai-je une chose pareille ?

Ellébore : « Je ne bois pas ! »

Au bout de mon bras se trouvait une boule de boue que je lui lançai au visage à bout portant. Mais je n’étais pas connu pour mon adresse, et je ne pus l’aveugler que d’un seul œil.

Bandit : « Ah non, c’est sale ! »

Je courus de plus bel, cette fois-ci dans l’autre direction.

Si je m’éloigne trop de la route, je me perdrais même si je survis.

S’essuyant le visage, le sourire glauque de mon ravisseur ne redescendait pas.

Bandit : « Je retire ce que j’ai dis, c’est pas désagréable ! »

Ce dangereux énergumène se lança à ma poursuite avec encore plus d’ardeur. Je n’avais que peu d’avance. Son œil l’irritait, et c’était là ma seule chance de m’en sortir. Alors que mon endurance diminuait rapidement, je puisai dans ma cervelle des idées pour trouver une échappatoire. J’aperçus un piège dissimulé par un chasseur quelques mètres plus loin. Je pouvais clairement l’enjamber, et faire en sorte que la corde se resserre autour de son pied et le soulève dans les airs.

Avec ce piège, je peux m’en sortir !

Emballée à l’idée que la fortune soit de mon côté, je retrouvais un peu de force. Mais l’homme n’était pas loin derrière. Mon pied frappa alors sur une pierre.

Dans l’incompréhension la plus totale, je trébuchai par terre, et la roche déclencha le piège devant moi, qui ne captura personne.

Non… !

J’avais échoué. Ma faiblesse m’avait une fois de plus conduit à tout rater. Cette fois-ci, c’était pire encore. Je m’étais condamnée.

Une main tendue m’invitait à me relever. Je lui tendis la mienne pour qu’il m’aide. Le visage qui apparut au bout du bras était celui de mon ravisseur.

Bandit : « Allez, relève-toi ! »

Dans ses yeux, je pouvais lire qu’il me regardait comme un jouet. Il s’amusait de ma maladresse, et ne voyait aucune menace dans la frêle jeune fille que j’étais.

Je reculai ma main aussitôt, mais avant même que je ne me remette sur un genou, il écrasa ma jambe avec sa botte et frappa dans mon abdomen avec l’autre.

Bandit : « Maintenant tu vas être sage ! »

Son comportement vira au brutal et il m’agrippa par le mollet avant de me projeter contre un arbre.

Toutes ces douleurs étaient nouvelles pour moi. Totalement perdue, je m’adossais au tronc, mais mes jambes ne répondaient plus. Je sentais bien assez tôt un liquide chaud et angoissant couler sur mon front. Ma vision se troublait.

Ellébore : « …Pourquoi ? »

Pourquoi tout ceci m’arrivait ? Pourquoi les choses avaient-elles pris une telle tournure en si peu de temps ? Pourquoi voulait-il me faire du mal ?

Terrifiée et impuissante, il ne me restait plus qu’à implorer.

Bandit : « Mais c’est parce que je t’aime, petite ! Je ne vais pas te laisser me séparer de toi ! »

Son visage ravi était juste devant le mien. Un frisson d’horreur parcourut ma colonne vertébrale.

Bandit : « A partir d’aujourd’hui, tu es ma chose. »

Le plus sérieusement du monde, il venait de rendre son verdict. Il était à genoux devant moi, et étirait son dos comme pour me protéger de la lumière du soleil. Son souffle chaud menaçait mes lèvres.

Je reculai la nuque avant d’envoyer ma tête de toutes mes forces. Mon front percuta son nez de plein fouet. Il recula, et tentait d’arrêter l’hémorragie avec ses doigts. Il était soudainement furieux.

Bandit : « C’était le coup de trop, espèce de traînée ! »

Il revint vers moi et m’attrapa par les cheveux, avant de me frapper le crâne à plusieurs reprises contre l’écorce. Ses cris devenaient indistincts.

Mes maigres forces n’avaient pas suffit.

…Au secours. Quelqu’un… Je ne veux pas mourir…

C’en était trop. Mes nerfs avaient lâché. Je pleurais, ne sachant plus quoi faire d’autre.

Bandit : « Autant que tu sois inconsciente. »

Ses grosses mains venaient d’attraper mon cou. Je les sentais se resserrer autour. Je ne pouvais qu’agripper l’un de ses bras, comme si cela pouvait me permettre de lutter. Mais c’était tout aussi vain.

Je vais mourir… Peut-être même pire encore…

Je ne voyais plus rien. J’étais dans le noir complet, et si je finissais par me réveiller, quel enfer pouvait m’attendre ? J’avais tout perdu. J’étais simplement partie mener ma première enquête. J’allais enfin être une véritable détective. Ma vie commençait à peine. Et déjà elle arrivait à son terme. Tout ce que j’avais commencé ne finirait jamais. Combien de lendemains avais-je imaginé avant de perdre mon avenir ?

Désolée. Jusqu’à la fin, j’ai été inutile. Désolée, papa. Désolée de t’avoir fait croire en moi. Désolée de te laisser tout seul.

