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Chapitre 172 – Le ressentiment de Na Yi

Le bandit à la tête de singe était complètement effondré sur le sol. Les lèvres tremblotantes et le visage livide, il essayait tant bien que mal de s’appuyer sur ses bras pour ramper. Non seulement il avait perdu ses deux jambes, mais sa véritable énergie l’abandonnait. Se suicider en détruisant ses méridiens consistait à les faire exploser en les soumettant à une trop forte concentration de véritable énergie. Mais maintenant qu’il était incapable d’en contrôler le flux, cette idée de suicide n’était plus qu’un rêve inaccessible.

Lin Ming sortit quelques herbes médicinales aux vertus coagulantes d’une valeur de plusieurs centaines de taels d’or et les écrasa dans un mortier, avant d’appliquer le jus ainsi obtenu sur les plaies béantes du bandit. L’hémorragie s’arrêta soudainement en quelques secondes.

Il ne voulait pas qu’il meure en se vidant de tout son sang.

« Toi… qu’est-ce que tu vas me faire ? » interrogea l’homme à la tête de singe d’une voix tremblotante. Il n’était plus rien d’autre qu’un amas de viande sur une planche à découper. N’importe qui aurait pu disposer de lui comme bon lui semble.

Lin Ming regarda Na Yi et lui dit : « Puisque c’est toi qui a introduit les parasites, connais-tu un moyen de les enlever ? »

Na Yi resta comme figé quelques secondes, puis elle inspira profondément et répondit : « J’en connais un !

     – Alors viens par là. A moins que tu veuilles élever un singe cul-de-jatte ces prochaines années. »

Na Yi tira une dague de sa ceinture et s’approcha en silence du bandit étalé au sol.

A cet instant, le cœur de ce dernier était meurtri par le désespoir, comme une braise qui s’essouffle et se transforme en cendre. Il n’avait jamais ressenti pareille douleur de sa vie. Il était là, effondré, mutilé et incapable d’opposer la moindre résistance, ne pouvant désormais plus qu’attendre avec empressement de mourir.

« Retourne toi Na Shui, lui ordonna impérieusement Na Yi.

     – Ou, oui… » répondit l’intéressée en se tournant sans discuter. Ce qui venait de se passer était déjà bien trop horrible à supporter pour le cœur d’une petite fille.

Lin Ming avait beau comprendre ses intentions, il lui dit par le biais de véritable énergie : « Ce lieu est déjà souillé par l’odeur du sang et des tripes. Tu ne veux vraiment pas que ta sœur le voit ? Elle finira tôt ou tard par être confronté à la violence de ce monde.

     – J’espère de tout mon cœur qu’elle ne revive jamais ce qui vient de se passer, répondit-elle finalement après un long silence.

     – Bien. Comment comptes-tu te débarrasser des parasites ?

     – Je n’ai pas de méthode spécifique. On ne peut qu’essayer de le retirer avant qu’il ne meure. »

Sa réponse à peine formulée, la dague qu’elle tenait entre les mains perçait déjà la poitrine du bandit. La lame n’était pas de classe prodigieuse, mais elle n’en était pas moins tranchante comme un rasoir. Elle se tailla un chemin à travers les côtes comme dans du beurre. L’on entendait plus que le bruit du métal contre les os tandis qu’elle lui déchirait minutieusement la cage thoracique.

L’homme à la tête de singe ne cessait plus de crier en se débattant avec violence. Mais sans aucune capacité martiale et avec un corps sur le point de mourir, comment aurait-il pu se défendre contre Na Yi et sa cultivation à l’Entraînement des Entrailles ?

Na Yi retira la dague et, plongeant ses deux mains à travers l’entaille, attrapa les côtes pour ouvrir la poitrine en deux, révélant un cœur qui battait encore faiblement. Elle le transperça aussitôt avec sa lame et du sang se mit à en jaillir au rythme des battements, éclaboussant partout comme une fontaine et lui maculant le visage.

Elle ne sembla pas y prêter attention et cligna seulement des yeux, sans prendre la peine d’essuyer le sang qui ruisselait le long de ses joues. Introduisant deux doigts à travers les muscles épais de la paroi ventriculaire, elle en ressortit le Parasite du Lien de Sang.

Lin Ming, pourtant familier des scènes sanglantes, resta sans voix en la voyant faire. Cette jeune fille était vraiment impitoyable.

Na Yi s’empressa de déposer l’insecte encore baigné de sang sur son propre bras, tandis que le bandit gisait encore tremblant sur le sol.

Des nombreux points vitaux du corps humain, seul la perte du cortex préfrontal pouvait entraîner une mort foudroyante. Vous mourriez sur le coup s’il était détruit. En revanche, la perte des autres points vitaux n’entraînait pas une mort aussi rapide. Il était possible, par exemple, de vivre encore quelques secondes après que le cœur ait cessé de battre.

Sa tâche terminée, Na Yi se releva, le teint pâle. Lin Ming sortit une serviette de son anneau spatial et la lui tendit.

