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CHAPITRE XV – Le drame

 

— Père, annonça Alexander d’une voix grave. J’ai à vous parler.

Ulrich cessa de jouer et resta quelques instants immobile, regardant droit devant lui, parfaitement impassible ; il était rare que son fils daigne le déranger lorsqu’il travaillait.

Au bout d’un temps qui semblait interminable, il tourna légèrement la tête et se redressa. Sans un mot et dans une démarche lente, il alla à son bureau et se servit un grand verre de whisky. Puis il s’installa à son fauteuil, croisa les jambes et dégusta son verre, tout en contemplant l’impertinent, sans décrocher le moindre son.

Alexander restait debout, les mains jointes devant lui. Un regard digne et un port statique accentué par ses sobres apparats. Il était intégralement vêtu de noir, un costume cintré qui lui dessinait la taille et mettait en valeur ses épaules solides. Son apparence austère était soulignée par sa coiffure, son catogan, qu’il gardait continuellement à présent, tirant ses cheveux en arrière.

— Que veux-tu ? Finit-il par demander après s’être délecté d’une grande partie de son verre.

— Je vous annonce mon départ prochain, père. Je quitte cet endroit pour aller vivre en pleine campagne en compagnie de nos domestiques.

Il s’arrêta, guettant la réaction de son père, puis, voyant qu’il ne réagissait pas, il poursuivit :

— Mon départ aura lieu dans deux mois, juste après le Nouvel An. Cela vous laisse le temps d’engager de nouveaux employés à votre solde.

Le baron baissa la tête et esquissa un sourire en coin fort malaisant.

— Puis-je savoir quel est le motif de ton départ précipité, mon garçon ? Dit-il d’une voix doucereuse. Ton année scolaire est encore bien loin d’être terminée et je doute, au vu des circonstances, que tu gagnes suffisamment d’argent pour te permettre de me quitter avant d’avoir signé ton admission dans la magistrature. Dans six mois si je ne m’abuse, comme te l’a promis ton cher ami Friedrich.

— Vous êtes au courant ? S’étonna Alexander, sceptique.

— Que tu choisisses délibérément de me tenir tête et de me défier de front en optant finalement pour la magistrature plutôt que pour les sciences ? Que tu espères implicitement me faire condamner pour toutes ces années de maltraitances portées à ton encontre, et ce, en te servant de la notoriété de ton cher oncle Lucius et de ton nouveau mentor, le Duc von Hauzen en personne ?

Il croisa les bras et afficha un rictus fortement intimidant.

— Ai-je tort ?

Alexander, nerveux, serra les poings et déglutit péniblement, désireux de ne pas se laisser déstabiliser. Il fallait qu’il tienne bon et le défie de front.

— Vous avez tout à fait raison, père ! Se contenta-t-il de dire. Et je sais, avant que vous ne me l’annonciez de vive voix, que vous désapprouvez mon choix et mon insistance à vouloir vous condamner pour vos actes néfastes. Cependant, il est inutile de tergiverser là-dessus, je ne vous suis plus soumis désormais. Je ne vous crains plus père, sachez-le ! Et vous répondrez de vos actes et serez traduit en justice afin d’être condamné.

À cette annonce, le père fut pris d’un rire effroyable qui lui hérissa l’échine. Le garçon, anxieux, commençait à trembler et frottait frénétiquement ses doigts contre la paume de ses mains.

Ulrich posa ses mains sur les accoudoirs et se leva. Il avança lentement jusqu’à venir se poster juste devant son fils, à présent de la même taille que lui.

— Me crois-tu ignorant de la situation ? Fit-il d’un ton cinglant en plantant son regard noir dans le sien.

— Que voulez-vous dire ?

— Je vais te le redire une nouvelle fois, car tu sembles jouer de ma patience, mais me crois-tu réellement stupide au point de me cacher pareille ignominie sans que je ne m’en rende compte ? Me crois-tu ignorant de tes attirances impures et pire, de la tache souillée que tu as créé et qui s’apprête à voir le jour dans quelques mois ?

— Comment avez-vous su ? Maugréa le fils en baissant la tête, incapable de lui faire face.

Le père laissa échapper un petit rire et posa sa main sur son épaule, la pressant de sa poigne solide.

— Tu n’es pas très futé pour un futur politicien et magistrat, c’en est navrant ! Cracha-t-il entre ses dents. J’ai bien compris qu’en te voyant décliner la proposition de mariage avec la marquise von Dorff, le meilleur parti de cette île, que tu devais avoir quelque relation cachée. Et, au vu de ton incroyable lenteur à me le déclarer, je présume sans trop de mal qu’il s’agit d’une noréenne, et que la noréenne en question se trouve ici, sous notre toit. Ai-je tort, mon garçon ?

— Non, père, vous dites vrai, marmonna Alexander, désemparé par la situation.

