Jeux Interdits
A+ a-
CHAPITRE II – Le temps de l’innocence

 

— Mère, puis-je aller jouer dehors avec Désirée, s’il te plaît ? Demanda poliment l’enfant.

Alexander, impatient, trépignait.

Ophélia sourit. Assise sur son lit, elle boutonnait la chemise de son fils, prenant soin de lui retrousser les manches afin qu’il ne paraisse pas négligé et la lui rentra dans son pantalon.

Chose faite, elle jeta un œil par la fenêtre. Dehors, le temps était gris et les branches s’agitaient au gré du vent, soufflant de violentes bourrasques. Elle resta un instant songeuse, analysant l’extérieur avec une pointe d’appréhension.

— Je ne sais pas trop, mon chéri, avoua-t-elle, il n’a pas l’air de faire très chaud et je ne voudrais pas que tu tombes malade.

— Oh s’il te plaît ! Supplia-t-il, je te promets que je serais prudent et que je ne me salirai pas !

La baronne le dévisagea sans mot dire, la mine renfrognée ; il était vrai que son fils avait bien grandi, mais du haut de ses huit ans, l’enfant demeurait tout aussi frêle et chétif que l’était sa mère. Il était physiquement le mélange parfait de ses deux parents, ayant hérité des traits aranéens les plus prisés ; à savoir une peau parfaitement blanche, fièrement mise en valeur par de grands yeux marron sombre et de soyeux cheveux noir-ébène, ainsi que du sourire ravageur et des mimiques sensuelles de son père.

— Et je te promets que ce soir je viendrai danser avec toi dans le salon pendant que père jouera, ajouta-t-il afin de l’amadouer.

Charmée par ses grands yeux implorants, aux allures de chien battu, la baronne céda.

Il l’embrassa tendrement et sortit en hâte retrouver sa camarade de jeu, sans prendre la peine d’aller petit-déjeuner. Jovial, il salua au passage les domestiques qu’il croisait, manquant de peu de les bousculer tant il était excité par le programme fort alléchant de sa journée.

L’air était frais, une brume légère s’étendait au niveau du sol, noyant de ses vapeurs grises les feuilles mortes aux couleurs ocrées sur lesquelles de grosses gouttes de rosée perlaient. Les odeurs de marée et d’humus chargeaient l’atmosphère ; un parfum relaxant sonnant les premières lueurs de l’automne.

Il se plaça devant la rambarde et observa le domaine, tentant de l’apercevoir au loin. Il prit un instant et la vit en compagnie de sa mère, Séverine, l’aidant à porter les sacs de courses. Il courut à travers les jardins, aux herbes hautes ondulant au vent, aspergeant d’eau son ensemble tout juste lavé et manquant de trébucher sur les trous provoqués par les taupes.

— Désirée ! Cria-t-il lorsqu’il arriva non loin d’elle, essoufflé.

— Bonjour mon jeune maître, annonça-t-elle, tout aussi joyeuse.

— Tu viens jouer avec moi, s’il te plaît ?

— Hum, c’est que j’aide maman là, je suis pas sûre que j’ai le droit, dit-elle en regardant timidement sa mère.

Sans un mot, Séverine tendit sa main afin de prendre le sac de jute garni de vivres que sa fille transportait. Désirée, réjouie, le lui donna et courut à la suite de son maître en direction de la roseraie. Ils s’arrêtèrent devant la porte de la petite serre, faite de verre et de fer, et y entrèrent.

Il faisait relativement bon à l’intérieur. Les lieux dégageaient un agréable parfum de plantes, soigneusement rangées sur des allées d’étagères alignées et triées par catégorie. Ils s’y enfoncèrent et ouvrirent la vieille malle en bois massif qui se trouvait au fond afin d’en sortir un cerf-volant que la jeune domestique venait de confectionner.