Je sombrais davantage dans le désespoir.

Lucéard n’a pas pu venir me sauver après tout… Il ne viendra pas…

La chaleur de l’été se faisait de plus en plus lointaine. Toutes mes sensations se dissipaient. Je baignais dans les ténèbres, les laissant m’absorber lentement.

…Il doit être en danger.

Une pensée me vint, presque intrusive. Cette idée me pinçait encore le cœur.

Pendant que je prie pour être sauvée, il doit être en aussi terrible détresse que moi. Peut-être même qu’il est trop tard pour lui.

Je tentais de bouger, mais mon corps restait inerte, c’était comme s’il ne m’appartenait plus.

Pendant que je me laisse mourir, il est seul. Je ne peux pas attendre que qui que ce soit vienne me sauver.

Quelque chose parcourut mon être de part en part.

Personne ne viendra à mon secours. C’est moi…

Une flamme naquit en moi.

…C’est moi qui le sauverai !

Une chaleur plus forte que celle de la saison m’animait. Au loin, je pensais voir de la lumière. Je pouvais discerner un homme en train de m’étrangler.

Je dois trouver un moyen. Il doit y avoir quelque chose ! Ce bandit est tout seul ! Je peux le faire !

Je luttais contre les abysses plus fort que jamais.

Je n’ai pas pu sauver Nojùcénie. Je n’ai pas pu empêcher la tragédie qui a frappé Lucéard. Mais au moins, je le sauverai lui ! Il n’y a que moi qui peut le faire. Cette fois-ci, j’en serai capable !

Je ne parvenais pas à revenir à mon corps. Je ne savais même pas si mes yeux étaient ouverts.

Bandit : « Ah, on est plus sage d’un coup ! »

Mes larmes n’étaient toujours pas sèches et mes mains agrippaient faiblement son bras, c’était là tout ce que je pouvais ressentir.

Je n’attendrai plus jamais d’être sauvée. C’est mon égoïsme qui m’a mis dans cette situation. C’est parce que j’ai abandonné que j’ai perdu.

Mes forces ne suffisaient pas à me dégager de son emprise malgré tous mes efforts. Elles continuaient de faiblir.

Je dois le sauver. Je dois…

Le malfrat sentit mes dernières résistances s’évanouir. Ma conscience toute entière s’échappait dans les ténèbres, je n’avais plus d’oxygène pour lutter. Mon bras droit finit par lâcher prise.

Bandit : « On aurait tous les deux préféré que tu te laisses faire. »

Son sourire de prédateur annonçait sa victoire. Son regard pétillait aussitôt qu’il réalisa avoir réussi son coup. Une étrange sensation le poussa alors à froncer les sourcils.

Bandit : « Quoi ? »

Il observait son avant-bras sur lequel ma main gauche gisait. Il écarquilla les yeux.

Bandit : « Ah ! »

Il grimaça de tous ses traits, et poussa un hurlement qui résonna dans toute la forêt.

Bandit : « Aaaaaah ! »

Il relâcha son étreinte autour de mon cou et regardait avec douleur son membre. Une brûlure en forme de main s’était gravée à tout jamais dans sa chair.

Il releva la tête, effaré.

Ellébore : « Je le sauverai ! »

Je ne m’étais pas arrêtée de pleurer, mais mes yeux s’étaient ouverts. Je pouvais à présent observer la chaleur irrationnelle dans ma paume.

Ma main… C’est elle qui… ?

Stupéfaite par ce retournement de situation, je restais immobile quelques instants. Avant de forcer sur mon corps pour qu’il ne se lève.

Bandit : « Qui t’es sorcière ?! »

Terrifié par ce qui venait de lui arriver, il me regardait à présent comme un monstre.

Sorcière… ?

J’ouvris la bouche plus grand encore en réalisant.

Mais alors, je suis… !

Bandit : « Crève ! »

Un coup de genou le repoussa alors qu’il s’élançait vers moi. Je n’en revenais pas moi-même.

Quelle force !

L’éveil magique décuplait mes pouvoirs pour quelques secondes. Et même si j’ignorais tout de ce phénomène, je sentais au fond de moi que le temps pressait. Inconsciemment, j’avais réussi une accélération magique, qui avait surpris mon adversaire. Alors qu’il s’apprêtait à parler, portée par mon élan, je lui décochai un coup de poing au visage qui l’envoya immédiatement au tapis.

Ellébore : « Je n’ai pas le temps de jouer avec vous. Je dois aller sauver Lucéard ! »

Échauffée par ce sentiment de légèreté, j’avais déclamé cette dernière réplique avec panache. L’adrénaline de mon éveil magique retombait déjà. Ma mâchoire inférieure s’affaissa lorsque ma lucidité revint.

C’est moi qui ai dis ça à l’instant ?!

Je fixais à présent l’homme inconscient par terre, paniquée, puis ma main gauche, blessée par le dernier coup.

Ellébore : « Aah ! »

Je secouais mes doigts rapidement, tentant d’atténuer la douleur.

