Au-delà du Mur | Across the Wall
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Chapitre 1 : Quel est ce monde ?

Bonjour à tous, nous vous rappelons que certaines scènes de ce roman sont réservées à un public averti. Nous déconseillons donc vivement sa lecture au moins de 16 ans. Merci pour votre compréhension. Pour tous les autres, bonne lecture, et n’hésitez pas à encourager l’auteur et à réagir !

 

 

Ce matin, comme de nombreux autres d’ailleurs, je m’étais réveillé vers les coups de neuf heures. J’avais bu la veille et ma tête était encore embrumée de la nuit passée. C’était une habitude que j’avais prise depuis quelque temps pour soulager ma tristesse. Ayant été largué par ma compagne quelques semaines auparavant, je m’étais retrouvé avec l’alcool comme seul réconfort. Ce n’était pas quelque chose dont j’étais spécialement fier, mais la boisson était tombée à point nommé en ces mauvais temps.

“Où sont-elles encore ?” pensai-je tout en fouillant dans mes vêtements après mes cigarettes.

Malheureusement, après moult recherches, je dus me résigner : plus de paquet.

“Merde…”

Je n’avais plus qu’une solution : aller en ville en chercher.

J’habitais dans une petite maison, isolée de la civilisation et située au beau milieu des bois. C’était une trois pièces à laquelle était rattachés un garage ainsi qu’une dépendance dans laquelle je pouvais ranger mes affaires, faire de la mécanique ou du bricolage. La maison, que je louais à de riches propriétaires, se situait à la fin d’un sentier goudronné. Elle faisait partie d’un gigantesque domaine forestier que je devais entretenir et surveiller durant l’année.

Mon métier consistait ainsi à vérifier l’intégrité des barrières, aider le bûcheron dans sa tâche ou encore le jardinier qui s’occupait des nombreux jardins situés autour de la propriété principale. En contrepartie, j’étais logé et blanchi pour trois fois rien.

En toute honnêteté, je n’étais pas un mauvais gars. On m’associait souvent aux voyous à cause de mon apparence brute et de mon attitude trempée, mais je n’étais pas plus méchant que les autres. Il m’arrivait parfois de me battre, c’était vrai. Il m’arrivait parfois d’être bourru, c’était aussi vrai. C’est peut-être pour cela que j’avais mauvaise réputation, au fond. Mais, selon moi, la véritable raison à cette étrange aversion était à cause de mon apparence. D’ailleurs, certaines personnes ne me côtoyaient pas parce que j’avais simplement des tatouages sur les bras.

Mais heureusement pour moi, le choix de ces riches n’avait pas été conditionné par ces détails. Bien au contraire, ils semblaient même avoir été l’un des éléments ayant pesé dans leur décision et je leur en étais reconnaissant.

Un autre avantage pour moi d’habiter ici était l’éloignement des tumultes de la ville. Or, j’aimais la nature et le calme. J’avais un unique passe-temps : faire de la moto. Certes, elle était bruyante, mais c’était l’unique plaisir que je possédais en ce bas monde. Je l’avais achetée quelques mois auparavant dans une concession, pas loin de chez moi et s’il y avait bien une chose que je n’abandonnerais pas, c’était cela, même pour tout l’or du monde.

Après m’être étiré et lavé, j’avais ingurgité un pancake avec un peu de sirop d’érable. C’était un des rares plats que j’arrivais à cuisiner ; un reliquat de ma relation précédente. Sa simple évocation suffisait à rouvrir les plaies de mon coeur ; je les chassai aussitôt afin d’éviter de sombrer dans la dépression.

Une fois mon petit-déjeuner terminé, je ramassai mon briquet, saisis mon casque et pris mes clés dans le pot situé à l’entrée de la maison. À l’intérieur, il faisait encore sombre, mais les rayons du soleil parvenaient à traverser les rideaux. Il n’y avait pas beaucoup de mobilier, je n’étais pas particulièrement matérialiste, mais j’avais le minimum.

“Est-ce que j’ai tout… ? Je pense que c’est bon,” murmurai-je tout en tâtonnant mes poches.

