A+ a- Mode Nuit

Chapitre 1003 : Nouveaux progrès

– « Pourquoi cet air si sérieux ? » Demanda Rossignol avec un grand sourire. « Certes, je crois tout ce que vous me dites, mais laissez-moi un peu de temps pour assimiler les informations. Qui pourrait croire que cette petite chose soit capable de décimer des milliers de Diables ? Surtout après avoir vu la substance extraite par Lucia. »

– « Vous trouvez ? » Dit Roland en se touchant les joues. Peut-être avait-il paru un peu nerveux lorsqu’il avait compris qu’il s’agissait d’une course contre la montre dont dépendait la survie même de l’humanité. « Ceci dit, vous avez raison. J’ai beaucoup de mal à croire en quelque chose tant que je ne l’ai pas vu de mes yeux. »

Roland se retourna, serrant dans sa main le minuscule “fragment de pierre” : de l’Uranium purifié, point de départ de l’exploitation du pouvoir de l’atome.

Difficile de convaincre les gens que de cette petite pierre pouvait jaillir “quelque chose d’aussi glorieux que le soleil”. Suite à l’oxydation, la surface de l’échantillon, d’un blanc argenté, avait perdu de son éclat. Froid au toucher, il n’avait apparemment aucun rapport avec la chaleur ou le soleil mais une fois les conditions réunies, Roland était certain d’obtenir des résultats stupéfiants.   

Lucia et Sephora avaient passé près d’une semaine à la Mine du Versant Nord pour extraire l’uranium du granite concassé. Persuadée qu’il n’était pas convenable de demander à une dame un travail aussi dur, la Comtesse avait émis quelques plaintes et fini par engager cinq apprentis de l’Hôtel de Ville à titre de compensation.

Tout ça pour cette pièce minuscule!

Comparé aux échantillons d’origine, ce morceau de métal de la taille d’un pouce et d’une pureté de plus de 90% était composée de deux couches : une couche d’Uranium 235 et une autre d’Uranium 238, dans un rapport de 1 pour 99 correspondant aux proportions communément trouvées dans la nature.

En d’autres termes, l’Uranium déposé à la surface de la pierre, aussi mince soit-il, pourrait être utilisé pour produire une “arme”.

Éléments stables, l’Uranium 238, isotope prédominant mais sans grande utilité, et l’Uranium 235, qui pouvait être utilisé pour fabriquer des armes nucléaires, avaient une demi-vie de 10 milliards d’années. En raison de leur très faible radioactivité, les particules alpha émises par les radionucléides d’uranium au cours de leur désintégration ne pouvaient parcourir qu’une distance de quelques dizaines de microns, ce qui n’était pas suffisant pour pénétrer l’épiderme. De ce fait, même prise en main, la pierre ne pouvait pas provoquer d’intoxication par irradiation.  

Mais cela ne voulait pas dire que l’uranium à haute concentration soit absolument sans danger.

Les particules alpha produites lors de la décomposition étant hautement toxiques, si elles venaient à pénétrer le corps par le biais d’aliments contaminés, cela pourrait avoir des effets désastreux.

Roland avait donc demandé à Soraya de recouvrir le “fragment de pierre” d’un film transparent, d’une part pour empêcher qu’il ne s’oxyde davantage et d’autre part pour préserver les gens des radiations. Il faut savoir qu’à cette époque, les gens n’avaient pas l’habitude de se laver soigneusement les mains.  

Roland regarda la pierre, en proie à des sentiments mitigés. L’uranium, qui renfermait un énorme pouvoir potentiel, reposait là, dans sa main, en toute innocence. On aurait presque dit une pièce de fer. Pas étonnant que Pasha et ses sorcières ne l’aient pas cru.

Cette étape franchie, il allait devoir collecter les matières premières nécessaires au Projet Rayonnement Solaire.

Le fait qu’Azéma ait pu trouver de l’uranium de basse pureté grâce à un échantillon hautement concentré était la preuve que Roland pourrait utiliser ce dernier pour trouver davantage de mines.  Il aurait, certes, pu demander à Lucia de se rendre sur un site minier pour en extraire l’uranium jusqu’à obtention d’une quantité suffisante de 235, mais cela aurait compromis son plan initial qui consistait à mener de front plusieurs projets.

La sorcière, en effet, jouait un rôle crucial dans l’industrie de la fonderie.

En outre, l’uranium à lui seul ne suffisait pas pour créer une bombe atomique. Il lui fallait aussi un élément très rare, que l’on trouvait en quantités infimes. Par conséquent, malgré l’aide de Lucia, il allait lui falloir une grande quantité de minerai brut.