Je repartis ensuite vers le carrosse. Mes autres souffrances s’intensifiaient à mesure que je courais.

Faites que je n’arrive pas trop tard.

Faiblissant à chaque pas, je finis pourtant par entendre des cris.

Un de ces bandits de grands chemins courait à toute vitesse en se tenant le bras. D’autres étaient encore au sol, et se tordaient de douleur. J’apercevais de l’autre côté du véhicule le prince de Lucécie, debout.

Non seulement il venait de gagner, mais Lucéard avait épargné tous ses adversaires.

Le jeune homme à bout de souffle regardait le ciel d’un air mélancolique.

-4-

Lucéard

Je venais de vaincre le dernier. La forêt semblait à nouveau paisible. Mais il n’y avait aucune raison de se réjouir.

Je m’adossais au carrosse, grimaçant de culpabilité.

Je n’ai pas réussi à la suivre. A l’heure qu’il est, cette fille doit être morte…

Je serrai les dents, révulsé par ma propre faiblesse et frappais du poing une des portes vitrées. J’étais tenté de courir, mais après une vingtaine de minutes, il ne fallait pas s’attendre à la retrouver dans cette forêt.

J’ai encore laissé quelqu’un mourir. Je m’étais dit que je deviendrai plus fort, mais tout ça n’a servi à rien. Même si je me lance à leur poursuite maintenant…je ne pourrais certainement pas la sauver à temps.

Qu’avait-elle fait pour mériter un tel sort ? Pourquoi ce monde se montrait-il aussi cruel ? Mes yeux se plongeaient dans le sang qui tachait Caresse comme si les réponses à mes questions s’y trouvaient. Un goût amer me brûlait la gorge.

Lucéard : « Pardonnez-moi…Ellébore. »

Ellébore : « Vous pardonner de quoi ? »

Aussi curieuse que perplexe, la demoiselle me dévisageait. Je tournai la tête, étourdi.

Elle se mit instinctivement à rigoler en voyant la tête que je tirai, comme pour tenter de me rassurer. La force dans ses jambes la quitta, et elle se laissa tomber au sol.

Lucéard : « E-ellébore ?! »

Je m’approchais rapidement, presque incrédule à ce dénouement. Son front était couvert de sang. L’hémorragie était impressionnante, mais je me doutais qu’elle était superficielle. Et je n’en étais pas moins inquiet.

Ellébore : « Ne vous en faites pas, je suis juste soulagée de vous voir sain et sauf. »

Son sourire était large et bienveillant, mais je n’étais pas dupe.

A d’autres. Vous pâlissez à vue d’œil.

Ellébore : « Quand même… Vous les avez battus tout seul ? C’est rudement impressionnant ! »

Son rire paraissait presque déplacé compte tenu de notre situation. Néanmoins, ce fut à ce moment-là que je m’en aperçus : elle tentait de sauver les apparences. Ellébore était en état de choc. Je ne pris même pas la peine de lui dire à quel point ces bandits étaient faibles.

Mon expression s’adoucit.

Lucéard : « Je vais vous faire les premiers soins maintenant que nous sommes sortis d’affaire. »

Sa mine s’éclaircit un peu.

Ellébore : « Vous savez aussi faire ça ? Vous me cachez encore beaucoup de choses ? »

Lucéard : « CURA EIUS ! »

Avec ce qui me restait de mana, je soufflai dans la flûte-double, m’efforçant de rester debout. Ellébore finit par se relever et s’inspecta, émerveillée par les prouesses de la magie musicale. Le sort n’avait pourtant que réduit l’hémorragie.

Lucéard : « Le carrosse est fichu. Mais par miracle, les chevaux sont sellés. Vous êtes déjà montée à cheval ? »

Avec une certaine vivacité, la demoiselle fit virevolter ses cheveux en se retournant vers l’attelage. Je compris dans son regard que quelque chose la troublait. Bien sûr, ces chevaux n’avaient aucune raison d’être sellés, mais il y avait quelque chose de bien plus dérangeant derrière tout ça.

Ellébore : « Je n’en ai jamais fait non… »

L’apprentie détective était pensive. Et quelques secondes après :

Ellébore : « Mais j’ai toujours rêvé d’essayer ! »

Sa bonne humeur était de retour. Elle était déjà en train de caresser nos futures montures.

Ellébore : « Allez mes jolis, c’est fini, c’est fini ! »

Je soupirai.

Bon, tant mieux si elle se remet vite.

Ellébore : « Euh, Lucéard. Cela vous dérangerait de ne pas rentrer dans le carrosse pendant quelques minutes ? »

Quelque peu gênée, la demoiselle était à présent face à moi.

Lucéard : « Oui, bien sûr, pourquoi ? »

Ses sourcils se froncèrent en entendant ma question.

Ellébore : « Ma robe est en piteux état, j’aimerais me changer. Et puis, ce n’est pas la meilleure tenue pour un tel voyage. »

Elle n’était pas contrariée, mais la jeune fille aurait préféré que je ne l’interroge pas davantage.