J’enfilai mon blouson en cuir qui reposait sur le portemanteau et, arrivé sur le pas de la porte, me retournai une dernière fois. Je ne savais pas pourquoi je l’avais fait précisément à cet instant, mais quelque chose me l’intimait étrangement. C’était comme si je ne voulais pas oublier ce décor si familier. Ne constatant rien de notable, je sortis.

Le ciel était bleu ce jour-là, c’était un temps parfait pour rouler. Les oiseaux chantaient également, nous étions au printemps après tout. Les températures étaient peut-être un peu fraîches par rapport à la saison, mais ce n’était pas dérangeant. J’avais connu bien pire en roulant pendant l’hiver dernier.

Tout en chantonnant, je m’étais approché du garage et avais ouvert la porte d’un coup sec, dévoilant sa silhouette devant mes yeux. Elle reposait sous sa toile de protection, prête à dévorer les kilomètres. Le soleil laissait apparaître ses formes et je ressentais toujours la même excitation chaque fois que je la voyais. Sans plus tarder, je la découvris et pris quelques secondes pour l’admirer. En effet, la seule chose qui me donnait autant d’envie n’était autre que ma moto.

C’était un modèle emblématique et que j’affectionnais particulièrement. Avec elle, je pouvais rouler sans peine, les cheveux au vent, le bruit si caractéristique du moteur trottant dans les oreilles. Toute noire, avec des jantes chromées, une selle confortable et un moteur coupleux, c’était tout ce qu’il me fallait. Aucune autre ne me donnait cette espèce d’engouement que je ressentais.

Machinalement, et comme un rituel, j’enfilai mon casque puis chevauchai la moto en affichant une expression solennelle. D’un mouvement des hanches, je la replaçai en position verticale puis rabattis la béquille d’un coup de pied vers l’arrière. Après avoir inséré les clés, j’actionnai le démarreur et le moteur s’éveilla comme par magie dans la pièce, répandant un vrombissement rauque dans l’air.

Après avoir enclenché la première vitesse, je tirai sur la poignée des gaz et la moto s’avança doucement jusqu’à ce qu’elle arrive au niveau de la route. Après avoir tout verrouillé, je partis en direction de la ville. L’itinéraire était celui que j’empruntais chaque fois que je m’y rendais. Je l’avais fait tant de fois qu’il ne recelait plus aucun secret pour moi.

C’était samedi matin et la circulation était dense. Les habitants profitaient du week-end pour se détendre de leur semaine de boulot, alors qu’il ne s’arrêtait jamais vraiment pour moi. Toutefois, mes horaires n’étant pas fixes, j’avais du temps libre selon les jours, ce qui me permettait de faire mes emplettes ou mes papiers. De ce fait, il m’arrivait fréquemment de me rendre en ville durant la semaine.

Ma destination était un bureau de tabac situé à l’opposé de ma position. Pour m’y rendre, je devais la traverser, et malheureusement, cela m’obligeait à me rendre dans le centre qui s’avérait bondé à cette heure. Pourquoi allais-je à cet endroit ? Question d’habitude.

Alors que je m’arrêtais à un feu rouge, j’aperçus une conductrice profitant de l’arrêt pour se maquiller. Quand elle remarqua mon regard, son visage se figea aussitôt. Je lui fis signe de la tête avant de regarder devant moi. La jeune femme afficha un air surpris, mais je n’y fis pas attention. C’était quelque chose qui arrivait assez fréquemment. Quel mal y avait-il à dire bonjour aux inconnues ?

Quand le feu passa au vert, je redémarrai et m’engageai sur le carrefour. C’est alors qu’à ce moment, un bruit de klaxon retentit. Un chauffard venait de s’engager également sur la route au même moment et se dirigeait à pleine vitesse sur moi. Le temps sembla suspendu à cet instant.

“Est-ce la fin du voyage ?” pensai-je en voyant la voiture approcher, impuissant.

Mais contrairement à ce que j’avais craint, la faucheuse ne frappa pas cette fois-là. Le chauffard braqua aussitôt et m’évita de peu avant de s’engager sur une autre voie peu après et disparaître dans le dédale bitumeux. À peine ai-je eu le temps de comprendre ce qui s’était passé que les gens derrière moi me sommaient déjà d’avancer en klaxonnant agressivement. Il n’y avait aucune considération de leur part quant à mon sort. C’était à peine si je ne faisais pas mieux de disparaître aussitôt de leur vue.