L’objet mesurait une cinquantaine de centimètres de long, avait une armature en brindilles de bois grossièrement assemblées par une corde rêche et portait pour voile un vieux tissu de couverture bariolé sur lequel les deux enfants avaient entrepris de dessiner de nombreux animaux.

Alexander était subjugué ; à travers ses yeux d’enfant, l’objet avait fière allure et comptait pour lui beaucoup plus que ceux de ses camarades de classe, pourtant nettement mieux ouvragés.

Il regarda, admiratif, celle qu’il avait toujours considérée comme son amie, émerveillé par son travail et par la vitesse avec laquelle elle avait terminé de l’assembler.

La fillette lui rendit son sourire, plantant ses yeux noisette aux longs cils dans les siens. La domestique, de trois ans son aînée, affichait une mine resplendissante ; son visage en partie dissimulé sous ses grosses boucles châtain, qui retombaient en cascade jusqu’aux fesses, était doux et tout en rondeur. Et sa bouche aux lèvres charnues affichait éternellement un sourire bienveillant.

Les gens la surnommaient la petite friponne, toujours prête à prendre des risques afin de rendre service et d’exaucer les souhaits du jeune baron, quitte à énerver les grands maîtres et les domestiques. Car les deux enfants s’entendaient à merveille et Alexander voyait en elle un modèle, la trouvant courageuse et rusée. De plus, la jeune fille et son grand frère, Ambroise, âgé de treize ans, étaient les deux seuls autres enfants du domaine et les seuls avec qui le jeune maître pouvait s’amuser les fins de semaine.

— On va le faire voler, ma levrette ? Demanda-t-il, surexcité.

Ce surnom, utilisé par Alexander pour la désigner, était un terme affectueux, prononcé en parfaite innocence. En effet, la fillette d’origine noréenne de par son père arborait fièrement un joli médaillon cuivré représentant un lévrier deerhound, une race de chien répandue sur l’île, appréciée pour son caractère docile et serviable.

Le garçon avait souvent entendu ce mot à l’école, lorsque ses camarades de classe, moqueurs de voir un noble baron entretenir une sincère amitié auprès d’une simple domestique, aranoréenne de surcroît, la qualifiaient en ces termes peu flatteurs.

La jeune fille, sachant pertinemment ce qu’il signifiait, n’osait pas le contredire là-dessus ; prononcé de la bouche de son petit maître, le mot prenait une tout autre signification.

— Si vous voulez, oui.

— Arrête de me vouvoyer ! Objecta-t-il avec vigueur.

— Je n’ai pas le droit, jeune maître.

— Mais on est que tous les deux !

— Je ne veux pas prendre cette habitude, je vous dois le respect et me dois de vous vouvoyer.

— Et si je t’en donne l’ordre ? S’enquit-il, un sourire au coin des lèvres. Tu vas devoir le faire puisque c’est moi qui l’exige !

Elle le regarda avec les sourcils froncés, songeuse.

— Soit… soupira-t-elle, si tu veux… mais je te préviens c’est uniquement quand on est que tous les deux, je ne veux pas d’ennuis avec les maîtres !

Le visage du baron s’illumina. Il se releva et se rua à l’extérieur, emportant le cerf-volant avec lui, Désirée à sa suite.

Ils s’amusaient depuis plus d’une heure, sous l’œil attendri de Séverine qui les veillait de loin, fumant tranquillement une cigarette sur le balcon, devant l’entrée du domaine. Ambroise se tenait auprès d’elle, la mine maussade éternellement triste d’un adolescent acceptant difficilement sa condition de domestique, trouvant la vie injuste d’être né pour servir autrui.

Il observait d’un œil mauvais et jaloux sa sœur s’amuser avec leur jeune maître, se demandant comment elle pouvait accepter de se plier à toutes les exigences de ces hôtes aranéens tous aussi imbus de leur personne et de leur statut de nobles privilégiés.

Il soupira et cracha au sol en guise de défi.