Lucéard : « Oh, prenez votre temps. »

Je détournai alors le regard tandis qu’elle pénétrait à nouveau dans ce véhicule qui lui rappela une bien étrange expérience. Une fois seul, je regardais aux alentours.

Tout ça n’en reste pas moins un échec. Si Ellébore n’avait pas survécu…qu’est-ce que j’aurai fait… ?

Mon regard tomba sur le cimeterre que j’avais rengainé. Alors que je réfléchissais à tout ce qui venait de se passer, le silence m’interpella.

Lucéard : « …Vous avez fini ? »

Pas de réponse.

Imaginant déjà le pire, je m’approchai du carrosse.

Ellébore : « C’est bon, je suis là. »

Recoiffée et calmée, la jeune fille ressortit. Elle portait désormais une robe plus courte, toute aussi charmante, mais aussi un pantalon de toile. Elle avait pu panser ses blessures avec le matériel qui voyageait dans mon sac. Son teint était cependant plus pâle encore.

Ellébore : « Je crois que j’ai de la migraine, alors je suis restée assise quelques minutes. J’espère que le cheval ne secoue pas trop. »

Vous verrez bien…

Quelques minutes plus tard, nous étions à nouveau sur le bord de la route, Ellébore venait de descendre de son cheval et se tenait la tête.

Lucéard : « Peut-être que nous devrions en rester là pour aujourd’hui. Nous ne sommes plus très loin de la forêt d’Azulith, et il fait encore bien jour, mais si vous ne vous sentez plus, nous pouvons monter le camp dans la forêt. »

Ellébore hocha la tête timidement.

Le soir finit par tomber. La jeune fille regardait le ciel s’assombrir. Il faisait chaud, et le calme des grands arbres nous apaisait.

Ellébore : « On est bien ici. »

De là où nous étions installés, nous ne pouvions qu’à peine entendre la rivière. Ellébore était couchée sur le lit de fortune que je lui avais préparé.

Je n’avais pas chômé lors de ma dernière soirée au palais. J’avais stocké dans mes affaires des courtepointes, ainsi que de vieux duvets garnis de plumes d’oies rousses que le personnel n’utilisait plus.

Le sac de Thornecelia pouvait conserver une infinité d’objets, aussi longtemps que ceux-ci parvenaient à rentrer. Cependant, l’enchantement du sac sans-fond avait une contrainte : il ne fallait pas oublier ce qui y était rangé. Voilà pourquoi je gardais une liste de ce que j’y mettais.

Enfin bref, j’avais sur moi de quoi faire dormir trois personnes.

Ellébore : « J’ai l’impression que c’est plus confortable encore que mon lit ! C’est génial ! »

La demoiselle profitait à pleines mains de la douceur réservée à la noblesse. Je me tenais à quelques mètres d’elle, les bras remplis de bûches.

Lucéard : « C’est un peu triste, d’une certaine façon, non ? »

Sur ce même ton railleur, j’aurai pu ajouter que ce n’était même pas qualifiable de confortable pour un prince, mais je m’étais habitué à dormir chez le Maître, et je pouvais désormais reconnaître les vertus de cette literie improvisée.

Tout était prêt pour que nous lancions le feu de camp, si ce n’est moi. Je multipliais les vaines tentatives, ne parvenant pas à produire une flamme avec des pierres.

Lui qui parlait de m’entraîner à la vie en extérieur… J’aurai préféré que l’on fasse ça plus tôt finalement.

Ellébore : « Lucéard, vous avez besoin d’aide ? »

L’apprentie détective avait repris des couleurs et ses yeux étaient gorgés de lumière. Elle paraissait un peu trop enthousiaste à l’idée de lancer ce feu.

Lucéard : « A-allez-y. »

Cette pauvre fille doit faire chauffer son bain avec du feu chez elle. Elle doit avoir l’habitude.

Sans même chercher à être désagréable, je me fis cette remarque, et la gardai pour moi.

Après avoir ignoré le silex que je lui tendais, la demoiselle s’agenouilla face aux bûches et tendit le bras. Elle posa le doigt sur de l’herbe séchée avec tout le sérieux du monde. Le regard qu’elle lançait à ces combustibles était intense. Et cette lueur dans ses yeux ne tarda pas à s’embraser. Une infime fumée s’échappa du bout de son ongle, et, comme si sa concentration se rompait enfin, la fille haussa les sourcils, tout en relevant la main.

A notre grand étonnement, une toute petite mèche dansait avec grâce, et se propageait lentement.

Ellébore : « Ça a marché ! »

Lucéard : « Oh, vous êtes mage. »

Cela ne me surprenait qu’à moitié après mûre réflexion. Cela expliquait qu’elle ait survécu à une attaque de bandits. Mais Ellébore, au contraire, paraissait de plus en plus ébahie, voire ravie.

Ellébore : « On dirait bien que je le suis. »

Comment ça ? Vous n’êtes pas sûre ?

Le regard las, je me retins de commenter sur le sujet.

