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Chapitre 1064 : Dix ans de persévérance

Dans le District Frontalier comme dans celui de Longsong, des centaines de participants se mirent à courir sous les acclamations de la foule.  

Des policiers en uniforme et portant des rubans brillants circulaient à bicyclette de chaque côté de la route, accompagnant les coureurs et faisant office de juges et de secouristes, indispensables sur une course à longue distance.  

Pour la première fois, plus de mille personnes couraient au même endroit, au même moment, non par souci de survie mais pour faire preuve de leur force physique et ce sans aucune préoccupation. La Cité Sans Hiver allait sans doute gagner une réputation mondiale pour cet événement sans précédent.

Bientôt, tout le monde sur le continent saurait que la nouvelle capitale du Royaume de Graycastle venait d’organiser la première course de fond du monde.

Dans la tribune près de la ligne d’arrivée, Lance, penché par-dessus les rampes, criait et applaudissait. Cole se tourna vers Edith : 

– « Ma sœur, pourquoi ne participez-vous pas ? S’il ne s’agit que d’endurance, vous auriez-pu gagner un prix! »  

S’il s’était permis de lui poser cette question, somme toute banale, c’est que depuis l’arrivée de Lance à la Cité Sans Hiver, Edith semblait être de meilleure humeur et même beaucoup plus bavarde. La plupart du temps, elle évitait de le taquiner devant leur plus jeune frère. 

Edith lui jeta un coup d’œil. 

– « Pourquoi voudrais-je gagner ? » 

– « Euh… N’auriez-vous pas apprécié ce genre de compétition il fut un temps ? » Demanda-t-il tout en pensant : « Si vous ne vous étiez pas démarquée de la concurrence, vous ne seriez jamais devenu la Perle de la Région du Nord. » 

À ses yeux, Edith était quelqu’un d’extrêmement compétitif. Dans la Région du Nord, elle pratiquait l’escrime matin et soir, brillait de mille feux lors de banquets. À elle seule, elle avait vaincu d’innombrables chevaliers et s’était attiré de nombreux admirateurs lors d’occasions sociales, dont Timothy.  

C’est en remportant de nombreux matches d’escrime et éclipsé la plupart des femmes lors des réceptions qu’elle était devenue une sorte de célébrité dans la région aussi Cole ne comprenait pas pourquoi elle gardait soudain profil bas et refusait de participer à la course organisée par le Roi. 

– « À l’époque, il fallait que je le fasse pour notre famille », répondit sa sœur en haussant les épaules. « Si je n’avais pas tout fait pour développer au plus vite l’influence de la famille Kant, jamais notre père n’aurait obtenu le titre de Duc. Je devais le faire, même si, pour gagner les faveurs de ces imbéciles, je me suis comportée comme un clown », dit-elle avec un petit rire. « Croyez-vous que j’y prenais plaisir ? »  

Cole nota au passage son ton menaçant.

– « Non, je… »

– « Désormais, je n’ai plus à rivaliser pour attirer l’attention du Roi », poursuivit Edith, apparemment indifférente à ce que Cole venait de dire, ce qui soulagea le garçon. « Et… je ne suis plus seule. » 

– « Que voulez-vous dire par là ? » Demanda Cole, stupéfait. 

– « Que maintenant, vous êtes là, les garçons. »  

En entendant cela, Cole bomba le torse. Il avait l’impression de devoir dire quelque chose mais ne savait pas quoi. 

Edith lui sourit puis regarda vers le haut de la tribune : 

– « Le plus que vous puissiez faire pour m’aider est de travailler de votre mieux. » 

Haletant, Ghazi ralentit :

– « Combien de temps… devons-nous encore courir ? »

– « Le panneau que nous venons de passer indique quatorze, ce qui signifie que nous ne sommes encore qu’à mi-parcours.  Vous allez bien Père ? » S’enquit-il, inquiet. « Vous semblez à bout de souffle. Pourquoi ne pas nous arrêter un moment ici et nous reposer ? Beaucoup sont derrière nous à présent. »  

Comme Rohan s’y attendait, rares étaient les gens capables de courir plus d’une heure. Progressivement, la foule était devenue qu’une ligne en pointillé.

Ghazi et Rohan étaient parmi les premiers, dépassés seulement par quelques participants aussi, même en prenant du repos, la course n’était pas perdue. Par ailleurs, le prix lui importait beaucoup moins que la santé de son père qui n’avait pas fait d’exercice physique intense depuis longtemps. 

Cette course à longue distance, qui demandait beaucoup d’énergie pour conserver sa vitesse, s’avérait plus pénible encore que la traversée du désert où il n’était pas nécessaire de courir vite mais simplement de suivre un itinéraire prévu où ils étaient certains de pouvoir se ravitailler en chemin par le biais des oasis. 

