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Chapitre 12 : La Décision de Desri

L’image que Linley gardait de Desri était celle d’un homme doux, toujours souriant. Mais pour l’heure, il avait les cheveux en bataille et une aura brutale se dégageait de lui, qui ne changea même pas à l’arrivée de son ami.

– « Vous voici donc », dit calmement Desri.

Linley soupira : décidément, la destruction de son clone divin avait été un coup dur pour lui, psychologiquement. 

– « Ne regrettez pas votre clone divin », dit-il. « À l’heure actuelle, vous devriez réfléchir à votre avenir et travailler d’arrache-pied. Vous inquiétez vos proches à garder tout pour vous. » 

Desri demeura un moment silencieux. 

– « À mon retour, c’était un tel chaos dans mon esprit que je ne voulais parler à personne », répondit-il enfin. 

À la différence de Linley, Desri avait travaillé dur pendant plus de cinq mille ans pour devenir une Divinité et voilà qu’en une journée, tout était anéanti. Sur le moment, personne n’aurait pu garder un calme parfait face à pareille situation.  

– « Que décidez-vous ? » Demanda Linley. « Comptez-vous vous former à une autre Loi Élémentaire et redevenir une Divinité par vos propres moyens ou vous procurer une Étincelle Divine ? »  

À ce stade, Desri n’avait pas le choix.

Il laissa échapper un petit rire narquois :

– « Me former à d’autres Lois Élémentaires ? Même si j’étais particulièrement doué pour les lois de la Lumière, j’ai mis très longtemps pour devenir une Divinité. Imaginez si je devais me former à d’autres Lois! Il me faudrait plus de dix mille ans. Dites-moi, comment pourrais-je redevenir une Divinité par mes propres moyens ? »

Linley garda un moment le silence. Il avait compris que chacun a ses points forts et ses spécialités. Si lui-même avait été contraint de s’entraîner aux Lois Élémentaires des Ténèbres, dont il ignorait tout, il aurait beau déployer dix, voire cent fois plus d’efforts, jamais il n’atteindrait le niveau qu’il avait dans les Lois Élémentaires du Vent. 

Entre des efforts réduits pour le double de résultats et le double d’efforts pour deux fois moins de résultats, il y avait une énorme différence.

– « Je sais que vous êtes bien plus qualifié dans les Lois Élémentaires de la Lumière », dit-il gravement. « Je trouverai certainement un moyen de récupérer l’Étincelle Divine que ce serviteur d’Ojwin vous a prise. » 

Si le corps d’origine de Desri fusionnait avec sa propre étincelle divine, ce serait beaucoup plus rapide. Cependant, Linley ne savait pas si cet homme à la robe d’argent se montrerait à nouveau.

« Et si je n’y parviens pas, je chercherai un moyen de vous en trouver une autre de même type », ajouta-t-il.

Desri, en effet, s’était mis en danger lorsqu’Ojwin les avait attaqués en ne battant pas immédiatement en retraite, ce qui lui avait valu la perte de son étincelle. Lui qui avait un grand avenir dans les Lois de type Lumière n’avait plus le choix : s’il voulait redevenir une Divinité, il allait devoir fusionner avec une Étincelle Divine et Linley se devait de l’aider.   

– « C’est inutile » Répondit Desri avec une détermination inébranlable.

Avait-il l’intention de s’en procurer une lui-même en comptant sur son pouvoir de Premier Saint ? 

– « Je ne veux plus m’entraîner aux Lois Élémentaires de la Lumière », soupira Desri. « Après plusieurs combats, je me suis aperçu que le fait de s’entraîner aux attaques spirituelles était très désavantageux. Je préfèrerais me former aux mystérieuses vérités utiles au combat rapproché. »

Linley en fut surpris. Il ne s’attendait pas à ce que Desri décide de changer radicalement de voie. Mais en fait, il était logique que son ami tire cette conclusion suite à ses deux combats majeurs contre Beaumont et l’homme à la robe d’argent aux ordres d’Ojwin. 

Bien que l’âme fut extrêmement importante, les attaques rapprochées, physiques, étaient plus efficaces.

– « Vraiment ? »

D’un geste de la main, Linley récupéra une Étincelle Divine noire comme sortie de nulle part, dont émanait une aura mortelle.

