A+ a- Mode Nuit

Volume 2 / Chapitre 8

Au clair de Lune, une femme en tunique blanche et en peau de daim dansait, pleine de grâce, au rythme d’un chant mélodieux. 

Médusés, Liang et Zhu s’arrêtèrent. Persuadés qu’il s’agissait de la déesse de la Lune qui, ce soir-là, avait choisi de célébrer la danse de leur tribu, ils assistèrent de loin à la scène, sans oser s’approcher. 

« Que mes pas sont lourds et maladroits, en comparaison », pensa Zhu à ce spectacle. 

Elle réalisa à quel point leur danse – à elles, filles de la tribu –, était rigide et sans finesse, à mille lieux d’exprimer vraiment la joie de récolte, ou leur piété envers les Dieux. De fait, après des nuits de travail acharné, elles n’étaient parvenues qu’à mimer grossièrement les mouvements de quelques animaux. 

Ce qu’elle avait sous les yeux, en revanche, ça c’était danser ! Et, plus que jamais, elle se laissa enivrer par les prestiges de la belle inconnue. 

Elle se sentit comme enveloppée d’un tourbillon blanc, qui, sous les auspices de la Lune, exprimait – et avec quelle force de conviction ! – la virilité de la chasse, et la féminité de la cueillette et de la pêche. 

Puis, sa pâle silhouette s’abaissa près du sol et, lentement, ondula les bras – évoquant un cours d’eau ruisselant par les montagnes. 

Soudain, elle bondit vers le Ciel d’un grand saut et, retombée, s’avança nonchalamment, à la manière des éléphants, mimant un roi à la tête de son troupeau, déboulant à toute allure, puis s’avançant majestueusement… 

Pour finir, elle jeta les bras en l’air et, d’un geste exquis et raffiné, fixa une main sur sa tête et l’autre à sa taille en agitant les doigts. On eut dit alors un grand oiseau mythique flânant sur le rivage à la tombée de la nuit. 

« Maman…? », murmura Liang. Il sentit son cœur battre dans sa poitrine. 

« Chut… Tu vas l’effrayer. » 

« Mais c’est maman ! », répéta-t-il à voix basse. Il n’en croyait pas ses yeux. 

Quand, à son tour, elle réalisa – que cette déesse, la danseuse du clair de Lune, était en réalité la mère de Liang –, elle tomba des nues. Envoûtés, ils restèrent plantés là, à la regarder danser. Elle était comme possédée. Quand, soudain, elle cessa de tourbillonner et, lentement, s’accroupit au sol. Puis elle s’allongea là et ne bougea plus. 

« Maman ! Maman ! » Liang accourut en criant. Avait-elle perdu connaissance ? S’était-elle endormie ? 

« As-tu déjà vu ta mère danser comme ça ? », demanda Zhu. 

« Jamais comme ça, non. » 

« J’ai l’impression qu’elle est possédée par un Esprit », dit Zhu, tandis qu’elle marchait au côté de Liang, qui portait sa mère dans ses bras. « Cela présage un grand événement. » 

« Les offrandes ? », se demanda-t-il. 

… … … 

Chez lui, tandis que sa mère dormait encore, Liang et Zhu préparèrent une soupe de champignons et des œufs de canard, pensant qu’à son réveil, après avoir dansé si longtemps, elle mourrait de faim. Quand elle revint enfin à elle, tous deux étaient accroupis à ses côtés. 

« Bois un peu de soupe, maman. Tout à l’heure, tu es tombée dans les pommes, au pied d’un rosier. » 

« Ça alors… ? », murmura-t-elle en se réveillant doucement. « J’ai l’impression de sortir d’un grand rêve. J’ai même rêvé que je dansais. » 

« Comment tu te sens ? » 

« Ma foi… », répondit-elle encore groggy. « J’ai une faim de loup… Oh, mais il est tard ! Tu devrais raccompagner Zhu chez elle. » 

« Elle a l’air encore un peu étourdie », dit Zhu en aparté. 

« Comment est-ce possible ? », se demanda Liang angoissé. Qu’arrivait-il à sa chère mère ? Lui qui tenait à elle comme à la prunelle de ses yeux. 

