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CHAPITRE V – Stratégie infructueuse

 

— Touché ! Cria Léandre à l’attention de ses amis.

Le cerf, hors d’haleine, percuté d’une balle en plein poitrail, continua sa route. Chancelant et désespéré, il tentait vainement de fuir ses assaillants en s’enfonçant dans les fourrés.

Un des garçons sonna le clairon et les chiens, excités, se lancèrent à la poursuite de l’animal blessé, sous l’œil vif et alerte des cinq cavaliers qui lancèrent leur cheval en plein galop afin de les suivre.

La forêt paraissait agitée, les oiseaux observaient la scène, perchés en haut des arbres tandis que lapins, renards et rongeurs rentraient dans leurs terriers, terrifiés par ces bruits de jappements et le claquement des sabots des chevaux engagés en pleine charge, faisant trembler le sol. Les détonations retentissaient en écho à travers l’immense forêt. Le cerf, vacillant et essoufflé, ralentit le pas et s’écroula à terre une fois passée l’enceinte de pierre qui encerclait la vieille cité noréenne de Meriden.

— Voilà que la bête part se terrer pour mourir dans son domaine ! Railla Léandre en mettant pied à terre.

Les quatre autres cavaliers l’imitèrent et le suivirent. Devant le portail, fais de deux troncs d’arbres sur lesquels des inscriptions runiques et un corbeau étaient gravés, les chiens aboyaient avec force, la queue et les oreilles basses, n’osant pénétrer en ce lieu sacré ; le domaine de la Shaman Medreva.

— Voilà que les chiens se défilent ! Dit l’un des membres du groupe.

— Que fait-on ? Demanda un troisième.

— On peut toujours aller y jeter un œil, l’animal est blessé et je tiens à récupérer mon trophée ! Affirma Léandre.

— Ne devrions-nous pas plutôt faire demi-tour ? Proposa timidement Alexander, angoissé à l’idée de pénétrer dans le sanctuaire de cet être considéré comme étant l’égal d’une divinité. C’est un cerf que nous avons chassé, un animal noble et symbole du peuple noréen, si la Shaman nous croise en train de le tuer nous allons avoir de sérieux ennuis.

— Quoi ? T’as peur mon petit baron ? Fit Éric de Malsherbes, un garçon grand et musclé.

Il passa son bras par-dessus son épaule et lui adressa un sourire malin.

— Les Shamans ne sont qu’une légende, rien de plus que du folklore noréen pour expliquer leur don de transformation. Ils sont simplement farfelus, c’est tout.

Le groupe pénétra dans le sanctuaire. Tous portaient une arme à la main et, aux aguets, suivaient les traces de sang laissées par la bête agonisante. Celle-ci gisait morte, allongée sous les pommiers dont les pommes rougeoyantes trônaient avec fierté.

Léandre prit son couteau et se baissa, désireux de ramener la tête du noble cervidé. Mais avant qu’il ne le touche, une dame d’un âge avancé s’avança vers lui d’un pas lent et mesuré.

Elle était vêtue d’étranges apparats ; un ensemble de haillons fait de peau d’animal grossièrement assemblée sur lequel un médaillon de bois en forme de hibou ballottait, accroché à son cou par une fine cordelette. Ses cheveux, sales et longs, attachés en tresses, étaient parsemés de plumes et de perles sombres. Enfin, un tissu à frange dissimulait son visage peint de deux bandes de far noir au niveau des joues, et où seul le bleu perçant de ses yeux luisants était visible.

La dame s’arrêta juste devant eux et joignit ses mains, se dressant de toute sa hauteur. Elle les toisa sans un mot, le visage affichant une expression indiscernable.

Les cinq garçons se sentirent soudainement, sans qu’ils ne sachent ni comment ni pourquoi, envahis d’un intense malaise, incapables de bouger ou même de parler. À contrecœur, ils rebroussèrent chemin afin de quitter les lieux, sans prendre la peine de récupérer leur trophée.

Le groupe rentrait calmement, faisant marcher leurs chevaux au pas une fois rendus dans la campagne. Il faisait chaud en ce début d’après-midi d’été. Le soleil, brûlant dans un ciel bleu sans nuage, plongeait l’île sous une éblouissante clarté dorée. Les parcelles agricoles, garnies de cultures, arboraient des légumes de toutes les couleurs et les champs de blé, dont les épis se couvraient d’un jaune vif, ondulaient sous la légère brise.