Ainsi, son père savait et mûrissait sa rage intérieurement depuis certainement plusieurs semaines déjà. Car, comme le fils pouvait s’en rendre compte, l’homme fulminait, plaquant ses mains puissantes sur son épaule. Ulrich était furieux et grinçait des dents, attendant que son fils s’explique sur sa conduite « vile et débauchée », conduisant à la disgrâce prochaine de sa noble famille tant appréciée de la haute société.

— Je l’aime, père, et quoi que vous disiez ou fassiez cela ne changera rien. Je pars vivre avec Désirée, j’engage sa famille ainsi que Pieter. Vous n’aurez plus à subir ma présence dorénavant.

Il prit une profonde inspiration et le regarda droit dans les yeux, les sourcils froncés.

— Et moi je suis libre ! Libre de ne plus m’infliger quotidiennement votre horrible personne ! Libéré de votre emprise et de votre courroux.

Ulrich pressa davantage sa main, arrachant une grimace à son fils qui continuait à le défier malgré cela.

— Tu n’en feras rien, mon garçon ! Trancha-t-il, menaçant. Tu resteras ici et tu épouseras la fille von Dorff que tu le veuilles ou non ! Ma notoriété est mise en jeu de même que mon honneur. Les marquis Dieter et Laurent nous apprécient. Nous jouissons d’un poids et d’un pouvoir considérable. La renommée des von Tassle est en train de regagner son éclat de jadis, perdue depuis si longtemps à cause de tes grands-parents, trop laxistes et conciliants envers le petit peuple. Pour ne devenir qu’une lignée presque éteinte et raillée par ses pairs dont toi, mon fils, tu es le dernier descendant légitime.

— Vous êtes un monstre, père ! Cracha Alexander, à cran. Dois-je vous rappeler que c’est grâce à leur laxisme, comme vous dites, que mère a pu vous épouser ! Qu’importe votre absence de titre ou votre modeste fortune ? Qu’elle a pu vous choisir par amour parce que, justement, mes grands-parents étaient tolérants et se moquaient éperdument de vos origines ! Et là, vous me refuseriez ce qui vous a été accordé de bonne grâce il y a vingt ans de cela ?

— Ne me parle pas de ta mère ! Comment oses-tu la mentionner toi qui souilles sa descendance sans le moindre scrupule ni once de culpabilité !

— Vous êtes un monstre pitoyable, père ! Cria Alexander en perdant contenance et en agrippant le bras de son père qui lui rongeait l’épaule tant ses doigts étaient profondément ancrés. Vous entendez-vous parler au moins ? Vous rendez-vous compte de la stupidité de vos paroles ? En quoi Désirée serait-elle plus impure que n’importe quelle aranéenne de haut rang, dites-moi ? À cause de la folie des taches que vos amis von Dorff et de Malherbes vous ont mis dans le crâne ?

— Ils ne sont que des animaux Alexander, surenchérit le père en perdant patience, des êtres primitifs et limités ! Bon sang, je pensais que Léandre était parvenu à te persuader là-dessus ! C’est à croire que tu joues bien ton petit jeu !

— Désolé de vous décevoir père, mais je pense que, malgré vos propos profondément abjects, vous semblez oublier que Désirée et Ambroise sont aranoréens ! Que leur mère, Séverine, qui travaille pour nous depuis tant d’années est la fille d’un des membres du clan des Deslambres ? Qui, comme vous le savez, travaille avec le comte de Laflégère basé à Wolden. Et que ses enfants, par conséquent, bien qu’ils aient été reniés par leur famille, se retrouvent être les héritiers du sang d’une des plus riches et puissantes familles de la côte Est !

Ulrich jura, relâcha son étreinte et fit les cent pas, tremblant de rage.

— Ils n’en sont pas moins inférieurs à toi fils, et ce en tout point ! Dire qu’avec toutes les aranéennes que tu as conquises j’ai nourri l’espoir que tu en trouves au moins une qui te convienne ! Et tu as eu l’incroyable chance de réussir à charmer la marquise !

— Laurianne ne m’aime pas, père ! Cracha-t-il, les dents serrées. Elle ne fait qu’exécuter les ordres de son père. Je sais qu’elle convoite Léandre ! Il lui conviendra tout à fait ! Ils formeront un magnifique couple de vermines !

— Comment oses-tu dénigrer tes pairs de la sorte ! Hurla Ulrich en perdant toute contenance et en lui adressant un regard haineux.

— Ils ne sont pas mes pairs, père ! Ils sont la vermine infâme qui ronge Norden et avilit le peuple en se sentant supérieure à autrui ! Une poignée d’individus néfastes et dangereux qui veut prendre le contrôle de l’île ! Île dont nous sommes des invités et que les noréens, dans leur grande bonté, nous ont permis de partager ! Et vous voulez détruire tout ceci… Tout cela à cause de votre satané commerce avec la Grande-Terre, de votre fortune croissante et de votre orgueil démesuré ! Mais vous êtes pitoyables ! Abjects ! Des monstres qu’il faut enfermer et museler pour le bien commun !

