Jeux Interdits
A+ a-
CHAPITRE VI – Punition

 

Alexander ouvrit péniblement les yeux, un voile vitreux l’empêchant d’analyser pleinement ce qu’il voyait. Il distinguait à peine les formes qui se tenaient autour de lui, dans cette pièce plongée dans la pénombre. Il prit une profonde inspiration, traversé par un spasme qui lui arracha un cri de douleur. Il reconnut l’odeur de sa chambre, celle de son parfum, de sa lessive, mais à cela s’ajoutait une note florale, plus douce et réconfortante.

— Dé… Désirée ? Parvint-il à articuler.

La domestique, qui se tenait juste à côté, secouée de sanglots, renifla et approcha délicatement sa main afin de cueillir la sienne.

— Je suis là jeune maître, murmura-t-elle, la voix enrouée.

Il sentit son cœur s’accélérer à l’entente de sa voix. Et le toucher subtil de sa peau l’apaisa. Il restait immobile, les membres vaporeux. Il voulut se redresser et la voir, mais il sentit une horrible douleur lui tirailler le flanc. Il gémit, haletant, parvenant difficilement à déglutir tant sa gorge était sèche.

— Que s’est-il passé ? Demanda-t-il faiblement.

Elle renifla et posa une main timide dans ses cheveux, le caressant tendrement.

— Tu ne te souviens de rien ? Pleura-t-elle.

Alexander remarqua que ses mains tremblaient ; sa jeune domestique semblait totalement chamboulée et abattue. Il déglutit et tenta de bouger sa main afin d’essuyer ses yeux. Malheureusement, il en fut incapable tant il était perclus de douleurs. Il émit un petit cri, grinçant des dents.

— Ne bouge pas s’il te plaît, implora-t-elle, tu n’es pas en état.

Elle fut secouée une nouvelle fois par de puissants sanglots. Puis elle toussa avant de s’éclaircir la voix.

— Ulrich a appris pour ton comportement, parvint-elle à articuler tout en séchant ses larmes. Il a su que tu m’avais protégée l’autre jour. Et pour te punir, il t’a amené avec lui là-bas… dans l’arène…

Sa voix s’étrangla, elle tremblait tellement qu’elle était incapable de continuer. Des flashs revenaient en mémoire du jeune baron. Il se revoyait dans une arène, derrière d’épais barreaux de fer noir, dans un état second. Il revoyait le visage flou des marquis et de son père à travers les grilles, dans cette salle plongée sous une lueur rouge inquiétante, sentant la sueur, l’alcool et le sang. Il entendait à nouveau les aboiements incessants d’un chien, les grognements sourds d’une origine inconnue, les cris et les acclamations de la foule… ce liquide rouge…

Il écarquilla les yeux, le souffle court, et glissa sa main pour l’engouffrer sous les couvertures, allant jusqu’à la poser sur son flanc gauche où la peau était dissimulée sous une large couche de bandage. Arrivé au centre, le contact de ses doigts contre cette zone sensible lui arracha un cri de douleur suivi d’un spasme.

— Je t’en prie, ne bouge pas, Alexander ! Insista-t-elle.

— Raconte-moi, s’il te plaît, murmura-t-il en fermant les yeux.

Elle se pinça les lèvres et posa la tête contre le cou de son maître. Il pouvait sentir son souffle chaud, son haleine, un effet agréable, semblable à une douce caresse invisible. Le mouvement de ses larmes, ruisselant contre sa nuque, accompagnées des fébriles battements de cils, lui provoquaient une étrange sensation de ravissement, mal convenue au vu de la situation.

— Ton père t’a puni, il t’a fait du mal. Il t’a conduit là-bas avec lui et a payé grassement le marquis de Malherbes afin d’engager un combat contre son chien, un gros molosse entraîné au combat. Ils t’ont donné cette foutue drogue et un couteau afin que tu le tues de tes mains… Mais le chien était trop fort et… il t’a battu et il s’est jeté sur toi… et il t’a mordu… et…

Le fil des événements lui revint en mémoire. Il revoyait à présent le chien déchaîné se jeter sur lui avec rage et lui empoigner le flanc, y enfonçant avec aisance ses crocs dans la chair molle de son ventre et lui arrachant un large lambeau de peau. Il se remémorait la douleur vive qui l’avait submergé, de cette intense souffrance qui l’avait tiraillé jusqu’au plus profond de son être.

Et surtout, il entendait les hurlements déchirants de Désirée lorsqu’Ulrich l’avait emmené avec lui. Dans un acte désespéré, elle les avait poursuivis dans la cour, arrêtée en chemin par son frère qui ne souhaitait pas que sa sœur aggrave son cas et l’avait retenue fermement entre ses bras tandis qu’elle voyait son jeune maître s’éloigner. En cet instant, ils avaient échangé un dernier regard conscients que, dorénavant, plus rien ne serait comme avant.

Il soupira et tourna légèrement sa tête en sa direction, ayant son nez juste au niveau de ses cheveux. Il ferma les yeux et huma son parfum.

— Et toi ? Tu vas bien ? Murmura-t-il, il ne t’a rien fait ?

Elle eut un rire nerveux, stupéfaite qu’il s’intéresse à son sort au vu de son état.

— J’ai été sévèrement rossée, avoua-t-elle à mi-voix, maman s’est excusée vivement devant le maître et nous a défendus du mieux qu’elle a pu avec ses moyens. Et je suis obligée de porter le bandeau pendant quelques mois quand je sors dans la rue et quand je vais à l’Allégeance.