— Qu’est-ce qu’elle peut bien foutre auprès de lui ! Jura-t-il, fulminant de rage. On dirait un gentil toutou docile. Y’a pas à dire elle aime se comporter comme un chien !

— Ne sois pas injurieux ! Rétorqua la mère avec vigueur, en lui adressant un regard noir. Si cela lui permet de s’amuser, qu’y a-t-il de mal ? Tu devrais les rejoindre au lieu de râler continuellement.

— Mais maman ! Objecta-t-il, indigné. Tu ne vois pas que là il se sert de sa position pour s’amuser avec elle ? Qu’en sera-t-il plus tard lorsqu’il sera grand et exigera d’elle autre chose que des jeux enfantins ?

— Je t’interdis de parler ainsi ! S’offusqua Séverine qui sentait la colère lui monter. Tu manques de respect non seulement à tes maîtres, mais également à ta sœur ! Nous avons de la chance de travailler au service de cette noble famille qui a bien voulu nous engager après la mort de votre père ! Jamais personne n’aurait voulu d’une femme avec deux enfants en bas âge à son service. Et madame la baronne ainsi que monsieur, malgré leurs défauts, se révèlent être des gens bons et peu exigeants. Tu devrais être fier qu’ils aient eu l’amabilité de nous engager et surtout de pouvoir te loger, te laisser manger à ta faim et de te payer une partie de tes études.

— Pfff… tu parles ! Maugréa-t-il, ils se servent de nous pour nous amadouer. Plus tard, maman, tu verras, je quitterai cet endroit. Et je gagnerai suffisamment d’argent pour pouvoir prendre soin de toi et de Désirée. J’aurai un travail honnête et je ne serai plus un esclave au service de quelqu’un. Nous serons enfin libres !

— Tes espoirs m’enchantent, Ambroise, mais la vie est loin d’être aisée. Tu le comprendras plus tard.

— C’est ce qu’on verra ! Fit-il en la dévisageant avec dédain.

Pieter, un grand garçon solide, aux cheveux châtain clair mi-longs et aux yeux sombres, sortit du manoir après sa pause matinale. Le palefrenier, âgé de vingt-quatre ans et d’origine noréenne, était d’une nature équanime et discrète. Lorsqu’il aperçut le garçon, il lui fit signe de le suivre afin de l’aider à nourrir les chevaux.

Courroucé, Ambroise descendit les escaliers et partit rejoindre les écuries à la suite de son supérieur.

Séverine le regarda s’éloigner, une lueur de tristesse provoquant un léger voile sous ses yeux bleu gris. Jamais cette femme vaillante n’aurait imaginé que sa vie basculerait ainsi. Car la domestique, âgée d’à peine plus de trente ans, avait vu ses espérances de vie et ses rêves réduits à néant.

D’origine aranéenne, elle était issue d’une famille aisée et conservatrice, n’ayant pour but que la suprématie de la race et vouant un mépris profond envers les noréens qu’ils jugeaient limités, les reléguant au rang d’espèce inférieure.

Pourtant, Séverine, bien qu’ayant grandi dans ce milieu élitiste et prenant très à cœur cette injonction, s’en retrouva chamboulée lorsque, contre toute attente, elle tomba sous le charme d’un jeune marin noréen du nom d’Anselme avec qui elle eut deux enfants. Elle fut alors reniée et rejetée par sa famille, qui jugeait son accouplement indigne ; un acte barbare et odieux.

Fort heureusement, Anselme gagnait suffisamment bien sa vie, travaillant en tant qu’officier à bord du Fou, un navire faisant la navette commerciale entre Varden, Forden et Wolden.

Mais lors d’une rixe entre marins au port de Varden, il fut pris à parti et poignardé par un des assaillants. L’homme succomba à ses blessures, décédant quelques heures plus tard et laissant derrière lui femme et enfants.