Le père, horrifié par ses propos, devint blême. Il demeura immobile, toisant son fils qui le défiait, lui accordant un regard rempli de révulsion. Puis, aveuglé par la haine et à bout de nerfs, l’homme hurla et se jeta sur sa progéniture.

Alexander, désarçonné, accusa péniblement le coup, basculant à la renverse sous le poids impressionnant de l’être abominable qui l’avait mis au monde. Effondré sous son poids massif, le souffle court et les poumons coupés par l’impact, il parvenait, malgré tout, à conserver un soupçon de lucidité.

Le père, hors de lui, commença à se défouler, le rouant de coups, faisant preuve d’une force et d’une rapidité inouïes, aussi importantes que lors de ses « états de fureur ».

En entendant le fracas causé par la chute, Désirée, paniquée, ouvrit violemment la porte. En apercevant Alexander maîtrisé à terre, elle accourut en hâte et, dans un acte désespéré et déraisonné, se rua sur son maître afin de défendre son futur époux.

Elle se jeta sur lui et, animée par un désir de protection, parvint à dégager Alexander de l’étreinte de son père. Puis, proche de sa gorge, elle montra les dents. D’un geste vif, elle les planta dans la chair molle de sa nuque, l’agrippant solidement.

Ulrich hurla de douleur. Il lui empoigna les cheveux afin de la détacher, mais l’emprise de la domestique était ferme. Il tira davantage et lui asséna un violent coup dans l’abdomen suivi de plusieurs autres. Désirée céda, ployant sous la douleur aiguë qui lui broyait le ventre. Elle desserra la mâchoire, gémissante.

L’homme la projeta à terre, la faisant s’échouer comme une feuille morte sur le sol. La jeune femme, les yeux larmoyants, tremblait de tous ses membres, se tordant de douleur, les mains fermement plaquées contre son ventre meurtri.

Il se releva et fit face à sa victime, la dominant en tout point. Puis, tiraillé par une douleur lancinante à la nuque, il plaça sa main pour palper cette zone, le toucher l’électrisa. En ramenant sa main à son visage, il vit qu’il saignait abondamment et qu’un lambeau de peau semblait pendre. Furieux, il la fusilla du regard : celle-ci, recroquevillée, avait les yeux ronds et affichait une expression de supplication mêlée d’effrois. Il lui gratifia un œil noir, empli de dégoût, mais fut néanmoins satisfait de la voir gémir et couiner, totalement à sa merci, effondrée sur le tapis.

Il s’apprêtait à s’acharner sur elle, mais le fils s’interposa :

— Je vous interdis de la toucher ! Marmonna-t-il, la voix enrouée, hors d’haleine.

Ulrich toisa tour à tour les deux amants gisant au sol, faibles et vulnérables, ne sachant pas sur lequel s’acharner en premier.

Devant son hésitation, le fils se redressa, tremblant :

— Si vous osez la toucher, je jure que je vous tue de mes mains !

Le père resta quelques instants interdit. Puis un large sourire malsain finit par se dessiner sur son visage, les yeux brillants d’une aura maléfique.

— Très bonne idée ! Annonça-t-il en se frottant les mains.

Enivré par la colère et révolté par le comportement et les attirances de son fils, il se rua à nouveau sur lui et, sans grande résistance de son adversaire affaibli, lui agrippa la nuque et la serra de toutes ses forces.

Alexander tentait de défaire son étreinte. Il se débattait, gigotant en tous sens, les mains farouchement crispées sur celles de son père, en vain. Ses yeux s’embuaient en même temps qu’un goût ferreux pénétrait dans sa gorge, le cœur battant ardemment contre sa poitrine. Il vacillait, perdant peu à peu connaissance.

« Tu diras bonjour à ta mère pour moi ! » Crut-il entendre avant que ses oreilles ne bourdonnent.

Vacillant, il ne parvenait plus à entendre les hurlements de Désirée. Traversée par des spasmes ininterrompus, elle le regardait avec une intense détresse, une main tendue vers lui et l’autre maintenue contre son ventre arrondi.

Ne pouvant plus lutter, il ferma les yeux.

L’espace d’un instant, tout devint noir. Quand il reprit connaissance, effondré au sol, il remarqua à travers le voile vitreux plaqué sur ses rétines, la silhouette de son père gisant à terre, inconscient, Pieter et Ambroise juste au-dessus de lui. Le premier était avachi de tout son poids sur son maître, tentant de le ligoter à l’aide d’une corde et le second tenait entre les mains ce qui semblait être un chandelier duquel perlaient des gouttes écarlates.

Alexander bougea légèrement la tête et vit également Séverine, présente aux côtés de sa fille en larme, les mains tachées de sang frais.

Dès qu’Ulrich fut solidement attaché, Pieter et Séverine échangèrent quelques paroles inaudibles puis le palefrenier sortit en hâte. Ambroise, quant à lui, accourut vers son jeune maître et posa sur lui une main réconfortante… Ce fut là la dernière chose qu’Alexander put apercevoir avant de sombrer inconscient.

 



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