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Chapitre 947 : Retour des soldats du Front Est

La question des salaires résolue, Roland prévoyait d’ouvrir une nouvelle voie dans le cadre du développement : formuler des unités standard.

La Cité Sans Hiver avait intégré dans son Instruction Universelle et par le biais des manuels des unités telles que millimètres, centimètres, mètres, kilomètres, entre autres, en remplacement des unités de distance en usage jusque-là telles que pouce, pied, mètre, etc. Jusqu’ici, cela s’était avéré plutôt efficace et les nouveaux instruments de mesure, en raison de leur grande précision, étaient universellement reconnus dans les départements de la construction et de la production industrielle.

Le prototype de référence pour le centimètre, à savoir une barre de fer de largeur de l’ongle de Roland, était conservé dans son bureau.  Restait désormais à intégrer les autres unités et à les populariser dans tout le Royaume de Graycastle.

S’il avait attendu tant de temps pour le faire, c’était parce que ces nouvelles unités n’étaient pas indispensables à la production et à l’éducation dans l’immédiat et que les méthodes de vulgarisation n’étaient pas encore très au point.

Les normes à elles seules n’auraient aucun sens si les gens ne pouvaient pas les appliquer à la vie quotidienne.

Mais désormais, ces considérations n’étaient plus un problème.

Pour exemple, il avait à définir le litre comme étant l’équivalent du volume d’un récipient d’un décimètre cube, utilisé ce même volume pour déterminer un poids d’un kilogramme d’eau et le mouvement de balancier d’un pendule d’un mètre de long pour évoquer une seconde… Colibri était en mesure de reproduire avec précision des récipients correspondant à un poids d’un Kg et le temps pourrait être mesuré au moyen du pendule-balancier. Aidées d’un prototype et d’un modèle, les usines de la ville pourraient en concevoir de nombreuses répliques.  

En effet, ce serait une trop grosse perte de temps et d’efforts pour Anna de prendre en charge toute la production des outils de mesure.

Lorsque la technologie industrielle atteindrait un certain niveau, la vulgarisation d’unités de mesure plus précises, devenue inévitable, coulerait de source.  

Roland ne craignait pas que ces normes ne soient pas assez précises, car dans l’histoire de l’humanité, les prototypes avaient toujours été améliorés au fil des siècles.

Trois jours plus tard, Hache-De-Fer, qui dirigeait l’armée du Front Est, était enfin de retour à la Cité Sans Hiver après avoir passé près de six mois au Port des Eaux Claires.  

En regardant les deux Mojin qui se tenaient devant son bureau à lui rendre des comptes, Roland se sentit submergé par les émotions. En effet, tous deux étaient des criminels exilés, l’un d’entre eux ayant dissimulé son identité et chassé pour vivre à Border Town et l’autre, vendue comme esclave, mené une vie dangereuse. Mais tous deux étaient désormais des membres indispensables de la Cité Sans Hiver.  

Bien qu’il eût, pendant des mois, assumé la lourde responsabilité de commander seul une armée et travaillé avec acharnement, Hache-De-Fer ne semblait pas le moins du monde fatigué. Ses gestes et ses expressions témoignaient des qualités d’un général en chef. Echo, par contre, avait beaucoup changé.  L’influence de sa vie d’esclavage avait disparu et ses yeux bleu-gris exprimaient la confiance. Son tempérament reflétait beaucoup mieux son statut de chef d’Osha.

Elle était la preuve vivante que le vécu a le pouvoir de transformer quelqu’un.

Le rapport qu’elle lui fit était plutôt simple : le clan du Feu Ravageur avait respecté le contrat et le premier groupe de migrants était arrivé au Port des Eaux Claires. Influencés par la décision du premier clan d’Ironsand City, plusieurs clans de moindre importance étaient venus à elle pour lui faire connaître leur désir de servir le chef. Dans l’ensemble, leur plan s’était déroulé sans accroc et grâce à tous ces clans, la population du port atteindrait sans doute les trente mille âmes à la fin de l’année, soit environ l’équivalent de l’ancienne Cité du Roi.

Elle apportait également une lettre de Sephora, dirigeante de la Crête du Dragon Déchu. Roland n’eut pas besoin de la lire pour deviner qu’il s’agissait d’une demande de main-d’œuvre et de nourriture.