Séverine, désemparée, dut se résoudre à trouver un métier, ne pouvant retourner dans sa famille qu’elle savait imperméable à ses excuses. Elle avait activement cherché et était parvenue, au bout de nombreux mois, à trouver un travail auprès de la noble famille von Tassle. L’une des seules familles de nobles, assez riches pour pouvoir se permettre de la payer et de prendre en charge l’éducation de ses jeunes enfants, mais également assez ouverte et se moquant éperdument de l’origine de leurs employés.

Depuis lors, elle leur avait juré fidélité et un dévouement sans faille, ne pouvant les remercier assez pour leur geste magnanime.

La domestique laissa échapper un soupire, les larmes aux yeux en repensant à ses souvenirs tragiques. Elle termina sa cigarette et rentra continuer sa tâche.

Non loin de là, Désirée et Alexander continuaient de s’amuser, courant tour à tour, le cerf-volant érigé dans les airs juste au-dessus d’eux. Après l’avoir tracté pendant un long moment, la jeune fille donna l’objet à son jeune maître qui peinait à le maîtriser tant les vents soufflaient fort et que ses mains frêles parvenaient difficilement à le manœuvrer.

Emporté par la force des rafales, l’enfant lâcha la ficelle et le cerf-volant s’échoua en haut des branches du chêne annexe.

— Oh mince ! Pesta-t-il, agacé.

Désirée, prise d’un fou rire devant sa maladresse, se proposa d’aller lui chercher. Ils se dirigèrent au pied de l’arbre et analysèrent la situation.

— C’est vraiment haut dit donc ! Soupira-t-il, les sourcils froncés, énervé contre lui-même.

— Je vais te le chercher, t’en fais pas, jeune maître ! Assura la fillette en retroussant ses manches.

— Tu vas savoir par où passer ? S’enquit-il, nerveux.

Elle prit un temps pour réfléchir, scrutant l’arbre au tronc extrêmement large dans les moindres détails. Puis elle commença à grimper, esquintant sa robe contre les écorces rêches du tronc.

Arrivée à mi-chemin, fermement agrippée à une grosse branche, elle s’étira de tout son long pour aller cueillir la branche voisine où se trouvait l’objet tant convoité. Pourtant, elle était incapable de l’attraper, n’étant pas assez grande pour l’attirer à elle.

Sous son poids, la branche commença à craquer, produisant un son sec. Inquiet, Alexander ne pouvait détourner son regard d’elle, les yeux écarquillés et l’estomac noué.

— Reviens Désirée, laisse, c’est pas grave ! cria-t-il afin qu’elle l’entende.

— Mais j’y suis presque ! Fit, elle en empoignant sa branche et en tendant le bras au maximum. J’y arrive pas !

— Reviens c’est pas grave, on en fera un autre !

— J’y suis presque ! Pesta-t-elle, haletante, les mains tremblantes par l’effort.

La branche qu’elle agrippait céda et elle partit à la renverse, se réceptionnant du mieux qu’elle put sur celle qui la soutenait. Dans sa chute, elle se blessa au poignet, lui arrachant un cri de douleur.

— Désirée, je t’ordonne de revenir ! Insista-t-il.

Tremblante, elle fit la moue et descendit avec précaution, prenant soin de ne pas blesser son poignet meurtri. Une fois au sol, Alexander se précipita vers elle et examina ses mains dont les paumes étaient entaillées. Elle remarqua qu’elle avait déchiré certains pans de sa robe et que l’un de ses genoux saignait.

— Tu vas bien ? S’enquit-il.

— J’ai un peu mal aux mains, mais ça va.

— Tes habits sont tout sales.

— Mince ! Fit-elle en examinant sa robe. Maman ne va pas être contente.

— J’espère que tu n’auras pas de représailles ! Murmura Alexander, gêné.

— Oh, je m’en fiche bien !

Elle épousseta sa robe humide, couverte de feuilles et d’écorce. Puis elle regarda son maître et rit.

