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Chapitre 1000 : Solidaires

Le feu dansait joyeusement dans le poêle, projetant une lueur vermeille sur le sol de la pièce.

Azéma regardait les flocons de neige emportés par le vent du Nord tout en écoutant le crépitement des flammes. Elle était si bien chez elle. Autrefois, lorsqu’elle était enfant et que l’hiver arrivait, elle souffrait de sérieuses engelures et la peau de ses mains était pleine de crevasses, sans doute parce qu’à cette époque, elle n’avait d’autre choix que de fouiller les poubelles à la recherche de nourriture.  Depuis son installation sur l’Île Dormante, l’état de ses mains s’était encore aggravé en raison d’une exposition prolongée au sel marin.

Au bout de tant d’années, elle avait fini par s’habituer à la douleur causée par ses engelures qui, à ses yeux, n’était rien comparée à la misère de la rue.  Mais désormais, elle n’avait plus à ses doigts que quelques fissures superficielles qui ne saignaient pas ni n’étaient douloureuses. Cet hiver était vraiment appréciable, la sorcière ne s’étant pas sentie aussi bien depuis des années.

Décidément, le cadre de vie à la Cité Sans Hiver était exceptionnel et les demeures ordinaires nettement au-dessus de leur équivalent dans d’autres villes.  

Dans cette maison de briques, par exemple, chaque côté des murs était recouvert d’une épaisse couche de mortier scellant étroitement les fenêtres et les briques. Ainsi, quand bien même il y aurait de fortes tempêtes de neige, les occupants n’en seraient pas affectés. Dans le cas contraire, le feu, à lui seul, n’aurait pas suffi à réchauffer la pièce.

Si Azéma vivait à Valencia, elle entendrait le vent siffler par les fentes de la porte, des fenêtres et par les nombreuses fissures de la maison.

De plus, un conduit reliait la cheminée à la chambre, attenante au salon. Avec ce système de chauffage, lorsque ses sœurs et elle éteindraient le feu le soir pour aller se coucher, leur lit serait bien chaud.

Ces conceptions n’étaient qu’une infime partie des nouveautés qu’elle avait découvertes à la Cité Sans Hiver où se retrouvaient partout des détails similaires. Plus le temps passait et plus elle se demandait si cette ville n’avait pas été construite pour jouir de la vie plutôt que pour simplement survivre.

« S’ils ont choisi de la construire dans la Région de l’Ouest, la plus touchée par les Mois des Démons, c’est sans doute en raison du fort contraste. Si l’on ne ressent guère de différence dans une pièce chaude là où le climat est toute l’année printanier, en revanche, dans une région de glace et de neige, la chaleur est beaucoup plus appréciable. Peut-être se disent-ils que seuls les choses en apparence impossible méritent d’être réalisées pour la fierté qu’elles apportent. »

Durant un moment, elle l’avait vraiment cru.  

– « À table! La soupe est prête! » Annonça Doris en sortant de la cuisine avec une marmite qu’elle déposa sur la table basse du séjour.

– « Merci », dit Azéma qui lui tendit un coussin avant de s’installer.

Le dîner était composé de deux plats et une soupe, tous à base de champignons Bec d’Oiseau qui, juteux et charnus, étaient une spécialité de la région. Savoureux et faciles à cuisiner, ils n’avaient guère besoin d’assaisonnement à l’exception d’un peu de sel et ne requéraient pas de méthode de cuisson particulière. Mieux encore, c’était l’aliment le moins cher que l’on puisse trouver à la Cité Sans Hiver, son prix étant comparable à celui du blé.

– « Les champignons étant bradés, j’en ai profité pour en faire une réserve », déclara Doris, toute joyeuse. « Si jamais nous manquons de nourriture cet hiver, ceux-ci nous permettront de tenir jusqu’au printemps. Ils auront peut-être perdu de leur goût, mais au moins, vous ne mourrez pas de faim. »  

Azéma prit une cuillerée de soupe. À la lueur du feu, l’huile qui flottait à la surface prenait une couleur dorée très appétissante. Elle la porta à sa bouche et sentit aussitôt son arôme l’envahir. Alors que le liquide coulait dans son estomac, tout son ventre se réchauffer.  

La soupe était, comme toujours, délicieuse mais en ce moment, elle n’avait pas d’appétit.  

Après deux cuillères, Azéma reposa son petit bol.

– « Quelque chose ne va pas ? » Demanda Doris, voyant qu’elle n’était pas tout à fait comme d’habitude.