À leur passage, les paysans arrêtaient leur tâche, s’inclinant avec respect devant ces éminentes personnes.

Léandre, dans son orgueil, leur adressait un sourire rempli de complaisance et les saluait d’un geste de la main.

— Au fait mon cher Alexander, fit-il en se tournant vers le jeune baron, le sourire aux lèvres, comment ça se passe avec ta petite domestique ? Ça fait longtemps que je ne t’ai plus entendu parler d’elle, me voilà rassuré.

Le baron ne dit rien et se contenta de hausser les épaules, perdu dans ses pensées.

— Il fait chaud, tu ne trouves pas ? Ajouta-t-il, je suis tout en sueur et assoiffé. Aurais-tu l’amabilité et la bonté de m’accueillir en ton domaine afin de m’offrir à boire ? Ton manoir est le plus près, ce serait fort malpoli de décliner.

Alexander fit la moue et se frotta la paume des mains avant de hocher la tête. Il aurait été inconvenant de décliner sa demande ; cela faisait un an et demi que Léandre de Lussac, dans sa grande générosité, l’avait pris sous son aile afin de l’aider à s’intégrer. Le jeune marquis était un homme séduisant, charmeur et avait un réseau des plus solides. Son physique élégant le rendait intimidant. Il avait quatre ans de plus qu’Alexander et affichait une incroyable prestance pour son âge.

Arrivé au manoir von Tassle, le groupe se sépara et Léandre resta seul auprès de son ami. Ce dernier confia les chevaux à Pieter et Ambroise.

Le jeune domestique, dans sa hargne habituelle, ne put s’empêcher d’esquisser un rictus lorsqu’il vit le nouvel ami de son maître pénétrer dans le domaine, le dévisageant avec appréhension et un air de défi.

À peine entré, Alexander croisa Désirée, occupée à nettoyer la rambarde des escaliers du hall avec un chiffon, et lui ordonna d’une voix sèche de leur servir à boire, voulant montrer son autorité sur elle devant son convive.

La jeune femme s’arrêta et s’inclina poliment.

Les deux amis se posèrent tranquillement dans le salon que Séverine avait pris soin d’aérer afin de faire circuler l’air. Ils s’installèrent sur les fauteuils mis à disposition autour de la table basse.

Une fois assis, Léandre laissa échapper un cri de satisfaction vis-à-vis de la somptuosité des lieux. Puis son regard finit par se poser sur le majestueux piano à queue.

— Ton noble père n’est pas là ? Demanda-t-il calmement en prenant ses aises.

— Il est avec le marquis de Malherbes pour parler affaires, répondit poliment Alexander.

— Ton père est avec les puissants dis-moi ! Ricana-t-il, ah comme je t’envie ! Cela doit être tellement jouissif de voir que ta famille tient une partie des rênes du pouvoir. Tu as la chance d’être né anobli. Moi je ne suis que le fils du frère cadet du marquis, un de Lussac n’ayant que le titre officieux de marquis.

Il laissa échapper un petit rire.

— Et dire que ton père ne possédait aucun titre. C’est rare qu’une femme, ta mère de surcroît, cède son nom à son fils. Von Tassle. Vous n’êtes plus beaucoup si je ne m’abuse.

— C’est exact, assura-t-il, je suis, avec père, le dernier représentant de cette lignée.

— Il va falloir que tu te choisisses une femme digne de ce nom mon brave, annonça-t-il joyeusement, je pourrais t’aider à en trouver une respectable et qui ne soit pas trop exigeante niveau beauté. Car je le regrette mon jeune baron, mais ton physique n’est pas des plus engageants. J’espère vivement que ces traits grossiers et tes boutons disparaîtront un jour de ton visage et que tu te remplumeras un peu. Remarque, je pense qu’une aranéenne se laisserait volontiers séduire par ta fortune et ton rang. Tu devrais malgré cela pouvoir obtenir celle que tu souhaites.

— Très aimable à toi ! Soupira Alexander, gêné de voir son ami gérer sa vie et ses relations comme le faisaient Laurent et Wolfgang avec son propre père.

Désirée toqua à la porte et entra, un plateau d’argenterie entre les mains sur lequel deux verres et une carafe contenant du thé glacé étaient disposés. Sans croiser le regard de son maître, elle posa le plateau sur la table basse, le cœur battant à vive allure. Ses mains tremblaient légèrement, appréhendant le fait de se retrouver devant un homme de haut rang dont elle connaissait les frasques par les très nombreuses rumeurs circulant à son sujet. Elle s’inclina courtoisement, la peur au ventre, et partit.