Seule la jeune femme que je venais de saluer demeura immobile, sans doute prise d’une soudaine empathie pour moi. Ou peut-être simplement effrayée quant à l’idée que je me retourne et déverse sur elle toute ma frustration ?

“Bon sang… Fichus automobilistes !” maugréai-je dans mon bouc.

Je redémarrai en grommelant et continuai ma route, non sans quelques jurons. Après une demi-heure à déambuler dans les rues, j’arrivai à destination. Quelques personnes attendaient patiemment dans leur voiture garée sur le parking d’à côté. Mon arrivée fit tourner les têtes et lever les regards en ma direction. Je m’y attendais, mais je m’en fichais éperdument. Je ralentis et me garai à côté d’une ancienne Pontiac. C’était un véhicule que j’aimais particulièrement, même si je n’étais pas un grand amateur de voitures, pour le bruit mélodieux qui émanait de son gros V8 atmosphérique.

Après avoir ôté mon casque, je rentrai dans le magasin. À l’intérieur se trouvaient cinq personnes. C’était un petit commerce, mais qui fonctionnait bien parce que ses prix étaient légèrement moins élevés que les autres. Du coup, tout le monde venait dans celui-ci.

Le seul point négatif était…

Sur les rayons, les magazines de mode côtoyaient les magazines érotiques sans distinction. De plus, on pouvait trouver des sex-toys présentés ouvertement sur les rayons. Heureusement, les mineurs n’avaient pas le droit d’acheter du tabac alors cela empêchait ces derniers d’avoir accès au magasin.

Une fois que la personne devant moi eut terminé, ce fut mon tour. Le marchand était un homme plutôt grand. Il avait un visage antipathique mais son gros nez et ses sourcils épais lui donnaient un air comique.

“Encore perdu tes cigarettes ?” demanda-t-il d’un air taquin.

“Après tout ce temps, tu me connais. N’est-ce pas ?” rétorquai-je dans un rire étouffé.

Cela faisait maintenant une quinzaine d’années que je venais à cet endroit, chaque semaine, et que je lui achetais le même paquet de cigarettes. Avec le temps, nous avions développé une relation amicale et il avait appris à connaître ma manière de fonctionner.

“Ce doit être ta mauvaise étoile,” dit-il laconiquement. “Enfin, ce n’est pas comme si cela me dérangeait après tout…”

“On peut dire que je suis ton client le plus fidèle. En souvenir de notre grande amitié, pourrais-tu me faire grâce d’une réduction ?”

Le marchand ricana et saisit un paquet de cigarette blanc et rouge sans daigner me répondre. La majorité des personnes se seraient certainement senties humiliées, mais pas moi.

“La même chose que d’habitude, je présume ?”

“Tu me connais mieux que mes parents…”

“Qui voudrait de toi comme fils ? Ok, Cela fait douze.”

“Douze ?” m’exclamai-je avec indignation. “C’est quoi l’embrouille ? La semaine dernière, le prix était de dix et trente cents !”

Le marchand soupira profondément.

“Ce n’est pas moi qui fixe les prix, d’accord ?” dit-il en secouant la tête. “Plains-toi au gouvernement. Eh, je dois bien vivre, non ?”

Après avoir fait claquer ma langue d’ennui, je payai le vendeur qui sourit avec délectation. Je n’aimais pas son air, mais je n’avais pas trop le choix étant donné que je ne trouverais pas moins cher ailleurs.

“Trop facile…” ricana-t-il en acceptant mon argent gracieusement.

“Si ce n’était pas pour notre relation de si longue durée, je serais déjà allé ailleurs !” rétorquai-je d’un ton vindicatif.

“C’est tout ce dont tu avais besoin ?”

“Ouais, salut !”

Une fois ma monnaie récupérée, je quittai le magasin d’un signe de la main. Arrivé dehors, j’ouvris machinalement le paquet et m’allumai une cigarette. La fumée m’enveloppa les poumons et une sensation de soulagement envahit mon esprit. Ce n’était pas quelque chose dont je pouvais me passer. En plus, avec les récents évènements, j’étais devenu assez irascible et j’avais besoin d’un moyen d’extérioriser cette tension en moi. Ce n’était pourtant pas conseillé, je savais que j’allais y passer un jour si je continuais à fumer autant, mais je n’avais pas l’intention de m’arrêter pour le moment.

