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Chapitre 1141 : Confiance et malentendus

– « Hey! Vous tombez à point » dit Garcia à l’autre bout du fil. « Je voulais justement vous parler. »

 

– « Vraiment ? Et de quoi ? »

 

– « Je préférerais vous l’expliquer de vive voix. Venez me voir chez moi. « Puis, d’un ton condescendant, elle demanda : « Vous vous levez à peine, je me trompe ? »

 

Comme si dormir était une faute grave pour les Martialistes!

 

– « Bon, entendu », répondit Roland, pensif et bien décidé à voir d’abord ce qu’elle allait dire. Si Garcia était de mauvaise humeur, il pourrait toujours la contacter un autre jour.

 

Après avoir raccroché, il demanda aux trois sorcières de l’attendre au salon et partit pour l’appartement 0827.

 

– « Entrez, c’est ouvert! » Cria Garcia d’un ton bourru en entendant ses pas.

 

Roland entra et la trouva dans sa robe d’été, à ses pieds une paire de tongs décorés de personnages de dessins animés, debout devant son frigo, deux verres à la main. Ses cheveux gris ruisselaient sur ses épaules et l’on pouvait voir de minuscules gouttes de sueur sur le bout de son nez. Elle ressemblait davantage à une étudiante en vacances qu’à une martialiste.

 

– « Voulez-vous boire quelque chose ? » Demanda-t-elle. « J’ai de l’eau, du coca ou du thé, tous glacés. »

 

En réalité, Garcia n’avait que deux ou trois ans de plus que lui. Si Roland ne s’était pas présenté comme un propriétaire misérable qui avait abandonné ses études et perdu son travail de barman, il aurait pu passer pour un étudiant.

 

– « Un coca », répondit distraitement Roland. « Vous rentrez de votre entraînement matinal ? »

 

– « Contrairement à vous, je ne bénéficie pas de loisirs illimités. »

 

Roland ne savait que répondre. Depuis quelque temps, ils étaient davantage ouverts l’un envers l’autre cependant, Garcia avait développé la vilaine habitude de le critiquer constamment et le pire, c’est qu’elle semblait y prendre un malin plaisir. C’était un miracle qu’elle soit toujours en vie et indemne.

 

Mais comme il la connaissait depuis un moment déjà, le jeune homme devina qu’elle était de bonne humeur et même ravie.

 

Était-ce en rapport avec ce qu’elle avait à lui dire ?

 

– « Voici votre thé vert glacé », dit Garcia en posant un verre devant lui.

 

– « J’avais dit du coca… », protesta doucement Roland, les sourcils levés.

 

– « Comme vous n’avez pas fait d’exercice ce matin, mieux vaut limiter vos apports en sucre », répondit la jeune femme d’un ton sérieux pour cacher son sourire. « La Force de la Nature évolue indépendamment du corps de l’individu et il peut arriver qu’un homme maigre soit très puissant. Autrement dit, votre pouvoir ne vous sera d’aucune utilité pour tonifier votre corps. Si vous envisagez de participer à un concours en matière d’arts martiaux, vous feriez bien de vous entraîner régulièrement, un martialiste bien proportionné ayant généralement plus de succès qu’un obèse. »

 

– « Dans ce cas, pourquoi m’avoir donné le choix ? » demanda Roland en levant les yeux au ciel. « Alors, vous ne m’avez fait venir ici que pour me donner des instructions sur la forme physique ? Je vous ai dit que je ne cherchais pas à devenir un grand martialiste ni à prendre part à des concours. Ce n’est pas pour la gloire que je veux protéger le monde et traquer le mal. Je préfère rester ce que je suis : un parfait inconnu.

 

S’il devenait un personnage public, comment pourrait-il poursuivre sa recherche des Déchus ?

 

– « Incroyable… », murmura Garcia, ses yeux rivés sur Roland, « jamais je n’aurais cru que vous tiendriez de tels propos. Mon maître m’a dit un jour que les paroles sans les actes ne sont pas crédibles. Si je ne vous avais pas vu en action, j’aurais pu croire que vous n’étiez qu’un hypocrite et un menteur éhonté. Même si je répugne à l’admettre, vous êtes… quelqu’un d’honnête. »

 

Roland savait parfaitement à quoi Garcia faisait allusion. Ayant réussi à éliminer un Déchu, lui et les sorcières de Taquila s’étaient unis pour en éradiquer d’autres.

 

Le jour, Fanny faisait des repérages et la nuit, il allait tuer, aidé des sorcières de combat. Non seulement il y gagnait des mutations de la Force de la Nature mais cela leur rapportait d’importants revenus complémentaires. Pour éviter de se faire remarquer, Roland prenait uniquement de l’argent liquide ou des articles personnels non identifiables. Il lui arrivait même parfois de faire don de Forces de la Nature à l’Association Martialiste.