C’est là qu’Azéma entrait en jeu.

Roland rangea le minuscule morceau d’uranium dans une boîte et l’enferma dans un tiroir, après quoi il prit dans sa pile de documents l’esquisse inachevée d’un moteur à combustion interne et l’étala sur son bureau.

Contrairement à la plupart des habitants de la ville, qui se couchaient de bonne heure en hiver, le Roi avait encore beaucoup à faire.  

– « Vous veillez encore ? » Demanda Rossignol en penchant la tête.

Roland s’étira et prit une plume :

– « Nous sommes sur le chemin de la victoire. Si l’on veut voir son nom passer à la postérité, il faut bien faire quelques petits sacrifices, ne pensez-vous pas ? »

– « Vraiment ? Vous ne semblez pourtant pas convaincu. »

Roland toussota :

– « Vous ne me croyez pas ? »  

– « Si, mais c’est vous qui m’avez demandé d’utiliser ma capacité pour déceler les éventuels manques de congruence entre vos paroles et votre cœur », rétorqua la sorcière en tirant la langue.

– « Dans ce cas, disons que c’est une chose que j’ai très envie de voir se réaliser. Vous êtes contente ? Je ne voudrais pas perdre la face devant les Diables ou la prétendue Volonté Divine. »

– « Bien! Voilà qui est sincère. Je m’en vais demander aux cuisines de vous préparer une tasse de thé chaud et une petite collation », dit Rossignol en souriant. « Que diriez-vous d’un barbecue épicé, de champignons juteux, de crevettes frites assaisonnées de sel et de poivre et de Boissons du Chaos ? »  

« Bref, tout ce que vous aimez », pensa Roland qui, ne sachant que dire, hocha la tête et répondit :

– « Commandez ce qui vous fera plaisir. »

– « Vos désirs sont des ordres, Majesté », dit la sorcière avec un sourire en coin.

Le lendemain, Azéma partit, emportant avec elle le fragment d’uranium de haute pureté.  De son côté, Roland apprit de l’Hôtel de Ville une bonne nouvelle.

Les ministères de la Construction et de l’Industrie venaient d’achever la construction de la Tour de Fractionnement I.

Afin que tous soient conscients de l’importance de ce projet, le Roi assista personnellement à la cérémonie d’inauguration.

Située dans la zone industrielle de la Cité Sans Hiver, non loin de la Rivière Écarlate, cette tour, d’une hauteur de près de 25 mètres, était un chef-d’œuvre combinant de nouveaux concepts aux nouvelles technologies. Divisée en plusieurs sections, elle séparait les huiles et les liquides en fonction de leurs points d’ébullition et grâce au travail de soudure d’Anna, les chimistes étaient désormais en mesure de contrôler avec précision le processus de fractionnement.

Même si une simple chaudière aurait suffi à distiller le pétrole, la qualité des produits finis obtenus au moyen d’une méthode aussi rudimentaire était loin d’être satisfaisante. Cela rappelait à Roland un livre de géologie qu’il avait lu dans son enfance et qui lui avait fait croire que son pays était assis sur une immense fortune en ressources métalliques et minérales. Mais en grandissant, il avait découvert que bon nombre de ces minéraux n’étaient que des matières premières de piètre qualité.

Les minéraux, comme les êtres humains, ne se ressemblaient pas et présentaient d’énormes différences de qualité, certains nécessitant un important travail de traitement avant de pouvoir être utilisés. Il en allait de même pour les différents types de pétrole. En l’état, celui-ci était aussi épais que de la boue et donc inutilisable compte tenu de toutes les impuretés qu’il renfermait, telles des cires, du soufre ou des sels minéraux. Il fallait donc le raffiner. Certains, beaucoup plus purs comme celui issu des champs pétrolifères de Bornéo, pouvaient directement être utilisées comme carburant.

Or la Rivière aux Eaux Noires, qui s’étendait sur près de la moitié de la Région de l’Extrême Sud, appartenait à cette dernière catégorie.

Depuis qu’il avait appris qu’il y avait, dans ce désert, des geysers de pétrole, Roland accordait une attention particulière à cette région. Même s’il n’avait rien de comparable au pétrole raffiné de son monde d’origine, celui du Cap Sans Fin, une fois fractionné, répondrait parfaitement à ses besoins.   

Le véritable progrès résidait dans l’amélioration continue des infrastructures industrielles de la Cité Sans Hiver.