Lucéard : « Vous avez l’air d’aller mieux, c’est plaisant. »

La demoiselle rit jaune. Mes mots lui rappelèrent son état actuel. Elle ne mit pas longtemps à se ressaisir.

Ellébore : « Oui, mais j’ai une faim de loup ! »

Lucéard : « … »

Face à mon expression complexe, la demoiselle paniqua.

Ellébore : « Oh, je suis un peu trop familière, désolée, Lucéard ! »

Lucéard : « Ne vous en faites pas. J’étais juste en train de réfléchir à ce que nous pourrions manger. »

Ellébore finit par s’occuper elle-même du repas, en me montrant comment faire. Je n’avais jamais utilisé de casserole de ma vie, et aucun de nous deux n’en avait déjà installé une par dessus un feu de camp. Après bien des efforts, nous pûmes profiter d’un dîner à base de topinambours torsadés, un aliment riche qui pouvait se conserver pendant très longtemps. L’apprentie détective me questionna longuement sur mon sac sans-fond. Une fois la nuit tombée, seule la lueur des flammes nous éclairait.

Lucéard : « Bon, allez vous coucher, je vais monter la garde cette nuit, je vous réveillerai au petit matin pour que vous me relayiez. »

La jeune fille s’exécuta. Elle se tortillait dans le duvet avec une grande satisfaction, puis se pelotonna avant de pousser un soupir de bien-être.

Elle ne s’est pas faite prier. Il faut dire qu’elle a dû vivre des choses affreuses aujourd’hui.

Mon regard s’assombrit alors que je faisais dos au feu.

Je n’ai pas pu lui éviter ça. Elle a dû se débrouiller par elle-même, parce que j’ai été trop faible pour lui porter secours. L’histoire se répète encore.

Ellébore : « Merci beaucoup, Lucéard. »

Vaincue par la fatigue, il ne restait dans la voix de la demoiselle que de la douceur. Je ne m’intéressais pas spécialement à ses remerciements.

Lucéard : « Ce n’est rien, je n’allais pas laisser ces duvets moisir dans mon sac. »

Ellébore : « Haha, ce n’est pas du tout de ça dont je parle. »

Amusée par ma réponse, elle se retourna dans ma direction, et me gratifia d’un sourire éclatant.

Ellébore : « Merci de ne pas m’avoir abandonnée. Il vous aurait suffit de prendre un cheval plutôt qu’affronter tous ces bandits. Leur supériorité numérique était écrasante, et vous êtes resté malgré tout, pour vous assurer que j’ai un endroit où revenir si je parvenais à m’échapper. Vous avez mis votre vie en danger pour une simple inconnue, et ça, je ne l’oublierai jamais. »

Abasourdi par ses paroles, je me perdais à présent dans son regard. Ces mots m’avaient pris de court. Je n’avais même pas réalisé que les événements s’étaient passés ainsi. À aucun moment, je n’avais considéré m’enfuir. Je n’avais pas à me jeter des fleurs, il n’y avait aucune gloire à être resté. C’était la moindre des choses, mais pour elle, cela comptait énormément, et je ne pus m’empêcher de sourire en coin.

Lucéard : « Merci à vous d’être revenue. »

Contente de notre échange, la demoiselle retira le ruban à l’origine de sa queue de cheval, dévoilant tout le volume de sa chevelure soyeuse. Elle me montra son joyeux visage une dernière fois avant de se coucher pour de bon.

Ellébore : « Bonne nuit, Lucéard ! »

Je pouvais un peu mieux profiter du calme nocturne à présent. J’entendais les chevaux souffler à quelques mètres, et les râles nocturnes de la faune locale qui annonçaient la fin de l’été. Je m’étirai, toujours sur le qui-vive. Je n’étais pas prêt à ce que le calvaire recommence.

-5-

Ellébore

Alors que l’aube s’immisçait discrètement sur l’horizon, j’ouvris les yeux. L’herbe couverte de rosée avait remplacé ma table de chevet. Toujours au chaud dans le duvet, je pouvais respirer un air frais et humide qui me vivifiait. Je n’étais pourtant pas du matin, loin de là. Je me levai, les cheveux dans un état chaotique. Lucéard s’était enroulé dans sa couverture et endormi contre l’arbre depuis lequel il guettait.

J’ai le vague souvenir que ce n’est pas ce qui était convenu, Lucéard.

Amusée malgré tout par cette scène, j’étirai mes lèvres, avant de procéder à une longue pandiculation. L’atmosphère était si paisible que j’en oubliais presque ce qui s’était passé la veille.

Les images dérangeantes de notre rencontre avec Dirgel demeuraient pourtant en moi. Et ce bandit qui avait tenté de m’enlever, où était-il à l’heure qu’il est ?

Si nous étions attaqués maintenant, je ne pourrais sûrement rien faire, je n’ai jamais appris à utiliser la magie.

Mon regard s’illumina progressivement. Je venais à peine de réaliser ce qui m’était arrivé. Mes joues rougirent d’excitation.

C’est vrai, je suis devenue mage !