Le bandeau était un signe distinctif, d’une couleur écarlate sur lequel un H doré, symbolisant l’hérésie était inscrit et brodé. Il se portait comme un brassard au niveau du bras droit et était utilisé lorsque les domestiques commettaient une faute grave. Ceux-ci pouvaient alors essuyer toutes les brimades de la foule qui les croisait, sans honte ni gêne, pouvant parfois être refusés dans certains établissements publics de peur de choquer la noble clientèle voire, lors de cas extrêmes être molestés ou abusés par ceux qui le trouvaient légitime.

— Il a osé ? S’indigna-t-il, d’une voix étranglée.

— Oui, mais ce n’est pas grave par rapport à ce que tu as subi, marmonna-t-elle, en enfouissant son visage dans son cou, prête à fondre en larmes à nouveau. J’ai de la chance de ne pas être un assez joli spécimen à leurs yeux. Ils ne souilleront pas leur corps avec quelqu’un d’aussi peu intéressant que moi. Et ils ne prendront pas le risque de battre une domestique au service d’un homme titré.

— Un spécimen ? Fit-il, outré.

— Oui, c’est un terme relativement ancien, mais je l’entends de plus en plus ces derniers temps. Ça aurait été Irène il y a quelques années de cela, ils se seraient tous rués sur elle afin de la posséder. Je sais que, contrairement à moi, elle les obsède tous. Elle est notre modèle, tant par sa gestuelle que pour son intelligence et son physique. On dit même que les aranéennes de haut rang la jalousent, tant elle est belle et gracieuse. C’est le Duc lui-même qui l’a engagée à son service, elle est sa chasse gardée dorénavant… Alors que moi, je ne suis que la chienne bâtarde du baron disgracieux.

— C’est absolument répugnant ce que tu me racontes !

Elle renifla et essuya ses yeux d’un revers de la main.

— Je m’en veux tellement ! Si je n’avais pas fait de bourde, le marquis nous aurait certainement laissés tranquilles. Tout est de ma faute.

Alexander esquissa un mouvement lent et parvint à poser sa main au niveau de la joue de sa fidèle domestique.

— Tu n’as pas à t’en vouloir. Je n’aurais jamais dû le laisser rentrer au manoir. Je connaissais sa réputation. Je vous ai mis en danger. L’ennui est que je ne pouvais pas décliner sa demande sans que cela paraisse suspect. C’était un jeu dangereux et j’ai perdu.

Il eut un rire et hoqueta à son tour, gagné par le chagrin d’avoir risqué la vie de sa friponne. Son cœur se serra en se rendant compte que tout ce qu’il avait fait jusque là pour la protéger elle et sa famille se révélait infructueux. Il avait d’abord essayé de devenir froid envers elle, de ne pas céder à la tentation de s’amuser ou de passer du temps en sa compagnie, seul à seul.

Pourtant, il savait, à son grand désarroi, qu’elle tentait de revenir vers lui malgré tout, surtout lorsqu’elle le voyait blessé par les coups de plus en plus violents de son père et que son visage trahissait une inquiétude et une pitié infinie.

Voulant l’éloigner davantage, au vu de son passage au collège de la licorne et des médisances quotidiennes de ses camarades, il avait opté pour la colère et le mépris à son égard, la rabaissant sans arrêt, lui donnant une charge de travail supplémentaire afin de l’occuper du matin au soir.

Mais elle, comme une chienne dévouée, trouvait le moyen de revenir vers lui, les yeux encore et toujours en admiration pour ce maître que la vie malmenait et qu’elle voulait aider du mieux qu’elle le pouvait. À chaque fois, il était plus qu’abattu de la chasser en la traitant de tous les noms, elle, sa seule et unique amie, crachant ces mots qui lui lacéraient la trachée et lui broyait le cœur.

Dans un dernier effort, il avait opté pour une ultime stratégie, celle de la persuasion. Il s’était lié d’une fausse amitié avec ce Léandre de Lussac et son groupe, dans l’espoir d’adopter leurs principes moraux, de se persuader que les noréens n’étaient rien d’autre qu’une sous-espèce de genre humain, des créatures à peine plus intelligentes qu’un animal. Mais là encore, cette dernière tentative avait échoué. Tout ceci à cause d’une histoire de tache sur une peau pas tout à fait lisse et unie. Voilà qui était fichtrement ridicule et qui, pourtant, était un des piliers de leurs mœurs sociétales.

— Oh, si tu savais comme j’ai eu si peur ! Marmonna-t-elle, promis je ferai attention dorénavant. Je te protégerai cette fois-ci !

Elle se redressa et positionna son visage juste devant le sien, lui adressant un regard implorant, mouillé de larmes.

— Tu veux bien me pardonner ?

Alexander, ému par son oblativité, sourit et posa une main sur sa joue.

— Non, ma friponne. Tu n’as pas à me protéger de quoi que ce soit. Contrairement à ce que l’on vous enseigne à l’Allégeance, c’est le rôle des maîtres de protéger leurs gens. Pas l’inverse, cela n’a jamais été l’inverse !

Il approcha sa tête de la sienne et l’embrassa sur le front.

— C’est à moi de me faire pardonner ma friponne.

 



Rejoignez-nous et devenez correcteur de Chireads Discord []~( ̄▽ ̄)~*
CHAPITRE V – Stratégie infructueuse Menu CHAPITRE VII – Rancune et rapprochement