Une fois ma cigarette terminée, je repartis aussitôt.

Le moteur rugit dans la rue et la moto m’emmena au loin rapidement.

Alors que j’allais revenir chez moi, je décidai subitement de modifier mon parcours afin de me balader un peu. J’avais encore du temps et j’avais envie de profiter de la fraîcheur du matin pour me vider la tête avant de reprendre le travail.

J’arrivai à ce moment à ce fameux carrefour qui me menait jusque chez moi mais au lieu de tourner à gauche comme je l’aurais fait habituellement, je décidai d’aller tout droit. C’était un petit détour qui me menait à travers les terres et possédait de beaux virages.

Personne derrière ni devant moi, j’étais actuellement seul sur la route. C’était le moment parfait pour une petite pointe de vitesse. La moto accéléra à mesure que la poignée des gaz était tirée. Les bourrasques fouettaient mon casque et mes cheveux voltigeaient dans tous les sens. Je me sentais pousser des ailes sur l’asphalte et un sentiment enivrant de liberté m’envahit peu à peu. C’était si agréable ; je ne m’en lassais pas.

J’approchais du premier virage. Décélération, rétrogradation pour mieux repartir ensuite. Le moteur se calma tandis que ma vitesse diminuait rapidement. Je pouvais sentir mon corps être emporté vers l’avant violemment ; c’était excitant.

Accélération, passage de la vitesse suivante. La moto repartit de plus belle et s’élança sur la route. C’est alors que j’arrivai dans le second virage. Malgré son apparence banale, il recelait bien des dangers, et pour une simple raison : d’un côté était le bitume, tandis que de l’autre, le vide. La voie serpentait à travers une montagne et quelques-unes de ses portions étaient situées à flanc de falaise. Ce n’était pas particulièrement dangereux comme endroit, et ce, grâce aux protections mises en place.

Je portai mon regard au loin avant de m’engager dans la courbe. Tout devait se passer normalement… Alors que je m’approchais du virage, je commençai à décélérer. Je vis le compteur descendre peu à peu ; j’approchais de la bonne vitesse, tout était comme d’habitude. Sixième, cinquième, quatrième…

Cependant, quelque chose d’étrange se produisit à ce moment-là.

Alors que j’allais passer la troisième vitesse, mon embrayage se bloqua, laissant mon moteur au point mort.

“Quoi ?!” paniquai-je. “Qu’est-ce que c’est que cette merde ?”

Ma main appuyait frénétiquement sur la commande d’embrayage et mon pied, sur la pédale de vitesse mais rien de ce que je faisais n’améliorait la situation. Il ne me restait plus qu’une chose à faire : freiner de toutes mes forces et prier pour que je m’en sorte.

Pourtant, et peut-être parce que le soleil était au mauvais endroit au mauvais moment, un rayon de lumière se faufila jusqu’à moi et m’éblouit aussitôt. Instinctivement, je fermai les yeux et je les protégeai avec ma main. Hélas, ce moment qui dura peut-être une seconde fut fatal.

Un grand choc se fit ressentir par la suite et je me retrouvai alors projeté par-dessus la rambarde de sécurité. Je sentis mon corps s’élever dans les airs tel une marionnette alors que je voyais ma moto me suivre dans mon élan.

“Vais-je mourir ?” pensai-je machinalement.

Des images me revinrent en tête : le moment où je vins au monde, où je rencontrai ma mère et mon père pour la première fois, où j’appris à faire du vélo, où je me fis mes premiers amis, où je découvris l’amour, mon premier baiser, ma première beuverie, ma première moto.

Tous ces souvenirs que je chérissais défilaient à toute allure devant moi comme dans un film en accéléré. Était-ce ce qu’on appelait les derniers instants de la vie ? Cela voulait-il donc dire que j’allais mourir ?

Et fatalement, après le saut vint la chute.

Je sentis mon corps foncer droit vers la terre ferme. Toutefois, comme je me trouvais à une certaine altitude, j’avais une vue imprenable sur la vallée qui la bordait. C’était… magnifique. Ironiquement, c’était la dernière fois que je la voyais.