« Merci », chuchota Na Yi, avant d’essuyer le sang encore chaud qui coulait sur son visage et le long de ses cheveux.

La voyant ainsi accroupie dans un coin sombre, Lin Ming eut l’impression de voir un petit chat lécher ses plaies après une blessure.

Quelle histoire pouvait-il bien y avoir derrière cette jeune fille ?

« Je me souviens que tu as parlé de deux serments à accomplir. Le premier étant de protéger ta petite sœur et de lui offrir une vie paisible. Le second consiste-t-il à venger tes parents ? » demanda Lin Ming.

Na Yi ne répondit pas et continua de nettoyer le sang qui maculait son corps. Cette serviette encore d’un blanc pur il y a quelques instants était désormais tâchée d’un profond rouge écarlate.

« Je suis désolé, dit Lin Ming.

     – Non, je devrais te remercier. Sans toi, j’ai bien peur que nous n’aurions jamais pu nous sortir de cette calamité.

     – Je tiens vraiment à vous présenter à toutes les deux mes excuses les plus sincères. Cette Terre Sacrée du Sorcier est la zone interdite de votre tribu. Je me suis servi de vous pour arriver ici, ce n’était ni juste ni glorieux.

     – Nous ne nous connaissons pas, tu n’avais donc aucune obligation de nous venir en aide. Quant à ce sanctuaire, ma tribu a été massacrée et n’existe plus que dans notre souvenir, alors à quoi bon conserver cet endroit ? »

Na Yi laissa alors échapper un long soupir.

S’agissant de la Terre Sacrée du Sorcier, Lin Ming avait une question qui lui brûlait la langue depuis qu’il en avait entendu parler.

« Est-ce que chaque tribu possède une Pagode du Sorcier ? demanda-t-il finalement.

     – Non. A l’origine, il en existait soixante-douze. On raconte que le Sorcier les aurait laissées derrière lui avant de s’envoler vers les étoiles pour accéder à un autre plan d’existence. Désormais, avec le temps, les guerres, les hardes de bêtes féroces, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques et tout un tas d’autres choses de ce genre, sept des soixante-douze pagodes ont été détruites. Il n’en existe plus que soixante-cinq, répondit Na Yi.

     – Je vois… » dit Lin Ming. Selon lui, celui qu’on appelait le ‘Sorcier’ était probablement un formidable et puissant aîné ayant vécu durant des temps anciens. ‘S’envoler vers les étoiles’ signifiait simplement qu’il était parti pour le Domaine des Dieux.

« Peux-tu me dire en quoi consiste le pouvoir du Sorcier ?

     – Il s’agit d’aider les artistes martiaux à dépasser les obstacles dans leur entraînement pour améliorer leur cultivation. Chacun peut y entrer une seule fois au cours de sa vie. Mais puisque le pouvoir du Sorcier est limité, au plus faible vous êtes, au plus fort vous en ressortirez. Quelqu’un qui accéderait à la Pagode du Sorcier avec une cultivation trop élevée n’en tirerait pas de grands bénéfices. D’un autre côté, si vous êtes trop faible, vous n’arriverez pas à franchir les étages. C’est pour cela qu’on considère que le meilleur âge pour s’y aventurer est autour de seize ans. Lorsqu’une sorcière atteint son seizième anniversaire, la tradition veut qu’elle vienne dans la Terre Sacrée de sa tribu pour obtenir l’héritage du Sorcier », répondit Na Yi.

Cette explication claire et détaillée laissa Lin Ming dubitatif. On aurait dit que cela ne l’ennuyait pas que Lin Ming passe le test du Sorcier, d’où la profusion de détails.

« Je vais être honnête, j’aimerais essayer d’entrer dans la pagode et voir ce que je peux obtenir du Pouvoir du Sorcier, avoua Lin Ming avec une certaine gêne après un moment de silence.

     – Je m’en doute bien. Tu ne te serais pas donné autant de peine à jouer l’imbécile jusqu’à maintenant si ce n’était pas le cas. Et quoi ? Toi aussi tu as peur qu’il y ait des mystères et des pièges à l’intérieur que je n’ai pas mentionnés ? interrogea Na Yi avec agacement.

     – Exactement », répondit honnêtement Lin Ming.

Na Yi retira son collier et en détacha un pendentif qu’elle gardait avec elle. Celui-ci semblait être fait d’une sorte de métal étrange. Une faible lumière en émanait à travers la noirceur de la pièce, comme si c’était du jade.

Le pendentif avait une forme d’œil, parfaitement identique à celui se trouvant sur la porte derrière eux.

« Voici la clé du Sorcier, la relique la plus sacrée de ma tribu. Elle te permettra d’accéder au véritable test. Tu ne pourrais pas aller au-delà du troisième niveau de la pagode sans elle », lui confia Na Yi.

Stupéfait, Lin Ming la regarda avec surprise. Les yeux de Na Yi étaient comme des étoiles dans un ciel nocturne à travers la pièce sombre, brillant d’une lumière pure. La clé du Sorcier pendait au bout de ses doigts encore ensanglantés en émettant une légère lumière de jade.

