Jour 119 – 11:02 – Remparts Sud, Base de la Montagne, Mont Malabito, General Nakar, Quezon
Au sommet des murailles, plusieurs personnes discutaient avec l’individu au centre de leur groupe. De toute évidence, il s’agissait de l’équipe de Huey, comblée de joie par le retour de Mark.
La situation actuelle étant des plus démoralisantes pour tous, Mark s’enquit immédiatement des détails.
Le récit des événements survenus depuis leur départ lui arracha un froncement de sourcils.
Mais avant toute chose…
— Vingt-huit jours, hein… murmura Mark.
Bien qu’il sût la chose plausible et que le groupe de Huey disât vrai, son corps et son esprit semblaient rejeter cette information. Après tout, selon sa propre horloge biologique, seuls quelques jours s’étaient écoulés.
Même s’il était indéniable que les jours et les nuits paraissaient plus longs dans la Dimension Spirituelle, cela ne représentait toujours qu’une poignée de jours.
C’était sans doute ce que ressentaient, à leur retour, ceux qui s’égaraient par mégarde dans la Dimension Spirituelle et parvenaient à en réchapper.
Ce décalage temporel perturbait indéniablement leur horloge interne. Il en avait été de même lors de leur première incursion dans ce monde. Tous avaient d’ailleurs fini par veiller plus de la moitié de la première nuit.
— Alors, Patron. Qu’allons-nous faire ? demanda Huey.
Il espérait ardemment que Mark pût trouver une parade contre ce brouillard et le danger qui semblait tapé dans l’ombre. Bien qu’en vérité, la brume ne fût pas le véritable problème. L’urgence résidait dans l’épuisement de leurs réserves.
— À vrai dire, je peux me charger de ce brouillard, déclara Mark, ce qui ne manqua pas de ravir l’assemblée.
Mais leur joie fit place à la stupeur lorsqu’il ajouta, un sourire aux lèvres :
— Mais laissons-le en place pour le moment.
— Pourquoi ? s’étonna Jolleen.
Naturellement, ils n’avaient aucune idée de ce qui se tramait dans l’esprit de Mark. Qui aurait pu deviner qu’il comptait engraisser la volaille avant de la dévorer ? Puisque la brume était tissée d’Énergie Magique et ne cessait de s’épaissir, ne valait-il pas mieux l’absorber une fois gorgée à ras bord ?
Fort de ces réflexions, Mark répondit :
— J’en aurai un meilleur usage plus tard. Le problème, ce sont les vivres, n’est-ce pas ? Je vais personnellement sortir chasser pour nous ravitailler. Vous autres, restez ici. D’après ce que je ressens, tant que ce brouillard sera là, vous êtes tous en sécurité. Contentez-vous de ne pas franchir les murs de la base.
Tous restèrent perplexes, car il ne leur avait pas fourni la véritable raison. Toutefois, cette réponse leur suffisait, puisque Mark prenait le problème en main personnellement.
De plus, ils ne pouvaient contredire ses derniers propos. Depuis l’apparition de la brume, aucune menace extérieure n’était venue troubler la base. Pas d’ennemis, pas d’intrus, pas de bêtes, ni d’infectés. L’impossibilité de voir la lumière du soleil restait cependant des plus déprimantes. C’était pire que d’être cloîtré chez soi au cœur d’une violente tempête.
Quant à Mark, il ne se contentait pas de supputer la sécurité des lieux tant que la brume serait active.
Lorsqu’il avait envoyé Ignis en reconnaissance, il avait senti l’Épée Démoniaque faire des allers-retours à plusieurs reprises. Et lorsqu’elle était finalement passée au travers, il avait perdu sa trace et ne parvenait plus à la détecter. Mark ne s’en inquiétait pas pour autant. Il percevait toujours son lien avec Ignis, bien qu’il fût ténu. Qui plus est, même en se concentrant pour étendre la portée de sa détection, il ne ressentait absolument rien au-delà du brouillard.
À n’en point douter, cette brume isolait intégralement la base du monde extérieur.
Tandis qu’ils discutaient, Mark sentit Ignis pénétrer de nouveau dans le brouillard, par le côté opposé à celui où il l’avait envoyé. De surcroît, Ignis filait à toute allure dans sa direction.
Quelques secondes plus tard, ils purent distinguer la silhouette étrange d’un objet volant à travers le voile de brume.
L’apparition effraya quelque peu Huey et les autres, qui crurent à une attaque ennemie. Mais lorsqu’ils la virent enfin distinctement, ils s’apaisèrent. Ce n’était que l’Épée Démoniaque de Mark. S’ils avaient pris peur, c’était en raison de la forme singulière de sa silhouette. Et pour cause : Ignis transportait quelque chose sur sa lame.
Pour tout dire, voir une épée volante transporter une autre épée avait quelque chose de cocasse.