J’observai le sol se rapprocher à toute vitesse. Pourtant, pour une raison que j’ignorais, mon esprit était calme. Peut-être niais-je inconsciemment ce qui m’arrivait ? Ou peut-être était-ce le fait que je n’avais pas encore réalisé ce qui m’attendait ? Cela semblait si irréel. Ce matin encore, tout allait bien. Qu’avait-il pu se passer pour que j’en arrive là ? Comme pour me forcer à me réveiller d’un mauvais rêve, je décidais de fermer les yeux.

“Ce n’est pas réel… C’est juste un mauvais rêve…”

Les vibrations étaient de plus en plus fortes, je sentais mon corps être aspiré vers le sol violemment. C’était comme être dans un manège à sensations fortes, bien que celui-ci fût mortel.

Quelques secondes plus tard, un second choc me traversa et puis ce fut le noir complet.

***

Le son des feuilles bruissant avec le vent résonnait dans mes oreilles. Il n’y avait ni crissement de pneus, ni vrombissement de moteur. Je pouvais même distinguer le chant des oiseaux ; c’était agréable, silencieux. Pendant un moment, je me suis cru chez moi. Toutefois, un mal de tête m’assaillit soudainement, comme une gueule de bois d’un lendemain de soirée.

Avec de grandes difficultés, je parvins à ouvrir les yeux.

Le soleil luisait haut dans le ciel et il me fallut un moment avant de m’habituer à la luminosité. Les formes floues que je voyais s’éclaircirent et je ne pus m’empêcher de demeurer incrédule face au paysage devant moi.

“Où…  suis-je ?” m’interrogeai-je, ahuri.

J’étais couché dans les herbes, entouré d’une forêt luxuriante, dans un lieu totalement inconnu. Alors que j’étais sur le point de me redresser, mes yeux fixèrent le ciel bleu. Là-haut, quelque chose qui ne devait pas exister me faisait face avec une insolence ineffable.

“Deux soleils ?!” m’écriai-je en me frottant les yeux.

L’un d’eux était plus petit que l’autre et tous deux trônaient fièrement dans le firmament azuré. Mais comment cela pouvait-il exister ? Étais-je toujours sur terre ? Je ne me rappelais jamais avoir vu autant d’étoiles auparavant. Alors que j’observais les alentours, mon attention se porta sur une chose en particulier.

“Qu’est-ce que…” murmurai-je tout en écarquillant les yeux.

Devant moi se trouvait ma moto, reposant tranquillement sur sa béquille.

“Je rêve ou quoi ?”

Je me pinçai immédiatement la joue et la douleur me fit comprendre que tout ceci était bien réel.

Elle se situait à seulement quelques mètres de moi, brillant avec éclat, comme si elle venait de sortir de la concession, mais il n’y avait aucun bâtiment à proximité. Elle était tournée dans ma direction et semblait attendre que je m’éveille. Je me relevai en vitesse et m’approchai d’elle pour l’examiner.

“Qu’est-ce qu’elle fait là ?” m’interrogeai-je avec curiosité.

Soudainement, une autre pensée traversa mon esprit : si tout ceci était bien réel, cela voulait-il dire que j’étais mort ? Les souvenirs de ma chute me revinrent en tête avec vivacité.

“Non…” murmurai-je avec incrédulité. “Je me rappelle être tombé dans le ravin et…”

Étais-je alors au paradis ? Je n’étais pas spécialement croyant, mais je pensai avoir atterri au paradis l’espace d’un instant. Cependant, la réalité me rattrapa rapidement. Si c’était le cas, comment se faisait-il que je puisse ressentir la douleur ? Et pourquoi ma moto se trouvait-elle à mes côtés ?

C’est alors que je pris conscience que j’étais en train de fixer un objet qui reposait au sol depuis maintenant plusieurs minutes, et tout cela sans m’en apercevoir.

“Mon casque !” dis-je avec stupéfaction.

Je m’approchai et le saisis fébrilement. Tout en l’inspectant, je remarquais qu’il était également intact. Pire, il semblait neuf comme au premier jour, c’était tout simplement impossible. Je me rappelais qu’il avait été éraflé sur les côtés à la suite d’une chute faite quelques mois plus tôt. Celui-ci n’avait rien.

Alors que les morceaux du casse-tête s’assemblaient les uns aux autres, j’étais de plus en plus confus et perdu.

