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Chapitre 965 : Un secret dans la forêt

Au fin fond de la Forêt Brumeuse, au Nord-Ouest de la Cité Sans Hiver, Dent-De-Serpent avait le sentiment de vivre les moments les plus incroyables de sa vie depuis qu’il avait rejoint l’équipe de construction du chemin de fer un mois et demi auparavant.  

« Non… » pensa-t-il, « je ne peux pas dire que ce sont les moments les plus incroyables de ma vie, car de temps à autres, je vois des choses époustouflantes. Je pense que je n’ai pas encore eu l’occasion de vraiment découvrir la Cité Sans Hiver. »

Il venait de comprendre pourquoi les ouvriers étaient tenus de signer un contrat de confidentialité leur demandant de ne rien dire à quiconque de ce dont ils étaient témoins, que ce soit par écrit ou oralement. Ceci serait, en effet, considéré comme une violation des lois du royaume, les peines allant d’une amende à la confiscation de leur salaire en passant par les travaux forcés à la Mine du Versant Nord. Le contrat stipulait qu’ils étaient libres de quitter l’équipe s’ils n’avaient pas l’intention de se conformer à ces exigences. Si, toutefois, ils se permettaient d’outrepasser cette clause, le Bureau de la Sécurité se chargerait des contrôles auxquels personne ne pourrait se soustraire.

Un jour, Dent-De-Serpent, mécontent, s’était dit : « Certes ils peuvent contrôler les écrits, mais comment pourraient-ils savoir ce qui s’est dit oralement ? S’ils se mettent à arrêter tous ceux qui ont fait l’objet d’un signalement, ils n’auront plus assez de monde pour achever le projet. »  Mais désormais, il ne voyait plus du tout les choses sous le même angle. Il y avait tant de secrets dans cette ville que peut-être que ces lieux méconnus de la plupart cachaient un pouvoir extraordinaire. 

Ce qui l’impressionnait le plus, c’était les sorcières.

Même si Page-Blanche en était une, à ses yeux, c’était surtout une jeune fille qui avait besoin de sa protection. Même si l’Église prétendait que les sorcières, qui tenaient leurs pouvoir du Démon, étaient mauvaises, il n’en avait que faire car si elles étaient à ce point puissantes, pourquoi ces femmes seraient-elles chassées, n’osant plus se montrer en public ?  

Mais Dame Chloris était venue remettre en cause toutes ses idées à leur sujet. En effet, jamais

Dent-De-Serpent n’aurait pu imaginer qu’une personne à elle seule puisse prendre le contrôle de la Forêt aux Secrets au sein de laquelle ils venaient d’entrer.

On aurait dit le ventre d’une énorme bête, en particulier lorsqu’ils pavaient la voie ferrée sous les plantes grimpantes qui formaient comme un filet continu au-dessus de leurs têtes. Celles-ci s’enroulaient autour des rails, les traînaient jusqu’à l’endroit désigné puis les faisaient retomber sur le sol comme des raisins dans un vignoble.  

Partout où ils posaient la voie ferrée, les arbres s’écartaient d’eux-mêmes, leur évitant la peine d’avoir à les couper tandis que leur cime se densifiait jusqu’à cacher tout le ciel de manière à ce que les Diables ne puissent remarquer leur présence.  

De plus, la forêt pouvait même prendre l’initiative d’attaquer les animaux qui s’approchaient de l’équipe de construction. Le jour où ils bénéficiaient d’un bol de soupe à la viande fraîche, ils pouvaient être certains qu’une malheureuse bête s’était aventurée dans le domaine de Chloris.  

Dent-De-Serpent, qui l’avait vue un jour, doutait qu’elle fût encore humaine. Son corps, tel une pierre précieuse, brillait d’un étrange éclat vert et elle se déplaçait librement entre les branches comme si elle était immatérielle.  

Autrefois, il aurait hurlé, tant cette apparence fantomatique était stupéfiante. Il n’était pas surprenant que certaines sorcières soient considérées comme des suppôts du Démon. Heureusement que Page-Blanche ne lui ressemblait pas!

Mais loin de la haïr, Dent-De-Serpent avait pour elle un sincère respect, d’autant que le Roi avait bien précisé lors de la Cérémonie de Remise des Prix que c’était grâce à cette sorcière s’il pouvait nourrir tous les habitants de la ville. De par le seul fait qu’elle avait délivré les gens de la faim et de la souffrance, Chloris méritait de rester à jamais dans leurs mémoires.  

Et Dent-De-Serpent avait lui-aussi bénéficié de ses bienfaits.

Mais outre la sorcière, peu de temps après l’arrivée de l’armée dans la forêt, il avait fait une autre découverte qu’il gardait pour lui.

