Chapitre 23-1 – Mater
???? : Laissez-moi entrer, je veux voir ma petite Douceur.
Rintam : Je viens de me rappeler que j’ai un besoin urgent de feuilles de papier, on va aller à la ville de Xapar.
Gron : Vous avez acheté deux cent kilos de papier hier.
Rintam : J’écris beaucoup, et puis j’ai besoin de me dégourdir les jambes. On passe par le passage secret, en étant très discrets.
Décurion : Est-ce que vous auriez peur de la femme qui crie devant la sentinelle ?
Rintam (voix qui est un mélange de détresse et de colère) : Pas du tout, que vas-tu imaginer ? Bon il est temps de partir.
Rintam l’ambitieux avait une peur bleue de rencontrer la femme qui se trouvait devant le donjon. Il ressentait de la terreur à l’idée d’être confronté à elle, mais il ne pouvait pas non plus lui faire de mal. Il craignait qu’à cause de l’humaine, sa réputation soit terriblement écornée, qu’il passerait du statut d’être effrayant à source de rigolade. En effet l’ambitieux commençait à faire parler de lui, hors des frontières du pays de Richedune. Petit à petit la renommée de Rintam l’avare s’amplifiait, de plus en plus de gens entendaient parler de lui comme d’un scélérat de grande envergure, une menace majeure. Le radin et ses mille cinq cents soldats terrorisaient avec une facilité croissante. Pourtant la femme risquait de tout compromettre, elle et ses anecdotes représentaient un danger terrible pour la renommée de l’ambitieux malfaisant.
Caius le décurion se demandait qui pouvait être l’humaine qui causait de la frayeur à son maître. Il soupçonnait que la femme possédait un lien très fort avec Rintam, mais Caius n’arrivait pas à déterminer lequel exactement. Il se demandait si l’humaine appartenait à la famille du radin, ou était une amoureuse. Après mûres réflexions il pencha pour une histoire d’amour, et le fait que son maître avait encore des sentiments pour la femme, sinon il aurait tenté de la vaporiser avec un sort.
En effet la puissance magique de l’ambitieux s’amplifiait de jour en jour. Rintam réussit hier à mettre à genoux Elilim l’archimage, lors d’un duel titanesque. Finalement il épargna la ville de Xapar en échange de l’allégeance de l’archimage. Celui-ci devait désormais travailler pour la gloire de Rintam, il ne devait plus traquer les sorciers mais leur prêter assistance. Cela navrait le cœur d’Elilim de devoir aider des pratiquants de la magie noire, mais s’il ne respectait pas son contrat, la ville de Xapar finirait rasée, et ses habitants mourraient dans d’atroces souffrances.
Pendant que Rintam déambulait à Xapar dans un quartier résidentiel de la noblesse, Gron se faisait entourlouper. Il revint avec un prospectus vantant une offre soi disant alléchante. Les routes pavées, les arbres bien entretenus et les sompteuses demeures de pierre des environs ne mettaient pas à l’abri de certains arnaqueurs.
Gron : Maître, regardez, j’ai trouvé une annonce pour un château en bois, qui coûte à peine mille pièces d’or.
Rintam : Tu sais bien que je n’aime pas les constructions en bois, socialement parlant il est plus prestigieux d’investir dans la pierre.
Gron : Un château en bois c’est pratique pour se chauffer, il suffit d’abattre les murs pour avoir du bois de chauffage, il n’y a pas besoin de ramasser des branches dehors.
Rintam : Si tu fais des grands trous dans une habitation l’hiver, cela génère du froid à l’intérieur de ton domicile. De plus le château que tu veux que j’achète, subit des miasmes malodorants, je dirais même pestilentiels.
Gron : L’odeur n’est pas un problème, il suffit de se couper le nez, et vous pourrez supporter la pire des puanteurs.
Rintam : Se couper le nez et pourquoi pas une jambe pendant que tu y es ?
Gron : Une jambe en moins cela comporte des avantages, celle qui reste devient plus forte.
Rintam : Tu marches ou cours beaucoup plus lentement, avec une seule jambe valide.
Gron : J’avais négligé ce petit détail.
Rintam : Tu veux remporter le concours du plus grand idiot de tous les temps, ou quoi ? De toute façon je parie que je devrais débourser beaucoup plus que prévu, pour acquérir le château qui t’a tapé dans l’œil.
Gron : Non, j’avais négligé les taxes. (Rintam : Ah), mais les impôts (Rintam : Argh) indirects ne sont que de dix pièces d’or, il faudra que vous vous acquittiez d’une taxe (Rintam : Ouch) sur la verrue au pied, et d’un impôt (Rintam : Aïe) foncier.
Décurion : Maître que se passe t-il ?
