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Chapitre 30 : Une fameuse confrontation

Le paysage sur le Mont du Gong de Cuivre était magnifique. Linley et Bébé s’étaient construit deux maisons de pierre dans une profonde et paisible vallée ou coulait une cascade débouchant sur un bassin. Linley ne voulait pas importuner le Seigneur auquel il était reconnaissant de lui avoir donné des conseils.  

Assis en posture de méditation dans un coin d’herbe, non loin du bassin où la cascade aboutissait, explosant en perles blanches et formant de petits ruisseaux, le corps originel de Linley se concentrait sur les Profonds Mystères de l’Essence de la Terre tandis que son clone divin analysait les Lois Élémentaires du Vent. 

« Jamais encore je n’avais prêté autant d’attention aux essences élémentaires », se dit-il en injectant son énergie spirituelle dans chacune des particules d’Essence Terrestre. 

Si petites qu’on ne pouvait les voir à l’œil nu, celles-ci étaient répandues dans le monde entier. Chaque particule se déplaçait dans toute la zone voisine de façon aléatoire et chaotique. Elles se percutaient, puis se séparaient, s’attiraient et se repoussaient. 

« Comme c’est étrange. Est-ce à cela que ressemble le monde des éléments ? » Se demanda Linley, admiratif. 

Et puis, alors qu’il infusait son énergie spirituelle dans la terre : « Ces particules d’essence élémentaire solidifiées sont beaucoup trop proches les unes des autres », se dit-il à raison.

« Bien que la terre et les roches soient formées à partir d’Essences Élémentaires de la Terre, leur aura n’est guère puissante. Mais… » Soudain, il demeura stupéfait : « Si, dans l’air, les particules se repoussent sitôt qu’elles s’approchent de trop près, comment se fait-il que celles qui composent les rochers ne le fassent pas ? »  

Linley était en mesure de contrôler l’Essence Élémentaire de la Terre pour former des monticules de terre, de roches ou de métal mais lorsqu’il le faisait, ceux-ci dégageaient une puissante aura élémentale.

« Pourquoi n’est-ce pas le cas pour la pierre ou le sol ? » Se demanda l’expert qui n’y avait encore jamais prêté attention. De toute évidence, ces deux composés, somme toute ordinaires, cachaient des mystères particuliers.  

Linley ne parvenait pas à comprendre toutes ces contradictions.  À force de s’entraîner, il finit par s’absorber complètement dans l’univers miraculeux de l’Essence de la Terre. 

Depuis deux mois, on entendait parfois dans les entrailles du Mont du Gong de Cuivre des rugissements de colère et des hurlements car lors de son entraînement, Linley créait toutes sortes de Créatures Magiques. À mesure qu’il en apprenait sur l’Essence Élémentaire de la Terre, il finit par résoudre l’une après l’autre toutes les contradictions et comprit alors qu’il était insensé d’y appliquer son énergie spirituelle pour tenter d’obtenir de force un solide. 

« Il existe entre chaque particule d’essence élémentaire une relation mystérieuse et étonnante. Il me suffit d’y ajouter un peu d’énergie spirituelle pour les réunir. » 

Linley ouvrit les yeux et observa l’Ours Sauvage d’Essence de la Terre qu’il venait de créer et qui hurlait, furieux, dans les airs, en se frappant la poitrine, le corps auréolé d’une faible lueur jaune. 

« Si, il y a deux mois, j’avais utilisé un sort de niveau Interdit pour invoquer cet Ours Sauvage, j’aurais utilisé dix fois plus d’énergie spirituelle! » Soupira-t-il. « Et je n’en sais que très peu sur l’Essence de la Terre! »   

« Si l’on considère deux personnes possédant la même quantité d’énergie spirituelle, dont l’une s’est formée à l’Essence de la Terre et l’autre pas, la différence de puissance entre leurs deux Armures Sacrées de la Terre sera considérable. Les essences élémentaires sont vraiment merveilleuses », pensa-t-il, plein de gratitude envers le Seigneur du Mont du Gong de Cuivre. 

Leylin avait raison. Les Profonds Mystères de l’Essence de la Terre étaient la base de tout, la totalité des Lois de la Terre n’étant rien d’autre que les nombreux mystères résultant des innombrables Essences Élémentaires de la Terre. 

Leylin se trouvait avec ses deux frères dans son manoir élémental. 