– « Je me demande… si je n’ai pas pris la mauvaise décision », murmura la sorcière après un long silence. C’est moi seule qui ai décidé de quitter la Cité Sans Hiver et à cause de moi, toutes vont passer à côté d’une chance de mener ici une vie meilleure en compagnie de leur famille. Si Poire Blanche n’avait pas quitté son travail au sein des Sortilèges de l’Île Dormante, elle vivrait à présent dans un grande demeure équipée d’un système de chauffage et non dans cette petite maison où nous n’avons guère de place pour nous retourner. »

– « Qu’est-ce qui vous prend tout à coup ? » S’enquit Doris, interloquée. « Notre maison n’est pas très grande, certes, mais elle nous protège du vent et de la pluie. Lorsque leurs proches auront assez d’argent pour payer le dépôt de fonds minimal, elles partiront. Je vous accorde que ce n’est pas aussi bien que l’immeuble des Sortilèges de l’Île Dormante, mais c’est largement suffisant pour deux personnes. Souvenez-vous du temps où nous errions dans la rue… »  

– « Les choses ont changé! » Coupa Azéma, nerveuse.

Depuis quelque temps, la sorcière était un peu contrariée. En effet, elle avait surestimé ses capacités personnelles et mal évalué la situation. Elle qui, autrefois, emmenait ses sœurs chercher de la nourriture sur les tas d’ordures, allant parfois jusqu’à l’arracher aux mâchoires des chiens errants, s’y refusait désormais. Elle ne voulait pas donner à Tilly et à ses sorcières l’occasion de se moquer d’elles, même si ses sœurs ne semblaient pas s’en soucier.

Comme n’importe quel résident, elle avait postulé pour de nombreux emplois auprès de l’Hôtel de Ville mais aucune de ses candidatures n’avait été retenue. La plupart des postes, en effet, exigeaient l’alphabétisation et pour accéder aux emplois bien rémunérés, il fallait, en principe, être diplômé de l’enseignement primaire.

Ne pouvant pas répondre à ces exigences, elle avait envisagé de participer à certains projets de construction ou de travailler dans le Secteur des Fours, mais les Ministères de la Construction et de l’Industrie ne recrutaient que des hommes.

Le greffier de l’Hôtel de Ville lui avait donc conseillé, si elle aspirait à une carrière prometteuse, de retourner à l’école pour terminer ses études.

Des six sœurs, seules Doris et Poire Blanche avaient un emploi. La première travaillait pour l’Association des Sorcières. Elle appliquait son pouvoir aux tiges de cuivres magnétisées par Lune Mystérieuse et gagnait de trente à quarante Royals d’argent par jour, soit presque autant que les sœurs qui vivaient au château. Mais comme ce n’était qu’un emploi à temps partiel, elle ne travaillait parfois qu’un seul jour par semaine.  

Poire Blanche, de son côté, était tailleur dans un atelier de couture. Comme elle n’avait pas à exercer son pouvoir dans le cadre de ce poste, elle ne touchait qu’un salaire moyen, soit de quinze à vingt Royals d’argent par moi en fonction du nombre de journées travaillées.  

Tous les autres, y compris Azéma, étant au chômage, Doris et Poire Blanche devaient assumer les frais de subsistance des six sœurs.

De ce fait, la jeune femme se sentait coupable de mener une vie aussi agréable. Si elle avait refusé l’invitation de Wendy c’était uniquement pour prouver à Rossignol qu’elle n’était pas quelqu’un de faible et pouvait parfaitement se débrouiller sans l’aide des Sortilèges de l’Île Dormante. Mais cette situation l’embarrassait beaucoup, d’où le ton qu’elle avait employé pour répondre à Doris.

Presqu’aussitôt, elle le regretta :

– « Je suis désolée, je ne voulais pas… »

« Ce n’est pas grave », répondit Doris en lui prenant les mains. « Je comprends parfaitement ce que vous ressentez et je tiens à vous rappeler que vous n’avez pas décidé seule de quitter les Sortilèges de l’Île Dormante. Nous étions toutes d’accord avec vous, aussi, ce n’est pas votre faute. Ne vous inquiétez pas pour les frais de subsistance. Vous avez tant fait pour nous! Il est grand temps que nous vous le rendions. »

– « Vous ne me devez rien. Je vous ai aidées sans rien attendre en retour. »

– « C’est la même chose pour nous, si vous voyez ce que je veux dire », dit Doris avec un clin d’œil.

– « Mais… »

Profondément touchée par l’honnêteté et la sincérité de Doris, Azéma ne savait que répondre.

Cela faisait tant d’années qu’elle ne s’était pas sentie aussi émue qu’elle ne savait plus comment réagir. Très vite, cependant, elle se reprit et se dit qu’en tant que chef de groupe, elle ne pouvait plus se permettre de dire des sottises.    

Soudain, on frappa à la porte.

Aussitôt, elle tourna la tête et, les mains derrière le dos, se leva en s’efforçant de cacher ses émotions.

– « Qui va là ? »

– « C’est moi, Wendy », répondit une voix derrière la porte. « Sa Majesté demande à vous voir. »