Gron : Je vois ce qui cloche, le maître a oublié de prendre son médicament aujourd’hui. Alors il souffre quand on prononce devant lui des mots comme taxe, impôt, fiscalité.
Rintam : Tais-toi Gron, tu vas me tuer. Et je me rappelle de quelque chose d’important le château que tu veux que j’achète, est couvert par des tonnes de gravats, il faudra des semaines voire des mois de travail avant de pouvoir l’habiter. Bon assez discuté de ce sujet.
Rintam passait pour l’empereur des avares, mais il évoluait positivement par rapport à il y a dix ans. Maintenant quand il croisait un quémandeur ou un mendiant, il ne le tuait plus systématiquement. Il fallait que celui qui réclamait de la charité, insiste lourdement pour que l’ambitieux le mette à mort. De plus Rintam progressait en matière de distribution de salaire à ses subordonnés. Il appliquait moins de retenues, et il accordait même de temps en temps des augmentations. Cependant il méritait encore le titre de radin, car il souffrait d’une allergie psychologique aux mots liés à la fiscalité. Il devait prendre un médicament qui calmait les angoisses et les sautes d’humeur pour ne pas défaillir quand il entendait certains termes.
La première fois que l’ambitieux reçut une facture du fisc, il frôla la crise cardiaque. Il menait actuellement une lutte sans merci contre les responsables des impôts. Ainsi il était le responsable de la mort de plus de cinq cents percepteurs. Une des principales motivations du radin pour devenir le roi du monde était l’envie de ne pas payer d’impôts. Quand Rintam deviendra un dieu majeur, le premier acte de l’avare consistera à lancer un sort pour que son culte soit exempté d’imposition fiscale.
L’ambitieux attendait de ses subalternes qu’il suive son exemple, aussi l’avare se pétrifia quand il vit Gron le gobelin, donner une pièce de bronze à un mendiant. Il dut se faire violence pour ne pas se mettre à rouer sur le champ avec des coups de pied ou de poing le gobelin.
Son visage exprimait un sentiment d’horreur et de dégoût, l’ambitieux trouvait révoltant qu’un des subordonnés les plus proches, osa devant lui pratiquer la charité. Pour cet acte d’insolence extrême, Gron méritait une punition exemplaire. Il recevra au moins trente coups de fouet, une fois de retour au donjon. Rintam s’arrangeait pour que des serviteurs rappellent une fois par semaine à l’ensemble des habitants du donjon, qu’il fallait se montrer économe le plus souvent possible. Par conséquent l’avare ne comprenait pas du tout la folie insensée qui habitait le gobelin.
Rintam : Gron espèce de fou qu’as-tu fait ? Reprends tout de suite l’argent que tu as dépensé.
Gron : J’ai fait un investissement, en étant généreux avec certains vagabonds, on peut obtenir l’accès à des informations précieuses.
Rintam : C’est ce que tu crois mais en fait, tu prends de très gros risques.
Gron : Les vagabonds sont capables de détenir des révélations intéressantes. Ce ne sont pas des spécialistes du renseignement, mais comme ils passent beaucoup de temps dans la rue, ils sont capables de dénicher des tuyaux sur des activités illégales, de permettre de connaître des trafiquants doués dans des trafics qui rapportent beaucoup.
Rintam : Apparemment tu ne te rends pas compte de ta folie. Si tu continues à distribuer autour de toi de l’argent de manière régulière, même s’il s’agit de petites sommes, tu finiras par démolir complètement ma réputation de génie du mal. Il se pourrait que l’on me considère comme une personne gentille, voire un bienfaiteur. Que l’on cesse de me craindre pour se mettre à m’aimer tendrement. Que les gens me voient comme un exemple de vertu à suivre, que l’on me traite comme un saint homme, pire comme une divinité de l’amour. Combien de pièces de bronze distribues-tu chaque semaine à des clochards ?
Gron : Entre trois et quatre, mais je vous assure que mon choix est judicieux, mes informateurs vous ont fait gagner beaucoup d’argent.
Rintam (colérique) : Je n’en crois rien, tu essaies de m’embobiner pour satisfaire une habitude pernicieuse.
Gron : Avec trois à quatre pièces de bronze on peut s’acheter une veste en coton de mauvaise qualité ou, quelques chopes de bière, je ne dilapide pas mes économies. De plus, la plupart des génies du mal ont l’habitude d’entretenir un réseau d’informateurs chez les pauvres, et les génies dépensent beaucoup plus que moi. Certains de vos confrères distribuent des pièces d’argent, voire d’or à leurs meilleurs indics.
