A+ a- Mode Nuit

Chapitre 3 : La vérité en cinq lignes

Xu Baocai aperçut immédiatement Bai Xiaochun :

– « Alors, c’est toi le gars qui a pris ma place! »

Ne pouvant plus se défiler, le jeune garçon prit un air innocent. « Non, ce n’est pas moi! »

– « Menteur, pour être aussi maigrichon, tu dois être nouveau ici! » Baocai avait la rage au ventre.

– « Je ne vois vraiment pas le rapport! »

– « Ça m’est bien égal puisque dans trois jours, je t’affronterai dans un duel à mort sur le versant sud! Si tu gagnes, je n’aurais pas d’autre choix que de prendre sur moi, mais si tu perds, je reprendrai ma place. »

Il tira de sa tunique un morceau de papier sur lequel était écrit le mot “Meurs” sous diverses formes et en lettres de sang, puis il le lança sur le rebord de la fenêtre.

L’intention meurtrière qui se cachait derrière chaque mot pétrifia Xiaochun. « Tu fais toute une histoire d’une affaire sans importance, mon Frère ! D’abord, pourquoi as-tu écris tous ces mots de ton sang ? Tu as dû avoir mal! »

– « Une affaire sans importance ?! Même si j’ai toujours vécu frugalement, depuis sept ans je mets de côté des pierres spirituelles. C’est pour moi le seul moyen de soudoyer le garde principal afin de trouver une place aux Fourneaux. Sept ans tu m’entends?! Et voilà que tu décides de t’en mêler? Jamais nous ne pourrons nous entendre! Encore trois jours et tu es un homme mort! »

– « Je pense que je réussirai. » Dit Xiaochun en jetant la note ensanglantée par la fenêtre.

– « Oh TOI! »  

Tout à coup, le sol se mit à trembler. C’était le gros Zhang, il se trouvait là tout prêt de Xiaochun. « Petit Frère », dit-il en s’adressant à lui, « tu seras à la vaisselle avec le deuxième Frère. » Ensuite, il se tourna vers Baocai : « Quant à toi, arrête de faire autant d’histoires et dégage tes fesses d’ici! » Cria-t-il d’un air menaçant, créant une belle rafale de vent.

Voyant que Zhang s’impatientait, Baocai fit quelques pas en arrière et lança un regard noir à son ‘ennemi’ avant de s’éclipser.

Pour éviter qu’il ne revienne, Bai préféra rester aux Fourneaux.

Les jours passèrent, et il prit l’habitude de travailler aux cuisines. La nuit, il préférait s’entraîner à l’Art de Contrôler le Chaudron de Qi Pourpre. Progressant lentement, il ne parvenait pas à endurer plus de quatre respirations, ce qui le rendait légèrement amer.

Une nuit, lors d’une séance d’entraînement, il entendit de l’agitation du côté des grands Frères enrobés.

– « Ferme la porte! Allez, Gros Huang, ferme la porte! »

– « Gros Hei, vérifie pour voir si personne ne nous espionne. Vite! »

Xiaochun fut pris de panique. Pour ne pas répéter son erreur précédente, il évita de regarder par la fenêtre, préférant lorgner discrètement à travers une petite fissure de la porte. Il vit alors une bande de gros s’affairer dans la cour.

Au bout d’un moment, la porte principale des Fourneaux se ferma et, pour une raison inconnue, une brume lumineuse apparut, rendant encore plus mystérieuse l’attitude de cette bande de joyeux lurons.

De jeunes hommes obèses se bousculaient devant une hutte. Et malgré la brume, Xiaochun  reconnut distinctement la formidable carrure de Zhang qui, visiblement, parlait à ses comparses. La scène était surréaliste. Faisant celui qui n’avait rien vu et rien entendu, le jeune garçon s’éloigna doucement de la porte.

C’est alors que Zhang s’exclama. « Petit Frère, je sais que tu nous observes. Sors de là! ».

Ce dernier cligna plusieurs fois des yeux, prit son air innocent et ouvrit la porte.

Dès son arrivée, Zhang l’empoigna, et une odeur très agréable lui parvint aux narines.  Regardant cette bande qui avait l’air euphorique, il se sentit lui aussi plein d’allégresse. Zhang tenait à la main un champignon magique translucide comme un cristal, qui ne semblait pas ordinaire.

Zhang observa attentivement Bai et, d’un geste brusque, lui tendit le champignon. « Allez Frère cadet, mors là-dedans. »

– « Euh… » Craignant que son refus ne lui déplaise, et pour éviter d’en faire son ennemi, il accepta, non sans peine.  Les autres camarades obèses le regardaient fixement.

Même dans ses rêves les plus fous, il n’aurait jamais imaginé qu’on le forcerait à mordre dans un champignon magique d’une valeur inestimable, comme s’il s’agissait d’une vulgaire cuisse de poulet. Pourtant, c’était exactement ce qui était en train de se produire.

Son cœur battait la chamade.  Avec une certaine appréhension, il ouvrit la bouche et croqua dans le champignon. C’est alors qu’une sensation de bien-être, bien plus intense que celle provoquée par l’odeur qu’il avait sentie, s’empara de lui. Et l’instant d’après, son visage devint rouge vif.

– « Excellent. Le Vénérable Maître nous a demandé d’incorporer ce champignon magique de 100 ans d’âge dans la soupe. » Ravi, le Gros Zhang en prit une bouchée, puis lança le champignon à un autre de ses amis…Très vite, l’ingrédient magique fit le tour de la bande. Tout le monde regardait Xiaochun avec un grand sourire, comme s’il était un des leurs.