Qui n’avait jamais rêvé de pouvoir contrôler des forces surnaturelles, de pouvoir faire appel à une puissance toute nouvelle ? Pas moi. Toutes les possibilités qui s’ouvraient à la jeune fille que j’étais me laissèrent avec un air benêt collé au visage.

Je vais faire de la magie !

De ma vie, jamais je n’avais été aussi motivée dès le lever. J’étais tout simplement retombée en enfance, et j’avançais espièglement jusqu’au feu de camp.

Je vais commencer par le ranimer. Hier, j’y suis arrivé. Il a juste fallu que je me concentre. Que j’imagine la flamme vacillante, la chaleur et la lumière, l’herbe se faire dévorer par mon ardeur ! Je devais visualiser mon cœur s’embraser, et que cette énergie se propage jusqu’au bout de mon doigt.

Déversant toute ma concentration sur ma cible, je ne pus produire qu’une étincelle, pareille à la lueur fugace d’une luciole. Mais le feu prit, une fois de plus, ce qui me rendit d’autant plus euphorique.

C’est très faible, mais c’est peut-être normal pour une débutante. En tout cas, c’est grisant !

Une fois réchauffée, je m’éloignai du foyer, toujours aussi enthousiaste.

Je veux tester autre chose. Et si je pouvais faire de la glace ?

Je tenais délicatement une feuille où perlait de petites gouttes. La concentration me plongea à nouveau dans le silence et la calme pénombre de mon esprit.

Il faut que je réussisse à visualiser aussi cet élément. Un froid mordant, qui s’empare lentement de la vie. Tout comme l’hiver, mon cœur doit se figer, mon corps doit être inerte. Je dois me laisser faner comme si toute la forêt pouvait dépérir avec moi.

Sans m’en rendre compte, j’avais encore fermé les yeux. En les rouvrant, j’aperçus de petits cristaux à la surface du végétal. Elle était totalement rigide et une brume légère l’entourait.

J’ai réussiiiii !

La fanfare dans ma tête ne voulait plus cesser. Je n’arrivais plus à contenir mon effervescence.

Et maintenant, qu’est-ce que je pourrais tenter ? Oh, je sais, je sais !

Lucéard : « Hm, tout va bien, Ellébore ? »

Je sursautai en entendant la voix du prince.

Ellébore : « J-je monte la garde ! »

Cette réponse n’avait rien de naturel, et je lus dans ses yeux une grande incrédulité.

Oh, je suis en train de passer pour une cruche. Je ferai mieux de continuer ça quand je serai seule.

Lucéard : « Tiens, je ne me souviens pas vous avoir réveillé d’ailleurs. »

Ellébore : « Si si, vous l’avez fait, ne vous en faites pas ! »

Il plissait les yeux, perplexe.

Lucéard : « …Tout bien réfléchi, je suis sûr que non. »

Ellébore : « Qu’avez-vous dit ? »

Lucéard : « Rien, rien… »

Il soupira en se levant. Le pauvre garçon semblait rongé par un mal terrible. Il avait ce même regard qu’à son réveil dans le carrosse, comme s’il s’était uniquement réveillé pour fuir un cauchemar.

Lucéard : « Bon, que diriez-vous que nous nous arrêtions pour manger avant d’aller à Oloriel ? Nous n’y serons qu’en début d’après-midi. »

Alors que je peignais mes cheveux, je réfléchis à sa proposition.

Ellébore : « Attendez, vous ne deviez pas aller à Oloriel, il me semble. Ne vous sentez pas obligé de m’accompagner. »

Alors qu’il rangeait ses affaires, Lucéard argumenta.

Lucéard : « Vous êtes sûre que vous ne préférez pas rentrer à Lucécie ? »

Je compris son raisonnement, cette idée m’avait en effet traversé l’esprit. Mais…

Ellébore : « J’enquête sur une série de disparition, et j’aimerai bien poser quelques questions aux proches d’une des victimes. Même si chez moi je serai plus en sécurité, ce ne sera sûrement pas le cas de tout le monde. Alors pas question de rebrousser chemin. »

Le fils du duc semblait s’être fait une raison. Il semblait surpris de voir que je pouvais manifester autant de volonté.

Lucéard : « Le chemin à l’ouest de la montagne est moins sûr, on y a déjà vu des monstres. Et puis, de toute façon, il faut que j’envoie un courrier depuis Oloriel, concernant ce qu’il s’est passé hier. Donc, je viens. »

Je m’empressai de l’aider avant que nous partions, convaincue par ses mots. J’avais pourtant remarqué une certaine hésitation lorsqu’il évoqua les événements de la veille.

Ellébore : « Ne soyez pas gêné à propos de cette histoire. Hier, c’était un peu difficile d’y repenser, mais aujourd’hui, ça me ferait du bien d’en parler. Histoire de dédramatiser, vous voyez ? »

Il semblait apprécier ma franchise, et hocha la tête.

