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Chapitre 1142 : Tous les chemins mènent à Rome 

Roland fut surpris de constater que d’instinct, Garcia envisageait d’appeler la police plutôt que de le dénoncer à l’Association Martialiste. Elle se montrait plutôt indulgente car même s’il s’agissait d’un organisme indépendant des institutions judiciaires, elle exigeait de ses membres qu’ils adhèrent à un code moral très strict c’est pourquoi les peines infligées aux Martialistes corrompus étaient-elles plus sévères encore que celles imposées par la loi.

Roland serra les lèvres : il ressentait un besoin urgent de clarifier cette affaire. Comme il n’avait rien fait de mal, il n’était pas justifié d’impliquer l’association ou la police. Ceci dit, il devait d’abord apaiser Garcia.

– « La police ? » Fit-il, feignant la surprise. « Et pourquoi ? »

– « Vous osez me poser la question ? » Répondit Garcia exaspérée. « Que vous ai-je dit la dernière fois ? Un homme éveillé peut facilement perdre la tête face au pouvoir, c’est pourquoi tout martialiste se doit de discipliner son esprit et de contrôler ses émotions. Je n’ai pas l’intention de m’immiscer et vous pouvez emmener chez vous toutes les filles que vous voulez, peu m’importe du moment qu’elles ne sont pas mineures. Ne comprenez-vous pas que la luxure est le premier signe de la corruption. Ne comprenez-vous toujours pas ? »

Garcia était donc plus furieuse devant sa vie de débauche qu’à cause de ces trois jeunes filles ?

– « Je sais, mais si j’étais aussi corrompu que vous le prétendez, pourquoi les aurais-je emmenées chez moi ? Ne croyez-vous pas que ça n’a aucun sens ? »

– « Euh… »

– « Vrai ou pas, c’est inconvenant. Mieux vaut donc, par sagesse, se faire aussi discret que possible. Ne trouvez-vous pas étonnant, cela étant, que je vous invite chez moi ? »

Garcia cligna des yeux et reposa lentement le téléphone :

– « Dans ce cas, pourquoi ? »

Roland poussa un soupir de soulagement :

– « C’est exactement ce que je m’apprêtais à vous expliquer. J’ai besoin de votre aide, Mlle Garcia. »

Une demi-heure plus tard…

– « Si je comprends bien, vous êtes en quelque sorte leur tuteur… à temps partiel ? » S’enquit Garcia en plissant les yeux.

– « Exactement », répondit Roland avec franchise. « Ce sont toutes des étudiantes qui habitent à proximité. Je leur donne des leçons, tout comme à Cléo, et cela me demande beaucoup de temps. Par ailleurs, si je les garde ici trop longtemps, les gens vont commencer à se méfier. En principe, des filles de leur âge devraient être scolarisées et donc je dois constamment faire venir de nouvelles étudiantes ».

Quant aux Sorcières du Châtiment Divin, Roland s’était toujours montré prudent, ne permettant qu’à trois ou quatre d’entre elles de venir simultanément lui rendre visite afin de ne pas attirer l’attention des voisins.

– « Voilà donc les fameuses “parentes” dont vous deviez vous occuper lors de notre première rencontre ? »

« C’était il y a six mois », pensa Roland. « Pourquoi ne cessez-vous de m’en parler ? »

– « Ce ne sont pas à proprement parler des parentes », mentit-il sans sourciller. « Donna, Samira et Dido sont originaires du même village que moi. Elles n’étaient encore que des enfants lorsque je suis parti pour la ville. »

Dans son monde d’origine, cette explication n’aurait pas tenu la route, mais elle était tout à fait sensée dans le Monde des Rêves où se mêlaient aussi les souvenirs de Cléo.

