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Chapitre 1112 : La vérité

Feryna fit un rêve.

Les sifflements du fouet, les imprécations malveillantes de son ennemi et la douleur atroce s’estompèrent et elle se retrouva dans une pièce d’un blanc éclatant au sol poli et réfléchissant. 

Elle ne voyait qu’une haute porte de pierre de derrière laquelle semblait provenir une musique à la fois magnifique et lugubre. 

« Voilà certainement à quoi ressemble le monde de l’au-delà », pensa-t-elle, persuadée qu’une fois cette porte passée, elle pourrait reposer en paix. 

Feryna ne se pardonnait pas de ne pas avoir réussi à tuer le traître et venger l’Église. Elle se reprochait également de n’avoir pas été à la hauteur des attentes de Tucker Thor. Pour ne pas avoir su mener à bien une mission aussi importante, elle n’était certainement pas un bon leader. 

C’était là tout ce qu’elle pouvait faire et la seule chose qui la réconfortait était de savoir qu’elle n’avait pas cédé.  Elle qui craignait de capituler lorsque cette aiguille de fer chauffée au rouge avait pénétré sa chair ne pouvait pas croire qu’elle ait tenu bon.  

Si elle avait dû implorer miséricorde, elle serait trop mortifiée pour faire face à ses compagnons qui s’étaient sacrifiés pour l’église.

Très vite, la jeune femme chassa ces pensées de son esprit. 

Elle était en train de mourir et n’y pouvait plus rien. 

Feryna marcha vers la porte de pierre. D’après les rumeurs, il n’y avait plus ni douleur ni tristesse dans le monde qui se trouvait derrière. Dans le Royaume de Dieu, le temps n’existait plus. Chacun, dans cette vie, restait éternellement jeune. 

Cela aurait dû la réjouir, mais ce n’était malheureusement pas le cas. 

Pourquoi ?

Perdu et confuse, elle entendit soudain une voix lointaine et embrumée.  

« Feryna… »

C’était Joe. Cependant, ce ne pouvait être qu’une illusion car n’ayant pas participé à l’opération, celui-ci ne s’était pas fait prendre par le Comte. 

Cependant, elle se sentit aussitôt soulagé, même si elle savait que ce n’était pas réel et réalisa qu’elle n’avait aucune envie de partir seule pour ce monde. 

Jamais plus elle ne voulait être seule, et ce même si elle avait été abandonnée et qu’on lui avait assigné une mission bien au-delà de ses capacités. Elle avait besoin que l’on ait besoin d’elle.  

– « Ne partez pas, restez encore un moment avec moi. » 

– « Où que vous soyez, je serai toujours auprès de vous, jusqu’à ce que la mort nous sépare! »

Une illusion lui suffirait.

Elle revoyait cet hiver glacial où, alors qu’elle était sur le point de s’effondrer sur la route qui menait à Hermès, une voiture s’était arrêtée devant elle… 

Feryna monta l’escalier qui menait à la porte et la poussa. 

« Merci beaucoup », pensa-t-elle. 

Une lumière éblouissante l’aveugla.

La lumière se dissipa enfin et la jeune femme ouvrit les yeux. Le plafond tourbillonnait. 

« C’est donc ça le Royaume de Dieu ? » Se demanda-t-elle.  

Ce n’était pas aussi fabuleux qu’elle l’avait imaginé et le temps ne semblait pas figé. 

Elle se retourna et aperçut un visage familier :

– « Joe ? » Demanda-t-elle, hésitante. 

Allongé, son visage près du sien, l’homme semblait profondément endormi. Après qu’elle l’eût appelé à plusieurs reprises, il ouvrit enfin ses yeux embués et s’exclama, comme en extase :

– « Vous voici enfin réveillée! »  

– « Réveillée ? » Feryna fronça les sourcils. « N’étais-je pas… » elle s’interrompit. L’intense douleur était de retour.

– « Vous avez perdu connaissance », expliqua Joe en posant la main sur sa tête. « Ne vous inquiétez pas, tout ira bien. » 

Feryna se raidit. Il lui fallut un certain temps pour réaliser qu’elle n’était pas morte et que, de surcroît, elle était libérée de sa prison. 