Ellébore : « Le bandit qui m’a enlevé avait l’air de dire que son groupe avait été en contact avec ce Dirgel Pentref que l’on a vu hier. Mais j’ai toujours l’impression que celui-ci venait vraiment d’un autre monde. Il dégageait quelque chose de tellement malsain. »

Je parvenais difficilement à dissocier mon ressenti personnel de ma tâche de détective, il ne m’était même pas venu à l’idée d’enquêter sur un tel individu, mais son existence m’intriguait malgré tout. Lucéard se montrait aussi vaguement curieux par rapport à cette affaire.

Lucéard : « Vous avez raison. Je ne sais pas non plus quoi penser de cette histoire. Je n’ai même pas considéré le traduire en justice. C’est comme s’il n’avait rien d’humain. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il est tout simplement hors de notre portée. »

Ses paroles étaient inquiétantes, mais j’étais ravie qu’il ait pu mettre des mots sur ce que j’avais moi-même vécu.

Ellébore : « Exactement ! Mais un individu aussi dangereux que lui, on finira sans doute par en entendre parler de nouveau. »

Je montrai toujours un certain enthousiasme à l’idée de pouvoir percer un mystère, et mon ton pouvait parfois porter à confusion, car il n’y avait en l’occurrence aucune raison de se réjouir.

Lucéard : « Allez savoir… »

Je parvins difficilement à monter sur le dos du cheval. Nous étions tous les deux sur le départ.

Ellébore : « En route, Schneider ! »

Je fredonnais gaiement en poussant ma monture à avancer. Lucéard me regardait, navré.

Lucéard : « Ne me dites pas que vous avez nommé ce cheval ? »

Il avait un ton légèrement hautain, son visage n’avait pourtant rien de moqueur.

Ellébore : « J’ai pensé que ça serait plus agréable qu’il ait un nom, puisqu’on va faire un bout de chemin ensemble. »

Lucéard : « Et si son propriétaire lui en a déjà donné un, alors ? »

Je m’interrogeai sur le bien-fondé de mon initiative. Lucéard commençait à prendre de l’avance, et je dus passer à la vitesse supérieure.

Ellébore : « Attendez-moi ! »

On finit par discuter plus longuement de notre mésaventure d’hier, jusqu’à ce que le soleil soit haut dans le ciel.

-6-

Lucéard

Il me semblait reconnaître un paysage que j’avais déjà vu auparavant.

Ellébore : « Alors comme ça, vous connaissez un endroit où nous pourrons boire et manger sur le chemin vers Oloriel ? Au beau milieu de la forêt ? »

Son enthousiasme n’avait pas sa place ici.

Lucéard : « C’est ça, mais ne vous attendez pas à grand-chose. »

La demoiselle rit jaune.

Ellébore : « Ça n’a pas l’air rassurant. »

Lucéard : « Ça ne l’est pas. »

Ce que gardait mon maître dans ses réserves de nourriture n’avait rien d’appétissant. J’avais cependant jugé qu’il valait mieux lui parler de certaines choses.

Ellébore regardait à droite et à gauche, il n’y avait que de la végétation à perte de vue.

Ellébore : « Et c’est encore loin ? »

Lucéard : « Je ne sais plus exactement, mais à mon avis, quand on y sera, je le saurai. »

La pauvre fille devait être en train de se demander dans quoi elle s’était embarquée. Quelque chose venait néanmoins de piquer sa curiosité.

Ellébore : « Lucéard, regardez ! Il y a un vieil homme avec une barbe super longue ! »

Et voilà.

Le vieil homme en question était en train de hisser une boule à piques sur un arbre.

Oh pitié… Elle m’est destinée celle-là…

Sans même faire onduler sa chevelure, Heraldos se tourna vers moi, et me perça de son regard glacial.

Lucéard : « On descend là, Ellébore. »

Une fois au sol, le Maître vint à notre rencontre.

Heraldos : « Je ne me souviens pas t’avoir proposé de revenir accompagné. »

Sans même regarder Ellébore, il lança la discussion sur un ton impitoyable. Il n’en fallait pas plus pour que la jeune fille soit mal à l’aise.

Lucéard : « Maître, je dois accompagner cette demoiselle à Oloriel. Pourrions-nous déjeuner ici avant de repartir ? »

Je regrettais aussitôt ces mots, sans savoir encore pourquoi. Le Maître se tourna à présent vers Ellébore. Une grimace venait de distordre son visage. Elle s’avérait être une tentative de sourire.

Heraldos : « Eh bien, restez manger. »

Ellébore, insensible à l’ambiance pesante, était ravie.

Ellébore : « Bonjour monsieur, je m’appelle Ellébore Ystyr, et je suis détective. J’espère que je ne vous importune pas trop. Si je peux vous aider avec quoi que ce soit, ce sera un plaisir ! »

Heraldos : « Bonjour à toi, je suis Heraldos. Ne t’en fais pas pour ça. Pour le moment, tu es mon invitée. »

C’est quoi ce « pour le moment » ?

Je regardais à présent le vieillard s’éloigner, me préparant au pire. Il nous guida jusqu’à chez lui, et Ellébore put découvrir le lac. La fille qui n’avait jamais réellement quitté la ville était sous le charme.