Soudain, mon regard se porta sur mes vêtements. Avec tout cela, j’en avais oublié l’essentiel : moi. À l’instar du reste, ils étaient neufs et brillants. Ma veste en cuir resplendissait sous la lumière du soleil et mes chaussures reluisaient comme si elles avaient été cirées. Je me tâtonnai de haut en bas, mais ne constatai aucune blessure ou aucune égratignure.

“Au moins, je semble être indemne,” soupirai-je, rassuré. “Mais je ne comprends toujours pas pourquoi…”

Alors que j’étais perdu dans mes pensées, une voix se fit entendre soudainement.

“Tu es enfin éveillé,” dit une voix à la tonalité métallique.

“Hein ?”

Par réflexe, je me retournai et scrutai les alentours à la recherche de cette dernière. Mais il n’y avait personne.

“Je dois avoir rêvé, je pense…”

“Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un rêve,” rétorqua la voix pensivement.

“Qui est là ?” m’écriai-je avec appréhension. “Montre-toi !”

“Je suis juste devant toi…” dit-elle avec exaspération.

“Très marrant !” ricanai-je. “Il n’y a personne devant moi !”

“Qui a dit que j’étais quelqu’un ?” demanda-t-elle après un certain temps.

Mon esprit gela à ce moment. Je ne comprenais pas ce que cette voix essayait de me dire. Elle semblait étonnamment proche, presque comme si elle se tenait en ce moment face à moi. Mais il n’y avait personne. Il n’y avait que moi et ma moto. Soudainement, le klaxon retentit et mon regard se posa sur cette dernière.

“Tu daignes enfin me regarder… Je commençais à croire que tu le faisais exprès,” rétorqua la voix d’un air vexé.

Je clignai plusieurs fois des yeux. Je n’étais pas certain de comprendre ce qu’il se passait. Et puis le klaxon retentit à nouveau, pour me ramener à la réalité. C’est alors que la connexion se fit dans ma tête. J’écarquillai les yeux avec stupéfaction.

“Tu veux dire que…”

“Bingo.”

Je n’arrivais pas à y croire.

“C’est… une blague ?” dis-je, le souffle coupé.

“Non, tout ceci est bien réel,”  me répondit-elle avec assurance. “Veux-tu une preuve ? Si je te rappelle la fois où nous nous sommes rencontrés ? Quand tu sautais littéralement de…”

Alors que j’écoutais son récit, un sentiment de honte me submergea peu à peu, et je ne pus m’empêcher de l’interrompre dans son élan.

“Sto-, stop ! N’en dis pas plus…” dis-je rougissant. “J’ai compris… je suis devenu fou !”

“Heureusement, ou pas, ce n’est pas le cas,” rétorqua la voix sur un ton sombre.

“Mais d’où les motos parlent… C’est… C’est insensé !”

Mes émotions étaient semblables à une mer déchaînée : je passais de l’hystérie à l’effroi continuellement, sans jamais m’arrêter. Qui serait assez bête pour nier vivement ce à quoi il assistait en ce moment ? Cette machine était tout simplement un cadeau du ciel. Cependant, qui aurait su que ce cadeau serait l’augure de ma chute ?

“Comment est-ce possible ? C’est encore mieux que K2000…”

“Bonne question. Si je m’y attendais,” ajouta-t-elle pensivement. “Et puis d’abord, qu’est-ce que K2000 ?”

J’étais en manque de vocabulaire pour exprimer ma surprise. J’avais beau retourner le problème dans tous les sens, rien de tangible ne me venait en tête. C’est alors qu’une idée me traversa l’esprit.

“Mais… Si tu parles, cela veut dire que tu es vivant ?”

“Si tu considères que ‘vivre’ inclut ‘parler’, alors oui.”

Cette réflexion ne me convainquait pas. Il devait y avoir une autre raison, plus mystique, plus mystérieuse…

“Je sais ! Tu dois être le… ‘Saint-Esprit des motos’ !” m’écriai-je, enfin convaincu.

Il y eut un moment de flottement entre nous deux. La voix ne dit rien pendant quelques instants puis soupira avec exaspération.

“Quoi ?”

“Le ‘Saint-Esprit des motos’, mais c’est nul ! Ne pourrais-tu pas trouver autre chose de plus réaliste  ?”