– « Dans ce cas, pourquoi leurs noms ne figurent-ils pas sur le registre ? »

Roland, qui, heureusement, s’était interrompu à temps, répondit :

– « Parce que ce sont des filles. »

– « Je vois », marmonna Garcia qui garda un moment le silence. Puis, à nouveau, elle posa les yeux sur les trois sorcières et s’adoucit : « Y a-t-il beaucoup de jeunes filles dans leur cas ? »

– « Beaucoup, même si les choses se sont un peu améliorées au cours des dix dernières années », s’empressa de répondre Roland, ravi de constater que son plan fonctionnait encore mieux qu’il ne l’avait espéré. « Les gens de mon village, qui ont appris que je faisais désormais partie de l’Association Martialiste, m’ont recontacté, car ils ne souhaitent certainement pas rester là-bas jusqu’à la fin de leurs jours. »

– « Sa… Roland dit la vérité! »

– « S’il vous plaît laissez-nous rester! »

– « Je veux aller à l’école! »

Plaidaient les trois sorcières.

Garcia se détourna. Elle semblait hésiter.

– « Le tutorat et l’apprentissage en autodidacte ne résoudront pas leur problème fondamental », dit Roland. « Je voudrais qu’elles mènent une vie normale, qu’elles vivent comme tout le monde et je pense que vous êtes la seule personne à pouvoir nous aider. »

Si jamais Garcia ne pouvait rien, le Groupe du Trèfle, lui, devrait pouvoir les faire passer clandestinement.

De toute évidence, Garcia pensait la même chose. Après ce qui semblait être une longue lutte interne, elle soupira profondément :

– « Je suis désolée, je ne peux rien pour vous. » Puis, voyant que Roland s’apprêtait à répliquer, elle ajouta prestement : « Je n’ai plus de contacts avec ma famille. De plus, le Groupe du Trèfle n’a pas renoncé à démolir cet immeuble. Si j’allais les trouver, ils en tireraient avantage et je trahirais la confiance de ces manifestants. »

Devant les poings serrés de la jeune femme, Roland, qui la voyait mal à l’aise de ne pas pouvoir aider les sorcières, se tut.

– « Je comprends », dit-il simplement.

– « Ceci dit, vous pouvez très bien aller vous-même leur parler », dit soudain Garcia en levant les yeux vers lui. « Mon père organise demain soir une soirée en l’honneur des éminents Martialistes dans un hôtel du centre-ville. Bien qu’il sache que je ne viendrai pas, il m’a tout de même envoyé une invitation, ne serait-ce que pour montrer aux médias qu’il s’efforce de sauver notre relation », expliqua-t-elle avec un sourire amer. « Allez-y donc en mon nom. Prenez ma carte d’invitation et faites appeler l’organisateur de la fête, il vous laissera entrer. En vous choisissant pour me représenter, il comprendra que j’ai décliné son offre. »

Roland comprit aussitôt. Si Garcia avait mandaté son maître Lan pour cette réception, ç’aurait été une façon de signifier qu’elle acceptait.

– « Aller lui parler en personne ? » Marmonna Roland en se caressant le menton.

– « Cela vous effrayerait-il ? »

– « Quoi qu’il en soit, je dois y aller », répondit Roland. En tant que Roi de Graycastle, il avait assisté à de nombreuses fêtes et acquis une grande expérience dans la manière de se comporter avec des personnalités. « Je crains seulement qu’il refuse de nous venir en aide et ne soit offusqué par votre refus. »

– « Ne vous inquiétez pas, mon père a du bon sens. Il se soucie davantage des gains commerciaux que des pertes personnelles », dit Garcia en souriant. « Par ailleurs, vous n’êtes pas un Martialiste ordinaire puisque la Cité du Prisme elle-même vous a remarqué. Vous ne devriez pas vous sous-estimer ainsi. »

– « Je ferai de mon mieux », répondit Roland qui avait compris l’allusion de Garcia.

« Honnêtement, je suis très heureuse pour vous », dit la jeune femme en se levant pour lui tendre la main. « Vous êtes sur la bonne voie et je regrette de m’être méprise à votre sujet. Je suis très fière d’avoir un aussi excellent Martialiste que vous pour partenaire. » Garcia marqua une courte pause et poursuivit : « Faites-moi savoir si vous avez besoin de quoi que ce soit et dorénavant, ne m’appelez plus Mlle Garcia. Cela ne vous va pas. »

Ils échangèrent une poignée de main. Certes, Roland avait menti mais c’était dans le but de remporter la Bataille de la Divine Volonté, d’en découvrir plus sur ce monde et d’épargner à l’humanité une guerre interminable. 

C’était là la voie qu’il avait choisie.