Celui-ci riait sous cape, conscient que tous ces types étaient en train de commettre un crime organisé.  Pas étonnant que Xu Baocai lui ait lancé à plusieurs reprises des billets menaçants!

– « Ce champignon magique était délicieux, Frère Zhang! J’ai l’impression d’avoir tout le corps en feu », dit-il en se léchant les doigts pour faire durer le plaisir.

– « Comprends-tu à quel point c’est formidable d’être aux Fourneaux, petit Frère ? Allez, mange tout! » Riant de bon cœur, Zhang lui tendit une racine de sceau de salomon.

Les yeux brillants, Xiaochun y mordit à pleines dents.

Zhang sortit ensuite une sorte de racine spirituelle dorée et parfumée. Et sans hésiter, Xiaochun l’avala. Le goût acidulé de ce précieux aliment lui plut énormément.

Après quoi, Zhang lui tendit un fruit spirituel rouge, incroyablement sucré. Les produits émergeaient de tous côtés. Des champignons magiques, diverses substances médicinales, des fruits spirituels et autres précieux ingrédients. Xiaochun et le reste de la bande les engloutirent tous. Le jeune garçon avait tant mangé que la tête lui tournait. Il était comme ivre, le corps en feu au point d’irradier une fumée blanche. Il avait cédé place à un jeune homme rondouillard aux formes généreuses. On aurait dit un ballon.

Son appétit allait grandissant et plus il mangeait, plus les regards de Zhang et ses camarades se faisaient amicaux. S’en suivirent des éclats de rire et un ventre bien repu pour la joyeuse bande.

La bouche encore pleine, Xiaochun s’étira. Sa main toucha l’énorme ventre de Zhang et il se mit à rire à son tour.

– « D’autres départements tueraient pour s’en emparer et les emmener vers la Secte Extérieure. Mais qui voudrait aller là-bas ? D’abord, en quoi est-ce mieux qu’ici ? »

Visiblement fier d’être du bon côté, le Gros Zhang prit une racine de Ginseng qui, à en croire ses nombreux cercles concentriques, avait un certain âge.

– « Neuvième Frère, nous savons nous battre et nous connaissons les arts martiaux. Depuis longtemps nous aurions pu devenir disciples de cette Secte mais nous préférons ne pas révéler notre véritable niveau. Regarde, certains d’entre eux se battraient jusqu’à la mort pour pouvoir mordre un petit bout de ce Ginseng de 100 ans d’âge. Avons-nous l’air d’avoir peur ? » Zhang en prit un morceau, le mangea, puis tendit la racine à Bai.

– « Je ne peux vraiment plus rien avaler, mon frère… » Dit-il, tellement repu qu’il en avait la vue troublée. Mais Zhang lui prit le morceau des mains et le lui mit dans la bouche.

– « Si tu veux avoir du succès auprès des filles, Neuvième Frère, il va falloir grossir. Dans notre secte, elles aiment les gars comme nous, fidèles et enrobés! Allez, mange! » Zhang fit un énorme rot et désigna les deux parchemins accrochés de chaque côté de la hutte qui lui faisait face.  « Regarde, nous avons un dicton qui dit…”Je préfère crever de faim devant les Fourneaux que de lutter pour grimper les échelons de la Secte Extérieure.” »

Bai Xiaochun jeta un coup d’œil. « Ouais, assurément, nous voulons tous crever de faim ici! » Dit-il en se tapotant le ventre, ce qui fit remonter quelques gaz stomacaux.

Zhang et ses amis, qui commençaient à le trouver charmant, éclatèrent de rire.

– « Aujourd’hui est un grand jour. Nous avons une façon bien particulière de faire les choses, ici, aux Fourneaux. Et pour t’y conformer Neuvième Frère, il te faut mémoriser. Sois bien attentif car c’est important :

°Pour les Fruits et Herbes de nature magique, mordille les bords mais épargne la tige.

°Coupe la viande finement.

°Laisse un peu de chair sur les os.

°Dilue le Congee* spirituel afin qu’il soit moins épais.

°Quant au bon vin, une demi tasse suffit à te faire succomber » Dit Zhang.

– « Ces cinq vérités ont été compilées par les générations qui nous ont précédées, après des années de souffrance. Si tu suis ces principes, tu es sauvé. Bon, c’est terminé pour ce soir. Allons nous coucher. Les disciples de la Secte Extérieure attendent leur soupe. »

Le gros Zhang en profita pour remplir quelques bols de gruau de riz.

Pris de vertige, Xiaochun ne pouvait chasser de son esprit les vérités qu’il venait de lire. Il regarda Zhang et les autres qui remplissaient les bols, les examina en rotant: « Ces bols sont magnifiques, mes frères! » Dit-il en souriant.

Zhang et ses amis le regardèrent, stupéfaits.  

– « Au premier coup d’œil, ils semblent petits mais visiblement, ils contiennent beaucoup.  Pourquoi, par exemple, ne pas en épaissir le fond afin d’y mettre moins de nourriture ? »

Le Gros Zhang ne put en croire ses oreilles. Son regard s’illumina et ses bourrelets se mirent à trembler. Ses camarades libérèrent quelques flatulences. Ils tremblaient eux aussi.

Tout d’un coup, Zhang tapota bruyamment ses hanches et éclata de rire. « Oui, oui et OUI! c’est une excellente idée qu’il faudra transmettre aux prochaines générations! Neuvième Frère, tu es un génie. Tu es né pour les Fourneaux! »

___________________________________________________________________________

NDT : *Le Congee est une épaisse soupe de riz très appréciée en Asie, au Portugal et au Brésil.