Chapitre 30 – Société de Rétablissement de la Nation
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Aux portes, Walter utilisa la lumière des lampadaires et constata que personne n’était dehors, à travers les interstices. La rue était silencieuse.
Un instant, Walter se demanda s’il n’avait pas mal entendu et si la sonnette n’avait pas retenti !
Il se reprit et se dirigea rapidement vers les quartiers des domestiques, à l’arrière de la propriété. Il réveilla quelques domestiques et leur demanda de prendre des fusils de chasse à double canon pour patrouiller le bâtiment principal et empêcher toute infiltration de bandits ou de cambrioleurs.
Walter n’appela pas immédiatement la police, car rien ne s’était encore produit. La sonnette de tout à l’heure était peut-être une plaisanterie d’un clochard.
Pendant ce temps, sous les égouts voisins, l’infiltré, agrippé aux poignées métalliques, descendait lentement dans la zone obscure.
Il s’arrêta bientôt, s’appuya contre le mur couvert de mousse et glissa lentement jusqu’à s’asseoir sur le sol sale.
Ses yeux se fermèrent à nouveau, comme s’il était encore inconscient. Devant lui, un homme d’âge mûr, vêtu d’un manteau rouge foncé et coiffé d’un vieux chapeau triangulaire, apparut instantanément. Il s’agissait de la marionnette de Klein, le Spectre Senor.
Senor se pencha et fouilla les poches de l’infiltré.
Il y trouva 7 soli et 11 pence, ainsi que de petits sachets de tissu contenant diverses poudres.
À l’intérieur de sa chambr, Klein contrôlait sa marionnette à distance, à plusieurs dizaines de mètres. En identifiant la poudre, il constata que ses théories étaient justes. Il s’agissait de poudres d’herbes du domaine de la Mort. Une partie pouvait même servir à la canalisation spirituelle !
Il était très probablement un Transcendant de la voie du Collecteur de Cadavres, originaire de Balam. Même s’il n’avait pas atteint le niveau 7 de Médium Spirituel, il était tout à fait normal qu’il prépare les poudres d’herbes, les huiles essentielles et les extraits correspondants. Après tout, ces substances n’étaient pas uniquement utilisées pour la canalisation spirituelle.
Immédiatement, Klein prit le contrôle de Senor pour qu’il initie un rituel en l’honneur du Fou.
Puis, il s’éleva au-dessus du brouillard gris pour répondre, laissant Senor accomplir la suite.
Après cela, il retourna dans le monde réel et reprit le contrôle de Senor, lui permettant de canaliser l’esprit.
Traversant une tempête de lueurs, Klein aperçut l’esprit de l’inflitré. Il paraissait apathique, flou et translucide.
« Quel est votre nom ? À quelle faction appartenez-vous ? » demanda Senor d’une voix grave.
L’infiltré répondit d’un ton neutre : « Godotpos. J’appartiens au Gang des Crânes Noirs. »
Le Gang des Crânes Noirs. Je crois que c’est un gang actif à la frontière du Quartier Est et dans la zone portuaire près du pont de Backlund. Il est principalement composé de personnes d’origine de Balam. Bien qu’ils ne soient pas aussi barbares et grossiers que le Gang Zmanger, la violence ne leur est pas étrangère… Tandis que Klein se remémorait les renseignements qu’il avait recueillis, il demanda à Senor de poursuivre son interrogatoire :
« Que faites-vous principalement ? Pourquoi recherchez-vous Richardson ?»
Godotpos répondit d’une voix confuse : « Nous combattons pour Dieu.
» Nous étions à l’origine membres de la Société de Rétablissement de la Nation de Balam. Nous avons créé le Gang des Crânes Noirs pour recueillir des informations et obtenir des fonds. Par ailleurs, nous avons une autre mission : retrouver tout objet lié à la Mort et le renvoyer sur le Continent Sud.
» Cette fois, nous avons obtenu des informations vérifiées : la collection du Comte Wolf comprend un masque provenant du mausolée de la famille Eggers. Cette famille est une descendante de Dieu.