A cet instant, Lin Ming fut empli d’un inexplicable sentiment de confiance à son égard.

« Si tu ne me l’avais pas dit, je n’aurais eu vent de l’existence de cette clé. Ce que tu as dit tout à l’heure était parfaitement juste, nous ne nous connaissons pas et nous venons seulement de nous rencontrer, je n’avais donc aucune obligation de t’aider et toi pas davantage. Encore moins d’ailleurs puisque cette Pagode du Sorcier est un sanctuaire interdit aux étrangers pour votre tribu. Alors pourquoi me révéler l’existence de cette clé ? interrogea Lin Ming.

     – Je veux que tu m’aides à tuer un homme ! répondit-elle.

     – Celui qui a tué tes parents ?

     – Oui ! » Aussitôt mentionné, les yeux de Na Yi s’emplirent de haine et d’intention meurtrière. A tel point que Lin Ming s’en trouva décontenancé.

« Il s’agit du Grand Général de la Tribu du Ver de Feu. Il s’appelle Chi Guda. Leur tribu a annihilé la mienne. Mes parents étaient des professeurs, ils enseignaient la sorcellerie. Mon père a été tué de la main de Chi Guda après la destruction du Temple du Sorcier, tandis que ma mère… » Na Yi s’arrêta alors et inspira profondément. Ses yeux couleur d’obsidienne brillèrent d’une éclatante aura meurtrière, et ses lèvres tressaillirent.

Lin Ming supposa qu’elle avait été abusée physiquement, mais il ne s’attendait pas du tout à entendre ce qui allait suivre.

 Na Yi serra les dents et reprit d’une voix baignée de colère et de ressentiment : « Ma mère a été violée par ce chien et ses hommes, et puis… ils l’ont dévorée comme des animaux.

     – Dé… dévoré ? déglutit nerveusement Lin Ming, comme pour s’assurer qu’il avait bien entendu.

     – C’est une tribu de cannibales. Il y en a de nombreuses dans les Etendues Sauvages Australes qui voient les êtres humains comme de la nourriture ; ils mangent leurs prisonniers, et plus particulièrement les païens. Nous vénérons le Sorcier et ceux qui pratiquent le chamanisme sont nos ennemis jurés ; à leurs yeux, nous sommes donc également des païens, poursuivit Na Yi.

     – C’est… » Lin Ming trouva cela difficile à accepter. Il avait déjà entendu dire du gouvernement que les habitants de ces contrées étaient débauchés et malfaisants, et que certains pratiquaient le cannibalisme. Il s’agissait cependant de vieilles légendes. Lin Ming ne s’attendait pas à entendre parler d’un cas de ce genre à l’heure actuelle.

« Bravant la mort en personne, le garde du corps de ma mère a risqué sa vie pour récupérer sa dépouille et la placer dans un cercueil. La dernière fois que j’ai vu ma mère, ce n’était plus qu’un corps mutilé et en lambeaux. Elle n’avait plus un seul cheveu et sa peau était toute brûlée, ces chiens l’avaient ébouillantée. Son corps et son visage étaient recouverts de traces de morsures et il lui manquait un bras et une jambe. Sa chair était déchirée et ses os brisés… » continua Na Yi. Plus elle parlait et plus elle devenait calme. Comme si tout son ressentiment, toute sa peine et sa colère étaient retenus en elle, enfermés dans les recoins les plus profonds de son cœur.

Lin Ming sentit son estomac se nouer en l’écoutant. Cette funeste description suffisait à faire tourner de l’œil, pourtant, Na Yi avait assisté à tout cela de ses propres yeux. Et dire qu’il s’agissait de sa mère !

Cela expliquait assez logiquement comment elle pouvait faire preuve d’une détermination aussi froide et inébranlable malgré son jeune âge. La vie ne lui avait tout simplement pas laissé d’autre choix.

Lin Ming ne put s’empêcher de se tourner pour regarder Na Shui qui était lamentablement recroquevillée dans un coin dans la pièce. Cette petite fille ignorait très probablement les circonstances tragiques de la mort de sa mère, et Na Yi ne la laisserait probablement jamais les découvrir. C’était son fardeau !

« Ce Général Chi Guda, à quel niveau de cultivation est-il ? demanda Lin Ming après avoir inspiré profondément.

     – A un pas du Houtian.

     – Eh bien… ! » Lin Ming fronça les sourcils. C’était donc un artiste martial d’un tel niveau. Il avait beau en avoir déjà tué un à un pas du Houtian, c’était dans des circonstances tout à fait particulières qui lui avaient offert de nombreux avantages. Et encore, il était passé à deux doigts d’y rester. Il n’avait plus aucune assurance de pouvoir vaincre un adversaire pareil maintenant qu’il n’avait plus la Perle de l’Eclair de Feu.

Sans compter qu’en tant que général, ce Chi Guda serait probablement toujours entouré de gardes. L’éliminer dans ces conditions devenait encore plus délicat.