Rintam : Ce n’est pas parce que la majorité est dans l’erreur qu’il faut la suivre. En tant que personne la plus intelligente du monde, je sais exactement ce qu’il est nécessaire de débourser pour ma réussite. Si tu continues d’offrir de temps en temps une pièce à des clochards, ma réputation d’être machiavélique va voler en éclats. Si tu ne corriges pas dès maintenant tes errements, on va me prendre bientôt pour un bon samaritain. Peu importe les massacres et les horreurs que je commettrai, la plupart des gens s’imaginera qu’il s’agit de mensonges fallacieux, que je suis une personne qui mérite le titre de débonnaire, que je me caractérise par ma bonté.
Décurion : Il est peut-être temps de rentrer, le soleil va se coucher d’ici deux heures.
Le décurion se porta volontaire pour reprendre l’argent du mendiant, mais en fait il s’arrangea pour duper son maître. Il revint avec quelques pièces de bronze, mais il donna en retour une pièce d’argent au vagabond. Il pensait que l’initiative de Gron d’entretenir un réseau d’informateurs méritait un coup de pouce.
Rintam prenait tout son temps pour rentrer, il allait le plus doucement possible. Son cheval marchait au pas, ce contexte rendait perplexe la monture. D’habitude l’ambitieux ordonnait au cheval de se déplacer au trot voire au galop, quand il sortait de la ville de Xapar dans l’intention de regagner son donjon. Seulement les circonstances s’avéraient particulières, l’avare ne voulait pas rentrer chez lui. Il était prêt à rester des semaines voire des mois à coucher dehors, si cela pouvait lui éviter une confrontation avec la personne qu’il redoutait. D’un autre côté montrer de la faiblesse devant des subordonnés, constituait un comportement qui ne plaisait pas du tout au radin. Alors celui-ci malgré son appréhension se forçait à se déplacer vers le donjon.
Caius le décurion se demandait bien pourquoi son maître renâclait tant à revenir vers sa demeure. Puis une idée traversa Caius, celle qui insistait lourdement pour revoir Rintam, devait exercer un chantage terrible sur le radin, ou tout du moins posséder des informations très embarrassantes sur l’avare. Le décurion avait pitié de son maître, mais d’un autre côté il était intéressé par une rencontre avec l’humaine qui terrifiait l’ambitieux.
La femme raconterait peut-être des anecdotes intéressantes sur Rintam. Caius était d’une nature curieuse, or son maître était très peu loquace sur son passé, avant qu’il ne devienne le propriétaire d’un donjon. Le décurion posa des questions, et tout ce qu’il obtint ce fut un silence obstiné de la part de l’avare. Comme si celui-ci avait honte de son passé.
Gron le gobelin se doutait que quelque chose clochait, que Rintam subissait de la frayeur. Toutefois Gron n’arrivait pas à déterminer d’hypothèses qui lui donnaient satisfaction. Il n’y avait plus que quelques centaines de mètres à parcourir avant d’arriver au donjon de l’ambitieux. Une fois passée la série de hautes collines, le domicile de l’avare serait visible.
Gron : Apparemment vous avez besoin de discrétion, je peux nous rendre invisibles maître. Invisiblis.
Rintam (effrayé) : Non être invisible est tout sauf discret dans le cas présent.
Gron : J’ai du mal à suivre.
Rintam : Annule ton sort et je t’expliquerai.
Gron : Annulus magus.
Rintam : Il se trouve que la personne que je veux éviter, est une experte pour sentir la magie. Par conséquent activer un enchantement, y compris d’invisibilité quand elle est près, constitue un moyen très sûr de se faire repérer par elle.
???? : Martin c’est toi, mon choupinet comme tu m’as manqué.
Rintam (gêné) : Maman désormais je me prénomme Rintam, et arrête de me donner (ourgh) des surnoms de bébé.
Décurion : Comment vous prénommez-vous madame ?
???? : Je suis Ouragan, la plus grande mage humaine de la magie de l’air.
Décurion : Qu’est-ce qui vous amène au donjon de mon maître s’il vous plaît ?
Ouragan : Je suis là pour prendre des nouvelles de mon cher petit, ma chère Douceur.
Rintam : Bon dans ce cas, passons par l’entrée principale pour rentrer dans mon donjon, l’autre passage est plutôt humide.
Ouragan : Au fait Douceur ce serait bien que tu mettes un vêtement chaud, il fait froid. Je t’ai apporté justement un joli pull rose.
Rintam sélectionna comme sentinelle à l’entrée principale de son donjon une personne particulièrement forte et imposante, afin de maximiser les chances que son projet de taxe d’entrée ne cause pas trop de contestation. Il aurait sans doute dû s’intéresser à d’autres critères que les qualités physiques, notamment l’intelligence.
