LiangZhu | 良渚
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Volume 2 / Chapitre 2
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Dès l’aurore, scintillante sur l’eau du Grand Lac, une nouvelle journée commença pour la tribu. 

Ils se levèrent très tôt pour aller pêcher et la plupart des jeunes étaient déjà en route vers le rivage. Pour eux, qui vivaient aux abords de ces eaux fertiles, quoi de plus naturel et joyeux qu’une bonne soupe de poisson frais au petit matin ?

« Eh ! » s’écria Liang, « attends-moi ! ». 

Saisissant son harpon et son panier, il s’élança à grandes enjambées vers Zhu qui, devant lui, faisait mine de l’ignorer. Elle était encore sous le coup de la veille quand, au milieu de la nuit, elle se sentit submergée par la mélancolie et pleura à chaudes larmes sur son oreiller. 

« Mais bon sang, attends-moi ! », cria-t-il à nouveau, rouge comme une tomate. 

« Euh ? », fit-elle sans se retourner. « Tu m’cours après ? »

« Ben oui… », dit-il benoîtement, hébété par l’émotion. 

« Et pourquoi ça ? », ajouta-t-il d’un air distrait.

Au rythme de ses pas, l’amulette que Liang lui avait offert – une dent de léopard – sautillait joyeusement autour de son cou. « Ça lui va à merveille », pensa-t-il, sentant son cœur battre dans sa poitrine : « Moi, je viens avec toi ! »

« Alors allez hop », fit Zhu, soudain contaminée par sa gaité. « Allons pêcher de gros brochets », de son humeur changeante comme un ciel d’automne. 

« Et si on prenait la barge aujourd’hui ? », proposa-t-elle. « On pourrait aussi faire de la soupe de poisson nous-même ? ». À l’idée de partager un repas avec Liang, les rives du lac lui semblèrent soudain plus scintillantes que jamais. « Regarde ce Ciel comme il est bleu ! »

« Ça alors, oui… »

« On fera la tambouille au bord du lac. De la soupe de poisson. »

« Oui, bonne idée. »

« Et on salera avec du gros sel. »

« Parfait. »

« Oh et puis non, n’y allons pas », dit-elle. 

« Ah non ? », demanda-t-il d’une voix tremblante. « Mais alors…? »

« Et puis, si, allez ! Allons pêcher et cuire du poisson, pardi ! », s’exclama-t-elle pour le tourner en bourrique. 

Au bord du lac, ils se mirent tous ensemble à pousser les barges à l’eau; puis, par équipe de deux ou trois, chacun commença à pagayer, naviguant doucement au milieu des tiges de roseau, où barbotaient les canards sauvages. Les oiseaux flottaient paisiblement à la surface de ces eaux pleines de poissons. En certains coins du lac, la végétation se faisait plus touffue et c’était par là que, généralement, on trouvait leurs œufs, parsemés sur les îlots. 

Liang et Zhu naviguaient tranquillement, jetant leur filet à l’eau ici ou là. Aussitôt, une myriade de poissons s’y empêtraient, de sorte que, très vite, leur bateau en était rempli.

« Allons par là, dans les broussailles », dit Liang, « y a forcément plein d’œufs dans ces touffes. »

« Allez ! », s’exclama Zhu. « On est béni des dieux aujourd’hui. Regarde tout c’qu’on a déjà pris ! »

« Encore quelques œufs et ça ira », conclut-il, les yeux rivés sur les îlots de roseaux au cœur du lac. « Gaffe aux coups de bec, hein ? », la prévint-il, « les canards sont sournois par ici »… « Même pas peur », fit Zhu en éclatant de rire, de son rire gai et cristallin, dont les perles résonnèrent comme des fleurs d’eau contre la pagaie. « D’ailleurs, Je vais t’apprendre à les attraper… »

« Attention ! », hurla Liang, l’a tirant brusquement vers lui et la faisant basculer sur ses genoux. En plein fou rire elle n’avait rien vu venir: un canard ÉNORME venait de lui frôler la tête en plein vol. 

Dans sa chute, la dent de léopard de son amulette atterrit sur les lèvres de Liang, qui la goba avec sa langue et la mit dans sa bouche. Exhalant son souffle chaud et haletant sur sa poitrine, il contempla ébahis ses belles lèvres charnues et entrouvertes, son nez fin et papillonnant et, au fond de ses yeux, une flamme ardente qui vacillait. Enivré par la saveur de l’amulette, il enfouit sa tête entre ses seins. 

Pendant que, langoureusement, la barge poursuivit sa dérive – parmi les îlots et vers le cœur du lac –, pour un instant, le temps leur sembla suspendu pour l’éternité… Jusqu’à ce que Zhu brise finalement le silence: 

« Regarde ! Il y a des œufs partout ! », s’exclama-t-elle. 