» Pour ce masque, nous devons envoyer quelqu’un infiltrer la maison du comte Wolf, soit comme domestique, soit lors d’un des bals et banquets qu’il organise. Richardson est un excellent choix. Il n’a aucun lien avec les autres organisations et c’est un domestique expérimenté. »
Les domestiques des nobles sont souvent « héréditaires ». Il est évident que l’infiltration n’est pas chose aisée… Seuls des emplois temporaires sont proposés en cas de besoin urgent de main-d’œuvre…
À ce propos, une telle situation existe bel et bien. Lors du bal d’aujourd’hui, quelques dames ont mentionné que certains nobles, confrontés à des difficultés financières, vendent une grande partie de leurs terres et manoirs, et licencient la quasi-totalité de leurs domestiques, n’en conservant qu’une dizaine à leur service, afin de maintenir un niveau de vie tout juste décent. Lors de grands bals ou banquets nécessitant du personnel, ils dépensent de l’argent pour embaucher des travailleurs temporaires auprès de l’Association d’Assistance aux Familles de Domestiques, afin de maintenir les apparences.
Par ailleurs, le Comte Wolf possède un masque issu de la lignée de la Mort. Il me semble que le nom de famille de M. Azik était Eggers… Malheureusement, je ne souhaite pas être dérangé pour le moment ; sinon, j’aurais peut-être trouvé un moyen d’aider M. Azik à obtenir ce masque… Klein marmonna et laissa Senor poursuivre :
« Comment connaissez-vous Richardson ? »
Godotpos répondit d’un ton neutre : « Nous nous sommes rencontrés dans un manoir de Balam Est. À l’époque, nous étions tous deux esclaves.
» Parmi les esclaves, certains propageaient secrètement la foi en la Mort. Richardson, sa mère et moi n’avons pu faire autrement que de croire en elle. Nous avons rejoint en secret une organisation qui exerçait une grande influence parmi les esclaves de la région.
» Plus tard, la mère de Richardson décéda des suites d’une maladie et il fut emmené à Backlund, tandis que je restai à East Balam avant de trouver l’occasion de m’échapper.
» Quelques années plus tard, je fus envoyé à Backlund et c’est là que je retomba sur Richardson. Il avait complètement oublié la mort de sa mère et les sévices qu’il avait subis. Il avait perdu la foi et sa volonté avait été rongée par ce qu’il appelait une vie paisible !
» Pour m’éviter, il multipliait les erreurs et changeait constamment d’employeur. Comment aurait-il pu deviner que son ancien compagnon n’était plus un homme ordinaire ?
Chacun a le droit de choisir tant qu’il ne nuit pas à autrui. Cependant, Richardson et moi sommes deux personnes différentes… Dans la chambre, Klein ferma les yeux et fit demander à Senor d’une voix grave : « Quelle est cette organisation si influente parmi les esclaves ?»
Godotpos hésita un instant, puis répondit : « La Société de la Vie Éternelle. Ceux qui croient en la Mort obtiendront la vie éternelle aux Enfers une fois qu’ils auront quitté le monde réel, empli de souffrance et de chagrin.»
La Société de la Vie Éternelle… Je la connais. C’est une branche de l’Épiscopat Numineux… En tant qu’ancien Faucon de la Nuit, Klein en savait long sur ces sujets.
Il continua de manipuler Senor pour interroger Godotpos et obtint de nombreuses informations concernant la Société de la Vie Éternelle, la Société de Rétablissement de la Nation de Balam Est et le Gang des Crânes Noirs, confirmant ainsi que Godotpos et sa bande avaient les mains tachées du sang d’innocents.
Après avoir achevé la canalisation spirituelle et effacé toute trace, il attendit trente minutes avant de laisser le Spectre entrer dans le corps de Godotpos, le contrôlant pour qu’il sorte des égouts et retourne dans l’ombre des rues.
À peu près à ce moment, les domestiques du 160 rue Boklund, armés de fusils de chasse à double canon, relâchèrent leur vigilance lors de leurs rondes. Ils semblaient croire que tout danger latent était écarté.
Klein fit mine de ne rien remarquer et continua de dormir dans sa chambre. Pourtant, il avait déjà préparé un rituel pour s’invoquer et répondre à lui-même. Avec le sifflet en cuivre d’Azik, l’étui à cigares en fer et la Faim Rampante, il quitta silencieusement sa demeure sous forme d’esprit.