Mais lorsqu’Ignis déposa l’arme aux pieds de Mark, tous remarquèrent qu’il ne s’agissait pas d’une simple lame à l’allure insolite. C’était en réalité une fusion entre un fusil de précision et une épée.
— Où as-tu donc déniché cela ? s’enquit Mark tout en manipulant l’arme.
L’intérêt qui brillait dans ses yeux était impossible à dissimuler. Un fusil de précision doublé d’une épée. Lui ou Mei pourraient s’en servir. De plus, bien que l’arme fût plutôt imposante, elle n’était pas excessivement lourde. Cependant, en raison de sa légèreté, le recul de ce fusil devait être colossal. Un simple humain ne pourrait en faire usage.
Tandis que Mark examinait l’arme, un silence religieux s’abattit sur le groupe. Après tout, ils devinaient qu’Ignis lui faisait part de ses découvertes. Qui n’aurait pas remarqué l’épée voletant dans tous les sens, tel un enfant rejouant la scène de combat d’un film qu’il viendrait de visionner ?
À l’écoute du récit d’Ignis, il en déduisit que les ennemis étaient probablement capables de détecter toute entrée ou sortie à travers la brume. Sans quoi, Ignis n’aurait pas été pris en embuscade de la sorte. Par chance, Ignis n’avait plus rien à voir avec ce qu’il était jadis. Il était plus fort et plus résistant. Cependant…
— Maître ! Venez avec moi ! Allons leur botter le train ! résonna la voix d’Ignis dans l’esprit de Mark.
À l’évidence, il refusait d’admettre la défaite. Malheureusement pour lui, il n’était qu’une épée destinée à être maniée. Bien qu’il pût combattre seul, sans le soutien et la force de son porteur, il pouvait aisément être repoussé, comme ce fut le cas peu avant.
Qui plus est, ces deux-là n’étaient pas de vulgaires voyous.
La Cheffe des Ombres, Chaaya, et le Dragon Fou Solitaire, Huo Long Yue. Tous deux détenaient le rang de commandant au sein d’Auraboros. Lui-même, n’étant jadis qu’un membre du cercle extérieur, n’avait jamais eu l’opportunité de les approcher. Cette fois-ci, il avait pu tenir tête à Huo Long Yue et l’affronter en profitant de l’effet de surprise. Si Chaaya s’était jointe à la bataille, Ignis aurait pris la fuite sur-le-champ.
Par bonheur, cela ne s’était pas produit, car il était de notoriété publique que tous deux exécraient collaborer avec d’autres commandants ou des subalternes. Leur attitude lors de l’affrontement en était la preuve éclatante.
— Eh bien, nous les combattrons plus tard, pas maintenant. Tu ferais mieux de te calmer.
Mark réprimanda sévèrement Ignis, forçant l’épée à s’immobiliser et à incliner sa lame vers l’avant. Sans conteste, l’arme se sentait penaude.
À cette vue, Mark eut envie de rire.
— Tu peux bien patienter quelques jours, n’est-ce pas ? Il est préférable de jeter le filet une fois le banc de poissons rassemblé.
À ces mots, Ignis frémit d’excitation. Il semblait que Mark eût l’intention d’éliminer tous les ennemis d’un seul coup.
— Entendu, j’attendrai ! s’exclama Ignis.
— Dans ce cas, dis-moi ce que tu sais sur ces deux-là. Je demanderai également à Spera tout à l’heure si elle sait quelque chose.
Mark se tourna ensuite vers les autres.
— Et vous tous. Rentrez chez vous et reposez-vous. Même avec ce brouillard, vos cernes crèvent les yeux.
La remarque arracha un rire à Huey, tandis que les femmes se palpaient le dessous des yeux. Ils ne sauraient dire si Mark plaisantait ou non. Toutefois, il était vrai qu’ils avaient cruellement manqué de sommeil au cours de ces trois dernières semaines. Sans les nutriments infusés dans leurs corps par Chiyo, ils se seraient effondrés de fatigue depuis bien longtemps.
Obéissant aux directives de Mark, tous prirent congé. Sa présence les rassérénait grandement. À partir d’aujourd’hui, ils allaient enfin pouvoir goûter à un repos réparateur.
De son côté, Mark, resté seul avec Ignis sur les remparts, commença à échafauder ses plans.
Et pour commencer…
Il lui fallait nourrir les Tikbalangs. Non pas de victuailles, mais des cristaux qu’il venait tout juste d’extorquer aux prisonniers. De plus, il devait inspecter le camp ennemi, ne serait-ce que pour évaluer le nombre d’individus puissants qui s’y trouvaient.
Mais avant tout cela…
Il devait sortir chasser pour le dîner.
Ainsi, ordonnant à Ignis de regagner le fourreau accroché dans son dos, Mark se métamorphosa en une brume noire qui se fraya un chemin à travers le mur de brouillard.
Jour 119 – 11:25 – École Primaire de Daraitan, Village de Daraitan, Tanay, Rizal
Quelque temps après être partis inspecter les lieux, Chaaya et Huo Long Yue revinrent en se querellant.