Le ton était légèrement empreint de condescendance, mais je m’abstins de le lui faire remarquer.

“Je ne vois pas trop comment l’expliquer autrement,” répondis-je sérieusement.

Cette idée était si grotesque que je me surpris à l’avoir énoncé de vive voix… Mais de quoi pouvait-il s’agir autrement ?

“Une chose est sûre : je ne suis pas ce soi-disant ‘Saint-Esprit machin chose’ que tu évoques. Concernant le reste, cela est en mystère complet… Cela étant dit, je pourrais te poser la même question. Comment se fait-il que tu sois en vie ?”

“Je n’en ai aucune idée. Je pensais que j’avais passé les portes du paradis, mais je doute que cela soit ça.”

“Si les choses étaient si simples,” ajouta-t-elle sombrement.

Agacé par le fait de ne pas trouver d’explications plausibles à ce mystère, je tournai mon attention sur mon environnement.

Nous nous trouvions à l’intérieure d’une petite clairière, où les arbres avaient des formes étranges tandis que d’autres arboraient des couleurs que je n’avais jamais vues de ma vie. De plus, certains étaient si hauts que je me demandais même comment cela était possible. Je savais que les séquoias étaient étonnamment grands, mais ce mot qualifiait difficilement ceux que je voyais.

“Peut-être nous trouvons-nous dans un autre pays,” murmurai-je.

Mais même cette explication ne me convainquait pas le moins du monde. Je manquais de culture générale et je ne m’étais toujours intéressé qu’aux choses qui me passionnaient, mais force était de constater que même celui qui vivait reclus dans une grotte ne pouvait pas accepter de but en blanc ce qu’il verrait s’il était à ma place.

“Qu’y a-t-il ?” me demanda la voix d’un air curieux.

“Ah… rien.”

Je décidai de laisser de côté ces questions et décidai de me concentrer sur la situation actuelle.

“Bon, que faisons-nous à présent…”

Je me rendais compte que je ne savais pas comment nommer cette chose qui me parlait. Tout en considérant l’entité se trouvant face à moi, ma moto en somme, je me frottais le bouc pensivement.

“À quoi penses-tu ?”

“Je me demandais comment je devrais t’appeler ? Je pense qu’il serait plus pratique de te trouver un nom plutôt que de t’appeler ‘moto’.”

“Tu as raison, hum” dit-elle pensivement. “Dans ce cas, je m’en remets à toi,” ajouta-t-elle sans hésiter.

“Es-tu sûre ?”

“À… cent pour cent !”

“Tu  viens d’hésiter, n’est-ce pas ? Bref, Hum…”

Mon cerveau fonctionnait à toute allure, mais après un long moment rien ne me vint. Et puis, alors que tout semblait perdu, un éclair de lucidité me frappa.

“Que penses-tu de Nyfeirg ?”

“Cela me paraît très scandinave comme nom… et très féminin” réagit-elle.

“Trop féminin ? Si tu veux, je peux…”

“Non c’est parfait. Merci, …”

“Attends !” l’interrompis-je à toute hâte.

“Quoi ?”

“Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de le prononcer…”

“Pourquoi ?” me demanda-t-elle d’un air surpris.

“Parce que…”

S’il y avait bien une chose dont j’avais honte, c’était mon prénom. D’ailleurs, peu de personnes le connaissaient vraiment ; j’étais plus connu sous un pseudonyme.

Nyfeirg attendit ma réponse patiemment. Le fait qu’elle ne disait rien me déconcertait davantage.

“Quoi qu’il en soit, appelle-moi John plutôt.”

“John… ? C’est si… commun.”

“Mais cela me va très bien.”

“Je ne sais pas trop ce qui te dérange tant dans ton prénom, mais si tu insistes… John !”

“Merci, fiu…”

“Et donc, que faisons-nous ?” me demanda-t-elle curieusement.

“Bonne question… Je ne pense pas que…”

À ce moment, un rugissement résonna dans la forêt. Je me retournai immédiatement et scrutai la forêt avec confusion.

“Qu’est-ce que c’était ?” demandai-je.

“Je… ne sais pas,” murmura Nyfeirg.