Depuis l’attaque de la Cité Sans Hiver par les Diables, le ton ne cessait de monter, réclamant une contre-offensive. Même les ouvriers, dans la nature, en parlaient entre eux, aussi n’était-il pas surpris de voir ce moment arriver.

Chaque jour, un grand nombre de soldats partaient pour le front. De toute évidence, Sa Majesté avait l’intention de déclarer la guerre aux Diables. À la différence des Chevaliers qu’il avait pu voir autrefois, ces soldats étaient tous des connaissances ou des voisins, des ouvriers qui les saluaient avec enthousiasme à chaque fois qu’ils les voyaient passer. Lui qui pensait que posée cette voie ferrée si loin de la frontière serait un travail dangereux et solitaire dût admettre que c’était tout à fait le contraire.

Comme Dent-De-Serpent n’avait guère de relations, il préférait contempler seul ce train et allait jusqu’à y monter et le toucher lorsqu’il s’arrêtait.   

Mais deux semaines auparavant, il avait vécu quelque chose de terrible.  

Alors qu’il travaillait à l’extrémité de la voie ferrée, une locomotive s’était arrêtée, tirant six wagons. Sur une plateforme à découvert se trouvaient, cachés sous une toile, deux objets gigantesques de plus de vingt mètres de long.  

Il n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait.

Au départ, il trouvait cela parfaitement normal et n’avait aucune envie de savoir de quoi il retournait.  Mais cette nuit-là, pris d’un mal de ventre, il avait dû quitter la tente et avait été stupéfait de voir la toile ramper toute seule pendant qu’il cherchait un endroit pour se soulager.  

Quelques guerriers portant des tenues différentes de celles des soldats ayant dénoué les cordes qui retenaient la toile, il vit apparaître un énorme et monstrueux ver. Mais le plus effrayant était que ce monstre parlait, et sa voix était plutôt jolie!

– « J’ai faim », furent ses premières paroles. « Auriez-vous de quoi manger ? »  

Dent-De-Serpent sentit les cheveux se dresser sur sa nuque, quasi persuadé que les guerriers allaient répondre : « Bien sûr, tous ces ouvriers sont pour vous. Bon appétit! »

Contrairement à ses attentes, ces derniers l’embrassèrent affectueusement puis tirèrent du dernier wagon du jambon, des légumes et du pain contenus dans des fûts de la hauteur d’un homme. Après avoir englouti leur repas, les deux vers disparurent au fin fond de la forêt, accompagnés des guerriers.

Cachés derrière des arbres, Dent-De-Serpent n’osa pas respirer jusqu’à ce que le bruit de leurs pas se fût estompé. Lorsqu’il fut certain que le groupe était loin, il baissa les yeux et s’aperçut qu’il avait mouillé son pantalon …

En l’espace de deux jours, une étrange construction fut édifiée non loin de la voie ferrée. C’était un bâtiment voûté fait de ciment et de briques qui dissimulait un trou dont on ne voyait pas le fond, près duquel avaient été installées plusieurs machines à vapeur qui soufflaient en permanence de l’air dans le gouffre. Des ouvriers entraient et sortaient, mais nul ne savait où ce conduit menait. C’était vraiment étrange.

Il décida de garder ce secret pour lui, persuadé que, pris de peur il finirait par quitter les chemins de fer. Mais il se reprit plus vite qu’il ne l’aurait pensé.

« Voilà ce qu’on appelle une vie passionnante », pensait-il. « C’est là le vrai visage de la Cité Sans Hiver! »

En arrivant dans la forêt après avoir quitté ses amis, il avait l’impression d’être déraciné, tel un plan de lentilles d’eau qui n’aurait aucune attache. La solitude lui pesait, surtout lorsque les ouvriers, ayant reçu des lettres de leur famille, lui faisaient part de leur joie. Mais peu à peu, il se sentit attiré par diverses nouveautés, telles le tracé harmonieux des pistes parfaitement connectées, le magnifique chant de la forêt, ce grand Loup du Désert qui apparaissait et disparaissait discrètement sans jamais être intercepté par Dame Chloris ou encore cet homme mystérieux qui venait certains jours et murmurait tout seul…

Cela lui donnait l’impression de se rapprocher du côté inconnu de la Cité Sans Hiver et de s’intégrer progressivement.

Dent-De-Serpent entendait bien garder tout cela en esprit en attendant le moment d’en parler à ses amis. En effet, quelle meilleure preuve de citoyenneté que de connaître les secrets profonds d’une ville! Nul ne pourrait le nier, quand bien même il ne connaissait guère son voisinage.

La durée du contrat de confidentialité étant de cinq ans, il avait hâte d’y être.