– « Qu’est-ce que c’est ? » Demanda Desri qui, au fond, le savait très bien. 

– « Une Étincelle Divine issue des Édits de la Mort que j’ai obtenue lorsque nous avons tué Beaumont. En formation, outre les Sept Lois Élémentaires, il y a aussi les Quatre Édits. Ceux de la Mort comprennent à la fois de fortes attaques spirituelles et de puissantes capacités de combat rapproché. Si vous fusionnez avec elle, la recherchez et parvenez à percer, vous devriez avoir des résultats. »  

Desri hésitait un peu. Certes, il désirait ardemment cette Étincelle Divine, mais à ses yeux, celles-ci étaient bien trop précieuses et c’était Linley qui l’avait gagnée en tuant Beaumont. 

– « Prenez-là », insista ce dernier qui savait parfaitement ce que Desri pensait, en lui lançant l’Étincelle. 

Par réflexe, Desri l’attrapa et lorsqu’il l’eut en main, ses yeux se mirent à briller. En peu de temps, il allait pouvoir redevenir une Divinité. 

– « Merci », dit-il simplement.

Linley sourit.

– « À mon avis, il est préférable que vous veniez vous entraîner au Château du Sang de Dragon, c’est plus sûr, d’autant que Tarosse et Dylin sont là.  Si jamais les Divinités découvraient que vous êtes en train de fusionner avec une Étincelle Divine, elles seraient bien capables de venir vous la voler. » 

Desri approuva de la tête. Il y avait tant de Divinités présentes sur le continent Yulan qui n’hésiteraient pas à le tuer dans le seul but d’acquérir une Étincelle qu’en restant dans la montagne, il n’échapperait certainement pas à leur sens divin. 

En le voyant sortir, Pennslyn, Reynolds et les autres poussèrent un soupir de soulagement. De son côté, Desri raconta tout à son épouse qui, en apprenant qu’il avait perdu son Étincelle Divine, comprit enfin pourquoi il s’était comporté ainsi. 

Pour des raisons de sécurité, tous décidèrent donc de l’accompagner au Château du Sang de Dragon. Il y avait suffisamment de place là-bas et Linley était ravi de la présence de Reynolds. 

Tous deux allaient à nouveau pouvoir boire et bavarder. 

Les forces du Dieu Ojwin ayant été repoussées hors de l’Empire Baruch, les autres Divinités cachées sur le continent Yulan n’osaient pas tenter de s’en emparer.

Le calme était donc revenu. 

Mais alors que les compagnons de Linley, tout contents, s’entraînaient au château, Ojwin et ses hommes, cachés dans une petite ville proche des frontières de l’Empire O’Brien, étaient loin d’être détendus.  Aussi audacieux qu’il puisse être, jamais Ojwin se risquerait à prendre possession du territoire d’Adkins. 

– « Depuis quelque temps, Sa Seigneurie est d’humeur plutôt instable. »

– « Ce n’est pas surprenant, étant donné la mort de Kingsley. » 

Un homme en robe d’argent discutait avec un autre en robe noire. Depuis quelques jours, presque personne n’osait déranger Ojwin. Ils se contentaient d’attendre ses ordres. 

Assis devant son bureau, ce dernier avalait un verre de vin après l’autre, le regard troublé. De toute évidence, quelque chose le taraudait. 

« Olivier… » Plus il y pensait, plus son corps émettait une aura maléfique. « Si je ne le tue pas, plus jamais je ne me sentirai bien », se dit-il, consumé par la rage. « Ceci dit, ce Tarosse a une force étonnante. Même si je l’affronte à pleine puissance, je serai certainement désavantagé et comme lui et Dylin vivent actuellement au Château du Sang de Dragon, comment vais-je faire ? » 

Ojwin était un homme très ambitieux, capable de supporter mais qui refusait de se soumettre. 

Au cours des innombrables années qu’il avait passées à la Prison de Gebados, il n’avait que deux objectifs en tête : atteindre les plus hauts sommets du pouvoir et de l’autorité et protéger son fils.

Ce n’était pas par hasard s’il avait décidé d’offenser les autres. À la prison, il était en bons termes avec quelques experts ce qui lui avait permis de gagner un peu de célébrité à la Cité du Feu Bleu tout en poursuivant son objectif : devenir un Dieu Supérieur, bien plus puissant qu’aucun Dieu ne serait jamais. 

