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Chapitre 1087 : Pertes et victoire

Lorsqu’ Anna descendit au quartier général souterrain, elle perçut immédiatement l’atmosphère oppressante qui régnait dans la pièce.

 

À son arrivée, tous se levèrent et inclinèrent la tête : 

– « Votre Altesse Royale! »  

 

Hache-De-Fer s’agenouilla devant la Reine et dit :

– « Je suis désolé de vous avoir fait venir ici. J’aurais dû me douter que l’ennemi attaquerait le campement de nuit et prendre des précautions supplémentaires. Je vous présente mes sincères excuses pour cette négligence. »

 

– « Ne vous jetez pas la pierre, je vous en prie », répondit Anna en agitant la main. « Comme vous tous, je suis préoccupée par ce qui se passe au front et j’ai besoin de savoir. Tout le monde… va bien ? »  

 

N’étant pas encore habituée au fait d’être Reine, elle était particulièrement gênée lorsque Wendy, Ayesha et les autres sorcières se prosternaient devant elle. Elle préférait les considérer comme ses sœurs, même si elle ne l’avait jamais dit explicitement.  

 

Sitôt le camp attaqué, elle avait aussitôt été escortée par ses gardes et les Sorcières du Châtiment Divin jusqu’à l’abri souterrain. Cependant, Anna aurait préféré se battre avec les autres comme elle l’avait fait durant les Mois des Démons plutôt que d’être l’objet d’une protection aussi stricte. Mais en tant que Reine, elle devait accepter certains changements inévitables.

 

Elle espérait simplement que sa présence rassurerait tout le monde.

 

Contre toute attente, Hache-De-Fer eut l’air hésitant : 

– « La bataille ne s’est pas bien déroulée, Votre Altesse », répondit-il après un moment de silence.  

 

– « Pourriez-vous m’en dire plus ? »

 

– « Certainement », répondit le Commandant en Chef en jetant un coup d’œil à Ferlin Eltek. « Nous étions précisément en train d’en discuter. » 

 

Ce dernier acquiesça et ouvrit son carnet :

 

– « D’après les rapports du personnel médical de campagne, nous aurions à déplorer deux cents morts et sept cents blessés au sein de la Première Armée », expliqua Lumière du Matin. « Cependant, ce ne sont que des premières estimations qui nous ont été transmises assez vite.

Le nombre de victimes sera probablement plus élevé, car Mlle Naela… ne peut pas soigner autant de monde à la fois »

 

200 morts… presque autant que lors de la bataille finale de la guerre décisive contre l’Église. Or cet affrontement avec les Diables était le premier depuis qu’ils faisaient route vers le Nord et il restait encore un long chemin à parcourir avant que l’armée n’atteigne les ruines de Taquila.

 

Rien d’étonnant donc à ce qu’Hache-De- Fer soit si déconcerté.  

 

Anna avait vu les soldats blessés couverts de sang alignés sur le sol. À l’hôpital, l’air était saturé de l’odeur du sang et de gémissements. Il était évident que Naela, qui ne pouvait guérir en une journée que cinq ou six blessés mutilés ou ayant subi de grave dommages internes, ne pourrait pas tous les soigner à la fois. Pour tenter de sauver le maximum de soldats, elle était contrainte de réserver son pouvoir magique pour ceux qui en avaient le plus besoin.  

 

Si, par exemple, un homme était blessé à la poitrine ou à l’abdomen, Naela le soignait personnellement mais pour ceux qui n’avaient subi que des blessures mineures, elle demandait à l’équipe médicale de leur faire boire de l’Eau Purifiante et de suturer leurs plaies.  Quant aux blessés les plus gravement atteints, la sorcière devait laisser leurs blessures ouvertes jusqu’au lendemain où elle pourrait les soigner. On Leur administrait donc des remèdes à base de fougère du sommeil et de tussilage pour les aider à dormir et atténuer la douleur, le personnel de campagne n’ayant pas le temps de se soucier de savoir s’ils passeraient la nuit ou si le remède risquait de provoquer chez eux une dépendance. 

 

Dans un environnement aussi intense, il n’était pas facile d’appliquer avec précision son pouvoir magique à une partie du corps. Anna fut surprise de voir combien Naela s’était améliorée, la petite écolière qui s’évanouissait à la vue du sang étant désormais Nana un médecin militaire expérimenté et professionnel.

 

– « Je conseillerai à Sa Majesté de convaincre la Comtesse Sephora de la Crête du Dragon Déchu de nous prêter main forte », dit doucement la Reine. « Le personnel médical pourra ainsi sauver davantage de monde. À propos, comment les Diables ont-ils fait pour s’infiltrer dans le camp ? » 

 

– « L’ennemi a dû tirer parti des limites de mon Oeil Magique », répondit Sylvie, visiblement très contrariée. « Les Démons Volants qu’ils avaient envoyé en éclaireurs quelques temps plus tôt avaient sans doute pour mission d’évaluer jusqu’où je pouvais voir, ceci sans que je ne me rende compte de rien. »

 

– « Nous aurions dû y penser », s’exclama Ayesha. « Lors de la Bataille du Versant Nord, les Diables ont certainement remarqué Sylvie. Ils ont envoyé leurs bêtes volantes pour déterminer, en fonction de nos réactions, la portée de son Oeil Magique puis rassemblé leur armée hors de son champ de vision et attendu la nuit pour passer à l’attaque au moment même où nous quittions la Station de la Tour N°1, moment où notre camp était le moins surveillé. »  

 