« Ne t’inquiète pas, je suis sûre que ça ira. », conclut Zhu. « Elle respire normalement. À vrai dire, elle a même l’air en pleine forme. » 

——— 

Sur le chemin du retour, Zhu était encore sous le choc. 

« Comme c’était beau ! », s’extasia-t-elle, au vif souvenir de ce ballet nocturne. « Elle dansait en s’oubliant entièrement, en se livrant corps et âme. » 

Alors, elle réalisa à quel point son approche de la danse était superficielle. « Obnubilée par le jugement des autres, je me complais dans leurs louanges et je passe à côté de l’essentiel: la joie de danser, tout simplement. » 

À partir de cette nuit-là, elle se promit de se montrer à la hauteur. S’exerçant tous les soirs dans la cour, au clair de Lune, elle visa la perfection, en cherchant à saisir le sens mystique de chaque geste et de chaque mouvement. 

Et peu à peu, son travail porta ses fruits… 

… … … 

« Grand-père », s’écria Zhu, en s’adressant au sorcier. « Dis-moi un peu ce que tu en penses. » 

Ce soir-là, comme à son habitude, elle était passée par là, un panier en osier à la main. Après avoir poli du jade un moment, elle se leva toute exultante et leur proposa une démonstration. À son cou, le collier de jade que Liang lui avait offert étincelait de tous ses feux. 

« Allons, faisons une petite pause, nous-autres », déclara le vieil homme, « et regardons Zhu danser. » 

Ainsi, à la lumière du grand bûcher, de son corps svelte et séduisant, elle se livra corps et âme à la danse sacrée de la cérémonie des offrandes. 

D’abord, accroupie, elle ondula les bras doucement – évoquant un oiseau du Grand Lac prêt à s’envoler. 

Puis elle leva les bras au Ciel et, d’un grand bond, s’éleva dans les airs tel un cabri. 

Retombée, elle piétina le sol à un rythme endiablé, et on eut dit un chevreuil au milieu d’un troupeau au galop; puis, plus lentement, une famille d’éléphants déambulant nonchalamment près du rivage; puis plus loin, un taureau furieux et prêt à charger… – insérant, à chacune de ces évocations animales, les gestes simples de la cueillette et des semences. 

Quand, pour finir, elle s’immobilisa, tous restèrent cois. Subjugués, ils en oublièrent même d’applaudir… 

« Alors ça ! », s’exclama le sorcier. « Alors ça ! », répéta-t-il et, ne boudant pas son plaisir, il la couvrit de louanges. « Oh comme la Lune était avec toi ! » 

« Juste une chose », ajouta-t-il enfin, après avoir retrouvé ses esprits. « Parviendras-tu à l’enseigner aux autres ? » 

« C’est déjà fait, grand-père », répondit-elle, enchantée de son effet. « On répète ensemble tous les jours et elles ont déjà fait de sacrés progrès. On sera prêtes pour le grand soir, tu verras. » « Et ce soir-là », confia-t-elle, « tu n’auras pas à rougir de nous devant les Esprits. » 

Le vieil homme était aux anges et, à ces mots, ne put s’empêcher de rire aux éclats. 

« Quant à nous », dit Liang, « on a bientôt fini de tailler et de graver. Ne reste plus qu’à maîtriser la finition et ce sera terminé. Il sera alors temps de partir à la chasse et d’attraper un beau gibier pour remercier grand-père. On le régalera d’un pot de venaison bien fraîche. » Et d’ajouter: « car pas question de toucher aux stocks de la tribu pour l’hiver. » 

« Bien dit. D’autant que, ces derniers temps », dit Zhu, « il y a des cochons sauvages qui grognent en pleine nuit, pas très loin d’ici. Ils ne manquent pas d’air, ces idiots de sangliers. Attrapez-en quelques-uns, on en fera des brochettes. Ça leur fera les sabots, à ces cochons. » 

« Oui, tiens, c’est vrai ça », acquiesça l’un d’eux, « je les ai entendus moi aussi. » 

« Tu peux compter sur nous », dit Liang. « Et alors là, on verra c’que valent nos nouvelles armes de chasse », lança-t-il, en agitant une fronde au-dessus de sa tête. Il trépignait d’impatience à l’idée de partir à nouveau à l’affût.