— Je vous le dis ! Désactivez le Féth Fíada ! Je dois récupérer mon arme ! vociférait Huo Long Yue.
— Il en est hors de question ! Les plans du chef ne capoteront pas à cause d’un individu de votre acabit ! Qui vous a dit de faire preuve d’autant de suffisance lors de cet affrontement ? La perte de votre arme est de votre faute ! Et la vôtre uniquement ! Tout le plan n’a rien à voir là-dedans !
Les subordonnés alentour observaient la scène. Personne ne tentant de s’interposer, il semblait que ce genre d’esclandre se produisît de temps à autre.
— Hé ! Vous tous !
Huo Long Yue s’égosillait à l’adresse des individus en toge émeraude, toujours absorbés par leur cérémonie. De plus, il était manifeste qu’une autre personne manquait à l’appel. Cette fois, du côté ouest.
— Ouvrez-moi un passage à travers ce Féth Fíada ! Je dois y entrer !
Face aux exigences de Huo Long Yue, l’Ancien des Tuath Dé s’avança.
— Je vous présente mes excuses, monseigneur, mais vous n’avez aucune autorité pour nous donner des ordres.
— HEIN ?! Croyez-vous que j’ai le temps de plaisanter avec vous ? hurla Huo Long Yue, le ton menaçant.
— Non, je ne plaisante point, rétorqua l’Ancien, imperturbable. Monseigneur n’a définitivement aucune autorité pour nous commander. Le chef nous a ordonné de n’obéir à personne d’autre qu’à Madame Chaaya.
— BORDEL ! jura Huo Long Yue en foudroyant Chaaya du regard.
Cette dernière ne l’y autoriserait sous aucun prétexte. L’expression narquoise qui se dessinait sur son visage, visible malgré son teint d’ébène, en disait long.
— Vous êtes vraiment désopilants tous les deux.
Une voix interrompit soudainement leur dispute. Puisqu’aucun subordonné n’aurait eu l’audace de leur tenir un tel discours, ils surent immédiatement qu’il s’agissait d’un intrus. Chaaya et Huo Long Yue adoptèrent aussitôt une posture de combat, se tournant vers la source de la voix.
C’est là qu’ils aperçurent un petit renard assis sur le toit d’une salle de classe, dominant l’assemblée.
C’était un renard au pelage immaculé, zébré de marques pourpres. Le plus frappant restait les trois queues qui pendaient dans son dos.
À la vue de l’animal, les deux belligérants relâchèrent leur garde. Toutefois, ils ne purent dissimuler le froncement de leurs sourcils.
— Que vient faire un émissaire de la Branche Japonaise ici ? s’enquit Chaaya auprès du renard.
Suite à cette question, le renard bondit du toit et, dans un éclat de lumière aveuglant, il… Non, elle atterrit.
En lieu et place du renard, c’est une femme à la beauté troublante et aux courbes voluptueuses qui se posa au sol. Sa chevelure d’un blanc pur, ses oreilles de renard et ses trois queues touffues indiquaient clairement qu’elle était l’animal qui venait de sauter. À l’instar de toutes les personnes présentes, elle portait une toge, bien que la sienne fût blanche, rehaussée de liserés argentés le long des coutures.
La femme posa son regard sur Chaaya, puis sur Huo Long Yue, avant de balayer les environs des yeux. Elle prit alors la parole :
— J’ai été dépêchée par l’Impératrice pour retrouver quelque chose.
Elle se tourna ensuite vers l’Est, là où se déployait le Féth Fíada.
— Mais il semblerait que vous autres, de la Branche Chinoise, m’ayez devancée. Vous avez même déployé les Tuath Dé sur le terrain.
— En quoi cela vous regarde-t-il ? cracha Chaaya avec mépris. Ce territoire relève déjà de notre juridiction. Vous feriez mieux de ne pas y fourrer vos pattes.
— Quelle insolence. La femme-renarde haussa les épaules. Je ne suis pas du genre à me mêler des affaires d’autrui. Mais je ne peux me permettre de rentrer bredouille, sans quoi l’Impératrice m’en tiendrait rigueur. Je vais rester quelque temps pour voir ce que votre chef compte faire.
— Non, vous feriez mieux de retourner d’où vous venez ! ordonna Chaaya.
Cependant…
— Je suis navrée, bien que je sois d’un rang inférieur, je n’en demeure pas moins sous les ordres directs de l’Impératrice. Vous n’avez aucune autorité pour me donner des ordres, rétorqua la femme-renarde avec dédain.
— Pfft !
Chaaya entendit un ricanement dans son dos. Elle ne put s’empêcher de décocher une ruade. Malheureusement, Huo Long Yue, qui riait déjà à gorge déployée, parvint à esquiver le coup. Bien qu’il fût toujours enragé par la perte de son arme, voir Chaaya se faire rabrouer de la sorte avait de quoi lui remonter le moral.