Il suivit Godotpos à la trace, maintenant une distance constante de quatre-vingts mètres. Grâce à sa marionnette, il contrôla cet « otage » et le força à faire un détour par une autre rue et à monter dans une calèche de location garée en bord de route.
Environ une heure plus tard, Godotpos retourna au quartier général du Gang des Crânes Noirs, une minuscule maison située près des quais.
L’endroit était approvisionné en armes à feu, et plusieurs agents envoyés par la Société de Rétablissement de la Nation de Balam Est y travaillaient. Ils formaient les hauts gradés du Gang des Crânes Noirs.
Selon le mode opératoire convenu, « Godotpos » frappa à la porte et dit à un membre qui s’approchait : « Richardson s’est rendu. »
« Très bien. » L’homme jeta un regard distrait à Godotpos, lui ouvrit le passage et le laissa entrer.
« Godotpos » inspecta les lieux et découvrit les explosifs à haut rendement et un tas de fusils entassés dans un coin de la maison. Quelques hauts gradés du Gang des Crânes Noirs étaient réunis, en pleine discussion.
« Godotpos, tu veux fumer ? » Le membre de tout à l’heure lui tendit une cigarette.
C’était une cigarette confectionnée selon les goûts du Continent Sud. Elle était faite de feuilles de tabac séchées mélangées à une pincée d’herbes.
Godotpos prit la cigarette et, d’un air détaché, prit une boîte d’allumettes sur la table, en sortit quelques-unes et les alluma.
Puis, il jeta les quelques allumettes encore allumées dans le coin où se trouvaient les explosifs facilement inflammables.
« … »
Tous les présents regardèrent Godotpos, abasourdis, ne comprenant pas ce qui venait de se passer.
Brrraoumm !
Assis sur un banc public à plusieurs dizaines de mètres de là, Klein regardait les flammes crépiter derrière lui, une bourrasque d’air chaud s’échappant de la maison.
Quelques secondes plus tard, Senor, vêtu de son manteau rouge sombre, apparut à ses côtés, portant des traces de brûlures.
Le Spectre porta la main à sa poitrine et s’inclina avant de retourner dans la pièce d’or contenue dans l’étui à cigares en fer.
Malheureusement, je ne pourrai pas détecter les caractéristiques du Transcendant ; sinon, cela ne ressemblerait pas à un accident… Ce serait assurément suspect si les hauts gradés du Gang des Crânes Noirs n’avaient aucun Transcendant… Klein soupira silencieusement en effaçant toute trace avant de mettre fin à l’invocation et de retourner au-dessus du brouillard gris.
Le lendemain matin, il se leva et se lava comme si de rien n’était. Il attendit ensuite que son valet lui apporte des vêtements de rechange.
Richardson entra en silence, après avoir habilement terminé son travail.
Puis, il recula d’un pas et inclina la tête.
« Monsieur, après avoir été à votre service cette semaine, je souhaite démissionner. »
Il recevait habituellement un salaire hebdomadaire de la gouvernante Taneja.
« Pourquoi ? » Klein se regarda dans le miroir en ajustant son gilet.
Il pensa nonchalamment : Pas mal du tout. Vous savez démissionner de votre propre chef sans causer de problèmes à votre employeur…
Richardson avait déjà trouvé une excuse.
« Je crois que je manque de compétences pour être valet. Au bal d’hier soir, je m’en suis rendu compte en interagissant avec les domestiques des autres invités. »
Klein sourit.
« Tout le monde débute sans expérience. Rares sont ceux qui en acquièrent. Réfléchissez-y à nouveau et donnez-moi votre réponse définitive demain. »
« Oui, monsieur. » Richardson ne dit rien de plus et quitta la pièce. Il descendit rez-de-chaussée pour aider son employeur à récupérer les journaux du matin.
Durant cette tâche, il commençait toujours par feuilleter le journal et plaçait les articles les plus intéressants en haut.
Alors qu’il feuilletait les pages, son regard se figea sur un article :
« Une explosion a eu lieu au 79, rue Dirham, dans le quartier du pont de Backlund. On soupçonne un lien avec le Gang des Crânes Noirs…
» Selon la police, tous les hauts responsables du Gang des Crânes Noirs ont péri dans cet accident, notamment Lima, Moreira, Godotpos… »
Richardson secoua la tête, se demandant s’il ne rêvait pas.