– « Lorenzo est… »

– « Mort, en effet. » 

Encouragée par cette réponse inattendue, la jeune femme s’enquit :  

– « Vraiment ? Comment avez-vous fait ? » 

– « Ce n’est pas moi qui l’ai tué, mais Roland Wimbledon, le Roi de Graycastle », répondit Joe. 

Roland Wimbledon… C’était bien le dernier nom qu’elle voulait entendre. 

– « Que racontez-vous là ? Lui ? Nous aider à reprendre l’Île du Grand-Duc ? » Soudain, elle s’interrompit et regarda autour d’elle : « Une minute! Mais… nous ne sommes pas sur l’île ? Où sommes-nous ? »  

– « Sur un navire, en route pour la Cité Sans Hiver, la capitale de Graycastle. Vous êtes restée trois jours inconsciente et ce sont les médicaments apportés par les soldats de la Première qui vous ont sauvé la vie », répondit doucement Joe. « Soyez tranquille, je vous expliquerai tout. » 

Une heure plus tard, Feryna apprit enfin ce qui s’était passé.

– « Pour ce qui est de comparaître devant le Roi, Sean, le garde, m’a dit qu’à partir du moment où vous n’aviez jamais tué ni persécuté de sorcière ou de citoyen de Graycastle, vous ne risquez pas la peine de mort. Comme vous étiez une guerrière du Bataillon d’avant-garde dont la mission était de combattre les bêtes démoniaques et moi un prêtre auxiliaire, nous n’avons jamais rencontré de sorcières. Autrement dit, nous voilà saufs. 

« Certes, vous êtes grièvement blessée mais il existe, à la Cité Sans Hiver, une sorcière appelée Naela qui pourra, moyennant finances, vous soigner », reprit-il avec enthousiasme. « Je trouverai bien moyen d’acquérir de l’argent car je donnerais tout pour que vous retrouviez vos jambes! » 

Pour l’empêcher de s’échapper, Lorenzo, en effet, avait brisé les mains, les jambes et les genoux de la jeune femme à l’aide d’un marteau et elle ne pouvait plus ni se mettre debout ni marcher. Cependant, ce n’était pas le plus important à ses yeux.  

– « À cause de moi… »

– « Quoi donc ? » 

– « À cause de moi, vous vous êtes vendu au diable! » S’écria la jeune femme, indignée. « À celui qui a détruit l’Eglise et avec elle tous nos espoirs!  Comment avez-vous pu faire cela au pape Tucker Thor ?! »  

Une forte quinte de toux interrompit ses reproches. 

– « Feryna! » 

– « Ne me touchez pas! » Aboya la jeune femme tandis que du sang coulait du coin de sa bouche. « Comment avez-vous pu solliciter l’aide d’un homme qui a ruiné le monde et toute la race humaine ? Ma vie n’est rien comparée à la Bataille de la Divine Volonté. Quel est l’intérêt de m’avoir sauvée ? J’aurais préféré le voir tomber en enfer! » 

Quelqu’un se mit alors à applaudir à l’extérieur de la salle.

– « Comme c’est touchant! Je ne m’attendais pas, au bout de quatre cents ans, à obtenir le soutien des mortels », dit une femme en poussant la porte. « Quelle agréable surprise! »  

– « C’est l’Église, qui a fait de son mieux pour protéger la race humaine, que je soutiens et non les sbires du Roi de Graycastle… », répliqua fermement Feryna en dépit de la douleur qui lui déchirait la poitrine. Mais en voyant entrer la femme, elle s’arrêta net : « Commandant Enova ? » 

Durant une fraction de seconde, elle n’en crut pas ses yeux.

Au sein du Temple de la Renommée des Arts Martiaux de la Nouvelle Cité Sainte étaient affichés les portraits des plus grands guerriers de l’Armée des Juges, la plupart ayant reçu du Pape la plus haute distinction, à savoir la cérémonie d’incarnation des Guerriers du Châtiment Divin. En devenant Commandant du Premier Corps de l’Armée des Juges, Enova avait accompli le grand exploit auquel une guerrière puisse rêver et Feryna l’avait toujours considérée comme son modèle.

Mais… cela remontait à plus de cent ans…

– « Poursuivez », dit Zoé en s’appuyant contre le lit. « Je suis curieuse de savoir à quel point vous avez l’intention de nous soutenir. Ne soyez pas timide, voilà longtemps que je n’ai pas été flattée par un mortel. »