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La Magie Demeure Absolue
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Chapitre 5 : La première dette
Chapitre 4 : Un mode pas comme les autres Menu à suivre...

La filature fut rude dès les premiers mètres.

Son corps restait faible. Ses jambes tiraient à chaque pas. Ses côtes douloureuses lui rappelaient le tabassage de la veille. La forêt n’aidait pas : racines traîtresses, sol humide, pierres lisses, branches basses. Les gobelins avançaient vite malgré leur charge, habitués au terrain.

Davin resta derrière eux, assez loin pour ne pas se faire repérer, assez près pour ne pas les perdre.

Le bruit des cascades couvrait une partie de ses pas.

Pour une fois, le monde semblait décidé à ne pas le détester immédiatement.

Au bout de dix minutes, les gobelins ralentirent.

La jeune femme hurlait et se débattait de plus en plus fort. Sa cheville avait dû heurter une racine ou une pierre, car elle ne posait plus correctement le pied au sol. L’un des monstres grogna, leva le poing et la frappa violemment au visage.

Le cri s’interrompit dans un sanglot étranglé.

Davin se figea.

Maintenant. Ou jamais.

S’ils la tuaient, son plan tombait à l’eau.

S’ils l’emmenaient plus loin, il perdrait l’avantage de surprise.

Il prit de grandes inspirations pour calmer les battements erratiques de son cœur. Ses mains tremblaient déjà. Il ramassa au sol une pierre rugueuse, presque de la taille de sa main. Lourde. Irrégulière. Parfaite pour casser quelque chose de fragile.

Comme un crâne.

Je vais vraiment attaquer deux monstres avec une pierre. Très bien. Excellent développement professionnel.

Il avança.

Un pas.

Puis un autre.

Il tenta d’approcher furtivement, mais ses muscles fatigués le trahirent.

Une brindille craqua sous son pied.

Le gobelin le plus proche pivota brusquement.

Leurs regards se croisèrent.

KRAK !

Davin ne réfléchit pas.

Il abattit la pierre de toutes ses forces sur le crâne de la créature. Le choc remonta jusqu’à son coude. Du sang sombre gicla sur la roche et sur ses doigts.

Le gobelin chancela.

KRAK !

Le second coup brisa quelque chose avec un bruit humide.

La créature s’effondra dans l’herbe violette.

Morte.

Davin resta une fraction de seconde au-dessus du corps.

Son estomac se souleva.

Voilà. Premier monstre. Zéro gloire. Beaucoup trop de texture.

Il serra les dents et ravala son haut-le-cœur.

Le second gobelin poussa un cri strident.

Il bondit sur lui.

La créature mesurait à peine un mètre quarante — la taille d’un enfant — mais sa férocité était bien réelle. Ses griffes crasseuses lacérèrent la poitrine de Davin à travers sa tunique. La douleur éclata en lignes brûlantes sur sa peau.

Davin recula d’un pas, trébucha presque, puis lança son épaule en avant.

Pas une technique.

Pas un art martial.

Juste le poids désespéré d’un homme qui refusait de se faire ouvrir le ventre.

Ils tombèrent tous les deux dans l’herbe.

Le gobelin claqua des dents près de son visage. Son haleine empestait la viande pourrie. Davin plaqua son avant-bras contre la gorge de la créature et frappa avec la pierre.

Une fois.

Le gobelin hurla.

Deux fois.

Ses griffes labourèrent le flanc de Davin.

Trois fois.

KRAK !

Le crâne céda.

Le corps se raidit, puis s’affaissa.

Davin continua de le maintenir au sol une seconde de plus, haletant, incapable de savoir s’il était mort ou s’il allait encore bouger.

Puis il lâcha la pierre.

Ses mains tremblaient de façon incontrôlable.

Du sang chaud lui dégoulinait sur les avant-bras. Un sang trop épais, presque noir, qui sentait la viande crue oubliée au soleil. Sa poitrine brûlait là où les griffes avaient traversé le tissu. Une bile acide remonta dans sa gorge.

Il la ravala.

Il resta accroupi quelques secondes, les yeux fixés sur ce qui avait été un visage.

Ce n’était pas comme voler du pain.

Ce n’était pas comme encaisser des coups.

Il venait de tuer.

Directement.

Avec ses mains.

Avec une pierre.

Ça doit être ça, franchir un seuil. Dommage qu’il n’y ait pas de cérémonie. Juste du sang et une odeur immonde.

Il inspira profondément.

Une fois.

Deux fois.

Puis il se tourna vers la fille.