— Tu n’oublies rien noréenne ? Dit Léandre d’une voix doucereuse.

Désirée se stoppa net et, paniquée, se retourna puis regarda son maître, ne sachant ce qu’elle devait faire ou dire. Mais Alexander, interloqué, demeura interdit.

— Que voulez-vous, monsieur ? Finit-elle par demander, agitée.

Il esquissa un sourire.

— La bienséance exige que l’on demande aux hôtes s’ils n’ont besoin de rien, fit-il en la dévisageant, on ne t’apprend rien à l’école ? Tu es bien à l’Allégeance n’est-ce pas ? Cette institution coûte extrêmement cher à l’année pour former des domestiques d’excellence. Il serait fort dommage de courroucer tes maîtres et leurs hôtes en manquant à ces principes fondamentaux.

— Pardonnez-moi, monsieur, fit-elle en s’inclinant, les yeux embués. Souhaitez-vous quelque chose, monsieur ?

— Je rêve, mais mademoiselle pleure ? S’offusqua-t-il. Tu espères amadouer qui en usant de ce stratagème, dis-moi ?

Complètement désemparée par la situation, Désirée ne bougea pas, pétrifiée. Elle jeta un regard suppliant en direction de son maître afin qu’il intervienne.

— Tu peux y aller Désirée, dit-il, tout aussi agité qu’elle devant cette situation désagréable qu’il aurait tant souhaité lui épargner, nous n’avons besoin de rien.

Tremblante, elle s’inclina et adressa à son maître un regard rempli de gratitude. Mais Léandre, comprenant leur manège, ricana en les observant tour à tour.

— Non, mais ce n’est pas vrai ! Fit-il à l’intention de son ami. Voilà que tu la protèges encore ? Tu espères obtenir quoi en jouant à ce jeu-là avec elle, franchement ?

Il se leva, alla en direction de la domestique et lui tendit une main assurée, lui ordonnant de lui donner la sienne.

Désirée, soumise, s’exécuta craintivement. Il lui agrippa le poignet, l’attira à lui puis l’entoura de ses deux bras, la dominant de tout son être. La jeune femme, surprise par son mouvement, laissa échapper un cri aigu qui fit frissonner Alexander jusqu’au plus profond de son être. Ce dernier observait le marquis, hébété, gagné par l’angoisse de voir celle qui fut il y a encore un an et demi de cela sa meilleure amie et confidente, prise au piège entre ses griffes.

Léandre posa sa main au niveau de la nuque de la petite créature captive et pressa son emprise, sentant son sang pulser ardemment à travers sa carotide. Puis il se servit de son autre main pour la serrer davantage contre lui. Désirée, totalement chamboulée, ne parvenait pas à effectuer le moindre mouvement de peur d’empirer la situation et se contentait de jeter un regard implorant à son jeune maître, les yeux rougis par les larmes.

Alexander dans un élan de courage se leva et se positionna devant son noble et grand ami.

— Relâche-la s’il te plaît, fit-il le plus courtoisement possible.

Car, il le savait, il ne pouvait se permettre de lui manquer de respect, lui aussi. Il savait que si son père apprenait qu’il la protégeait, il ne serait pas le seul à essuyer les représailles cette fois-ci ; ils étaient piégés et il ne possédait que la diplomatie pour lui faire entendre raison.

Léandre leva les yeux au ciel et s’éclaircit la voix.

— Alexander, il va bien falloir qu’à un moment tu te rendes compte de qui sont vraiment les noréens. Je comprends qu’elle te plaise, après tout, même si elle n’est pas jolie, elle reste quand même physiquement plus attrayante que tu ne l’es. Et je peux comprendre qu’elle ait été ton amie d’enfance et que tu éprouves une certaine compassion pour elle. J’en ai eu moi aussi, mais ça, c’était quand j’étais jeune, insouciant et que je ne savais pas grand-chose sur eux.

Alexander fronça les sourcils, étudiant la situation et tentant de le raisonner sans savoir comment.

— Moi aussi je les voyais comme nos égaux, poursuivit-il en notant son trouble, et je m’amusais avec eux sans honte ni gêne. Mais ça, c’était avant que je ne grandisse et que mes parents et nos professeurs ne m’ouvrent les yeux sur leur nature abominable d’êtres primitifs et sauvages qui méritent d’être civilisés et dressés. Leur existence n’est uniquement axée dans le but de nous servir humblement.