– « Ce Linley a vraiment un don exceptionnel », dit-il, admiratif, en haussant ses sourcils écarlates. « En deux mois, il a atteint un niveau spectaculaire dans la compréhension de l’Essence de la terre. À la vitesse où il progresse et compte tenu du fait qu’il ne s’agit là que d’un mystère simple, dans deux ou trois ans à peine, il l’aura totalement maîtrisé. »

– « Son talent inné est-il comparable au tien, mon frère ? » Demanda Burgess en souriant.

 

– « Tu es le seul vrai et le plus puissant génie de toute l’histoire du plan Yulan », renchérit l’homme à la robe blanche. 

Tous deux le regardaient, une lueur d’admiration dans les yeux. 

– « Ne parlez pas ainsi », dit Leylin en regardant vers le Sud-Est comme s’il était capable de percer les murs de la réalité et voir Linley s’entraîner dans la vallée. « Linley n’est encore qu’un Demi Dieu, il commence tout juste à se former. Certes, il est un peu plus lent que je ne l’étais mais qui peut prédire ce qu’il accomplira par la suite ? »

 

Le chauve et l’homme à la robe blanche hochèrent légèrement la tête. 

« Beyrut m’a dit que dans d’autres plans existaient de grands génies qui avaient réussi à atteindre le rang de Demi Dieux en dix ans, celui de Dieu en cent ans et le niveau Dieu Supérieur en mille ans. En revanche, il y a des gens stupides qui pourront rester bloqués dans un goulot d’étranglement durant dix millions d’années sans parvenir à atteindre le rang de Demi Dieu », expliqua-t-il calmement. « Cela dépend de l’intuition, de la perception et ce Linley est quelqu’un de particulièrement perspicace. » 

– « Un Dieu Supérieur en à peine mille ans ? Mais c’est inconcevable! » Soupirèrent ses deux frères. 

– « Cela dépend du destin et du vécu de chacun. Ceci dit, ces incroyables génies ne sont pas à envier », reprit Leylin qui, visiblement, les méprisait plutôt. « Pressés d’atteindre au plus vite le rang de Dieu Supérieur, ils ignorent que si l’on ne tente pas de faire fusionner dès le départ les divers mystères, une fois le niveau atteint, il sera trop tard. En effet, plus tôt on le fait, plus c’est facile. Si j’avais su cela lorsque j’étais Demi Dieu, j’aurais certainement pu faire fusionner les six Mystères Profonds et devenir un Parangon. »

– « Tous les mystères ? Dis-moi, mon frère, combien d’experts, tous plans confondus, y sont-ils parvenus ? » Demanda l’homme à la robe blanche.

 

Pour toute réponse, Leylin eut un petit rire. Puis, se tournant vers le chauve, il lui dit :

– « Linley a, d’une certaine manière, contribué à notre évasion de la Prison de Gebados. Va donc t’entraîner avec lui, toi qui es formé aux Lois de la Terre. » 

– « Entendu », répondit Burgess. 

– « Quant à toi, mon frère, étant donné la bonté de Beyrut à mon égard, va donc t’entraîner un peu avec ce Rat Dévoreur de Dieux et prends soin de lui. »  

– « Ça tombe bien », répondit l’homme en souriant. « Je m’ennuyais un peu. » 

L’eau gargouillait dans les criques.

Totalement absorbé par les Essences Élémentaires avec lesquelles il s’efforçait d’entrer en symbiose, Linley souriait instinctivement à mesure que la sagesse s’insinuait dans son esprit. 

De son côté, Bébé, qui avait fait le calme en lui, s’entraînait lui aussi.  

Soudain, un homme fit son apparition. 

« Il sourit même lorsqu’il s’entraîne », pensa Burgess en voyant Linley. « Il y a de quoi être jaloux. » 

En effet, seuls quelques experts considéraient l’entraînement comme un plaisir. 

Or lorsqu’on aime ce que l’on fait, on s’y absorbe et l’on est très efficace, ce qui n’est pas du tout le cas lorsqu’on se contraint à le faire. Or la plupart s’entraînaient contraints et forcés, soit parce qu’ils ne voulaient pas être inférieurs aux autres, soit pour ne pas être tués ou autres raisons de ce genre. 

Comment ces gens pourraient-ils se comparer à quelqu’un qui le faisait avec plaisir ?

L’ayant compris, beaucoup des experts tentaient de faire de leur formation une source de plaisir, ce qui leur permettrait de gagner en rapidité, de mieux comprendre et d’avancer. Or c’est la nature et l’âme qui déterminent ce que l’on aime ou pas. 

Il est impossible d’en décider par soi-même. Si quelqu’un, par exemple, voit une femme extrêmement laide, il aura beau faire tous les efforts possibles pour se contraindre à l’aimer, jamais il n’y parviendra, les choix du tempérament inné étant immuables.  