– « Sous prétexte que vous n’êtes pas le dernier, vous voulez renoncer, une fois de plus ? » S’exclama Ghazi en lui lançant un regard noir. 

– « Je… »

– « Jamais Loélia n’aurait parlé ainsi. Quand allez-vous enfin prendre exemple sur elle et vous battre pour atteindre votre but sans jamais renoncer ? Avez-vous déjà pensé à gagner le premier prix ? »

En général, lorsque son père tenait ce genre de propos, Rohan gardait le silence mais ce jour-là, il sentit une bouffée de colère monter du fond de lui.   

« Comment triompher de Loélia, une Dame Divine favorisée par les Trois Dieux ? Mettre du poison dans sa coupe ? Exposer publiquement son apparence semi animale ? 

Je n’ai même pas la capacité de vaincre notre Chef des Gardes! » 

Si tous au sein du Clan du Feu Ravageur estimaient que Loélia était à même de succéder au chef, c’était parce que pour maintenir le rang du clan à Ironsand City, il fallait des guerriers exceptionnels. Confronté à la réalité, Rohan avait préféré, pour éviter les conflits internes, se mettre en retrait. S’il avait agi ainsi dans l’intérêt du clan, son père, lui ne semblait guère apprécier.  

Il ne comprenait pas pourquoi Ghazi n’avait jamais remarqué sa contribution. Cela faisait très longtemps qu’il se sentait opprimé et désormais, il en avait assez. En outre, le costume de son père le mettait mal à l’aise. 

Pour la première fois de sa vie, Rohan s’écria :

– « Si je ne m’inquiétais pas autant pour vous, je serais déjà en tête! » 

Mais il regretta aussitôt ses paroles. On aurait dit qu’il reprochait à son père de l’avoir retardé. 

Il était sur le point de se rattraper, craignant que Ghazi ne s’emporte, lorsque celui-ci répondit :

– « Dans ce cas, courez seul! » 

– « Père, je voulais dire… »

Rohan tourna la tête vers lui et, à sa grande surprise, découvrit un visage souriant. 

– « Est-ce la première fois que vous prenez l’initiative de révéler vos pensées ? » Soupira Ghazi. « Vous avez raison, j’étais peut-être fort mais aujourd’hui, je suis trop vieux pour ce genre de course. » Après une courte pause, il ajouta : « Laissez-moi donc ici et faites tout votre possible. Vous êtes doué pour la course, n’est-ce pas ? »  

Rohan resta figé sur place. 

– « Dans notre clan, il existe un vieil adage qui dit que même si l’on n’est guère intelligent, il suffit de pratiquer quelque chose pendant dix ans pour y exceller. » Après quoi il ajouta : « Ne vous inquiétez pas, je marcherai jusqu’à la ligne d’arrivée. »

Rohan serra les poings. Après un bref silence, il murmura : 

– « Dans ce cas, je passe devant. »  

– « Attendez! » S’écria son père alors qu’il était sur le point de repartir. « Mettez ceci. »  

– « Mais Père… »

– « Même si Loélia a déjà quitté le Territoire du Sud, elle fait toujours partie du clan et c’est votre petite sœur. Nous devrions faire tout notre possible pour l’aider », dit Ghazi en lui mettant le bandeau sur la tête. « Allez-y, et montrez un peu au Grand Chef ce dont les Mojin sont capables! » 

Rohan regarda tranquillement son père et reprit sa course. 

Tandis qu’il accélérait, il entendit les spectateurs s’exclamer, admiratifs, puis plus rien, seulement le vent qui sifflait.  

Plein d’énergie, il ne ressentait pas du tout la fatigue et était certain de pouvoir courir encore plus vite. 

Rohan avait été ravi d’apprendre que son père ne le quittait pas du regard! 

Afin d’assurer le statut de Loélia, il avait subi d’innombrables critiques. À chaque fois qu’il se sentait submergé par la pression, il quittait Ironsand City pour courir seul dans les petites oasis. Ce n’était pas seulement pour lui un moyen d’exprimer son ressentiment mais aussi de faire ses preuves. S’il n’était pas doué pour le combat, il pensait en revanche pouvoir surpasser sa sœur à la chasse, ce qui nécessitait plus d’endurance que de force.

Malheureusement, il n’avait jamais eu l’occasion de le faire.

Alors que Rohan s’imaginait que personne n’avait remarqué ses tentatives de prouver sa valeur, il venait de s’apercevoir qu’il s’était trompé.  

Les paroles de son père résonnaient dans son cœur.

« Vous l’avez toujours su, Père, n’est-ce pas ? »

Encouragé, Rohan courut encore plus vite, se remémorant le jour de sa première course au milieu des oasis. 

Il y avait tout juste dix ans!