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Chapitre 1035 : Une étrange et merveilleuse nuit

Figure emblématique de l’Hebdomadaire de Graycastle, Honey avait des informateurs partout, ceci combinés aux bénéfices apportés par Loélia et Maggie. La forêt d’oliviers située dans les jardins du château étant pour elle une sorte de quartier général, il n’était pas facile d’échapper à sa vigilance.  

Mais si ce n’était que ça….

Comme elle était la première à connaître les diverses anecdotes de la ville, la jeune femme était susceptible, lors de rassemblements, d’attirer bon nombre de sorcières comme c’était le cas présentement, l’attroupement autour d’elle étant le plus important de la soirée. 

Outre Lune Mystérieuse et les membres de son Groupe de Détectives, Rossignol, Wendy et Sophia n’étaient pas faciles à duper et Chloris, qui ne s’était pas montrée depuis un bon moment, semblait discuter avec Honey. 

« Cachez ce que vous savez et empêchez les autres de le découvrir… »

Se remémorant ce qu’Anna lui avait dit, Sylvie se dirigea vers elle, à contrecœur. 

Soudain, la voix de Chloris parvint jusqu’à elle :

– « Que pensez-vous de ces oiseaux ? »  Demandait-elle. « Ce sont de nouvelles espèces que j’ai découvertes dans la Forêt aux Secrets. Ils ne sont pas grands mais volent très vite et sont si audacieux qu’ils ont même le cran d’aller voler dans un nid d’aigle. J’ai pensé qu’ils pourraient un jour vous être utiles, c’est pourquoi j’ai rapporté un de leurs nids. » 

Sylvie aperçut alors deux gros martin-pêcheurs accompagnés d’un petit, perchés sur les épaules de Chloris et qui se frottaient amicalement à son visage. Ils n’avaient rien des courageux volatiles dont elle venait de parler.  

– « Merci beaucoup! » dit Honey, ravie, en s’emparant des oiseaux. « Depuis le temps que je ne vous ai pas vue, j’ai l’impression que vous êtes devenu un dresseur d’oiseaux qualifié. »

– « C’est sans doute parce qu’ils s’imaginent que je fais partie de la forêt », répondit Chloris en souriant. « Cela dit, les changements survenus dans la ville m’ont vraiment surprise… non seulement il y a davantage de maisons, mais il y a également des nouveautés telles que le film magique et le journal. Si le fait d’explorer les profondeurs de la forêt profonde n’était pas aussi plaisant, je vous envierais. »  

– « Vous devriez revenir plus souvent », dit doucement Wendy. « Vous nous manquez. » 

– « Vous aussi… », répondit Chloris en fermant à demi les yeux. « Mais pour le moment, seules les frontières situées au Sud-Est de la Forêt aux Secrets sont sous le contrôle du Cœur de la Jungle, c’est pourquoi je me dois d’y passer le plus de temps possible si je veux m’adapter à sa conscience sans cesse grandissante. »

– « Vous travaillez dur », dit Sophia en lui caressant tendrement les cheveux. « Je demanderai à Foudre de vous faire parvenir le journal chaque semaine afin que vous sachiez ce qui se passe à la Cité Sans Hiver. » 

– « Quelle merveilleuse idée! » S’écria Lune Mystérieuse. « Ceci dit, je préfère de loin les secrets aux nouvelles connues de tous. »  Elle regarda Honey et ajouta : « Si jamais quelque chose vous semble suspect, faites-le savoir à notre groupe. Nos habiles détectives se chargeront de résoudre ces énigmes. »  

En entendant le mot “secret”, Sylvie se sentit soudain tendue. 

« Quelle idiote! Sa question était si directe que je ne sais pas comment je vais pouvoir détourner le sujet…Je ne peux pas faire diversion vis-à-vis de Lune Mystérieuse tout en évitant d’attirer l’attention de Rossignol et Wendy! »   

– « Eh bien… j’en connais plusieurs », répondit Honey en inclinant la tête.

À ces mots, les yeux de Lune Mystérieuse se mirent à briller :

– « Vraiment ? Par exemple ? » 

« Quel souci! » Pensa Sylvie, désespérée. « Et si je faisais semblant de m’évanouir ou d’être ivre ? Le problème est que je ne suis pas bonne actrice… désolée Anna, j’ai fait de mon mieux. »

– « Bien que je sois curieuse moi aussi, je ne le dirai pas, d’autant que Sœur Wendy m’a bien recommandé de ne rien dire à Sa Majesté et de la prévenir si jamais je voyais ou entendais quelque chose d’étrange. » 

– « Ce n’est pas juste! » S’exclama Lune Mystérieuse, surprise. 