– « Monsieur Burgess ? » Appela Bébé. « Que faites-vous ici ? »  

Aussitôt, Linley ouvrit les yeux et se leva. 

– « M. Burgess », salua-t-il en souriant. 

– « Il se trouve, M. Linley, que je m’entraîne moi-aussi aux Lois de la Terre. Pourquoi ne pas le faire ensemble ? » Dit aimablement le chauve. 

– « Ce… ce serait merveilleux! » Répondit Linley, à la fois surpris et ravi. 

Rares étaient ceux qui avaient la chance de s’entraîner avec un expert formé aux mêmes Lois et de surcroît beaucoup plus puissant, d’autant que la personne en question devrait s’abaisser pour se mettre au même niveau.  

Même si, en théorie, il était question de se mesurer, l’autre aidait et guidait.

– « Haha… je suis plutôt stupide, je ne me suis entraîné qu’à l’Essence de la Terre et aux Profonds Mystères de la Force. »  

Le cœur de Linley fit un bond : il venait de découvrir un autre des mystères des Lois de la Terre. 

Soudain, une grande quantité d’Essence Élémentaire se solidifia et le corps de Burgess se couvrit d’une armure de terre scintillante.  

« Elle n’a pas la couleur de l’adamantin », se dit Linley surpris. 

– « Je n’utiliserai pas les Profonds Mystères de la Force pour me mesurer à vous, Linley », dit Burgess, « mais uniquement ceux de l’Essence de la Terre. Attention! »  

Sur ce, il décolla puissamment du sol et fonça vers Linley, le point en avant.  

Sous le soleil qui faisait scintiller son armure, son poing prit soudain l’apparence d’une tête de loup qui fonçait vers le bas en montrant les crocs. 

La bête laissa échapper un hurlement.

Linley blêmit. Il voulut battre en retraite mais Burgess utilisait son Royaume Divin dont, la puissance, en sa qualité de Dieu, fit chuter sa vitesse de façon spectaculaire. 

Sang Pourpre heurta violemment la tête de loup. Projeté en arrière tel un sac de sable, Linley atterrit comme une météorite au milieu du bassin, pulvérisant partout des gouttes d’eau qui, sous la lumière du soleil, ressemblaient à des joyaux étincelants.   

« Beaucoup trop faible », pensa Burgess en secouant la tête.

Soudain, Linley jaillit du bassin et atterrit sur le sol. 

– « M. Burgess », demanda-t-il aussitôt, totalement mystifié par ce qui venait de se passer, « comment se fait-il qu’une fois transformé en tête de loup, votre poing soit si puissant et si dur qu’il puisse rivaliser avec un artefact Divin ? »  

– « Réfléchissez », répondit l’homme avec une grimace.  

Le sourire de Linley se figea.

– « Très bien, recommençons », dit-il en serrant les dents.  

Depuis ce jour et ce chaque jour, Burgess infligeait à Linley trois défaites consécutives. Jamais il ne le conseillait et à toutes ses questions, il lui répondait de trouver la réponse par lui-même. De toute façon, cet homme, qui avait mis plus de mille ans à comprendre les Profonds Mystères de l’Essence de la Terre, aurait été incapable d’expliquer les choses correctement. 

Tandis que Linley se mesurait à Burgess, Bébé, de son côté, affrontait l’homme en robe blanche.  

À force de s’entraîner ainsi, Linley comprenait de plus en plus vite l’Essence de la Terre.

Alors que Burgess, une nouvelle fois, l’envoyait balader, un sourire se dessina sur son visage tandis qu’il était au sol. 

– « J’avais tort! » S’exclama-t-il en éclatant de rire. « Cette chose a en fait sa propre forme de vie! Je n’avais jamais compris en quoi consistait le pouvoir caché derrière la Pulsation du Monde! Je comprends à présent! La voilà, la Pulsation du Monde! »  

La tête relevée, Linley riait à gorge déployée. On aurait dit qu’il était devenu fou. 

Soudain, une force immense, particulière et incontrôlable se manifesta et l’espace autour de lui se déforma. Face à cette présence semblable à celle des Lois, toute créature, aussi puissante soit-elle, n’était plus qu’une fourmi. 

Burgess lui-même en tremblait. 

Cet homme, qui venait une fois de plus de vaincre Linley et se préparait à lui donner une bonne leçon en resta stupéfait : « Ainsi, il a franchi le pas… juste comme ça… ».

Il venait de comprendre la différence existant entre lui et un génie.