Elle était allongée près d’une racine, tremblante. Son front et sa joue droite étaient couverts de sang à cause du coup du gobelin. Ses yeux verts, écarquillés, passaient des cadavres à Davin, puis de Davin aux cadavres.

Elle ne savait visiblement pas si elle venait d’être sauvée ou simplement transférée à un problème plus grand.

Réflexe raisonnable.

I.A., analyse externe.

[BIP. Message Système / Analyse en cours…] > STATUT DE LA CIBLE :Analyse externe approximative.Cheville gauche : fracture probable.Contusions faciales.Perte sanguine légère.Pronostic vital : stable.]

Bon. Elle survivra assez longtemps pour me rendre utile.

« Merci… » souffla la jeune femme. Sa voix tremblait. « Merci beaucoup… »

Davin essuya maladroitement le sang sur sa main contre sa tunique déjà ruinée.

Inutile.

Il ne fit qu’étaler la crasse.

« Disons que je passais par là. »

Elle cligna des yeux.

Même dans son état, elle sembla comprendre que personne ne “passait par là” par hasard.

Son regard glissa vers la pierre ensanglantée à ses pieds.

Puis vers la forêt.

Puis vers lui.

« Vous êtes… avec la guilde ? »

« Non. »

La réponse sortit trop vite.

Elle pâlit un peu plus.

Davin leva une main, paume ouverte, sans s’approcher davantage.

« Si je voulais te vendre à ces choses, je ne me serais pas donné autant de mal pour leur refaire le crâne. »

La jeune femme eut un rire nerveux qui ressemblait presque à un sanglot.

« C’est… rassurant, je suppose. »

Enfin quelqu’un qui possède encore un instinct de survie.

« Ton groupe est encore en train de se battre », dit Davin. « Retourner vers eux directement serait stupide. Trop de gobelins. Trop de bruit. Et ton frère a l’air assez paniqué pour me planter avant de poser une question. »

Ses lèvres tremblèrent.

« Vous avez vu mon frère ? »

« L’idiot en armure de cuir qui hurle ton prénom ? Difficile de le manquer. »

Une lueur inquiète passa dans ses yeux.

« Il s’appelle… »

Elle se coupa, comme si donner des informations à un inconnu couvert de sang n’était peut-être pas l’idée la plus brillante de sa journée.

Davin remarqua l’hésitation.

Bien.

Elle n’était pas complètement naïve.

« Garde son nom. Je n’en ai pas besoin. Pour l’instant, il faut rentrer au village. S’ils survivent, ils retourneront à la guilde. S’ils ne survivent pas… »

Il laissa la phrase mourir.

Sylvia comprit.

Son visage se contracta, mais elle hocha la tête.

« D’accord. »

Davin jeta un œil aux deux cadavres à ses pieds.

Il n’allait pas laisser son butin pourrir ici.

« Pour la prime de guilde, il faut ramener les corps entiers ? »

La jeune femme le fixa.

Cette fois, l’incrédulité traversa même la peur.

« Vous venez vraiment de demander ça maintenant ? »

« Oui. »

« Je… Non. Juste l’oreille droite. »

Elle déglutit.

« Prenez ma dague. Dans ma botte. Mais rendez-la-moi après. »

Davin s’accroupit près d’elle, lentement, pour ne pas la brusquer. Elle se raidit quand même. Il récupéra la dague glissée dans sa botte droite. Une lame courte, simple, bien entretenue. Pas un objet de luxe. Un outil.

Il trancha méthodiquement les oreilles des deux gobelins.

Sylvia détourna le regard.

Davin, lui, s’efforça de ne pas vomir.

Deux pièces d’argent. Une oreille par pièce. Nouveau monde, nouvelle comptabilité.

Il enveloppa les trophées dans un morceau de tissu arraché à sa tunique et les fourra dans sa poche.

Puis il revint vers elle.

« Je vais t’aider à marcher. »

Elle regarda ses vêtements, son visage, ses mains, puis inspira avec difficulté.

« Vous… sentez vraiment très mauvais. »

Davin resta silencieux une seconde.

« Je suis au courant. »

« Désolée. »

« Ne t’excuse pas. C’est une information factuelle. »

Malgré la peur, malgré la douleur, un sourire minuscule passa sur le visage de Sylvia.

Il disparut aussitôt quand Davin la souleva par l’épaule.

Sa cheville blessée effleura le sol.

Elle étouffa un cri.

Davin ajusta sa prise.

« Appuie-toi sur moi. Pas sur ta jambe. »

Elle obéit.