Certes, il avait toujours ce but en ligne de mire, mais il désirait également venger son fils. 

« La vengeance d’abord », se dit-il en regardant vers le Sud-Ouest. « Mais comme je ne peux pas me rendre seul au Château du Sang de Dragon pour tuer Olivier alors qu’il est protégé par Tarosse et Dylin, je vais devoir prendre la décision de… » 

Lui qui détestait se soumettre à d’autres allait, cette fois, devoir le faire. 

« Oerph est un peu en rogne contre moi. Par contre, Hanbritt [Han’bu’li’te], qui est au service du Seigneur Adkins, est en bons termes avec moi. Je pourrais facilement m’établir là-bas et me venger avec l’aide d’Adkins. » 

À cette pensée, ses yeux devinrent comme des couteaux. 

« Je vais enfin pouvoir tuer Olivier, détruire son âme et disperser son esprit!!! » se dit-il en grinçant des dents. 

Après avoir éliminé le clan impérial de la capitale de l’Empire O’Brien, Adkins vivait désormais au palais. Il se plaisait à porter des tenues extravagantes, à goûter à des mets rares et précieux et à regarder de jolies femmes danser…

Tenant à la main une coupe de vin aussi blanc que la peau de jade d’une femme, il but une gorgée tout en les regardant évoluer parmi les fleurs. 

Au même moment, un jeune aux cheveux courts et argentés ouvrait la voie à Ojwin.  

– « Ne soyez pas trop pressé », expliqua-t-il. « Le Seigneur Adkins prend du bon temps à l’heure qu’il est et déteste qu’on le dérange. » 

Ojwin hocha la tête :

– « J’ai entendu dire que lorsqu’Adkins était à la Cité du Feu Bleu, il aimait s’amuser. Il n’y a vraiment qu’un homme aussi haut placé que lui pour pouvoir se divertir de la sorte en prison! » Dit-il en souriant. 

Le jeune homme se mit à rire. De toute évidence, alors que d’autres souffraient, le Seigneur Adkins appréciait son séjour à la prison planaire. 

– « Venez » Dit soudain une voix dans leur esprit. 

Aussitôt, le jeune homme aux cheveux argentés conduisit Ojwin dans les jardins fleuris derrière le palais.  

En arrivant devant Adkins, Ojwin s’agenouilla respectueusement :

– « Mes hommages, grand et puissant Seigneur Adkins », dit-il en baissant la tête.  

Sans se lever de son siège, ce dernier le dévisagea.

– « Ojwin ? J’ai entendu dire qu’il y a quelque temps, vous étiez dans l’empire Baruch », dit Adkins avec un sourire.

– « Je n’étais pas assez fort, aussi j’ai dû partir », répondit Ojwin qui n’osait toujours pas relever la tête.  

Bien que disposé à rejoindre le camp d’Adkins, il n’osait pas lui demander de l’aide, sachant pertinemment qu’aux yeux d’un Dieu Supérieur, un Dieu de plus ou de moins dans son entourage ne ferait guère de différence. 

– « Relevez-vous », dit calmement Adkins. « À compter d’aujourd’hui, vous pouvez vous installer au palais. Si j’ai besoin de quoi que ce soit, je vous le ferai savoir. »  

– « Bien, Seigneur Adkins », répondit Ojwin, soulagé. 

Puisqu’il était désormais au service d’Adkins, celui-ci, au moins, le protègerait. 

– « Vous pouvez disposer à présent. » 

– « Bien Seigneur », dit-il en s’éloignant avec respect.

 

Adkins jeta un coup d’œil au jeune homme :

« Hanbritt, à ma connaissance, ceux qui étaient partis pour la Nécropole des Dieux étant revenus, Beyrut doit-être retourné dans la Forêt des Ténèbres.  Que diriez-vous d’y envoyer un subordonné ? Je n’ai pas à vous expliquer pourquoi, n’est-ce pas ? »

– « En effet, Seigneur », répondit respectueusement Hanbritt, c’est très clair.

Adkins regarda en direction du Nord-Est, se mit à rire et vida d’un trait le reste de sa coupe.