— S’il te plaît, relâche-la, dit-il plaintivement en regardant sa tendre Désirée, peiné et apeuré.

Le marquis soupira et resserra son emprise au niveau de la gorge de sa proie puis, d’un geste lent, monta progressivement l’étoffe de sa robe, caressant sans aucune décence sa peau, et remonta le tissu jusque sous les seins avant de l’agripper fermement à la taille ; dévoilant en toute impunité l’intégralité de ses cuisses et de son ventre.

Désirée pleurait à chaudes larmes, gigotant mollement et gémissant tandis qu’Alexander, terriblement confus, détourna le regard.

— Tu es bien pitoyable, mon cher baron ! Dit-il sèchement. Tu ne devrais pas éprouver de gêne à la voir comme ça. Elle est ta domestique, elle te doit allégeance, qu’elle le veuille ou non ; après tout, tu la payes pour te servir et au vu de son physique je suppose que tu dois sacrément bien la nourrir.

— Je t’en prie, laisse-la tranquille et libère-la, marmonna-t-il, la tête basse.

— Promis, je la libère si tu m’obéis sagement. Pour l’instant, je veux que tu la contemples et que tu imprimes dans ta rétine ce que je veux te montrer.

Soumis, le jeune baron déglutit et s’exécuta, dévisageant avec un intense malaise les yeux larmoyants, d’une détresse sans fin, de sa chère domestique.

— Bien, maintenant observe attentivement son corps et dis-moi ce que tu vois.

Alexander déglutit, fronça les sourcils et étudia en détail les parties dévoilées de sa chère Désirée, ne sachant exactement ce que le marquis voulait lui montrer.

Le corps de la jeune femme était tout en courbes. Elle avait des jambes galbées, plutôt épaisses, et présentait un ventre charnu d’une teinte laiteuse, parsemé de grains de beauté. Plusieurs taches de naissance, dont une de forme allongée et de couleur plus foncée, lui parcourait le flanc gauche et semblait se terminer au niveau de son sexe, masqué sous une simple flanelle grise.

— Alors, tu as vu ? S’enquit le marquis en le toisant.

— Qu’y a-t-il à voir ? Marmonna-t-il, la tête basse.

— Non, mais ce n’est pas vrai ! Il faut vraiment tout t’expliquer ! Pesta-t-il.

Il rehaussa un peu plus sa robe noire, coinçant le tissu avec son bras. Puis, ayant une vue plongeante sur le corps de sa jeune captive, il commença à pointer certaines zones de son ventre en y appuyant fermement son index.

— Regarde un peu ces taches ! Tu crois que les membres de l’Élite vont souiller leur progéniture en s’accouplant avec des êtres qui ont la même peau que celle d’un chien ou d’un cheval ? Il n’y a rien de pur dans ces imperfections. Ils ne sont qu’une sous-race et tu comprendras que leur petit cerveau est limité. Ils ne sont bons qu’à obéir, comme de bons chiens de garde qu’il nous faut dresser !

Voyant qu’il ne parviendrait pas à le convaincre davantage, Léandre pesta et lâcha son emprise, la laissant s’écrouler au sol. Alexander, d’instinct, se rua vers elle et la prit dans ses bras, posant délicatement sa tête contre son torse. Désirée, la respiration sifflante, tentait de reprendre son souffle. Pour la réconforter, il lui murmura quelques mots à l’oreille tout en lui caressant la nuque.

Léandre soupira et posa une main sur son épaule.

— Je crois que j’en ai assez vu, baron. Je pense que ton père sera heureux d’apprendre les attirances déplacées de son fils unique.

Alexander, fulminant, lui jeta un regard haineux, un horrible rictus se dessinant sur son visage.

— Ce n’est pas la peine de me regarder avec ces yeux-là, lança-t-il avec mépris, je pensais que je pourrais t’aider, mais là, seul ton père le pourra. Je vais lui en toucher deux mots dès que je le verrai. Je n’ébruiterai pas ton cas, sois-en rassuré, mais tu ne me laisses pas le choix d’intervenir. Nous devons te remettre sur le droit chemin.

Sur ce, il s’inclina poliment et quitta la pièce.