En sentant sa proximité, elle plaqua presque aussitôt sa manche contre son nez.

Davin le remarqua.

Il s’en fichait.

Presque.

Très bien. Sauve une fille, empeste assez pour devenir son second traumatisme. Progression remarquable.

Il se mit en route.

I.A., retour au point d’entrée. Trajet alternatif. Évite la zone du combat principal.

[BIP. Message Système / Mode Cartographie actif. Calcul d’itinéraire alternatif…]

Une ligne pâle se superposa à son champ de vision, serpentant entre les arbres, contournant la zone où le frère de Sylvia devait encore patrouiller ou paniquer.

Sans la cartographie, Davin aurait été obligé de suivre la piste évidente.

Avec l’I.A., il pouvait éviter le pire.

Ou au moins choisir une version légèrement moins idiote du pire.

Le trajet fut une épreuve.

Avec ses faibles statistiques et le poids de Sylvia, Davin atteignit rapidement ses limites. Ses jambes brûlaient. Sa respiration devenait irrégulière. Les griffures sur sa poitrine tiraient à chaque mouvement.

Après quelques minutes, il dut s’arrêter.

Il déposa Sylvia contre un tronc noir dont l’écorce luisait d’humidité. Elle reprit son souffle, pâle, les doigts crispés sur sa cape fauve.

L’occasion était bonne.

« Ton groupe appartient à la guilde du village ? »

Sa voix sortit calme, presque amicale.

Une question anodine.

Pour quelqu’un qui venait de sauver une vie.

Sylvia hésita.

Puis répondit, encore essoufflée :

« Oui. La Guilde des Aventuriers. C’est la seule, ici. »

« Vous chassez souvent des gobelins ? »

Elle secoua la tête.

« Pas comme ça. On devait juste vérifier une piste. Deux ou trois gobelins isolés, d’après la prime. Pas un groupe entier. Pas… pas une embuscade. »

Sa voix se brisa légèrement sur le dernier mot.

Davin observa son visage.

Elle n’était pas idiote.

Juste inexpérimentée.

Et vivante par chance.

« Leur chef », dit-il. « Ton ami a mentionné leur chef. »

Sylvia pâlit.

« Les gobelins seuls sont dangereux, mais gérables. Quand il y a un chef, ils deviennent plus organisés. Ils piègent, ils encerclent, ils capturent. Mon grand-père dit toujours qu’un gobelin seul est une nuisance, mais qu’un groupe de gobelins avec un chef devient un problème de guilde. »

Parfait. Même les monstres ont une hiérarchie. Pourquoi est-ce que je suis surpris ?

« Ton grand-père est aventurier ? »

Une fierté fragile passa dans ses yeux.

« Adepte. Ancien, maintenant. Il ne chasse presque plus. Mais il m’a appris les bases. »

Adepte.

Le mot resta dans un coin de son esprit.

Pas maintenant.

« À la guilde, qui soigne les blessures graves ? » demanda Davin. « Il doit bien y avoir quelqu’un. »

« Maître Kys », répondit-elle. « Le sous-chef. Il soigne les membres assurés. »

« Assurés ? »

« Mon grand-père a payé pour moi. Ça coûte cher, mais quand on chasse, c’est… nécessaire. »

Davin hocha lentement la tête.

Assurance.

Soin contractuel.

Guilde structurée.

Hiérarchie interne.

Ressources médicales limitées aux payeurs.

Magnifique. Même la magie a une mutuelle.

Il aida Sylvia à se redresser.

« On continue. »

Elle prit appui sur lui sans discuter.

Sur la route du retour, ils croisèrent deux aventuriers.

Un homme maigre avec un arc court et une femme en armure de cuir rouge, une hache à la ceinture. Tous deux regardèrent Sylvia, puis Davin, puis les bois derrière eux.

Ils comprirent assez vite qu’il y avait eu des blessés.

Ils ne s’arrêtèrent pas.

L’homme détourna même les yeux.

La femme hésita une seconde, mais continua sa route.

Personne ne voulait hériter du problème des autres.

Même quand le problème saignait.

Même avec une fille blessée, ils s’en mêlent à peine. Ce monde est charmant. Terrifiant, mais charmant.

Ils firent deux autres pauses.

Une pour que Davin reprenne son souffle.

Une pour que Sylvia ne vomisse pas à cause de la douleur, de la peur, ou de son odeur corporelle.

Probablement les trois.

Quand ils atteignirent enfin la sortie de la forêt, le bruit des cascades diminua derrière eux. Le soleil pâle baignait les champs d’une lumière dure. Le village apparut au loin, avec ses murs de bois, ses toits irréguliers et sa fumée qui montait en colonnes fines.