– « Ceci dit, ce n’est la faute de personne », souligna Lumière du Matin d’un ton réconfortant. « Si nous avions vraiment voulu tromper l’ennemi, nous aurions dû ignorer les Démons Volants lorsqu’ils s’approchaient, ce qui aurait été contraire aux consignes que nous avons reçues lors de notre formation. Quand bien même nous aurions eu connaissance des intentions adverses, jamais nous n’aurions pu maintenir l’illusion avec des centaines de soldats et d’ouvriers. Tôt ou tard, l’ennemi aurait fini par cerner les limites de l’Oeil Magique et s’ils ne nous avaient pas tendu d’embuscade à la Station de la Tour n ° 1, ils l’auraient fait à la 2 ou la 3. » 

 

– « Si je me souviens bien, la portée de tir des Diables Araignées est d’environ deux à trois kilomètres. En principe, étant donnée leur lenteur, il leur faut un bon moment pour entrer dans notre champ de tir et être repérés par Sylvie. Est-ce pur hasard si nous ne les avons pas repérés immédiatement ? » demanda Anna, confuse. « Corrigez-moi si je me trompe car je ne sais pas grand-chose de cette opération mais la Première Armée n’a-t-elle pas ses propres équipes de repérages ? Ils pourraient, par exemple, utiliser des ballons à hydrogène au-dessus du campement. » 

 

– « Vous êtes toujours si attentive aux détails, Votre Altesse », répondit Hache-De-Fer, la main sur le cœur. « En général, la Première Armée a trois méthodes pour recueillir des informations : par le biais de Sylvie, de Foudre et par ses propres moyens. Ceci dit, les éclaireurs de l’armée ne sont que complémentaires et n’interviennent qu’en cas d’urgence. » 

 

Suite aux explications du Commandant en Chef, Anna comprit enfin, dans les grandes lignes, comment fonctionnait le système de renseignement de la Première Armée. Mais si celui-ci avait plutôt bien fonctionné lors de la guerre d’unification de Graycastle, cette bataille contre les Diables avaient mis en évidence des failles non négligeables. 

 

Rien au sol ne pouvant rivaliser avec les Démons Volants, la quantité d’informations que les éclaireurs pouvaient collecter avait une limite. S’ils tentaient de la dépasser, leur mission deviendrait alors très risquée et leurs vies pourraient même être menacées. Or un mort ne peut plus rapporter d’informations. 

Les Démons Volants pouvaient se dissimuler dans les nuages, ce qui leur conférait un avantage absolu sur les éclaireurs au sol. Les Plaines Fertiles étant aussi plates qu’une crêpe, ils pouvaient piquer à tout moment, de la même manière que plonge un faucon pour attraper un lapin.  

 

Cet inconvénient limitant considérablement la collecte d’informations, les soldats ne pouvaient guère aider Sylvie, les Démons Volants étant susceptibles d’attaquer les éclaireurs tout en échappant à l’examen minutieux de l’Oeil Magique. À cela, la Première Armée n’avait aucun remède.  

 

Soudain, une expression qui rendait Roland perplexe à chaque fois qu’il en parlait revint à l’esprit de la Reine : la “suprématie de l’air”. 

 

Seul celui qui contrôlait le ciel pouvait dominer la terre. 

Parfois aussi, le Roi prononçait des mots qu’elle ne comprenait pas, comme par exemple le Ruban Noir* ou Akiyama** …

 

Anna secoua la tête pour chasser ces pensées :

 

– « D’après ce que vous venez de dire, les Diables Araignées avaient certainement atteint la troisième rangée de la ligne de défense lorsque nous les avons repérés. Serait-ce à cause du manque d’éclairage que nous n’avons pas remarqué leur présence ? » 

 

– « C’est en effet l’une des raisons, Votre Altesse », répondit Ferlin Eltek. « L’État-Major est convaincu que ces monstres nous attendaient là depuis le début. » 

 

Anna cligna des yeux, surprise :

– « Sous entendriez-vous qu’ils étaient là, cachés juste en dessous de nous ? »  

 

– « Tout à fait. C’est la seule chose qui pourrait expliquer pourquoi ces créatures géantes ont soudain fait leur apparition à portée de tirs », répondit Ferlin d’un ton grave. « J’ai posé la question à Mlle Sylvie qui m’a expliqué qu’il lui fallait dépenser beaucoup de pouvoir magique pour voir à travers une matière solide et encore, pas très loin. Apparemment, les Démons Volants ont détourné son attention alors qu’ils évaluaient sa capacité de vision. Une fois concentrée sur le ciel, il ne lui restait plus suffisamment de magie pour surveiller ce qui se passait sous terre. »  

 

« C’est donc ainsi que s’y sont pris les Diables pour réussir leur attaque sur le camp ? » Pensa Anna.  

 

Si Sylvie et les Diables avaient été immobiles, il aurait été beaucoup plus facile pour elle de remarquer les mouvements en dessous. Le rideau noir qu’elle avait vu n’était sans doute pas destiné à couvrir l’ennemi mais plutôt à distraire Sylvie pendant que les Diables Araignées sortaient de leur cachette.  

 

Ils savaient désormais qu’ils avaient affaire à un ennemi particulièrement coriace. Non seulement les Diables avaient mis au point une stratégie capable de contrecarrer les méthodes opératoires de la Première Armée, mais ils étaient aussi extrêmement compétents dans l’utilisation du pouvoir magique.

 

Il n’était donc pas étonnant que l’atmosphère soit si pesante au quartier général de la Première Armée.

 

Ce n’était vraiment pas bon signe.

 

Que ferait Roland s’il était là ?

 

Tandis qu’Anna s’efforçait de formuler des paroles encourageantes, Edith éclata de rire.

 

– « Pourquoi faites-vous tous des têtes d’enterrement comme si vous veniez de perdre la bataille ? Nous venons de remporter une victoire capitale! Me serais-je trompée de réunion ? » 

 

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NDT : * le Ruban Noir est un avion de chasse Chinois.