Le jeune homme, se retrouvant seul avec sa domestique entre les mains, continuait de la câliner, tentant de diminuer ses sanglots déchirants qu’elle ne parvenait pas à maîtriser tant l’humiliation qu’elle avait subie venait de la traumatiser.

Pendant qu’il la réconfortait, il se mit à réfléchir et à ressasser indéfiniment la scène abominable qui venait de se dérouler. Il la revoyait appeler à l’aide, portant sur lui ce regard implorant, et lui avait été incapable de l’aider ; il avait subi, tout comme elle, dans le rôle d’un témoin passif. De toute façon, il n’avait jamais rien fait d’autre que de passer sa vie à subir les moqueries et les actes malveillants d’autrui. Il était continuellement, et ce depuis la mort de sa mère, une victime, tentant de protéger les autres, de ne rien faire d’autre que d’être diplomate et de courber l’échine devant ce monde impitoyable et cruel. Il encaissait pour tous, refoulant sa personnalité au point de ne rester qu’une créature chétive, se haïssant et ne portant sur lui-même que dégoût et mépris.

Il pensait qu’en s’alliant avec ses pairs, il arriverait à changer son esprit, à se persuader que ces noréens, ces domestiques, n’étaient qu’une espèce divergente, si semblable et différente à la sienne. Il avait presque réussi à s’en convaincre en restant auprès du marquis qui lui apprenait la vie en société et le bien-fondé de leurs actions de grands nobles aranéens, des puissants, des êtres intelligents, conscients et raisonnés ; l’exact inverse de ces noréens qui ne vivaient que par instinct, sans réelle personnalité ni morale.

Pourtant, lorsqu’il avait vu son amie, devant toute sa fragilité, il avait aperçu en elle cette étincelle de raison. Ses souvenirs d’enfance lui étaient revenus en mémoire de manière fulgurante et il revoyait en elle cette sensibilité d’une créature sentimentale, douée de conscience et d’empathie.

Au bout de plusieurs longues et interminables minutes, il réussit à l’apaiser. Désirée, sans un mot, défit son étreinte. Il reposa une main sur sa joue, voulant la contempler, mais elle ferma les yeux et repoussa son geste. Elle se redressa avec lenteur et sortit.

Il resta immobile, pendant un long moment, le cœur lourd et les yeux mouillés. Puis il se leva et partit regagner ses appartements.

À peine arriva-t-il à l’étage qu’Ambroise, hors de lui, sortant de la chambre sa sœur, se jeta sur son maître et le plaqua violemment contre le mur.

De rage, le jeune aranoréen, plus grand et imposant que lui, attrapa le haut de sa chemise et brandit son poing au niveau de son visage afin de l’intimider, scrutant celui qu’il devait appeler son maître avec une profonde et incommensurable révulsion.

— Qu’est-ce que tu lui as fait ? Vitupéra-t-il, le souffle court et montrant les dents, sans prendre la peine de le vouvoyer ou de lui montrer la moindre marque de respect.

Fulminant, il crispa davantage ses doigts contre son col et avança son visage du sien, plantant farouchement ses yeux noirs dans ceux de ce garçon pitoyable.

— Comment va-t-elle ? Se contenta-t-il de dire, ne sachant que faire contre la colère légitime de son domestique.

— Ferme-la et réponds-moi ! Hurla-t-il, qu’est-ce que vous avez fait à ma sœur tous les deux ?

Ambroise redressa son poing, prit de l’élan et le frappa en pleine mâchoire, lui entaillant la lèvre de laquelle s’échappa un filet de sang frais d’une éclatante couleur écarlate.

Alexander accusa le coup, sans broncher, foudroyé par une douleur vive, l’ayant assommé quelque peu. Le domestique s’apprêtait à le frapper à nouveau lorsque Séverine, horrifiée, accourut en hurlant.

Dans un élan désespéré, elle empêcha son geste, attrapant son poignet des deux mains et sermonna son fils comme jamais, perdant le peu de contenance qu’elle gardait, hurlant de colère, de peur et d’injustice. Elle en devint si étrangement intimidante que les deux garçons n’osaient croiser son regard.

Dès qu’elle eut fini de vomir tout ce qu’elle contenait en elle depuis bien trop longtemps, elle chassa son fils et toisa son jeune maître d’un œil noir qui signifiait tout ce qu’elle pensait de lui en cet instant. Enfin, elle continua sa route et entra précipitamment dans la chambre de sa fille.

 



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