Sa sentinelle était un modèle du genre en matière de respect des consignes, et aussi dans l’art d’ignorer la subtilité. Elle avait des qualités comme la volonté d’entretenir consciencieusement son matériel. Ainsi sa hallebarde était fréquemment nettoyée, et astiquée. L’arme de la sentinelle qui était constituée d’un grand bâton et de deux lames, une de lance, et l’autre de hache, faisait partie des outils de mort les plus propres du donjon. En outre le garde était un vrai champion pour se battre, il était capable de tenir tête à un groupe de dix humains maniant des épées. Cependant ses qualités n’empêchaient pas la sentinelle d’être parée de défauts préjudiciables, notamment d’un côté têtu presque pathologique.
Ainsi à moins de se montrer particulièrement persuasifs, Rintam et ses compagnons risquaient de passer longtemps à discuter avec le garde orque. Ils pourraient toujours essayer de passer en force, mais c’était une option qui ne serait pas forcément sans dommage pour eux. La sentinelle savait très bien se défendre, alors elle causerait probablement des blessures voire la mort aux gens qui tenteraient de lui forcer le passage.
Quant à l’option de passer discrètement afin de la contourner, elle s’avérait franchement difficile. Le garde orque pouvait voir des gens invisibles par magie grâce à son don de double vue, et renifler la présence d’un individu de très loin au moyen de son odorat.
Orque: C’est deux pièces de fer pour passer.
Rintam (en colère) : C’est moi le maître du donjon, ton employeur.
Orque : La consigne s’applique à tout le monde, il faut payer pour entrer.
Rintam (outré) : Je suis celui qui t’a embauché.
Orque : Si vous refusez d’obtempérer le prix augmente, je le fixe à trois pièces de bronze.
Rintam ( à deux doigts de frapper physiquement) : Abruti le passage doit être gratuit pour moi.
Orque : Cinq pièces d’argent.
Rintam (ton où se mèle le désespoir et une grande colère) : Tu le fais exprès ou quoi ?
Orque : Dix pièces d’or.
Rintam : Je vais te payer en baffes, idiot.
Rintam donna dix baffes à l’orque qui faisait la sentinelle.
Orque : Vingt pièces d’or.
Rintam : J’ai mal à la main et cet abruti refuse de m’obéir. Que faire ? Ah oui, je sais, regarde-moi dans les yeux, tu es sous mon contrôle, il ne faut plus débourser d’argent pour entrer chez moi.
Orque : Pour passer, il faut verser vingt cailloux.
Rintam : Tant pis je vais le tuer, boule de feu majeure.
Malgré le sort de Rintam, l’orque qui barrait le passage était intact, il ne prit pas une boule de feu dans la figure mais un caleçon avec des motifs de cœur.
Orque : Pour avoir le droit d’entrer, il est nécessaire de me donner trente cailloux.
Rintam commençait à en avoir tellement marre qu’il était prêt à recourir à un sort d’éclair majeur. Tant pis s’il vaporisait en même temps que le garde la porte, sa patience était clairement à bout.
Décurion : Laissez-moi faire maître, noble guerrier vous devez avoir soif, buvez donc.
Orque : Merci. Oh j’ai sommeil.
L’orque sombre dans un profond sommeil.
Rintam : Bien joué décurion, qu’as-tu fait boire à la sentinelle ?
Décurion : Un mélange de ma composition ayant de puissantes propriétés soporifiques, c’est très bon mais cela vous endort très rapidement.
Rintam renonça à son idée de péage à l’entrée du donjon, étant donné les difficultés qu’il rencontra. Il ordonna qu’un somptueux dîner soit servi à sa mère, celle-ci insista pour prendre un repas avec son fils dans la salle des invités du donjon, un lieu servant à recevoir les hôtes de marque. Normalement seuls les chefs d’état ou les ambassadeurs étaient conviés à cet endroit dont les murs, le plafond, et le sol étaient en marbre noir. L’ameublement était fait de choses précieuses, des chaises en bois rares, et des fauteuils recouverts de soie.
Ouragan : Martin depuis combien de temps, es-tu propriétaire de ce donjon ?
Rintam : Dix ans maman.
Ouragan : Tu devrais laisser tomber et reprendre ta carrière de danseur étoile.
Rintam : Hors de question, je suis bientôt en passe de devenir le roi du monde.
Ouragan : Tu étais tellement beau quand tu dansais sur scène, et aussi talentueux. Par contre je vais être honnête Douceur, tu es minable en tant que conquérant. Tu es riche, mais tu n’arrives pas à grand-chose au final.
Rintam : J’ai connu quelques déboires mais grâce à mon arme secrète, un futur radieux s’offre à moi en tant que génie du mal.
Ouragan : Quelle est donc cette soit disant merveille, qui est censée te rendre invincible ?
Rintam : Je ne peux pas te le dire, mais bon il se fait tard, on reparlera demain.
Ouragan : J’ai remarqué que ton donjon avait besoin d’un coup de peinture, pour l’extérieur et de quelques aménagements, me laisseras-tu m’en occuper ?
Rintam : Si tu veux, bonne nuit.