Davin sentit ses jambes trembler de soulagement.

Il ne le montra pas.

À l’entrée du village, les gardes les laissèrent passer sans un mot.

L’un d’eux ouvrit la bouche, sans doute pour insulter Davin, puis remarqua Sylvia blessée, le sang sur ses vêtements, les griffures sur la poitrine de son accompagnateur et les oreilles de gobelin qui dépassaient à moitié du tissu dans sa poche.

Il referma la bouche.

Bonne décision.

Ils rejoignirent la guilde.

Quand Davin poussa les lourdes portes avec Sylvia appuyée contre lui, le brouhaha de la grande salle ne s’arrêta pas tout de suite. Puis les premiers regards se posèrent sur eux. Un murmure parcourut les tables.

Une fille blessée.

Un mendiant couvert de sang.

Deux oreilles de gobelin.

Une odeur à faire regretter l’existence.

La combinaison méritait visiblement un minimum d’attention.

Davin avança jusqu’au comptoir.

La réceptionniste de la veille le vit arriver et son visage passa par plusieurs émotions : dégoût, agacement, surprise, puis une inquiétude très professionnelle en reconnaissant Sylvia.

« J’ai une blessée qui… »

« C’est bon », l’interrompit une voix grave. « Laisse faire. »

Le silence tomba plus vite que Davin ne l’aurait cru.

Un homme venait d’apparaître près de l’escalier.

Il portait une longue robe noire d’une propreté impeccable, taillée dans un tissu lourd qui ne gardait ni poussière ni pli inutile. Des broderies sombres couraient le long des manches, discrètes, presque invisibles sauf quand la lumière des lampes les touchait. Ses cheveux étaient tirés en arrière, son visage calme, ses yeux froids.

Il n’avait pas besoin de hausser la voix.

La salle s’était déjà adaptée à sa présence.

Les aventuriers les plus bruyants baissèrent d’un ton.

Certains détournèrent le regard.

D’autres observèrent avec une attention presque religieuse.

Davin sentit immédiatement que cet homme n’était pas du même niveau que les autres.

Pas à cause de ses vêtements.

À cause de l’espace que le monde semblait lui laisser.

« C’est une membre de la guilde », dit l’homme en robe noire. « Dépose-la au sol. Je vais m’en occuper. »

Davin obéit.

Lentement, prudemment, il allongea Sylvia sur les lattes de bois.

I.A., enregistre la scène. Priorité maximale.

[BIP. Message Système / Enregistrement actif.]

L’homme tendit la main au-dessus du corps de Sylvia.

Il parla dans sa barbe, dans une langue que Davin ne comprit pas.

Les mots n’étaient pas nombreux.

Mais l’air changea.

Une chaleur douce se répandit autour de la paume du mage. La lumière jaillit ensuite, jaune, dense, presque liquide. Elle enveloppa Sylvia comme un voile de soleil. Une odeur étrange monta dans la salle : pluie chaude, herbe coupée, métal propre.

Davin oublia presque de respirer.

La chair tuméfiée du visage de Sylvia se lissa sous ses yeux. Le sang séché se craquela sur sa peau. La coupure à sa joue se referma sans laisser de cicatrice visible. Au niveau de sa jambe, la cheville déformée dégonfla, puis les os se replacèrent dans un craquement sourd qui fit grimacer plusieurs aventuriers.

Sylvia, elle, inspira brusquement.

Pas un cri.

Un souffle de soulagement.

En moins de vingt secondes, ses blessures visibles avaient été soignées.

Comme si la forêt, les gobelins, la fracture et le sang n’avaient été qu’une mauvaise parenthèse.

Davin resta immobile.

Ses pupilles se dilatèrent.

Pendant une seconde, l’homme qui avait volé du pain, rampé dans la boue et tué deux monstres avec une pierre disparut.

Il ne resta qu’un ancien Terrien devant l’impossible.

Devant une loi du monde qu’il ne connaissait pas encore.

Une loi qui pouvait briser les corps.

Et les réparer.

« C’est putain d’incroyable… »

Sa voix fut à peine un souffle.

Pour la première fois depuis son arrivée dans ce cloaque, l’analyste froid et cynique laissa place à autre chose.

Pas de la bonté.

Pas de la foi.

Une faim.

Plus brûlante que celle de l’estomac.

Plus dangereuse aussi.

Il faut que j’apprenne ça.

Ses doigts se refermèrent lentement.

Coûte que coûte.



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