« Profitons-en pour récolter des plumes de canard, tant qu’on y est », ajouta-t-elle, « on en fera des habits et des couvertures pour l’hiver », elle qui avait le chic pour trouver le bon usage des choses qui l’entouraient, sans rien négliger. 

« De toutes les filles du Grand Lac, Zhu, c’est toi la plus talentueuse », lui dit Liang sincèrement, réalisant soudain à quel point ce genre de vêtement serait chaud et agréable à porter. 

Après un premier passage, la barge était déjà bien remplie, pleine de brochets, d’anguilles et de duvet de canard. Avec ses mains de fée, Zhu avait soigneusement plissé les plumes en une seule masse, sous les yeux ébahis de Liang le chasseur, qui n’y connaissait rien. Et puisque tout vient à point aux amis qui joignent leur force, après quelques aller-retours, Ils avaient pêché une énorme quantité de poisson – bien plus que tous les autres –, à tel point que leurs aînés – qui collectaient les prises sur le rivage –, décidèrent de les laisser vaquer à leurs occupations. 

Et c’est ainsi qu’ils s’en allèrent par les sentiers, l’un portant des brochets et l’autre un pot en argile, à la recherche de petit bois pour faire du feu, impatients à l’idée de préparer ensemble, et pour la première fois, une soupe de poisson. Enivré, Liang s’était même mis à danser comme un fou la danse de la vache, imitant son beuglement. 

« Meuuuuu ! », s’égosillant et les yeux au Ciel. 

« Meuuuuu », fit Zhu à son tour. 

Et ils dansèrent, dansèrent sur le chemin vers la forêt. Sans cymbales ni tambour, ils dansaient avec un rythme inné les pas codés de la cérémonie, leurs ustensiles bringuebalant dans leurs mains, tout en beuglant, ruminant de l’herbe ou en hurlant comme des loups. Bref, ils s’en donnaient à cœur joie quand, stupéfiés, ils se figèrent comme des statues…

PAM !

Le pot avait glissé des mains de Zhu. Il s’était brisé par terre en mille morceaux. 

« Flûte ! La soupe est foutue », s’écria-t-elle, rouge d’embarras mais rigolarde, comme si c’était sans importance. 

« Mince ! Le poisson est grillé », s’écria Liang, comme si rien ne pouvait l’attrister. 

Puis, à l’unisson : « Les carottes sont cuites ! », avant de chanter à tue-tête… 

« Au coucher du soleil sur la prairie La coccinelle replie ses ailes Ô Toi qui vis sur la montagne sacrée, Au visage radieux… », chanta l’un. 

« Au coucher du soleil sur la prairie Les oreilles de la bichette se dressent Ô Toi qui vis sur la montagne sacrée Au visage radieux… », reprit l’autre, tout en poursuivant leur chemin. 

Une fois parvenu dans un lieu frais et ombragé, ils commencèrent à ramasser du petit bois pour faire un feu. 

« Faisons les griller », dit Zhu. 

« Ça m’va », répondit Liang et, à l’aide de terre et d’un peu d’eau, ils tassèrent un foyer de boue à la main, trépignants à l’idée de griller un brochet ensemble pour la première fois. 

« Liang »

« Hum ?», marmonna-t-il les mains dans la boue. 

« Va me chercher des feuilles au bord du lac ». Puisque le pot était cassé, il ne lui restait plus qu’à cuire le poisson en papillote, en l’enveloppant dans une grande feuille pour lui donner de la saveur. Peu après, Liang réapparut tout haletant avec des feuilles dans les mains. 

Elle en prit quelques-unes et les passa sous son nez pour renifler leur parfum frais, puis, de sa sacoche, elle saisit une poignée de fruits qu’elle avait cueillie sur le chemin, les malaxa en petits morceaux et les fourra dans le ventre du poisson. Pour finir, elle saupoudra le tout de gros sel, qu’elle avait apporté dans un petit récipient en bambou. 

« Voilà, tu peux envelopper », s’exclama-t-elle en riant. 

« En les barbouillant de boue ? », répondit Liang hilare. 

« Peu importe… Bon allez, on allume ? »

Et voilà, tout était prêt. Ils placèrent les papillotes dans le foyer, puis allumèrent le bûcher au-dessus. Pendant que ça cuisait, Zhu s’occupa de ses plumes de canard, de couleur noire et blanche. 

« Je ferais bien des habits, avec ces plumes. Ce serait parfait pour l’hiver. », dit-elle. 

« Dis-moi, notre ancêtre – l’esprit combattant de la tribu à plume –, portait du duvet à ton avis ? », demanda Liang? 