– « Sephora prétend que comme elle n’est gestionnaire que d’un petit manoir, elle n’a pas l’habitude de gérer autant de monde », dit Echo en imitant le ton de la Comtesse. « L’Hôtel de Ville est compétent et fait du bon travail, mais ils ont fait savoir que deux à trois cents employés supplémentaires ne seraient pas de trop pour aider tous ces migrants à s’installer. Si Votre Majesté ne tient pas à s’en occuper davantage, elle a dans l’idée de se débarrasser de ce fardeau et de se réfugier à la Cité Sans Hiver pour mener la vie d’une sorcière ordinaire. »

Roland ne put s’empêcher de rire : « Qui a dit qu’une sorcière ordinaire était inactive ? Soraya et Chloris vous surveilleront. Comment pouvez prétendre être digne d’une capacité magique aussi utile si vous ne l’utilisez pas tous les jours ? » Pensa-t-il.

– « Très bien, je lui enverrai d’autres fonctionnaires sitôt qu’ils auront été approuvés. Cette mission a dû vous fatiguer. Reposez-vous quelques jours. »

– « Entendu », répondit Echo en s’inclinant. Puis, pleine d’espoir, elle demanda : « Votre Majesté, avez-vous… composé récemment? »

– « Euh… vous connaissez déjà toutes les autres chansons ? »

– « Oui… elles sont excellentes, surtout celles qui inspirent les gens », répondit la sorcière avec un sourire. « Quand je me sens perdue, je chante souvent les chansons que vous m’avez apprises. Sans cela, je n’aurais peut-être pas tenu jusque-là. »  

De toutes évidence, la coordination des relations entre les clans et le maintien de l’ordre dans le Territoire du Sud n’avaient pas été aussi faciles qu’elle le prétendait. Elle avait dû prendre sur elle toutes les difficultés et les revers.  

– « Je vois », répondit doucement Roland. « Je vais demander que l’on vous retranscrive les nouvelles chansons et qu’on les fasse porter dans votre chambre. »

– « Oh merci! » Répondit la jeune femme en s’inclinant profondément.

Même s’il n’était guère doué pour composer des chansons, il pourrait toujours en trouver dans le Monde des Rêves, car comment refuser une telle requête ?  

Echo partie, Roland se tourna vers Hache-De-Fer.

– « Votre mission n’a pas été facile », dit-il.

– « C’est sans importance, Majesté », s’empressa de répondre le militaire en s’inclinant. « C’est un honneur pour moi de combattre pour vous. Par ailleurs, je ne trouve pas ça pénible. Au contraire, cela me plaît. »

– « Vraiment ?  Qu’est-il arrivé aux nobles qui se sont échappés vers le Comté du Vent Marin ? Vous ne les avez pas brûlés, n’est-ce pas ? » Demanda-t-il avec sourire, s’abstenant de tout commentaire.

– « J’en avais l’intention, mais ils ont été trop rapides », répondit gravement Hache-De-Fer. « Lorsque la Première Armée, après le nettoyage de Valencia, est arrivée dans le Comté du Vent de la Mer, la banlieue était devenue un véritable terrain vague. Par ailleurs, plusieurs greniers du centre-ville ont pris feu, les nobles préférant bien sûr détruire la ville que de vous la céder en un seul morceau. »

« C’était certainement l’ultime revanche des derniers fidèles du roi rebelle », se dit Roland. « Si l’armée du Front Est n’avait pas été suffisamment préparée avec ces dizaines de navires en ciment transportant jour et nuit des provisions, cette bataille se serait arrêtée là. En effet, les citadins affamés auraient rapidement dépouillé les soldats et pour peu qu’ils soient contraints de les réprimer par la force, le rétablissement de l’ordre aurait été compromis. »

– « Où se sont-ils enfuis ? »

– « Certains dans les Fjords, d’autres dans les trois autres royaumes », répondit à regrets le Commandant. « Dommage que la Première Armée n’aie pas eu de navires maritimes à sa disposition, sinon jamais je ne les aurais laissés partir. »

– « Ne vous inquiétez pas, s’ils osent continuer à faire usage de leur véritable patronyme, je finirai bien par les retrouver », répondit calmement Roland.

Ceux qui avaient choisi de fuir vers le Royaume de l’Aube n’étaient pas en meilleure posture que des mouches venues se jeter droit dans un filet. S’il avait l’intention de les éradiquer une fois pour toute, ce n’était pas parce qu’il redoutait leur retour mais parce qu’ils lui donnaient la migraine.  

Roland s’étant renseigné sur les mesures de suivi mises en place dans la Région de l’Est, il se rappela soudain un détail sur lequel il avait eu un doute quelques temps auparavant :  

– « Dites-moi, est-ce vous qui avez eu l’idée de jeter les nobles en prison et d’y mettre le feu ? »

À ces mots, les traits de Hache-De-Fer se figèrent.