A+ a- Mode Nuit

Chapitre 1032 : Le Roi de Graycastle (Partie 2)

Assis dans une tente près de la source du Ruisseau d’Argent située dans la Mer de Sable de la Région de l’Extrême Sud, Brian attendait des nouvelles du front. 

Face à lui se tenaient Ghazi Cœur de Feu, le chef du clan du Feu Ravageur et Thuram, l’aîné du clan Osha, nommés représentants des Mojin. 

Tous les dirigeants ayant part aux décisions relatives au Peuple des Sables étaient présents, le commandant du Bataillon de Fusiliers faisant office de chef. 

Si le vent froid du désert sifflait au dehors, il faisait plutôt chaud à l’intérieur de la tente, on aurait presque dit qu’elle reposait sur un gigantesque brasier et lorsque Brian enfouissait ses pieds dans le sable, il pouvait sentir la chaleur monter du sol, une chaleur supérieure à celle des lits de brique et même du système de chauffage de la Cité Sans Hiver.  

C’étaient les autochtones qui avaient inventé ce “lit de sable”, un trou peu profond et de la taille d’un homme qu’ils remplissaient de sable fin, bien plus doux que les matelas de jute, et dans lequel il s’enterraient afin de maintenir leur température corporelle. Ce lit de sable et une tente leur suffisait pour passer un hiver confortable. 

Malheureusement, c’était cette même chaleur qui, dans cette région, détruisait la vie. À mesure que l’eau de mer s’évaporait, les sels l’emportaient sur le désert sur une étendue d’environ cent cinquante kilomètres et on n’y trouvait ni ver des sables, ni scorpions, ni même d’arbres ou de fleurs.   

Sans oasis, pas de nourriture, c’est pourquoi toute la plaine était tristement déserte. C’était peut-être l’endroit le plus triste de toute la Région de l’Extrême Sud, à l’exception du Marécage des Eaux Noires.  

Au cours des cent dernières années, les Mojins avaient érigé plusieurs maisons de bois dans cette région saline et alcaline destinées à héberger les marchands de sel itinérants. Cependant, les choses avaient bien changé.

– « Vous ne semblez pas du tout inquiet, jeune homme », dit Ghazi, rompant le silence.  « Les clans de la Déferlante et des Briseurs d’Os étaient les plus grands de tout Ironsand City. Si le chef a facilement pu les écraser, ce n’est certainement pas le cas des petites tribus. Avez-vous vraiment confiance en eux ? »

– « Voilà un an qu’aucune tribu n’a été promue pour faire partie des six grands clans », renchérit Thuram. « Il semblerait que ces deux-là aient gardé pour eux toutes les ressources et comme il est très facile, avec suffisamment de nourriture, de se remettre d’une défaite, ils sont certainement devenus encore plus forts! »

– « Honnêtement non », répondit Brian en secouant la tête. « Je n’ai pas confiance en eux ».  

– « Dans ce cas, pourquoi ne demandez-vous pas au chef de vous envoyer des troupes ? » dit Thuram avec surprise. « Une centaine de soldats ajoutés aux guerriers des clans du Feu Ravageur et Osha seraient plus que suffisants pour dissuader ces brutes de remettre les pieds dans la petite oasis. »

– « Et après ? Il faudrait laisser en permanence des troupes de la Première Armée dans l’Oasis du Ruisseau d’Argent pour protéger ces petites tribus ?  Pensez-vous que ce soit ce que Sa Majesté souhaite pour l’avenir ? » 

– « Euh…eh bien… »

Thuram ne savait que répondre. 

Peu de temps après la réinstallation du peuple, ils avaient commencé à exploiter les ressources de la Région de l’Extrême Sud. Outre la construction du Port des Festivités au Cap Sans Fin un autre projet important visait à développer les terres salines et alcalines à la source du Ruisseau d’Argent et en l’absence de cours d’eau, il leur fallait faire appel à la main-d’œuvre et à la force animale pour transporter ce sel par charrettes jusqu’à l’embranchement de la Rivière Écarlate le plus proche. 

La Crête du Dragon Déchu et le Port des Eaux Claires avaient donc offert des salaires et des avantages très compétitifs aux ouvriers dans l’espoir d’obtenir davantage d’aide de la part du Peuple des Sables. 

En l’espace d’un an, diverses tentes avaient été installées et de nombreux ouvriers s’affairaient sur ces terres. 