« Bien sûr que oui », répondit Zhu avec aplomb. 

« Moi je n’crois pas », reprit-il. « L’esprit combattant est un Dieu du Ciel. Ses ailes sont un cadeau céleste. Or seules les vraies ailes permettent de voler », énonça-t-il d’un ton lunaire. 

« Fabriquons-en de toute façon, Liang, ça nous tiendra bien chaud », dit-elle, « c’est ce que souhaitent les esprits à mon avis. » 

« Sans doute, oui. Et puis, les plumes de canard, c’est pas ça qui manque au lac. Un vrai don des dieux fait à la tribu à plume. », dit-il en éclatant de rire, amusé à l’idée que, bientôt, et grâce à cette chère Zhu, toute la tribu porterait du duvet en hiver. 

« Par contre, pour les coudre, je vois pas trop », dit Zhu un peu perplexe. 

« Grâce aux arbres, pardi ! », s’exclama Liang. « Les grands arbres ont des moustaches. Avec l’écorce, on peut faire du fil fin et élastique », lui qui, à la chasse, usait souvent de cordes à base d’écorce pour ligoter le gibier. 

« Dis-moi, tu savais qu’à l’autre bout du monde, il existait une tribu qui sait tisser. Ils font des vêtements vraiment géniaux, paraît-il. » 

« Oui. Grand-père Rivière m’en a parlé. D’ailleurs, sans aller si loin, il y a aussi des tribus tisseuses de lin près du Grand Lac. »

« Ah oui ?! », s’écria Zhu. « Si seulement elles pouvaient me montrer… »

« T’inquiète. Chaque année, quand des mariées de chez eux viennent chez nous, tu peux compter sur elles, elles savent tisser et cultiver des vers à soi. Certaines savent même pêcher et fabriquer des outils bizarres. Et puis nous, on leur apprendra à fabriquer des habits à plume, tu verras. » 

« Ah ça oui, compte sur moi ! », s’écria Zhu pleine d’admiration. Comme tous les chasseurs de léopard, Liang avait l’œil acéré et le regard qui portait loin. 

« D’ailleurs, je vois déjà comment s’y prendre », ajouta-t-il et, un peu à la manière du chef, disserta sur la façon de traiter le duvet, ou encore sur comment fabriquer du bon fil avec des écorces. « Si on s’y met sérieusement, on aura vite fait d’avoir des habits garnis », conclut-il. 

Plus ils en parlaient, de ces vêtements, et plus ils étaient contents d’en avoir eu l’idée. 

« Tu es vraiment très douée, Zhu », lui dit Liang. 

« C’est un peu grâce à toi, tu sais ». Pour Zhu, cette vision lui était venu de son ange-gardien à lui: le dieu combattant et ancestral du peuple à plume. 

Le feu commençait à s’essouffler. 

« Ça m’a l’air cuit, dis-moi. » Zhu écarta le bûcher avec une brindille. 

« Hum… Ça sent vraiment bon, ton poisson », dit Liang, dont le ventre gargouillait d’impatience. 

Alignées sur les braises, la demi-douzaine de mottes de terre avaient durci sous la cuisson. Il en prit une dans chaque main et les cogna doucement l’une contre l’autre, en prenant garde à ne pas pulvériser la coque. Sous le choc, les mottes se fendirent légèrement et les papillotes de poisson se révélèrent à l’intérieur. Puis, tout en retenant son souffle, il ouvrit les feuilles l’une après l’autre, délicatement, levant les yeux tout sourire vers Zhu de temps à autre pendant qu’il s’affairait. 

À la vue de ce met délicieux et enfin prêt, Zhu ne put s’empêcher de pousser un long soupir de soulagement et de plaisir. 

« Ça m’a l’air succulent », dit Liang, et il se mit à entonner une prière en l’honneur des esprits de la montagne sacrée. 

« Allez allez, traine pas, goûte-s-en un morceau. Y a des fruits à l’intérieur, c’est sucré-salé », dit-elle, en lui mettant le poisson sous le nez. Elle mourrait d’impatience de le voir goûter à ce plat préparé pour lui. 

« Hummm… », fit Liang en mâchouillant, d’un air sérieux, « cette saveur de fruit rouge… » Pour lui, tout aliment était sacré; manger était une manière de célébrer le Ciel. Car, comme le disait grand-père Rivière: « la nourriture tombe du Ciel. Nous lui en sommes reconnaissants ». 

Après cette longue journée, qui s’achevait ; après s’être régalés les papilles de leurs poissons en papillote; et après avoir soigneusement enfoui les cendres et les arêtes, d’un pas pressé ils se mirent en route vers le campement. Ce soir-là, Liang devait encore enseigner aux autres l’art de tailler le jade… 



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