— Qu’est-ce que je ferais pas pour mon petit maître étourdi ? Fit-elle en lui ébouriffant le crâne.

— Mais qu’est-ce que t’as foutu toi ? Jura Ambroise qui vint à leur rencontre et les dévisageait avec dédain, plissant les yeux en remarquant l’état débraillé de sa petite sœur.

La fillette baissa la tête et ne dit rien. Alexander, souhaitant endosser ses responsabilités, se justifia.

— C’est ma faute, Ambroise. Je jouais avec le cerf-volant lorsqu’il s’est coincé dans l’arbre et Désirée s’est proposé de me le récupérer.

Ambroise pesta et les regarda tour à tour. Puis, sans un mot, il grimpa à l’arbre et décrocha avec aisance l’objet qu’il laissa choir au sol avant de redescendre avec une simplicité déconcertante.

Il se baissa, le prit et le tendit au baron tout en lui adressant un regard noir.

— Le maître est-il satisfait ? Prononça-t-il d’une voix cinglante.

Désirée, voyant son ton méprisant, intervint.

— Laisse-le ! S’insurgea-t-elle, c’est moi qui ai pris la décision d’aller le chercher. Il n’y est pour rien !

Il eut un rire nerveux et toisa sa sœur :

— Désirée ! Franchement, arrête de céder à tous ses caprices !

— Je cède pas à ses caprices ! Rétorqua-t-elle.

— Fais pas l’innocente, tu lui cèdes tout ! Tu te comportes comme son petit chien !

— Et alors qu’est-ce que ça peut te faire ?

— T’en deviens ridicule, voilà pourquoi ! Je t’ai entendu le tutoyer tout à l’heure ! Tu te rends compte que si quelqu’un d’autre que maman ou moi t’entend lui parler comme ça tu vas avoir des problèmes ?

— Je fais attention, figure-toi !

— T’en deviens pitoyable ! Ricana-t-il, il ose même t’appeler levrette maintenant ! Tu l’as foutue où ta dignité ?

— Ah ! Mais tu m’énerves ! Cria-t-elle, les larmes aux yeux et tremblante de la tête aux pieds.

Blessée et piquée au vif par ses propos, elle jura et s’enfuit en courant, pleurant à chaudes larmes, sous les yeux d’Alexander, qui ne comprit pas exactement ce qui venait de se passer.

Dès qu’elle fut éloignée, les deux garçons se toisèrent sans un mot. De rage, Ambroise fit demi-tour et partit rejoindre le manoir afin de retourner travailler, tandis qu’Alexander, la tête basse et la mine renfrognée, remonta lentement les marches du manoir et alla voir sa mère.

Il toqua à la porte du salon et patienta sagement. Ophélia lui ouvrit, un livre à la main et un sourire chaleureux présent sur son visage. Il s’effaça instantanément lorsqu’elle remarqua que son fils était troublé. Alexander entra puis, une fois qu’elle eut fermé la porte, éclata en sanglots.

— Qu’y a-t-il, mon chéri ? S’enquit-elle en se baissant à sa hauteur afin de le prendre dans ses bras.

Il la serra, pressant amoureusement sa tête contre son cou et l’enlaça.

— Mère, pourquoi Ambroise est méchant avec Désirée ?

La baronne, consciente du problème, le rassura du mieux qu’elle put, tentant de trouver les mots justes.

— Parce qu’il tient à elle et veut la protéger, mon chéri.

— Dans ce cas, pourquoi toi et père vous ne vous disputez jamais ?

— Tout simplement parce que nous nous aimons de façon différente. Tu sais, ils n’ont pas la même chance que toi. Nous sommes heureux, car nous sommes nés avec tout ce qu’il nous faut pour que nous n’ayons jamais besoin de rien. Alors qu’eux n’ont pas cette chance. Nous sommes des privilégiés, mon enfant. Ça, il ne faudra jamais que tu l’oublies et à ce titre il te faudra toujours aider les autres.