Ellébore : « C’est rudement beau ! »

Je dois reconnaître que cet endroit m’a un peu manqué, bizarrement. Il s’en est passé des choses depuis que je suis parti…

Ellébore : « Quel drôle de personnage quand même ce Heraldos. Il est un peu intimidant, mais je l’aime bien. Dites, je ne veux pas être indiscrète, mais pourquoi l’appelez-vous Maître ? »

Je ne savais pas vraiment quoi lui dire, mais avant même que je ne m’essaye à une réponse :

Ellébore : « Laissez-moi deviner. Vous êtes son disciple ! Et il vous entraîne ici ! »

Lucéard : « C’est ça. J’imagine que c’est une plutôt longue histoire. »

Ellébore : « Je dois avouer que je suis un peu curieuse ! Bon, allons manger, j’ai hâte de goûter sa cuisine. »

Ah oui ?

Une fois à l’intérieur de la maisonnette, je pouvais sentir le fumet nostalgique de la cuisine du maître. J’invitais Ellébore à s’asseoir sur l’une des chaises. La demoiselle montrait un sourire crispé.

Ellébore : Faites que cette odeur ne provienne pas de notre déjeuner…

Une fois que nous fûmes tous attablés, le supplice commença. A la première bouchée, Ellébore hocha la tête pour montrer sa satisfaction au Maître. Néanmoins la jeune fille avait sensiblement pâli et ne semblait pas vouloir avaler ce qu’elle mâchait. De mon côté, je mangeais comme s’il s’agissait d’un vrai plat.

Lucéard : « Encore désolé de ne venir que pour ce repas. Je reviendrai aussitôt que possible pour m’entraîner. »

Ellébore appuya mes dires.

Ellébore : « Oui, une fois à Oloriel, je me débrouillerai toute seule. »

Lucéard : « Vous êtes sûre ? »

Ellébore : « Ne vous en faites pas ! »

Le Maître restait muet, mais son regard était meurtrier. La détective en herbe tenta de l’inclure dans notre conversation.

Ellébore : « C’est une charmante maison, et tout le terrain autour est superbe. Mais à quoi servent toutes ces lames qui sortent du sol de l’autre côté du lac ? »

Heraldos : « …C’est pour faire fuir les animaux sauvages. »

Lucéard : « Je ne me souviens pas avoir déjà été qualifié ainsi. »

Cette remarque aurait dû me valoir un coup de bâton. Mais le plus effrayant est qu’il ne vint pas. Le Maître avait tout bonnement ignoré ma remarque. Une fois que tout ce qu’il y avait de digestible dans nos assiettes fût ingéré, on se leva, et Ellébore remercia Heraldos pour le repas. Elle avait dû réfléchir à son programme de l’après-midi, et semblait impatiente d’y être.

Ellébore : « Si vous le voulez bien Lucéard, partons ! »

Heraldos : « Attendez, jeune fille. »

La voix ferme qui venait de s’élever n’annonçait rien de bon.

Ellébore : « Oui, qu’y a t-il ? »

La demoiselle se retourna pour croiser le regard foudroyant d’Heraldos. Elle en resta pétrifiée.

Heraldos : « Cette semaine, il faut que nous nous occupions de la coupe du bois, et il faudra régulièrement venir récupérer des pièges aussi. »

Le plus innocemment du monde, Ellébore offrit son soutien au vieil homme.

Ellébore : « Oh, je vois, c’est une bonne idée ! Bon courage ! »

Elle reçut un coup de bâton sur le crâne. Heraldos reprit d’un ton plus sévère.

Heraldos : « Même Lucéard n’aura pas le temps de s’occuper de ça. Ce genre de corvée n’est plus qualifiable d’entraînement. »

La pauvre adolescente était perdue. Elle venait de se faire frapper, et on l’enguirlandait sans raison. Elle se tenait la tête des deux mains, comme pour contenir la douleur.

Heraldos : « Heureusement, tu tombes à point nommé, Éléonore, ta première mission commence demain. »

Ellébore : « P-p-pardon ?! »

Assez déboussolée pour ne pas remarquer qu’on avait écorché son prénom, Ellébore prenait conscience de la nature de ce personnage.

Heraldos : « T’accueillir pour un repas est la moindre des choses, mais il faut bien une contrepartie. »

Vous vous contredisez, non ?

Ellébore : « J-je… »

Après un nouveau coup sur la tête, la jeune fille avait de nouveau l’esprit clair.

Heraldos : « Bien. Maintenant que nous nous sommes accordés sur le programme de la semaine, vous pouvez partir. »

Ellébore : « O-oui monsieur ! »

Ellébore raidit tout son corps à la manière d’un garde-à-vous.

Il l’a complètement apprivoisée.

Je me retournais pour ne pas être vu m’amuser de la situation.

Sans que je ne l’ai senti venir, le bâton heurta mon crâne.

Quelques minutes plus tard, nous étions en route pour, espérons-le, de moins terribles mésaventures.



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