On y avait creusé de profonds puits pour puiser l’eau potable à même le ruisseau souterrain, eau qu’ils utilisaient également pour filtrer le sel.  Puis on avait construit des usines sans machines à vapeur ou autres, où tout le travail était fait à la main. Un peu comme lorsqu’on extrait de l’or, les gens séparaient le sel du sable et du gravier, le recueillaient et le cristallisaient avant de l’expédier vers la Région de l’Ouest où il serait ensuite transformé. Progressivement, ce travail répétitif et fastidieux était devenu une routine sur ces terres salines.  

Certes, il n’y avait toujours pas d’oasis, de vers des sables ou encore de scorpions dans les environs, mais l’endroit grouillait de vie. 

De nombreux migrants et des petites tribus qui, jusque-là, n’avaient pas encore pris de décision ne purent résister à l’attrait du salaire. Ils arrivaient en groupes à la frontière et proposaient leurs services en échange de blé, de viande séchée et de tissus. Certains d’entre eux retournaient ensuite à l’oasis avec de la nourriture tandis que d’autres décidaient de s’installer, devenant ainsi les premiers colons.

Cela n’était pas pour réjouir les grands clans car plus il y aurait de petites tribus pour quitter l’oasis, moins ils auraient de ressources. Deux mois auparavant, la tension croissante avait fini par devenir un conflit ouvert. Les clans de la Déferlante et des Briseurs D’os avaient envoyé des gens pour tuer certains de ceux qui tentaient de partir, laissant leurs têtes sur la route menant au Nord pour tenter de dissuader les gens du Peuple des Sables de quitter la région. 

Les grands clans n’ayant pas le courage de provoquer ouvertement le Roi de Graycastle, ils s’en étaient pris aux petites tribus qui n’étaient pas encore soumises à son règne, espérant que le chef laisserait tomber l’affaire. En effet, quel Roi du Nord se soucierait de la vie de centaines de gens du Peuple des Sables ?  Cependant, ils ne s’attendaient pas à ce que ce soit précisément ce que Roland détestait le plus. 

Brian, lui, savait pertinemment que le Roi redoutait toute perte humaine injustifiée aussi, avant même que Ghazi n’envoie sa lettre à la Cité Sans Hiver, s’était-il déjà préparé à la guerre.  

– « Et si jamais ils perdaient ? » Demanda le chef du Clan du Feu Ravageur, soucieux, en se massant le front. « Si mes souvenirs sont exacts, cela ne fait que trois mois que ces gens ont appris à se servir d’un fusil. »  

– « Eh bien nous serons massacrés et votre clan réduit à l’esclavage à Ironsand City », répondit Brian en fermant les yeux. « Avant la guerre, je vous ai bien dit que ce serait votre combat et non le mien. Je vous ai fourni des armes. Si vous ne pouvez pas sauver vos hommes de leurs épées, vous ne méritez pas l’honneur d’être un soldat de Graycastle auquel cas, si je le souhaite, je peux toujours former d’autres personnes. »

À ces mots, Ghazi parut pour la première fois tendu et grave, comme s’il se rendait seulement compte de qui était le jeune officier qui se tenait devant lui.  

– « De plus, vous oubliez que la formation qu’ils ont reçue il y a trois mois était spécifique aux silex », ajouta Brian. « Or, ils ont aussi des épées, des dagues, leurs poings et leurs dents, armes que le Peuple des Sables utilise depuis toujours, je me trompe ? » 

Il avait choisi pour former des troupes du Peuple des Sables des hommes qui appartenaient tous aux petites tribus venues s’installer au Port des Eaux Claires et qui, contrairement aux grands clans comme celui de la Déferlante, restaient soucieux du sort des petites tribus restées à l’oasis et ce même s’ils avaient choisi de vivre à Graycastle. Ces hommes entretenant toujours des relations avec le désert sans être politiquement impliqués, qui de mieux pour constituer un pouvoir militaire local ? Il leur avait donc remis leurs vieux fusils devenus obsolètes.

Soudain, on entendit un léger piétinement à l’extérieur. 

– « Halte-là! » Brailla le garde. 

– « Je suis Juda, de l’unité d’embuscade. J’ai quelque chose d’important à signaler à Mr le Commandant! »  

– « Laissez-le entrer », ordonna Brian en rouvrant brusquement les yeux. 

Le rideau de la tente s’ouvrit et un homme entra en titubant, tremblant, essoufflé, le visage couvert de sang. 

– « Monsieur, nous avons gagné! » Dit-il en tombant à genoux, les yeux brillants d’excitation.