Elle le serra davantage et le couvrit de baisers.

— Plus tard, ce sera ton rôle de protéger ceux qui seront inférieurs à toi. Ton grand-père me répétait sans cesse de son vivant qu’il nous fallait, nous les membres de l’Élite, ne pas succomber à la puissance de notre statut et user de notre pouvoir pour influencer et rabaisser le peuple. Ne te crois jamais supérieur à tes sujets, qu’importe leurs origines ou leurs conditions. Respecte-les et tu en seras grand…

Elle fut soudainement prise d’une intense quinte de toux rauque, lui brûlant l’intérieur de la trachée. Elle reposa son fils puis alla en direction du bureau. Elle agrippa l’anse d’une carafe en cristal et se servit un grand verre d’eau qu’elle but d’une traite.

— Pourquoi tu es née malade, maman ? Demanda-t-il timidement en s’avançant vers elle, les yeux rougis.

La mère ne répondit rien. Elle s’installa sur le fauteuil et fit monter son fils sur ses genoux, puis elle prit le livre qu’elle était en train de lire, le Noréeden gentem unitum et l’ouvrit. Alors qu’elle lisait à voix haute, le garçon admirait les images illustrant les faciès des différents noréens de l’île.

Ainsi, il y avait les Korpr, le peuple corbeau du Sud, à la peau basanée et aux cheveux noirs. Ils avaient les yeux bleus et étaient de petite taille, plutôt fins et secs.

Sur la deuxième image, il s’agissait d’un couple de Ulfarks, issu du peuple loup des carrières. Ces derniers avaient la peau, les cheveux et les yeux noirs. Ils étaient particulièrement grands et de carrure musclée.

Ensuite, c’était au tour des Svingars, le peuple sanglier, à la peau claire ou hâlée, aux cheveux allant du blond au brun en passant par le roux, et grands de taille.

— Qu’en est-il des Hrafn ? S’enquit-il, curieux.

— Ils sont comme les Svingars, dit-elle avec douceur en tournant la page du livre sur laquelle l’un d’entre eux était dessiné. Comme nous, mais généralement beaucoup plus petits et moins fins. Et ils ont presque tous des taches réparties sur leur corps.

Alexander, intrigué, étudia l’image avec attention.

— C’est joli ça les taches ! Annonça-t-il en suivant du doigt les taches présentes au niveau du corps et des mains de la femme qui se trouvait dessus. Je dépasserai Désirée plus tard ?

Ophélia rit et caressa tendrement les cheveux de son fils.

— Je pense que tu la dépasseras sans trop de peine oui.

— Ça veut dire que je pourrais la prendre dans mes bras et la porter ? Fit-il d’un ton réjoui.

La baronne laissa échapper un petit rire.

— Tu as l’air de beaucoup l’aimer, cette petite friponne.

— Oui, assura-t-il en toute sincérité, c’est ma meilleure amie et plus tard je me marierai avec elle, comme toi avec père ! Et on aura plein d’enfants !

La baronne esquissa un sourire, les yeux embués.

Elle savait pertinemment ce qu’il en serait et que sa vision innocente et insouciante du monde changerait avec le temps pour s’obscurcir. Son fils ne se rendait actuellement nullement compte que ses paroles prononcées avec une si belle franchise risqueraient de changer au fil des ans et de ses fréquentations.

Ses parents l’avaient éduqué dans le respect et l’équité, mais rares étaient les nobles aranéens à laisser souiller leur plumage auprès de ces « bêtes sauvages » comme il était coutume de les désigner. Et que, sa charmante amie Désirée ne serait à l’avenir qu’un lointain souvenir mélancolique dans sa vie d’adulte, de noble et éminent baron.

 



Rejoignez-nous et devenez correcteur de Chireads Discord []~( ̄▽ ̄)~*
CHAPITRE I – PROLOGUE Menu CHAPITRE III – le Deuil