Wendy s’éclaircit la voix :

– « À mon avis, il est préférable pour l’Association des Sorcières de ne rien savoir. »  

Sylvie laissa échapper un long soupir : la catastrophe ayant été évité, elle avait réussi à garder le secret. 

Ceci dit, ce fut la réception la plus pénible de sa vie. 

Le banquet terminé, Roland retourna dans sa chambre accompagné d’Anna.

Pour la circonstance, la pièce avait été décorée comme une chambre nuptiale et à la lueur des bougies, si la silhouette d’Anna, dans sa robe de mariée, paraissait plus sombre, il émanait d’elle une grâce particulière. 

Roland s’approcha, retira doucement son voile, souleva sa frange et la regarda dans les yeux où il vit se refléter toute son affection.

– « Comment je m’appelle ? » 

– « Anna ? »

– « Non, mon nom complet », répondit-elle avec un clin d’œil. 

– « Anna Wimbledon. »

– « Encore une fois. » 

– « Anna Wimbledon. » 

– « Pourriez-vous le répéter dix fois ? » 

– « Autant de fois que vous voudrez », répondit Roland avec un doux sourire. 

Après qu’il lui ait murmuré à l’oreille, la jeune mariée baissa timidement la tête : 

– « Vous devez trouver ma requête… un peu étrange, non ? » 

– « Un peu », répondit Roland en lui mordillant le nez. « Un jour, vous serez lasse d’entendre ce nom. Mais patronyme ou pas, vous êtes ma femme. » 

Le mariage n’entraînant pas nécessairement le changement de nom dans le monde duquel il était issu, il n’en avait que faire. 

– « Peut-être, mais cela me donne l’impression de l’être totalement », répondit Anna, la main sur le cœur. « Je ne suis plus seule désormais. Qu’il s’agisse de porter une couronne ou de changer de titre, le but de tout cérémonial est sans doute de permettre à ces changements de donner aux gens une identité. Même s’il n’est pas nécessaire de procéder à ces rituels pour valider l’amour qui unit deux personnes, le couple finirait tôt ou tard par regretter cette absence de lien. »

Roland la prit alors dans ses bras et toute réponse devint alors superflue. 

Après un moment d’intimité, Anna demanda :

« Roland, puis-je vous demander quelque chose ? »

Du plus loin que le Roi s’en souvenait, c’était bien la première fois qu’elle lui soumettait une requête. 

– « Bien sûr! » 

– « Je voudrais devenir votre Ministre de l’Industrie. » 

Roland en fut un peu surpris.

– « Ce n’est pas un problème, mais pourquoi ce soudain… »

– « Les gens sont sans doute mécontents de voir une jeune fille ordinaire issue d’une petite ville éloignée devenir soudain Reine de Graycastle. »  

– « Ne vous inquiétez pas, personne n’osera rien dire à ce sujet », répondit Roland pour la réconforter. 

– « Si vous devez calmer le jeu, cela ne fera qu’ajouter aux soupçons des gens », répondit-elle en secouant la tête. « Je ne peux pas continuer à me cacher derrière vous et à ne faire que ce qui m’intéresse. Je veux faire davantage afin que personne n’ait de prétexte pour m’accuser. »  

– « Passer d’une sorcière inconnue à la responsable de tout un département ? » Roland ne put s’empêcher de sourire : « Je n’ai jamais eu l’intention de vous laisser dans cette petite cour… Ce sera comme vous voudrez, très chère. » 

– « Merci d’accéder à mon désir! » Anna se hissa sur la pointe des pieds, l’embrassa doucement sur le front et ajouta : « N’êtes-vous pas curieux de savoir ce que j’ai pu dire à Rossignol ce fameux soir ? » 

Roland parut hésiter :

 – « Je mentirais si je vous disais non, mais… » 

– « Aucune importance » dit-elle en souriant. « Nous avions un accord et j’ai fait ma part. À présent, portez-moi jusqu’au lit. » 

Elle éteignit la bougie d’un fil de son Feu Noir et le rideau de la nuit, tel un fin voile, les enveloppa. 

Ce fut une étrange et merveilleuse nuit.