Ni elle ni moi ne savions ce que c’était, et comme nous ne semblions pas être sur Terre, tout était alors possible. Je ne voulais pas terminer dans l’estomac d’un monstre féroce dès mon arrivée en ces lieux. Expérimenter une seule fois la mort était suffisamment traumatisant comme cela.

“Je… propose que nous nous en allions.”

“Proposition… vivement acceptée .”

Alors que je me reculais, mes mains touchèrent accidentellement le guidon et une lumière éblouissante émergea depuis ses entrailles. Je sentis une étrange sensation parcourir mon corps, partant depuis ma tête jusque dans la paume de ma main.

“Que se passe-t-il ?” m’écriai-je de stupeur.

“Je ne le sais pas moi-même,” répliqua Nyfeirg. “C’est comme si…”

Alors que la lumière s’amenuisait, je vis ma moto se métamorphoser devant mes yeux ébahis. Quand elle eut disparu totalement, je ne pus m’empêcher de demeurer bouche bée face à la vue extraordinaire.

Sa forme était restée similaire mais certains détails me sautaient aux yeux : d’étranges protubérances avaient pris place à divers endroits de la carrosserie, tandis que le réservoir avait disparu pour laisser place à un étrange système dont j’ignorais tout. En y regardant de plus près, je remarquai qu’il était relié au moteur qui, lui-même, avait pris une apparence monstrueuse. En outre, le phare avant s’était mué en un crâne menaçant dont les yeux relâchaient une lumière sinistre.

Si je devais décrire ce que je voyais, un seul mot me venait en tête : démoniaque.

“Wow,” sifflotai-je avec effarement. “Même le Ghost Rider serait jaloux s’il voyait ça…”

“J’espère qu’il s’agit d’un compliment,” suggéra Nyfeirg suspicieusement.

“Euh… Bien sûr,” répondais-je avec un certain malaise.

“Tu mens,” rétorqua-t-elle froidement.

“Mais non !” répliquai-je, alarmé “… Comment le sais-tu ?”

“Je ne saurais trop le dire, je dirais que c’est comme si j’étais une partie de toi. Ce que tu ressens, ce que tu penses, je le sais…”

“Qu’est-ce que…”

“Par exemple, en ce moment, tu hésites à me conduire, n’est-ce pas ?”

“Je…”

“Et maintenant, tu te demandes comment cela est possible… Ne t’en fais pas, je suis aussi confuse que toi,” dit-elle avec hésitation. Elle avait adopté naturellement une identité féminine. “Cela étant, un véritable compliment n’aurait pas été de trop…” ajouta-t-elle à voix basse.

“Qu’as-tu dit ? Je n’ai pas entendu.”

“Rien,” répondit-elle avec exaspération.

Ce phénomène était complètement absurde, mais il me donnait quelque part un étrange sentiment de plaisir. C’est comme s’il s’agissait de…

“Magie !” répondit Nyfeirg. “C’est exactement cela, je n’aurais pas mieux dit !”

“Je… Pense qu’il me faudra un certain temps avant de m’y habituer” dis-je avec une certaine appréhension.

“Ne t’en fais pas, John. Je serai toujours à tes côtés !”

“À la vie, à la mort, dit-on ?”

“C’est ça ! En selle, Partenaire ?”

Alors que je la chevauchai, je fus agréablement surpris par la sensation. La selle épousait parfaitement mes formes, ne donnant aucun sentiment d’inconfort. Tout en cherchant après un bouton de démarrage, la moto démarra d’elle-même sans que j’aie à intervenir. La carcasse vibrait au rythme du ronronnement du moteur. Même cette mélodie était restée identique avant la transformation.

“Attends, tu peux démarrer par toi-même ?”

“Et pas que… Allez, laissons le vent nous porter !”

“D’accord…”

Je pris mon casque et le posai sur ma tête, puis tournai légèrement la poignée des gaz, faisant rugir le moteur follement. Je ne m’y étais pas encore totalement habitué. Tout avait changé après tout. Heureusement, certaines choses demeuraient immuables. Je débrayai et passai la première vitesse dans un petit claquement.

“Par ailleurs…”

“Oui ?” demanda Nyfeirg.

“Après réflexion, ‘Saint-Esprit des Motos’ ne te plairait-il pas plus ?”

Un long silence s’en suivit avant que Nyfeirg et moi nous engageassions dans l’épaisse forêt.

 

 

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