 

En effet, celle-ci surveillait tous les Déchus de la ville. S’ils venaient à s’apercevoir que bon nombre d’entre eux mourraient dans des conditions mystérieuses et que leurs Forces de la Nature disparaissaient, ils se méfieraient sans doute aussi Roland avait-il décidé, pour couvrir son travail et son identité, de signaler de temps à autre certains de ces incidents.

 

Sur le côté, il luttait activement contre les érosions. Selon Garcia, il était, de tous les nouveaux membres, le plus actif de l’association et avait même tué plus de Déchus que certains membres officiels. De leur côté, ceux-ci ayant compris qu’ils avaient affaire à un nouvel ennemi puissant, ils le traquaient énergiquement.

 

En d’autres termes, Roland faisait beaucoup parler de lui parmi les dirigeants de la Cité du Prisme et les Déchus sans toutefois être devenu une personnalité, que ce soit parmi ses confrères Martialistes ou le public. Si Garcia était au courant de tout, c’était uniquement parce qu’il la contactait pour lui remettre les Forces de la Nature.

 

– « Je ne fais que mon devoir de martialiste », dit Roland en se raclant la gorge.

 

– « C’est vrai », répondit Garcia avec un sourire, à la grande surprise de Roland. « C’est là notre devoir. » Elle lui tendit un document : « Félicitations, vous êtes désormais membre officiel de l’Association des Martialistes. Je viens de recevoir votre contrat, il entrera en vigueur sitôt signé. »

 

– « Je crois me souvenir que pour devenir membre officiel, il fallait résoudre un incident lié à l’Érosion et j’en ai déjà résolu huit ou dix. L’administration de la Cité du Prisme est vraiment lente. »

 

– « C’est parce que… L’Association Martialiste est une organisation internationale. »

 

– « J’ai donc désormais le même statut que vous ? »

 

– « Non », répondit Garcia en lui tendant un livret par-dessus la table. « En réalité, vous m’avez surpassée. »

 

Roland l’ouvrit, curieux :

– « Mais c’est… »

 

« Votre permis de chasse », répondit Garcia, retrouvant son air sérieux. « Une licence qui n’est décernée qu’aux Martialistes exceptionnels et dévoués. La Cité du Prisme n’a délivré en tout est pour tout qu’une centaine de licences, dont dix seulement dans cette ville. Vos droits en tant que martialiste agréé et les choses auxquelles vous devrez accorder une attention particulière sont tous mentionnés à la fin du livret. Mais souvenez-vous que si cette licence est représentative de la confiance que l’association vous accorde, elle entraîne aussi une plus grande responsabilité. J’espère que vous aiderez l’humanité à remporter la victoire finale. »

 

« Voilà donc pourquoi elle semblait ravie… » Pensa le jeune homme.

 

En temps normal, n’importe qui se serait senti contrarié, jaloux et frustré en se voyant dépassé par un membre qu’il aurait lui-même recruté. Mais Garcia ne manifestait aucune de ces émotions négatives et semblait vraiment heureuse pour lui, comme si elle en était honorée.

 

Roland en fut quelque peu déstabilisé.

 

Garcia disait le plus grand bien de lui et connaissant l’importance de ses attentes, il commençait à se sentir vraiment coupable. Au-delà de son orgueil, cette jeune femme était une personne empreinte de moralité et de principes. Il suffisait de voir la manière dont elle était venue en aide aux résidents de cet immeuble modulaire à faire face à la menace d’expulsion du Groupe du Trèfle. Il était particulièrement troublé à l’idée des malentendus susceptibles de les opposer un jour.

 

– « À propos, pourquoi m’appeliez-vous ? » Demanda Garcia en sirotant nonchalamment son thé. « J’ai fait ma part. Vous ne vous y attendiez pas, n’est-ce pas ? »

 

– « En fait… j’aurais besoin de votre aide », répondit Roland. « Accepteriez-vous de m’accompagner chez moi ? »

 

Garcia lui jeta un regard soupçonneux :

– « Bien sûr, mais ne pouvez-vous vraiment pas me le dire ici ? »

 

– « Vous allez comprendre. »

 

– « D’accord. »

 

Roland prit une profonde inspiration et la conduisit jusqu’à l’appartement 0825.

 

Sitôt qu’elles le virent entrer, les trois sorcières se retournèrent, les yeux pétillants d’excitation.

 

Mais à la réaction de Garcia, le jeune homme sentit un frisson lui parcourir le dos.

 

– « Vous avez osé!! » S’écria-t-elle, figée sur place et le souffle coupé. « Mon Dieu, mais ce ne sont encore que des enfants! Je vais de ce pas appeler la police! »